LA JEUNE FILLE
La jeune fille, suivant le type répandu par les romans d'alors, et qui se retrouve dans bien des romans d'aujourd'hui, était pâle, fine, élégante, rêveuse, pleine de sentiments exquis. C'était Renée Mauperin, « la jeune fille moderne telle que l'éducation « artistique et garçconnière des trente dernières années « l'ont faite (3)... paresseuse et câline... » (4), une « mé- « lancolique tintamarresque (5)... si sensible... » (6) qui « pleure à chaudes larmes en jouant du Chopin » (7), parfois « abandonnée dans une pose pensive » (8). En voici un portrait : « Un éclair sourd et tendre, un feu « doux et profond s’échappait de ses yeux bruns voilés « et noyés... l'ombre chatouillait sa bouche aux deux « coins ; et ses lèvres, rapprochées d'ordinaire dans
(1) Ec. p. 78.
(2) Il aurait voulu opérer de même pour l'amitié. J. p. 230. (
8) Renée Mauperin. Préface de la nouvelle édition (1875), 1 et 2. Paris, Charpentier, 1890.
4) Ibid. p. 25.
« petite moue hautaine, laissaient à demi voir, desser- « rées et entr'ouvertes, le sourire de son âme (1) ». C'est un bibelot fragile et précieux.
A Renée Mauperin, Jules Renard oppose Marguerite Vernet. Pleine de santé, elle rit toujours, sans malice. « Elle a le teint comme l'ont seules quelques jeunes « filles très constipées » (2). À table, « c'est elle qui mange le plus », et quand elle est livrée à cette occupation importante, « Son nez respire pour sa bouche « en travail et pousse un bourdonnement continu...» (3). Son sourire n'a rien de suave ni d'’angélique. On ne l'entendra pas s'égrener en grelots argentins. Ce sera un « éclat » fidèlement décrit, avec une impitoyable précision : « Elle s’étrangle. Les bouchées remontent, ses « joues s’enflent, ses lèvres s'ouvrent malgré ses efforts, « et il en sort, avec un poufflement, sur sa serviette dé-
« ployée toute grande, un jet de choses blanches. » (4). Elle ne ressemble en rien aux jeunes filles qui, dans les romans, sortent du couvent : « Elle est singulière.
« Elle ne fait pas de mots. Elle n’a pas une théorie à « elle sur l’homme, l’amour et le mariage. Elle se con- « tente de jouer, et, si je pose, elle ne s’en aperçoit « pas. Nous parlons de son couvent, des chères sœurs, « de ses amies, et nous nous adressons des questions « de géographie et d'histoire, Il m'est impossible d’ob- « tenir une confidence graveleuse dont elle me cha- « touillerait le creux de l'oreille comme avec une plume. « Elle ne cache rien. Elle ignore. Je tâche de connaître
(1) Renée Mauperin, p. 234. Voir aussi, de Bourget, Physiologie de l’amour moderne. Paris, Plon, 1901, p. 376.
(2) Ec-p89; (3) Ec. p. 88.
(4) Ec. p. 89.
Une LITTERATURE contre la « LITTERATURE » 49
« sa pensée de derrière les reins : elle n’en a pas. C’est « surprenant | Elle sort du couvent et n’est point cor- « rompue jusqu'aux moelles. Elle a lu, sans les com- « prendre, les inscriptions des cabinets ; elle a passé « entre les mignardises perverses des petites amies et « les sensuelles chatteries des sœurs, candide, toute « fraîche. Voilà qui me déroute » (1). C’est dire qu’elle ne répond pas à l'idée littéraire que l'écornifleur s'était faite de la jeune bourgeoise. Elle n’a guère qu’une vie physique, pour ne pas dire animale. Elle n’est nullement ce qu'on appelle « avertie ». Ce n’est pas elle qui risque de remarquer l'intrigue qui s’est nouée entre sa tante et Monsieur Henri, et elle se laisse prendre par lui, innocemment, sans savoir.
