LE VILLAGE
Titly (3), c'est — comme prononcé par des lèvres d'enfant — Chitry. La maison des Lérin (3) (ou des Lepic (4), c’est tout un), c’est celle de la famille Renard, et cette famille, divisée en deux camps, celle où naîtra Poil de Carotte. |
Le « village de la Nièvre » où se passe l’action de
(1) Maupassant n'était aux yeux de Renard qu’un « con-
teur » : « Bonjour, bonsoir. On n’a pas d'intimité avec lui ». J. p. 1186. Voir aussi J. p. 1332.
(3) Dans Les Cloportes.
(4) Dans Poil de Carotte et dans La Bigote.
Poil de Carotte (1), le « village du Morvan », où se passe celle de La Bigote, et Titly, où vivent en cloportes les membres de la famille Lérin, c'est le village où s’écoula l'enfance de Jules Renard : Chitry-les-Mines (2).
Ce n'est pas là qu'il est né. Son père, entrepreneur de travaux publics, avait obtenu l’adjudication d’un lot de terrassements pour le chemin de fer de Laval à Caen. Il avait emmené sa famille et logeait à Châlons-du- Maine (3), dans une humble maison. C'est là qu'est né Jules Renard. Il le déclara lui-même un jour, car il aimait la vérité, et respectait l’état-civil, mais il eut soin de préciser, à l'exemple de Lamartine (dont le corps est né à Mâcon et l’âme à Milly), que, si le hasard avait fait naître son corps à Châlons-sur-Mayenne, son âme ne se reconnaissait chez elle qu'à Chitry-les-Mines, dont il se disait l'enfant. « J'ai le droit de me dire enfant, « enfant par le cœur, de Chitry-les-Mines, car c'est le « pays de mon père qui fut un sage regretté. C’est bien « là que sont nées mes premières impressions, et c’est « jusque-là, et ce n’est pas plus loin, que remontent « mes plus vieux souvenirs d'âge tendre » (4).
Que l’on se garde, au nom de Chitry-les-Mines, d'évoquer un paysage noirâtre de charbon, de fumées et d'usines. Chitry n’est qu’un petit village de la Nièvre, aujourd'hui sans mines, entouré de prés et de bois, et dont les jardins champêtres s’inclinent doucement jusqu'à la rivière, l'Yonne, « que longe le pêcheur « à la ligne volante » (5).
(1) La pièce.
(2) Voir le Jules Renard d'H. Bachelin, p. 8 et suiv.
(3) C’est le nom exact de la localité. Renard disait Châlonssur-Mayenne.
(5) H. nat. p. 25.
L'HOMME DANS L'ŒUVRE Si
Quelques années après la naissance de Jules Renard, sa famille retournait à Chitry, et c'est là qu'aujourd'hui se trouvent « Sa maison » (1), sa tombe (2) et son buste (3). Renard aimait Chitry. Il le quitta de bonne heure, en 1881, pour aller à Paris. Mais, une fois qu'il eut réussi à Paris, il revint fidèlement et régulièrement au village. En 189%, il acheta une propriété (4) à Chaumot, à moins de deux kilomètres de la maison de Chitry, de l’autre côté de l'Yonne. Tout en habitant Chaumot, il sera maire de Chitry. Ses parents morts, 1l se préparait à revenir en propriétaire dans la maison de Poil de Carotte; il avait commencé à l’aménager à son goût, quand à son tour, en 1910, il mourut.
Ce village, avec sa quarantaine de maisons, son auberge, sa petite église, et, s'étendant de l’autre côté de la route, le parc et le château que Renard voulut ignorer, c’est le cœur de l'œuvre de Renard, son côté le plus important. A voir les choses d’un peu haut, il y aurait deux côtés dans Jules Renard : le côté de Chitry, le côté de chez Guitry — le côté paysan, le côté parisien — et l’'admirable, c'est que jamais le second n'efface en lui le premier, et que Renard devint l'ami de Guitry, précisément en restant l’homme de Chitry.
Ce n'est pas seulement dans Les Cloportes, Poil de Carotte et La Bigote, c'est dans les Histoires natu-
(1) C’est le nom qu’a pieusement donné Madame J. Renard à cette maison de famille.
(2) Contre le mur à droite — au fond, la porte du cimetière franchie. Sur la tombe se trouve la palme en bronze envoyée par Edmond Rostand.
(3) Inauguré le 5 octobre 1913, sur la petite place de l’église, à laquelle il tourne le dos. Voir Appendice III, p. 501 et suiv.
(4) La Gloriette. J. p. 307.
relles et Le Vigneron dans sa vigne, dans Les Philippe et Patrie, dans Ragotte et L'OEil clair, que Renard a exprimé patiemment — pierre par pierre — habitant par habitant — depuis la vieille Honorine jusqu’à Grelutot — son village. Dès 1894, il avait l'intention d’écrire — sans rien ajouter, sans rien retrancher — un livre qui aurait été la somme de son village, « depuis le maire jusqu'au cochon » (1) Ce livre: L'Herbe, Renard ne l’a jamais écrit sous cette forme suivie ; mais on trouvera le maire ici le cochon ailleurs, et les fragments empruntés à tous les ouvrages que nous avons cités se relient d'eux-mêmes pour le construire. Dans l'œuvre comme dans le cœur de Renard, il n’y a qu'un village, dont il a été, conformément au vœu qu'il exprimait un jour, « la résultante ».
La Maison.
