NOUVELLES AVENTURES. — HERMAPHRODITE
I^e lendemain était un samedi. Ponctuel autant qu'amoureux je vole de bonheur à Versailles, à l'auberge indiquée. Arrivé le premier, je vois bientôt sun^enir M.^^ de Moisimont elle-même, in fiocchi, sans hommes, accompagnée de la seule demoiselle Nicette ; leur dessein était d'accrocher à l'issue du conseil, celle-ci le ministre de Paris ; celle-là le ministre des finances, leurs protecteurs respectifs. Elles y réussirent. Vers minuit, je les revis au Juste, où je m'étais ennuyé comme un mort à les attendre.
— Nos affaires sont faites et parfaites (me dit U^^ de Moisimont avec son enjouement ordinaire), ainsi nous pouvons souper sans souci ; nous veillerons ensuite à notre aise, car je n'ai guère envie d'assister au brouhaha de demain...
<( A mesure qu'elle parlait, M^^ Nicette palissait, et l'on voyait le voile du chagrin se déployer sur ce pittoresque visage. En effet, Mimi n'avait pas dit tout cela sans dessein, et l'Italienne s'en trouvait fort contrariée. Cette étrangère qui venait pour la première fois à Versailles, n'avait cessé de répéter dans la voiture, comme elle aurait de plaisir à voir le lendemain le spectacle du lever, et à entendre la musique de la messe, curiosité
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bien naturelle, surtout chez une virtuose. Il y avait lieu de présumer que Nicette jalouse, comme toutes les fenmies, de se montrer avantageusement dans une occasion aussi solennelle, craindrait de compromettre sa fraîcheur dans une veillée. Il s'agissait donc de l'envo3'er coucher de bonne heure, nous ménageant ainsi non seulement le reste de la nuit, mais les heures encore que la curieuse irait passer le matin à la galerie. Mais Nicette, qui ne pensait pas sur toutes choses en femme, regimbait in petto contre l'ouverture faite par notre amie. Nous soupons.
« Malgré le succès de l'audience du soir et quoique Mimi, non moins pétillante que le Champagne, ait déjà fait voler au plafond les bouchons des deux bouteilles, Nicette ne peut être distraite d'un sérieux réfléchi! Nous lui demandons des vers, elle en improvise de très fous dans la bouche d'une femme, et qui n'ont aucunement l'air analogues à la situation, ils ont cependant un sens, et bientôt, je vais, chère comtesse (i), vous donner le mot de l'énigme.
« Au sortir de table, on passe quelque part où les dames se rendent volontiers ensemble et sans suite. Au bout d'un temps un peu long pour semblable cérémonie, j 'entends mes convives revenir fort vite, faisant assez de bruit. La porte s'ouvre : — A mon secours, chevalier (me crie fort gaiement Mimi que Nicette, bien éloignée d'être gaie, s'efforçait de ramener en arrière), comment me mêler de leur dispute ?
« On rentre cependant : Nicette ferme la porte d'un air boudeur ; IM^e de Moisimont s'approchant de moi continue : — Je viens, ma foi, de l'échapper telle. Cette Sapho voulait me donner du fil à retordre. Tubleu, connue il va ! Cette plainte amphibie, loin de m'instmire, contribuait à m 'embarrasser. — Eh bien, oui, madame (repart avec feu l'égarée Nicette), je l'avouerai donc, puisque vous venez de le trahir, cet amour (jue vous devez être fîère d'inspirer à notre sexe ! — Notre sexe, Nicette ! il y a bien ({uelque chose
(i) Félicia était comtesse.
MOXROSE OU I.E UBERTIN PAR FATALITÉ II3
à^ redire là-dessus (Comme tout cela m 'étonnait !) — \^ous êtes bien française, madame, riposte l'agresseur. Une Italienne à qui j'en aurais dit autant qu'à vous, me ménagerait et ne me ferait pas rougir devant un étranger. — Un étranger, encore vous n'avez pas le sens commun, Nicette, le chevalier est mon amant, nous nous aimons à la folie.
