POIL DE CAROTTE
« Non, non, rien, rien. — rideau ».
(2) Manuscrit de 1899. p. 67.
(3) Manuscrit de 1889, p. 51.
(4) Manuscrit de 1898, qui contient encore d’autres dénouements.
comme le lui disait Guitry : le père serrant le fils dans ses bras; mais une des supériorités du livre sur la pièce, c’est précisément qu'il ne comporte pas de dénouement. « Poil de Carotte », notait Jules Renard, « on pourrait « indifféremment le réduire ou le prolonger. Poil de « Carotte, c'est une tournure d'esprit » (1). Ce sont les tableaux d'une enfance solitaire, et qui resta solitaire. Le père de Renard, qui l’aimait, ne se serait jamais laissé aller dans la vie comme le fait au théâtre M. Lepic. Il y a eu un affaiblissement imposé.
La même remarque peut se faire à propos du passage de L’Ecornifleur à Monsieur Vernet. Renard avait d’abord conçu sa pièce en trois actes, et plus dramatique : « Au 8° acte, tout se sait. Fin tragique « de Mme Vernet » (2). Il revint par [a suite au dénouement du livre : le départ d'Henri — mais en de tout autres circonstances : Henri, qui n'a même pas songé à « écornifler » Marguerite, s'éloigne parce que Monsieur Vernet a pris peur et lui demande de s’en aller. Evidemment, la scène du viol, qui explique la fuite d'Henri dans L'Ecornifleur, n'était guère possible au théâtre. L'examen des manuscrits de Renard montre qu'en travaillant à ses pièces, ce qui durait plusieurs années, il ne savait pas d’abord exactement lui-même comment les choses se noueraient et se dénoueraient. Elles se modifiaient souvent, s’arrangeaient au fur et à mesure, dans une lente gestation.
Les nécessités du théâtre ont donc pesé parfois sur la décision de Renard, mais c’est toujours aux solutions les plus simples, les plus quotidiennes, les moins dramatiques et mélodramatiques que Renard s’est arrêté.
Une LITTERATURE contre la « LITTERATURE » 89
D'autre part, Jules Renard a poursuivi au théâtre sa campagne contre la « littérature ». Dans Monsieur Vernet, Henri Gérard démolit en quelques répliques l'image traditionnelle du poète aux cheveux longs, à la cravate flottante (1). Le pêcheur Cruz rabaisse par une remarque malodorante l'idée poétique qu'on l'encourage à se faire du marin (2). Toute la pièce, qui devait s’intituler d’abord Poële el bourgeois, montre que, malgré ses petits ridicules, le bourgeois confiant et naïf garde une noblesse de sentiments, une générosité, des délicatesses, dont le poète profite, quand il n’en abuse pas; et, finalement, c’est au bourgeois que reste « le beau rôle ». Le poète Henri Gérard est une victime de la littérature. Il a voulu se comporter dans la vie comme un artiste doit le faire dans les romans qu'il a lus et dans les pièces de théâtre qu'il a vues, et séduire la femme de son bienfaiteur, — par point d'honneur plus que par désir, car jamais on ne sent en lui une véritable passion — ; mais le bon sens bourgeois le remet à sa place.
Dans Le Pain de ménage, Pierre et Marthe, qui se trouvent seuls, et qui sont jeunes, savent qu'en bonne littérature un homme et une femme qui se trouvent seuls, lorsqu'ils sont mariés, mais pas ensemble, doivent parler d'amour, et que l’homme est tenu, dans les dix minutes, de faire sa déclaration. Mais Marthe dégrise Pierre, et nous retombons avec eux dans la vie, plus « quotidienne » qu’on ne le croirait à voir les pièces de théâtre.
A l'écart du théâtre d'idées, du théâtre d'amour, et des vaudevilles plus ou moins spirituels, le théâtre
(1) Monsieur Vernet, I, 7.
(2). Ibid. Il,-2.
de Renard me semble une école d'équilibre et de santé. Il fait vivre sur la scène une vie moyenne (1), ni aussi tragique, ni aussi sale qu'on le dit, car, la plupart du temps, nous n’allons pas au bout de nos rêves. Cela n’est pas vrai de tout le monde : il y a des hommes qui vont jusqu’au bout. Mais c'était vrai pour Renard, et, je le crois, pour la majorité des hommes. Un des attraits des romans et des pièces de théâtre, c’est qu'ils font vivre aux lecteurs et aux spectateurs des aventures auxquelles ceux-ci n’ont pas le courage de s’abandonner réellement. C'est une compensation, mais c’est aussi un mensonge. Renard n’a pas voulu s’en faire le complice.
Octave Mirbeau a écrit la page suivante : « Nous « ne pouvons pas supporter la vérité. La vérité nous « choque comme une grossièreté, une goujaterie, et « comme une indécence. Nous n'avons pas le cœur « assez pur ni la générosité d'esprit qu'il faut pour « l'aimer. C'est pourquoi nous voulons qu'on nous « mente, qu'on nous mente toujours, par le livre, par « le théâtre, par le discours, par le tableau, par le « marbre et par le bronze. Et c'est ce mensonge uni- « versel que nous appelons l'idéal » (2). Il me semble
(1) Peut-être faudrait-il faire intervenir ici l'influence qu'ont pu exercer sur l’œuvre théâtrale de Renard certaine esthétique naturaliste et quelques pièces représentant une vie lamentablement grise. Je la crois cependant très faible.
Assurément, les pièces de Renard sont de véritables « tranches de vie », mais cette rencontre avec une formule alors courante me semble purement fortuite. Tous les récits de Renard sont des minutes de vie. Ce découpage brutal et ce rendu strict répondaient à une nécessité de sa nature.
(2) Anthologie des prosateurs français contemporains. I. Les romanciers (1850 à nos jours). Paris, Delagrave, 1931, 17° mille, reproduction d'un manuscrit.
Une LITTERATURE contre la « LITTERATURE » 91
que cetie page fait ressortir à la fois la difficulté et le mérite de la tentative de Jules Renard. Toute une partie de son œuvre s'explique en effet comme une réaction contre l'œuvre des autres, et par le désir de dégager une vérité trop ensevelie sous les voiles de l'art.
Lui-même d’ailleurs se sentait corrompu par les mensonges littéraires. Il se découvrait des idées toutes faites sur les prêtres de campagne (1) et se sentait livresque devant la mort (2). Mais il se reprenait et se mettait en garde contre l’artificiel de sa propre littérature : « Méfions-nous ! Il y a des hommes, dont je « suis, qui exagèrent la sensibilité des arbres » (3).
Dans cette réaction, peut-être est-il allé ‘un peu loin. Il l'avoue dans un passage de Coquecigrues : « C’est chez moi un sens el je m'applique à découvrir « sous sa couche de sable fin la grasse terre rouge du « terre à terre » (4). « Quand il voyait une jolie femme « au teint animé par une course, embellie par une agi- « tation quelconque, il ne manquait pas de se dire « qu’en ce moment même elle devait avoir le derrière « suant » (5).
De là, les pages réalistes de La Maitresse, les rosseries que l’on trouve dans Les petites Bruyères sur les Gens des deux sexes, les Gens du métier, les Gens du monde (6) ; de là l’amertume des Tablettes d'Eloi contre
(3) J. p. 578. Voir aussi p. 524, 599.
(4) Coq. p. 151.