A la lisière de Chitry, du côté des champs, la maison des Renard, assez modeste, était une des plus belles. Renard ne l’a jamais « décrite » à la façon de Balzac, pas plus qu’il n’a « décrit » son village, pas plus qu'il n’a fait de « portrait » de Poil de Carotte, mais dans tout le cours de son œuvre, par mille détails précis, ils vivent, et sont devant nous comme si nous les connaissions, C’est! l’aubenge de la mère Suzanne, avant le pont; l’église où ces dames vont à la prière, à la messe, à vêpres ; le vieux cimetière, et le neuf, construit par les soins de François Renard, maire de Chitry avant son fils Jules ; la rivière, où Honorine Fré va laver le linge, où se baigne en été Poil de Carotte ; les prés et les bois où chasse Monsieur
Lepic, où grand frère Félix et Poil de Carotte vont essayer leur carabine, où Poil de Carotte mange de la luzerne, où il tuera sa première bécasse, et, devenu Jules Renard, chassera les perdrix, les lièvres et les images. Voici le « petit mur » où son père, comme M. Castel, avait l'habitude de s'asseoir, la croix jusqu'où M. Lepic emmenait, le soir, promener ses enfants, le jardin où Françoise accouche, le puits où elle jette son enfant, où Madame Lepic, dans ses crises, menace de se précipiter, où la mère de Jules Renard, en 1909, se noiera. Voici les « toitons » (1), celui des poules, celui des lapins, celui de Poil de Carotte. Ils n’existent plus à présent, mais en 1906, Renard pouvait encore les montrer à Lucien Guitry (2). La lourde porte derrière laquelle se tapit Poil de Carotte, la grande pièce, où se dresse la vaste cheminée, où souffle le trou de la bassie (3), la chambre de la cave, où couche Poil de Carotte, la cuisine des Bucoliques (4), tout existait en réalité.
La FAMILLE.
Quant à la famille Lérin ou Lepic, c’est bien aussi, par sa composition et son atmosphère, la
(1) Dans un ouvrage de M. Levainville sur Le Morvan, la figure 30 montre « le toiton aux volailles ». Paris, Colin, 1909, Pue25:
(3) « Dans un coin de la chambre se trouve la bassie, sorte « de bassin en cuivre vert-de-grisé où chacun vient puiser « l’eau à boire. Au-dessous, une pierre à laver, percée d’un « trou, laisse passer les eaux sales qui tombent dans une auge « de boïs pour les porcs ». Levainville, Le Morvan. p. 228.
(4) Buc. p. 78.
famille de Jules Renard. Comme dans Poil de Carotte, elle comprenait la mère, le père et trois enfanis : deux garçons et une fille. C’est la mère qui tenait le plus de place.
Anne Rosa Colin vivait en Haute-Marne, à Chaumont, lorsque François Renard, peu après 1850, fit sa connaissance, la trouva belle fille, et l’'épousa. Elle avait les yeux « froids, brillants et vagues » (1), la voix « dure, éclatante et sèche comme un éclat de poudre » (2). Elle parlait beaucoup et avec volubilité. Aussi, sa bellemère l’appelait-elle : « l’avocate » (3). Elle disait même : « Elle avocate bien » (3). Les oreilles, comme les yeux, toujours à l'affût, elle aurait voulu tout savoir. Elle pénétrait, par surprise, dans la chambre où parlait son mari ; mais, note Jules Renard dans son Journal, « Dès que maman ouvre la porte, il s'arrête. Elle entre « parce qu'elle a senti qu'il allait dire quelque chose « qu’elle voudrait bien savoir. Traînant sa jambe ma- « lade, elle va au placard, l’ouvre, touche la pile de « linge, feint de chercher, écoute, et ne prend rien. « Elle fait le tour de la table, déplace un journal. Enfin, « elle trouve une tasse et l'emporte. Elle n’a rien en- « tendu. Refermée sa porte, papa, qui s'était promené « à petits pas, continue et achève sa phrase sur le même « ton » (4).
C'était une comédienne, une grande comédienne, ou, du moins, elle en donnait constamment l’impression par ses mises en scène (5), ses exagérations de
langue, ses eflets, ses couplets de bravoure, par tout un côté factice, smon hypocrite. On ne connaissait pas sa nature. Fantasque, tantôt elle se montrait aigre ou même cruelle, tantôt elle se détendait jusqu'aux larmes. Elle appelait son fils, tantôt « Mon Jules », ou même « Julot », tantôt, parce qu'il écrivait : Le chieur d’encre (1).
Dépensière (2), sans ordre (2), curieuse (3), menteuse (4), donneuse (5), geignarde (6), bavarde (7) et bigote, elle exaspérait son mari, qui la détestait, la méprisait, et dans le fond la craignait un peu. A son fils, elle faisait peur, « une espèce de peur physique, une « peur d'imagination qu'il gardera toute sa vie » (8). « À mon âge », écrivait Jules Renard en 1900 (il avait donc trente-six ans), « je jure que personne ne m'im- « pressionne autant qu’elle » (9). Pour lui, elle ne fut pas la mère, mais l’ennemie. Se demandant toujours où tendaient ses paroles, ne sachant s’il allait sortir de cette bouche une invective ou une tendresse, l'enfant prit l'habitude de se tenir sur la défensive, et cette habitude devint une seconde nature, non seulement de l'enfant, mais de l’homme, qui ne la garda pas seulement vis-à-vis de sa mère, mais de tout le monde. Jamais, jusqu’au dernier moment, il n'eut avec cette fem-