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INTRODUCTION BIOGRAPHIQUE

Il n’entrait pas d'abord dans notre dessein de raconter la vie de Jules Renard. D'une part, elle est extérieurement tout unie, aussi dépourvue d'épisodes et de coups de théâtre que n'importe laquelle des pages ou des pièces de l'écrivain ; de l’autre, elle est si intimement mêlée à l'œuvre qui nous intéresse, qu'étudier la seconde après la première nous eût engagé à des redites constantes. C'est dans notre troisième chapitre : L'homme dans l'œuvre, qu'on trouvera, nous l’espérons, l'essentiel de ce qu'on peut connaître de la vie de Jules Renard.

Cependant, 1] a paru nécessaire de faire précéder notre étude d’une courte biographie, qui ne prétend nullement à constituer une biographie critique, mais simplement à fournir dès l’abord quelques renseignements indispensables à la pleine clarté des chapitres suivants. ;

Pour connaître Jules Renard et le milieu familial, littéraire et social dans lequel il a vécu, il sera utile de consulter les deux petits volumes (1) que lui a con-

(1) Jules Renard et son œuvre. Mercure de France, 1909, et dules Renard. Nouvelle revue critique, 1930.

jee?

sacrés son compatriote, disciple et ami, M. Henri Bachelin, ainsi que les ouvrages et les articles que l'on trouvera mentionnés dans notre Bibliographie. Mais 1l faut avant tout lire la Correspondance et le Journal publiés par M. Bernouard.

Pour nous, disons simplement que Jules Renard est né le 22 février 1864 à Châlons-sur-Mayenne, arrondissement de Laval, canton d'Argentré (1), où son père, François Renard, avait été amené à résider pendant quelques années pour surveiller la construction de la voie ferrée de Laval à Caen, entreprise dont il était l’adjudicataire. Vers 1866, il ramenait sa famille dans la Nièvre, à Chitry-les-Mines, d’où il était originaire. Cette famille se composait de sa femme et de trois enfants, dont Jules était né le dernier, bien après son frère Maurice et sa sœur Amélie.

Quand vint pour lui l'âge des études, Jules Renard fut mis avec son frère en pension à Nevers, à l’institution Saint-Louis, dont les élèves suivaient les cours du lycée. Les vacances les ramenaient à la maison fa-

(1) Un article bibliographique publié par M. Jules Trohel dans le Mercure de France du 15 juillet 1932, sous le titre : Au pays natal de Jules Renard, contient un extrait du registre de l’état civil de la commune, et nous apprend que le village est « dénommé officiellement Châlons du Maine et non Chàlons sur Mayenne ». Appliquant la méthode de Taine, l’auteur de cet article s'applique à retrouver, et retrouve aisément, en Jules Renard, « les traits les plus caractéristiques de l’esprit mayennais », mais il s’est trompé sur la date de naissance. Il a lu 1863, alors que Renard est bien né en 1864, le 22 février, à 9 heures, comme cela m'a été confirmé par la mairie de Châlons sur Mayenne.

Les lecteurs curieux de détails pourront lire, dans Comædia du 18 octobre 1910, l’article intitulé : Un pélerinage à la maison natale de Jules Renard, et illustré de photographies.

miliale de Chitry, où leur père, maire du village, chassait beaucoup, fumait d'innombrables cigarettes, et ouvrait rarement la bouche ; où leur mère, au contraire, parlait sans cesse, criait et geignait. Maurice était plutôt égoïste et paresseux, Amélie, douce et pieuse. Jules, roux de cheveux, attirait l'attention parce qu'il n’était pas « comme les autres ». Souvent buté, boudeur et renlermé, mais intelligent, il était l'espoir de la famille, et du village, et même de la ville de Nevers. Un de ses professeurs du lycée lui prédisait qu'il entrerait à l'Ecole Normale supérieure, et l’on décida ses parents à l'envoyer à Paris pour y préparer le concours d’entrée à cette grande école.

Au mois d'octobre 1881, Jules Renard arrivait donc à Paris, où 1l suivait, comme externe, les cours de la classe de rhétorique au lycée Charlemagne (1).

L'année suivante, il entrait en philosophie. Mais il n'obtenait que des places moyennes, et assez peu d’encouragement de la part de ses maîtres (2). La littérature l’attirait davantage que le professorat. Aussi, le 12 janvier 1883, Renard se décida-t-il à écrire à son père qu'il renonçait à préparer le concours de l'Ecole Normale. Mais il entendait bien demeurer à Paris pour y tenter sa

(1) Renard fit sa rhétorique en 1881-1882 et non pas en 1880- 1881, contrairement à ce que conclut M. Bachelin. (Jules Renard, p. 12), et sa philosophie en 1882-1883.