« Ah ! ce n'est pas une demoiselle Mauperin ! » (2) Et sans doute, pas plus qu'à Renée Mauperin, toutes les jeunes filles ne ressemblent à Marguerite Vernet. Mais il en existe de ce modèle simple et sain. Et Renard n’a point prétendu tracer en elle le portrait de « la jeune fille moderne ». Il a seulement tenu à montrer que toutes n'étaient pas aussi raffinées et compliquées que Renée Mauperin. On peut d’ailleurs constater qu'après avoir déclaré solennellement qu'ils ont « cherché à « peindre, avec le moins d'imagination possible, la « jeune fille moderne » (3), les Goncourt remarquent, à plusieurs reprises, que Renée Mauperin « n’est pas faite « comme les autres (4), que c'est « une nature tout à fait à part » (5). Ils nous offriraient donc alors le type
(1) Ec. p. 148 et 149.
(2)REcCp:.89.
(3) Renée Mauperin. Préface, p. 1 et 2.
(4 Ibid. p. 50.
(5) Ibid. p. 76.
exceptionnel de la jeune bourgeoise « qui ne ressemble pas aux autres ». Renard dit simplement : « Je ne suis « pas de ceux qui croient que rien n’est mystérieux « comme une âme de jeune fille » (1). Il l'a bien montré en Marguerite Vernet, et il a persévéré jusqu'au bout dans son scepticisme. En 1904, à propos d’une enquête menée par M. Louis Vauxcelles dans le Matin, 1l déclarait qu’ « à la lecture », Le visage émerveillé, de Mme de Noailles, l'avait « bien souvent agacé. Que de ver- « tige ! Que de volupté ! Ça éprouve tant que ça, une « pelite religieuse ! » (2).
La FEMME.
Jules Renard ne croyait pas non plus à l'exactitude de l’image que prétendaient tracer, de la femme, de son physique, de son âme, les romanciers dits mondains ou psychologiques. Elle lui paraissait trop embellie dans son physique, trop compliquée dans son âme. Et l'esthétique de Renard n’admettait ni embellissement, ni complication.
Dans son Journal, il soulignait d’un ton bourru toute la fausseté de ces peintures. D'abord, en ce qui concerne le physique : « La femme se rattrape singu- « lièrement, dans la littérature, de la situation, dit-elle, « inférieure, qu’elle tient de la société ».
« Les descriptions de femme ressemblent à des
(DEVAIS AN D 222) Le style, du reste, était pour une bonne moitié cause de son agacement.
Une LITTERATURE contre la « LITTERATURE » 51
vitrines de bijoutier. On y voit des cheveux d'or, des yeux émeraude, des dents perles, des lèvres de corail. Qu'est-ce, si l'on va plus loin dans l'intime ! En amour, on pisse de l'or » (1).
« Les romanciers parlent souvent de l'odeur de la femme habillée qu'on approche d'un peu près. Il faudrait s'entendre : ou la femme se sert de parfums, et ce n’est pas elle qui fleure, ou cette odeur provient des aisselles et du bas ventre, et alors c’est qu'elle ne se lave pas. La femme saine et propre ne sent rien, heureusement ! » (2)
Aussi, dans le monde, Eloi, qui connaît les for-
mules, ne s’en contente pas. Il veut y regarder de près.
« — Quelle peau fine vous avez, chère Madame !
« À ces mots, il tire de sa poche une loupe :
« — Regardez plutôt.
« Le verre appliqué, on voit des ornières profondes, des grains pareils aux pierres de la route, des veines navigables, des poils oubliés comme de mauvaises herbes, de sombre taches ici, là un point qui bouge, une petite bête sans doute, et partout des horreurs.
« Eloi se garde de faire une réflexion blessante. Il ne dit rien. Il remet la loupe dans sa poche, presse une dernière fois cette main de femme, discrètement, et s'éloigne » (3).
