‹ L'uvre du chevalier Andréa de NerciatChapitre 5 sur 31 · EXCÈS DE FRANCHISE DE LA PART DU CONTEUR. HOROSCOPE ACCOMPLI · texte numérisé non relu

EXCÈS DE FRANCHISE DE LA PART DU CONTEUR. HOROSCOPE ACCOMPLI

Cher lecteur ! vous avez, je gage, la même pensée que j'eus dans le temps ! Ne vous semble-t-il pas que Monrose, oubliant qu'il doit se confesser seulement, improvise, pour s'amuser, une invraisemblable folie ? Patience ; ne soyez pas trop léger à fixer votre jugement, et daignez suivre avec moi le fil de cette véritable histoire. Voici ce que Monrose y ajouta :

Croiriez-vous bien, chère comtesse, que je n'en suis pas encore au plus étonnant de mon aventure ? Il était écrit que toutes mes passions, non moins sentimentales que fougueuses dans leur origine, dégénéreraient subitement, et toujours par la faute des femmes... Vous souriez ?... Oui, comtesse, je parle ici même de vous, qui, si vous ne m'aviez en quelque façon chassé quand je voulais de si bonne foi... — Vous me cajolez, fripon ; je vois d'ici que vous allez avoir à faire passer quelque chose de difficile et que vous vous recommandez à mon amour-propre ! I^'hameçon est découvert, ainsi tenezvous ferme, et renoncez surtout à mettre si cavalièrement sur le compte des femmes les vicissitudes convulsives de vos inclinations. Cette guerre de housard que vous n'avez pas cessé de faire au beau sexe, vous plaisait fort, et je vous aurais bien attrapé, si j'avais été femme à passer bail avec vous. Mais oubliez-moi dans ce moment et parlons de vos sollicitudes de ^"ersailles. Il poursuivit :

« Nul doute que sans Nicette M.^^ de Moisimont ne m'eût donné, selon sa première intention, une nuit franche et complète : mais un second aimant connnençait à l'attiser, et combattait un peu l'effet du mien. Si les premières dispositions avaient pu s'accomplir, Nicette renvoyée, à moins qu'elle ne se fût retirée de son propre mouvement, aurait occupé la chambre qui lui était destinée, j'aurais fait semblant de me retirer dans la mienne, d'où je serais bientôt revenu me jeter dans les bras de l'adorable Mimi ; mais les trois quarts de ce

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mystère étaient inutiles quand notre liaison venait d'être imprudemment aiïïchée. Si l'on m'aimait à la folie, on était bien tant soit peu sensible à la déclaration qui s'était faite dans le fatal cabinet. A quoi bon maltraiter un être bien épris, piquant par beaucoup de singularité, désirable et mis étourdiment en possession d'un dangereux secret ? faudra-t-il lui donner le crèvecœur de méditer dans une triste chambre d'auberge, tout le bonheur dont une femme adorée allait combler sans doute un rival avec lequel il y avait des moyens d'accommodement ? Non : Mimi, coquette et brûlante, n'était pas capable d'un trait de dureté qui n'aurait abouti qu'à retrancher quelque chose à ces propres jouissances. Ou dis- je ! Il devrait entrer dans les idées de cette feniine extravagante que mettre en commun l'aubaine d'une Nicette convenable à tous deux,^ c'était faire en faveur de moi-même preuve de générosité.

« Voilà, ma chère comtesse, tout ce qu'il me fallut extraire des propos et de la conduite que tenait ma chère, inconstante et folle Mimi depuis l'explosion des feux de Nicette, jusqu'à l'instant du coucher, qui se fit... comme vous le prévoyez déjà, dans un même lit, heureusement assez vaste pour comporter notre singulier asseniblage.

« J'avoue qu'un peu piqué de certaines privautés, que ces dames s'étaient préalablement permises, je résolus en secret de me venger à ma manière, et de faire si bien les choses en faveur de Nicette elle-même, que M^^ de Moisimont.eût peut-être quelque dépit de m'avoir partagé. Quant à la passion de Nicette, ne la battais- je pas à plate couture avec une seule moitié de mes moyens ?

« J'ai dit comment avait calculé Mimi, comment je calculais à mon tour ; plus tard je ferai connaître quels étaient aussi les calculs de Nicette.

« A peine l'avide Mimi se trouve-t-elle entre nous deux, que de droite et de gauche, elle procède à l'inventaire de ses richesses. Ensuite, prenant à l'hermaphrodite une mam qu'elle attire chez moi... sur ce que je ne puis mieux désigner qu'en ne le nommant pas... — En conscience, dit-elle, le tien aurait beau, comme nouveau venu, prétendre à l'honneur du pas, tu conviendras

que celui-ci n'est pas fait pour le lui céder. Mimi ]3arlait encore, que l'Italienne, rebelle à cette décision, proteste par le fait, s'élance et... peu s'en faut qu'on ne me frustre !... Ce transport, flatteur sans doute pour celle qui en est l'objet, est trop à mon désavantage pour que je ne me hâte pas d'en empêciier la réussite. Par bonheur, Mimi, si vivement disputée, penche un peu pour moi : se dérobant avec souplesse, elle met l'entreprenante Nicette en défaut ; je repousse avec ménagement cette tenace concurrence, le champ de bataille me reste ; je m'y établis en vainqueur et savoure à longs traits les délices du triomphe.

Dieux ! quelle femme que cette Moisimont ! quel inconcevable alliage de tendresse, de fougue, d'abandon et de délire ! Les moments heureux de la veille ne m'avaient donné qu'un léger avant-goût de tant de voluptés. Maintenant Mimi se livre sans réser^^e ; elle donne l'essor à tous ses feux ; elle déploie toute la perfection de sa manière : ma fortune n'a plus rien de terrestre, je plane dans l'élément du plaisir.

« Mille glaives se plongeant dans mon sein n'auraient pu me faire sentir les aiguillons de la douleur, à plus forte raison, hélas ! une trahison, revêtissant la livrée du badinage, pouvait-elle m'assaillir sans que je fusse à temps sur mes gardes. Un accessoire, si j^eu nécessaire qu'il faisait à peine pour moi l'effet d'une bougie allumée, quand le soleil de midi, un beau jour d'été, darde ses rayons avec fureur, un... je ne savais quel travail qui me semblait être de la part de Nicette plutôt un procédé galant qu'un sournois attentat...

— Quoi ! m'écriai-je ! l'interrompant, cette fille, cette amante éperdue qu'outrage votre bonheur, elle... Seraitil bien possible que j'eusse deviné ?...

— Vous pouvez tout conjoncturer. Oui, ma chère comtesse, pourquoi n'en pas retrancher l'humiliant aveu ! Cette fleur idéale que ni Carvel, ni le père principal, ni le lord Kingston, ne purent m 'arracher, une femme, ou plutôt un démon ose essayer de la surprendre, et mon frénétique bonheur, mon délire extatique lui permettrait d'y réussir, si le seul hasard de ma confor-

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mation n'y mettait un invincible obstacle ! C'est ainsi que la perfide Nicette méditait de se venger à la fois, et de celle qui me préfère et de moi qu'elle voit préféré. Quelle humiliation intérieure, lorsqu'enfin je réfléchis ! Que je me hais surtout lorsque je dois m'avouer, que de peur de perdre la moindre douceur du crépuscule de ma jouissance, je n'avais pas la vertu d'écarter l'infâme Nicette, et demeurais sa conquête assez longtemps pour que M™e de Moisimont eût enfin le temps de s'apercevoir d'un travail qui i)ouvait aboutir à me déshonorer.

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