‹ L'œuvre et l'âme de Jules RenardChapitre 16 sur 124 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L'homme dans l’œuvre

« J'ai mis trop de ma vie dans « mes livres. Je ne suis plus qu’un « os rongé ».

(Journal de Jules Renard).

Comme son ami Tristan Bernard admirait la force et la maîtrise dont Paul Hervieu avait fait preuve dans L'Enigme, Renard lui répliqua : « Seulement, voilà !.….. « C’est une œuvre en dehors de l’auteur. On n’a pas « besoin de casser, à chaque instant, des racines en « soi-même. C'est une œuvre qu'on est sûr de réussir « quand on a beaucoup de talent et qu'on veut la faire. « On n'y risque rien de sa personne. Il s’agit de donner « la vie à des étrangers qui ne réclameront pas, et non « sa vie à soi, qu'on juge. Un homme intelligent arrive

« toujours à résoudre un théorème, pas toujours à « réussir un poème » (1).

Si l’on envisageait d’un tel point de vue les ouvrages laissés par Renard, on serait amené à distinguer ceux qui lui restent extérieurs, et qui, à la rigueur, auraient pu être écrits par un autre, et ceux qui, au contraire, tiennent à lui par les racines les plus profondes, ceux dans lesquels il nous a donné sa propre vie, et dont Poil de Carotte serait le type. Mais une semblable démarcation serait infiniment délicate à tracer, étant donné le caractère disparate de la plupart des livres de Jules Renard. S'il est facile de ranger dans la première catégorie les Poésies, les nouvelles qui composent Crime de Village, et celles qui se sont glissées dans Sourires pincés (2); Coquecigrues et La Lanterne sourde, Le Vigneron dans sa vigne, Histoires naturelles et Bucoliques contiennent à la fois des pages « extérieures » (3) et des pages intimes. Renard déclarait : « Il y a les

Voir aussi p. 739: « Beaucoup de talent, mais seulement de littérateur : ses livres ne sont que des livres ».

— p. 993 : « Nous faisons nos pièces avec nous-mêmes : où est-il dans les siennes ? »

— Et sur Maupassant, p. 1332 : « Il ne voulait pas livrer sa vie : il n’était donc pas assez homme de lettres ».

— Renard ne conçoit la littérature que comme l'expression d’une vie : « Je crois qu’il n’a pas une vie assez solide pour écrire des choses qui durent ». J. p. 1481.

(2) Sourires pincés : La demande. Baucis et Philémon. Le Coureur de filles.

(3) Comme l’Age sans pitié dans La Lanterne sourde, Qu'estce que c’est ? dans Coquecigrues.

« conteurs (1) et les écrivains. On conte ce qu’on veut ; « on n'écrit pas ce qu'on veut: on n'écrit que soi- « même » (2). Pour nous servir de ses propres termes, bornons-nous à constater que de plus en plus, dans son œuvre, le conteur du début a fait place à l'écrivain, et que la plupart de ses pages sont tellement « sorties » de lui, qu'il est possible, par elles, de recomposer la vie et l'âme qui les ont produites.

Poil de Carotte.

Ni dans Les Cloportes, ni dans La Bigote, on ne voit Poil de Carotte, mais dans le premier roman comme dans la dernière pièce de Jules Renard, on trouve le petit village, la maison, la famille, et surtout l’atmosphère dans lesquels s’est formée son enfance, et qui ont, si fortement, marqué son âme.

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