Toujours en guise de protestation contre les com-
plaisantes images de la femme, l’écornifleur nous mon-
(1) J. p. 18 et 19.
(CRE 077 (83) La lant. s. p. 70.
tre au microscope le visage de Madame Vernet en chemin de fer : « Une poudre fine et grise se posait dou- « cement, continûment sur son nez, ses Joues, se « délayait ça et là dans une goutte de sueur, la souillait « et l’enlaidissait » (1). À la fin du trajet, comme la vue de la mer la fait pleurer : « Les larmes, ces douces « larmes qu’elle versait à la vue de la mer, se sont « traînées comme des limaces sur ses joues poussiéreu- « ses et les ont zébrées de barres. Heureusement, elle « a son citron. Elle le partage, m'en donne une moitié « et se débarbouille avec l’autre. Elle a beau faire, on « voit au coin de ses yeux, de ses lèvres, ces apparences « innommables qu'on trouve sur les tables de restau- « rant mal essuyées... Je lui baise le bout de ses gants « décolorés et garde, aux lèvres, un goût de pâte gra- « veleuse » (2).
Un chapitre écrit par Renard pour X.. roman impromptu (3), et iatitulé Marthe et le Mohican fera mieux comprendre contre quoi Jules Renard, simple et naturel, s’exaspérait, et contre quels romans il a écrit des ouvrages comme L’Ecornifleur et La Maitresse.
Ce sont d’abord quelques clichés que Renard propose à notre sourire :
« Mon mari vient de sortir.
« — Et vous dites que je n’ai pas de chance ! » (4).
(1) Ec. p. 46.
(2) Ec. p. 50.
(3) Paris, Flammarion, 1895.
(4) X... roman impromptu. p. 118.
Une LITTERATURE contre la « LITTERATURE » 53
« — Marthe, 1l faut que je vous parle.
« — C'est sérieux. Vous m'inquiétez » (1).
Puis, le décor « capitonné et opulent », le physique embelli de comparaisons fades, et l'âme énigmatique.
Le Mohican, qui est venu faire une enquête sur l'amour, parle : « Quand j'aurai lu l’œuvre entière de « votre romancier à la mode (2), je m'exprimerai com- « me le ruisseau coule. Déjà, je subis l'influence de ce « milieu. À peine entré, j'ai des idées mélancoliques. « Je parie que nous sommes ici dans votre « souf- « froir ».
« — Mon souffroir ? (3)
« — Oui, c'est-à-dire la pièce où, d'ordinaire, vous « sentez une amertume infinie noyer votre cœur (3).
« — J'ai toujours été heureuse en amour, dit « Marthe avec fierté.
« — C'est donc votre aimoir ? (3).
« — C'est le bureau de mon mari, dit Marthe. Je « n'aime que dans ma chambre à coucher.
« — Quoi? s’écria le Mohican déçu, vous n'avez « aucune pièce qui vous soit privée et dont le nom se « termine en oir ?..
« Montrez-moi donc... comment vous vaquez aux « soins de votre toilette : que vos pieds veinés de bleu
(1) X.. roman impromptu, p. 114.
(2) M. P. Bourget, suffisamment désigné par l'Amour moderne et par les termes qui suivent, tirés textuellement de ses premiers romans.
(3) Physiologie de l'amour moderne. Crès, 1917, p. 2.
jouent librement dans des mules garnies de duvet de cygne (1); mettez à vos jambes des bas d'une soie aussi fine que votre peau (2); lacez votre corset signé d'une grande faiseuse (2) ; et que la houppette de poudre coure sur vos épaules nues (2) tandis que vos cheveux se tordront devant cette glace (3).
« … Comme vos poignets sont minces ! (4)
« … Comme cette tête repose sur votre nuque |
« — N'importe quelle tête en ferait autant, dit Marthe.
« — Oh! les fines dents blanches |
« — C'est pour mieux souper, Mohican |
« — Vos yeux brillent d’un vif éclat.