« Je ne sais qui, de Nicette ou de moi, fut le plus assommé de cette indiscrétion gratuite. I,a virtuose furieuse frappe du pied, étend avec bruit ses bras élevés contre la muraille, et s'y colle la face. I^'instant d'après, elle veut sortir brusquement, je m'y oppose, craignant que, dans un premier mouvement, elle ne fasse la folie de retourner à Paris, compromettre auprès de M. Moisimont son épouse étourdie. Je saisis Nicette avec les ménagements qu'on doit à ses amies ; nous lui parlons raison, enfin elle paraît entendre.
« Vous êtes bien bons, tous deux (dit-elle plus maîtresse d'elle-même et nous serrant les mains). Hélas ; voilà comme je suis, je ne sens rien à demi, la nature en m 'accordant deux sexes, m'a départi double dose d'âme et trop de passion. Homme ou femme, j'en aurais trop de la moitié. Quand un climat ardent m'a vu naître, quand je ne jouis de l'existence qu'à de bien extraordmaires conditions, il serait cruel d'exiger de moi que je fusse à l'unisson de vos affections superficielles et vos badins usages. — Chevalier (interrompt pour lors la folle Mimi), d'après son propre aveu j'opine qu'on peut bien te mettre un peu plus dans la confidence ! Approche et juge par tes sens du prodige que tout à l'heure on m'a fait voir. — S'il me touche... (coupe tragiquement Nicette avec une expression menaçante). «Je n'avais garde de me faire arracher les yeux. — Oh ! bien (répartit Mimi dont le rôle était différent du mien), si le chevalier est un homme délicat à l'excès, je suis femme ; et veux voir les choses de plus près à mes risques et périls. En même temps, elle se jette bon jeu, bon argent, aux jupes de Nicette. Soit amour, faiblesse, ou secret contentement après une faible résistance, cette créature équivoque laisse par\-enir au
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but une main, à qui dès lors il est permis de fourrager.
— « Ce n'est point une plaisanterie ! (me dit après deux minutes l'intrépide visiteuse) elle a tout ! — Tant mieux pour elle (répondis-je assez tranquillement). Peu content d'ailleurs d'une diversion qui me semblait occuper trop mon amante, et retarder du moins l'heureux moment où je devais partager son lit. — Eh bien, ma chère Nicette (continue ma beauté) s'il est vrai que j'aie sur toi quelque empire et que tu participes à la galanterie du sexe dont je ne suis pas, j'ai le droit de te commander. A ton obéissance, on te reconnaîtra. J'exige que tu fasses voir au Chevalier ce que je viens de toucher. Songe que si tu refuses, je tiens désormais pour le plus insolent outrage cette exhibition de pièces que tu t'es permise au cabinet.
« ly'essentielle qualité de Nicette n'était point la pudeur, l'occasion était belle de faire preuve d'amour. Elle se lève donc et livre sans scrupule à mes regards, une conformation bizarre, de nature en effet à dérouter un observateur. Cette amphibie, fort exercée sans doute à produire avantageusement des singularités qui n'étaient pas le moins adroit moyen de sa charlatanerie, serrait les cuisses avec quelque affectation, cette pression donnait à certain hochet à peu près imberbe et sans grelots, l'air de sortir d'un bourrelet dont les lèvres écartées du haut, vu le volume du cylindre, se réunissaient par le bas figurant (comme à l'attribut naturel du beau sexe) le seuil magique du centre des voluptés.
« J'espère qu'il va m'être permis de toucher, mais non ; Mimi seule aura ce privilège. On lui prend ce doigt qui chez les neuf dixièmes des femmes est particulièrement au fait de semblable local. Nicette promène à mes yeux ce doigt connaisseur, du haut en bas du sillon, et le fait heurter avec quelque prétention contre l'angle inférieur. En même temps l'autre caractère, quoique d'une consistance alors douteuse, exprime par quelques soulèvements masculins, la part qu'il prend lui-même à l'honneur de cette visite.