Cela me semble établi par les souvenirs de son condisciple M. Ernest Raynaud, par la date de son diplôme de bachelier : 9 juillet 1883, citée par M. Bachelin, par la Correspondance de Renard, et par l'inscription portée sur un de ses livres de classe, un choix de lettres de Cicéron. Voir notre Appendice I,

(2) Son professeur de philosophie était M. Séailles. Voir Corps;

chance, et, après avoir obtenu le diplôme de bachelier ès-lettres et assisté à Chitry au mariage de sa sœur (1), il retournait à Paris, où il se mettait à chercher quelque emploi et des leçons à donner.

A vrai dire, il passait surtout ses journées à dévorer des livres et à écrire. Il fréquentait des cafés littéraires et cherchait à se faire d’utiles relations dans le monde du journalisme et des lettres. Son ambition était de se faire un nom dans la littérature. Il s'était lié avec une pensionnaire de la Comédie Française, Madame Daniele Davyle, qui disait inlassablement, dans les salions, à des concerts, les Roses, un des premiers poèmes de Jules Renard.

Après avoir été ajourné en 1884 (2), 1l fit, comme engagé conditionnel, un an de service militaire au 95° régiment de ligne, en garnison à Bourges, du mois de novembre 1885 au mois de novembre 1836 (3).

Il revient ensuite à Paris, où 1l recommence à chercher un emploi, inondant « de demandes les administrations » (3), sans cesser pourtant de s'occuper de littérature, puisqu'il écrit dans « deux ou trois journaux » (4). Employé quelque temps dans les bureaux d’une Société de magasinage et de crédit, 1l quitte bientôt (4) cette place d'attente, pense à partir pour l'Algérie, ou la Tunisie, et devient un moment précepteur de trois jeunes enfants. Au mois d’août de l’année 1887, Jules Renard annonce triomphalement à sa fa-

(1) Elle épousait un négociant en rubans, de Saint-Etienne.

(2 « J'ai eu beau dire que cette sveltesse que tu connais n’était que l'enveloppe élégante d’un acier pur ou, tout au moins, d’un triple bronze... » Cor. I, p. 42.

(3) Cor. I. p. 53 et suiv.

(4) Cor. I. p. 89 et suiv.

mille qu'il part pour Barfleur, aux bains de mer, son voyage lui étant complètement payé par un monsieur pour lequel il écrit un livre sur l’ameublement (1), également payé.

Mais ce n'était encore là qu’une occupation provisoire. En septembre, Renard, de retour à Paris, reprenait sa pémible existence. Le 1* janvier 1888, il constate dans une lettre à sa sœur : « En somme, c’est toujours la misère, mais j'ai la grande satisfaction de rester chez moi et de me consoler avec mes chères niaiseries. J’ai achevé hier soir la moitié d’un roman... » (2).

Cependant, il avait fait la connaissance de deux dames qui vivaient en petites bourgeoises, Mme Morneau et sa fille. Le 17 février, Jules Renard demandait cette jeune fille en mariage ; le 28 avril, il l’épousait et s’installait avec elle, 44, rue du Rocher, dans une maison qui appartenait à sa femme et qu'il habitera jusqu'à sa mort.

Désormais, la vie de Jules Renard sera toute consacrée à sa famille et aux lettres.

En cette même année 1888, paraissait Crime de village, un petit recueil de nouvelles que l’on peut considérer comme le premier livre de Jules Renard (3), et quelques mois après, en février 1889, naissait à Chitryles-Mines, où le jeune ménage s'était installé en prévision des couches de Mme Renard, un garçon déclaré sous le nom de Pierre, mais qu’en famille on appellera Fantec (4).

(LDiCOr ep 102/et sui.

(2) 11 s’agit des Cloportes. Cor. I. p. 111.

(3) Les Roses, plaquette de vers publiée en 1886, ne comprenait que deux poèmes.

(4) Le fils de Jules Renard est mort en 1934. Il était médecin dans la Nièvre, à Pougues.

Jusqu'alors, Jules Renard n'avait publié ses écrits que dans de petites revues et de petits journaux, de la province ou de Paris, assez obscurs et éphémères. Mais voici qu'en 1889 il contribue à la fondation du Mercure de France (1), qui s’affirmera bien vite comme la revue de jeunes la plus vivante, la plus nourrie et la plus solide, et où Renard va publier, outre quelques articles de critique littéraire, la plupart des récits qu'il réunira sous le titre de Sourires pincés (2).