« — C'est le reflet de mon fourneau, dit Marthe.
« — Je ne peux comparer votre bouche qu'à une fleur (5).
« — Une fleur artificielle, mon gracieux homme des bois, car il y a longtemps qu'elle dure, et Je ne vous cacherai pas que plus d’un homme promena dessus, sans la faner, la chenille de ses lèvres.
« — Il se dégage de vous un attrait indéfinissable (6), dit l’Aiguille.
(1) Mensonges. Plon, 1901, p. 108 et 110.
(2) Ibid. p. 107.
(3) Physiologie de l'amour moderne. Plon, 1901, p. 455. (
) 4) La terre promise. Lemerre, 1899, p. 173.
Mensonges. Plon, 1901, p. 52 et 103.
(6) Ibid. p. 194.
(6) Cosmopolis. Lemerre, 1894, p. 430.
Une LITTERATURE contre la « LITTERATURE » 55
« — Ne vous cassez point la tête pour le définir, « dit Marthe.
« — Il faut que je vous avoue encore une de mes « curiosités, dit-il. Qu'’appelle-t-on une chaise-longue ? « Il doit y en avoir une ici, où est-elle ? (1)
« .… Ils s'écartaient de l'amour moderne et de ses formules compliquées... »
« Nous n'avons rien ici de ce qu'il faudrait selon « ce livre. Je regrette de ne vous offrir qu'un vilain « cadre. Nous sommes à notre aise, Dieu merci, mais « nous ne sommes pas riches, riches. Les bibelots coùû- « tent trop cher pour que j'en déniche à profusion (1). « À d’autres les vitrines de japonaiseries (1) ! Si vous « espériez des boîtes de laques, des saxes (1), des car- « tels Louis XIV, détrompez-vous. L’abat-jour de ma « lampe est de papier, non de dentelle (2). Ce tapis, « qui devrait être une peau d'ours (3), c'est une car- « pette. Jamais Je ne trempe dans un encrier à fermoir « d'argent un porte-plume d'écaille et d’or (4). Un ta- « bleau de genre (5) ferait mieux votre affaire que ces « vieilles photographies de famille, auxquelles je tiens. « Je me moque des demi-teintes (6). Le soleil, nulle- « ment tamisé par des étoffes harmonieuses, s'étale « comme chez lui sur notre papier à vingt sous le rou- « leau. Quant à moi, à beau guerrier de cuivre, Je
(1) Mensonges, p. 87.
(2) Ibid. p. 86.
(3) Ibid. p. 115.
(4) Ibid. p. 121.
(5) Ibid. p. 87.
(6) Ibid. p. 87 et Profils perdus. Fayard, s. d., p. 105.
« ne suis ni élégante, ni raffinée, ni tourbillon. Une « foule de nuances (1) m’échappent. Ne cherche pas « le sens de l’imperceptible sourire qui effleure ma « bouche. Je souris parce que je veux être gentille, « voilà tout. Je ne me replie point sur moi-même : « je me développe vers mes amis. Aucune plaie Imgué- « rissable (2) ne saigne dans mon cœur. Je suis une « bonne petite femme sincère, qui laisse des traces dans « le sable, qui pèse sur la chaise où elle s’assied, qui « sait son poids et son âge, bref, une femme nature et « catholique » (3).
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li F4 AIR
On trouvera également dans les Chroniques écrites par Renard pour le Mercure de France une critique des Cas passionnels de René Maizeroy, autre romancier de l'amour mondain (4), et de Baisers d'ennemis, par Hugues Rebell (5).
Les reproches que Jules Renard adresse à cette sorte de psychologues expliquent l'atmosphère volontairement terre-à-terre de La Maiïtresse.
Renard s’y refuse à faire l’élogieuse description traditionnelle, et déclare, par la bouche de Maurice : « Je t'aime en gros, en bloc. Je ne perçois pas les « détails. Quelle est la couleur de tes yeux et de tes « cheveux, je n’en sais rien. Qu'importe la forme de « ton nez ? Une dent ne compte n1 en plus, ni en moins.
