‹ L'œuvre et l'âme de Jules RenardChapitre 11 sur 124 · BLANCHE · texte numérisé non relu

BLANCHE

« Bien entendu, sauf ces réserves, nous nous ai- « mons autant que d’autres » (1).

Et ils concluent: « Seulement, 1l y a autre chose que « le corps. Il y a le cœur et l'âme. Mon corps te plaît », dit Blanche, « j'en suis fière ; mais, dis-moi, Maurice. « aimes-lu un peu mon cœur, aimes-tu un peu mon « âme ?

MAURICE

« Oui, ma belle maîtresse, je t'aime avec toutes « tes dépendances. J'aime ton corps, et J'aime ton cœur « et ton âme par-dessus le marché » (2).

Voilà donc, dans ce qu’on appelle : l'amour, le physique remis au premier plan, les complications modernes écartées. Que penser de cette mise au point, titre qui convient non seulement au chapitre, mais au livre en question, et presque à l'œuvre entière de Jules Renard ? On peut penser d’abord que la réaction contre l’école « psychologique » est un peu forte, et que Renard a fait trop bon marché de l'âme. Il ne faut pourtant pas s'y méprendre et, parce que les mots « psychologie » ou « scalpel » ne se lisent pas dans l’œuvre de Renard, croire que l’âme en soit absente. Si le corps joue son rôle dans La Maîtresse autant, plus franchement et plus sainement, que dans Mensonges ou Cruelle énigme, c'est l'âme cependant qui provoque le dénouement. Tout comme dans un roman de M. Paul Bourget, c’est par une crise de conscience que l'aventure se résout. Une

(1) La maîtr. p. 48.

(2) Ibid. p. 51 et 52.

Une LITTERATURE contre la « LITTERATURE » 65

fois Les manœuvres du gouvernement dévoilées (1), c'està-dire l’homme müûr qui paie reconnu, Maurice écrit L'inévitable lettre (2) de rupture ; puis il la brûle et capitule devant « une fine chemise de jour... sans col et sans « manches, avec un nœud rose » (3). C'est le dénouement de Cruelle énigme, mais en quelques lignes et sur un autre ton. Renard éprouve le besoin de ne pas écrire qu’ « ils s’étreignirent d’une de ces éfreintes affolées et silencieuses dans lesquelles se fondent toutes les ran- « cunes », et que « la Dalila éternelle avait une fois « de plus accompli son œuvre » (4). Blanche n’a même pas compris ce qui s’est passé.

Il existe assurément des femmes comme Madame de Sauve et Madame Moraines, qui promènent dans un décor « du goût le plus exquis » leur beauté « fine et blonde », leur « profil de madone », leurs « frissons de sensitive » et l’ardeur de leur chair, frêles fleurs écloses dans une atmosphère assez faussement aristocratique de serre chaude (5), luxueuse et capiteuse, mais on est bien obligé de reconnaître qu'il y en a aussi, et beaucoup plus, comme Blanche et comme Madame Vernet. Je crois qu'il n’était pas inutile d'opposer l'image de ces petites bourgeoises à celle des grandes bourgeoises des romans, et si le moraliste, suivant une

(1) La maîtr. p. 53 et suiv.

(2) Ibid. p. 59.

(3) Ibid. p. 66.

(4) Cruelle énigme. p. 249.

(5) Sur ce que Renard pensait des premiers romans de M. P. Bourget, voir J. p. 84, 85, 1059.

On peut voir aussi dans La Revue Blanche, Juillet 1894, un article de M. Léon Blum, ami de Jules Renard, qui collaborait également à La Revue Blanche.

définition de M. Paul Bourget, « c’est l'écrivain qui « montre la vie telle qu’elle est » (1), Renard a mérité ce nom.

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