1) Physiologie de l'amour moderne, p. 484.
2) Ibid. p. 447.
3) X... roman impromptu. Chap. XIII, p. 113 à 122. ACT ED 87:
(5) Mercure de France, septembre 1892. Signée J. R., cette chronique n’a pas été recueillie dans les Œuvres complètes.
Une LITTERATURE contre la « LITTERATURE » 57
« Large ou petite, ta bouche ne me désoblige que si « elle bâille. Est-ce que je noue mes doigts aux tiens « pour prendre ta pointure et vais-je mesurer tes pieds « avec un décimètre ? Entre nous, le mauvais goût de « l'artiste qui, depuis Eve, glorifie les pieds de la « femme, se conçoit-1l? Relis donc ce que tu écris, « poète. Cesse de chanter, le nez en l'air. comme un « écervelé. Baisse la tête et considère enfin de près, « froidement, le pied de ta maîtresse quand elle sort du « bain.
BLANCHE « Tais-toi. Je vomirais.
MAURICE
« Je ne pose point. Tu peux te casser une cheville « et remplacer ton pied de chair et d’os par un pied en « bois de rose, je n’y perdrai rien » (1).
Même chose en ce qui concerne la taille. La mode était alors à la taille de guêpe, mais Maurice réplique :
« Dès qu'une guêpe m'agace, j'ouvre mes ciseaux « et je la coupe en deux, net.
BLANCHE « Réponds. Tu ne me trouves pas un peu forte ?
MAURICE
« Comment, un peu forte ? Au contraire, Je te sais gré de me remplir les bras. Va, il est inutile que tu « règles tes appétits. Mange et bois, épanouis-to1 » (2).
Ce sont évidemment les premiers ouvrages de M. P. Bourget qui mettaient Renard et Maurice dans cet état
(1) La maîtr. p. 50.
(2) Ibid. p. 51.
d'ironie. Il est certain que « ce fin parfum qui émane de
la personne d’une femme élégante et jeune (1)..…, ces pieds si fins. réchauflés de tant de baisers (2)... ce charme de sveltesse élégante (3)... » prenaient une place
légèrement excessive dans ces romans « psychologiques ». Les adjectifs : frêle, grêle, mince, fragile et gracile y reviennent un peu trop fréquemment. L’atmosphère de chapelle odorante qui entoure ces femmes distinguées finit par énerver. Aussi Jules Renard qui déjà, dans L'Ecornijleur, s'était plu à nous montrer Mme Vernet en train de coudre prosaïquement des boutons au caleçon de son mari, accumule-t-1l, dans La Maitresse, les incidents vulgaires et les détails répugnants. Pour bien comprendre La Maîtresse, il faut la lire après un des romans de M. Paul Bourget. Elle prend alors tout son sens.
A la voiture de parisienne élégante, « petit boudoir « roulant, avec les vingt petits objets d'une jolie ins- « tallation » (4), Renard opposera un vulgaire fiacre mené par un cocher qui descend boire chez un marchand de vin, arrête les amants où il veut, les force à vider les lieux, et revient en hurlant réclamer vingt sous de plus (5).
Blanche et Maurice s’asseoient sur un banc où les sergents de ville les dérangent (6) ; ils imaginent des
(1) Profils perdus. p. 94.
(2) Cruelle énigme. Paris, Lemerre, 1885, p. 241.
(3) La terre promise. p. 116 ; et aussi Cosmopolis. p. 178, Profils perdus. p. 93, 97, 114; Mensonges. p. 52.
(4) Cruelle énigme. p. 69.
(5) La maîtr. p. 9 et suiv.
(6) Ibid. p. 5 et 6.
Une LITTERATURE contre la « LITTERATURE » 59
rôdeurs qui les poursuivent (1). A l'hôtel où loge Maurice, et où vient Blanche pour la première fois, c’est l'ami Osoir qui veut entrer et se livre à des commentaires tels que Blanche en pleure (2). Cet hôtel est aussi sordide que les boudoirs des romans de Bourget étaient coquets et confortables :
BLANCHE « Dans le couloir, je marchais comme au bord d’un « trou. Les numéros ne se suivent pas, et mes gants « frottés contre le mur sont pleins de crasse (3) ». L'inventaire de la chambre est rapide. Maurice en fait les honneurs : « Une table, deux chaises, un « lit » (4). Il y a une porte, mais qui ne donne pas dans le cabinet de toilette, elle « donne dans la chambre de « mon voisin, ou plutôt de mes voisins, car j'en ai un « nouveau presque chaque nuit... Quant à mon cabinet « de toilette, il est dans ce coin, le long du mur, der- « rière la chaise. On change la serviette à ma discré- « ion. »
BLANCHE « Et les autres ?
MAURICE « Sur le palier, communs à l'étage. Il suffit de pousser .
BLANCHE « Bien tenus ?
(1) La maïîtr. p. 24 et suiv.
(2) Ibid. p. 37 et suiv.
(3) Ibid. p. 28.
(4) Ibid. p. 29.
MAURICE « Aucun excès... » (1)
La fenêtre ouvre sur la cour (2).
L'eau, « dès qu'on la verse, fait ua bruit d'enfer » (2). Nous voilà loin des boudoirs parfumés.
L'Amour.
Il faut maintenant en arriver à l'âme. « Ame, c'est bien là le mot qui a fait dire le plus de bêtises » (3). Sur ce point, Jules Renard n'a pas varié : L'amour, on ne sait plus ce que c’est. La chose est « perdue, noyée dans un déluge verbal. Impossible de retrouver la réalité, qui doit être simple et claire » (4). Ils voudraient faire de l'amour quelque chose d’im- < pénétrable à un homme de bon sens » (5). Renard estimait que la littérature avait déformé l’âme autant que le corps des amants. Elle tenait dans les romans une place exagérée. Aussi, dans ses propres écrits, comme pour le physique, comme pour le décor, 1l va falloir en rabattre.
Déjà les Goncourt se plaignaient de la transformation que les romanciers et les artistes avaient fait subir à la femme : « L'amour moderne, ce n’est plus l'amour « sain, presque hygiénique du bon temps. Nous avons
(1) La maïîtr. p. 30. (2) Ibid. p. 38.
Une LITTERATURE contre la « LITTERATURE » 61
« bâti sur la femme comme un idéal de toutes nos aspi- « rations. Elle est pour nous le nid et l'autel de toutes « sortes de sensations douloureuses, aigués, poignan- « tes, délirantes ; en elle et par elle, nous voulons satis- « faire l’insatiable et l'effréné qui est en nous. Nous « ne savons plus tout bêtement et simplement être heu- « reux avec une femme » (1). Et Bourget, tout en déplorant ces complications de littérateurs, à travaillé plus que tout autre à les perfectionner. « C’est dans la pas- « sion que l’amant moderne s'agite presque toujours. « Il y est par l’ardeur souffrante avec laquelle il pour- « suit l'émotion. Il y est par la demi-hystérie qu'il « apporte dans ses ivresses. par les inguérissables bles- « sures... » (2). Au fond, Renard porte le même diagnostic, puisque psychologues il y a, que les Goncourt et M. Paul Bourget. La différence, c’est que les autres se contentent de décrire avec complaisance les malaises qu'ils ont contribué à créer, tandis que Renard voulut les faire disparaître. Il souhaitait qu’on revint à l’amour bête et simple, c’est-à-dire naturel et sain. Sa méthode consistait à montrer qu'il n'y avait pas de problème.
« Que d'histoires ! que d'histoires ! Ils ont tout « embrouillé. Tout est à recommencer. A force d'exa- « gération, c'est devenu insignifiant » (3). Et Léon Daudet avait raison de faire dire à Renard : « Tenez | « voilà comment ça se passe. Je vais vous mon- « trer » (4).
(1) Journal des Goncourt, t. 3, p. 22.
(2) Physiologie de l'amour moderne, p. 447.
Dans La mèche de cheveux (1), l'amant se refuse à pratiquer l'amour suivant la loi de Baudelaire et les conventions littéraires. Sa bonne amie lui a donné, « roulée en chenille, une mèche de cheveux » (2. — « C’est drôle », commente Renard, « Je n'éprouve aucune « espèce de plaisir ; vraiment, les femmes ont des ma- « nies bizarres. Il est possible que mon éducation sen- « timentale n'ait pas été assez soignée. Le sens de cer- « tains raffinements m'échappe. Je volerais la bourse « d’une femme plutôt qu'un de ses vieux gants ou son « mouchoir sale, et, si je me jetais à ses pieds pour « les lui baiser, j'embrasserais, en cachette, mon « poing... Il me faut noter simplement mon impression « dans toute sa grossièreté : ces cheveux-là me dégoû- « tent ! » (3). Et il ajoute, sur le ton de Laforgue : « Oh ! je n’en fais pas facilement accroire à mon cœur, « moi! » (4).
Ciel de lit (5) est une protestation du même genre. Renard projetait d'écrire « un livre où la femme serait « présentée comme un être simple, en opposition avec « la femme-labyrinthe de ces dernières années litté- « raires » (6). L’Ecornifleur contient déjà une ébauche de cette image rectifiée : — « Je connais la femme », se disait Henri : « c’est un logogriphe, un écheveau ».
(1) D. lit. p. 191 et suiv.
Ces pages étaient primitivement destinées à L’Ecornifleur.
(2) D. lit. p. 191.
(3) Ibid. p. 191 et 19.
(4) Ibid. p. 193.
(6) Ibid. p. 184 et suiv.
(6) J. p. 146 et 147.
Une LITTERATURE contre la « LITTERATURE » 63
« Mais non : Mme Vernet est une femme simple, qui « aime son mari, Simplement à la papa » (1).
Dans la Maîtresse, les sentiments son! vraiment réduits au minimum. Les minutieux travaux d'approche, la stratégie amoureuse, sont remplacés par un débat qui ressemble à une discussion d’affaires. Nous sommes sur le terram le plus solide et le plus pratique. Avant de céder à Maurice, Blanche pose nettement la question du passé (2), source de tant de conflits : il n’en sera jamais question — de l’argent (3) : il n’en sera pas queston non plus — des enfants (4) : ils n’en auront pas.
Mais alors, devant la banalité de leur aventure, la bourgeoisie et la placidité de leurs débats, Blanche et Maurice s'inquiètent. Une fois de plus, Renard met à côté l’une de l’autre la vie et la littérature. Les amants se demandent — et Maurice surtout, qui 8 lu tous les livres — s'ils s'aiment vraiment « comme on s’aime dans les livres » (5). Ils font ce que l’auteur appelle : La mise au point de leur amour (6). Bien qu'ils s'aiment beaucoup, qu'ils « s’adorent », Maurice avoue franchement qu'en cas de séparation, il ne mourrait pas ; Blanche déclare éprouver « d'avance un gros chagrin », mais rien de plus. Ils n’imaginent « nul fracas, aucune ven- « geance éclatante... A quoi bon dramatiser la vie ? « Nous ne sommes pas de l’école cruelle. Nous som- « mes de l’école bonne-enfant.
(1) Ec. p. 24.
(2) La maîtr. p. 15 et suiv. Le Passé.
(3) Ibid. p. 17 et suiv. D'où vient l'argent.
(4) Ibid. p. 20 et suiv. La question des enfants. (5) Ibid. p. 47.
(6) Ibid. p. 47 et suiv.