Son nom commence à se répandre dans les milieux de la jeune littérature, à tendances symbolistes; Renard s'y emploie de son mieux, menant à la fois une vie active d'homme de lettres, et une existence régulière d'homme d'intérieur.

Le 22 mars 1892, naissait sa fille Marie, en famille Baïe, dont la santé, tout d’abord un peu délicate, conduira ses parents à s'installer quelque temps au bord de la mer, à Arromanches, puis à la campagne. à Maisons-Laffite.

Cependant, les uns après les autres, les grands hebdomadaires humoristiques et littéraires d'alors : le Rire. le Gil Blas, et les grands quotidiens : l'Echo de Paris, le Journal, le Figaro, s'ouvraient au jeune écrivain, qu'on commençait à appeler un jeune maître, et la publication de l'Ecornifleur, en 1892, de Coquecigrues, en 1893, de Poil de Carotte et du Vigneron dans sa vigne, en 1894, des Hisloires Naturelles et de la Maitresse, en 1896, consacraient sa réputation dans un cercle restreint, mais très averli et très chaud, de jeunes disciples, d’admirateurs et d'amis.

En juin 1896, Jules Renard louait, à deux kilomètres

(1) Voir J. p. 52 et suiv.

(2) En 1890.

de Chitry-les-Mines, sur le territoire de la commune de Chaumot, une maison de campagne, la Gloriette, où, désormais, 1l passera de longues vacances avec sa petite famille, partageant régulièrement son temps chaque année entre Paris et la Nièvre.

À Paris, son autorité et son succès ne font que croitre, et le théâtre, avec la publicité qu'il assure, va faire de lui un des hommes du jour, ou ce que l’on appelle une figure parisienne. Son œil perçant, sa barbiche claire (1), ses mots et ses silences seront familiers au monde des letires et du théâtre. La Demande, écrite par G. Docquois d'après une nouvelle de Jules Renard, et représentée à l’'Odéon en 1895 (2), n'était qu'un premier pas timide. Mais du jour (3), où Robert de Flers fit représenter aux Escholiers Le Plaisir de rompre par Jeanne Granier et Henri Mayer, Jules Renard fut vraiment « classé », et 1l notait avec justesse dans son Journal : « Ainsi, jusqu’à ce jour, j'étais de l’autre côté « de la rivière. Ni Poil de Carotte, ni les Histoires Na- « turelles ne m'avaient fait passer. Maintenant je sens « que je passe » (4).

L'année suivante, à l’un des très mondains lundis du Figaro, ses amis Lucien Guitry et Marthe Brandès faisaient applaudir pour la première fois Le pain de ménage, et en 1900, les représentations de Poil de Carotte au Théâtre-Antoine faisaient connaître Jules Renard au grand public. En 1902, Le plaisir de rompre entrait au répertoire de la Comédie Française, et en 1903, Monsieur Vernet venait confirmer le talent dramatique de

(1) Voir notre Appendice V : Iconographie.

(3) Le 16 mars 1897.

) (2) Après l'avoir été au théâtre de Boulogne-sur-Mer. ) (4) J. p. 481.

l'écrivain. Mais ses succès de théâtre éloignaient un peu Jules Renard de ce qu’il considérait comme son œuvre véritable et son domaine propre : la page de prose ; et, de 1896 à 1908 il publiera seulement un livre nouveau : Bucoliques (1).

A partir de l’année 1900, Renard va courir, dans un minuscule rayon, une carrière municipale bien modeste, mais à laquelle il se donnera tout entier, et recueillir quelques honneurs officiels.

Le 6 mai 1900, Jules Renard se faisait élire conseiller municipal de Chaumot. Le 15 mai 1904, il était élu maire de Chitry, comme l'avait été son père, el devait le rester jusqu’à sa mort.

Quelques récits des Bucoliques (2), Mots d’écrit (3) et Causeries (4) seront les fruits littéraires de l’activité municipale de Jules Renard.

D'autre part, au mois d'août 1900, Renard était fait chevalier dans l’ordre de la Légion d'Honneur, et, en 1907, par cinq voix contre quatre, il était appelé à remplacer Huysmans à l’Académie Goncourt, témoignage d'estime unanimement approuvé (5), qui lui permit par ailleurs d’équilibrer un budget parfois difficile à établir.

Les chagrins domestiques n'avaient pas manqué à Jules Renard. Son père, gravement malade et sachant qu'il ne pouvait guérir, s'était tué d’un coup de fusil, dans la maison familiale de Chitry (6). Son frère Maur

rice, employé aux chemins de fer de l'Etat, était mort subitement dans son bureau (1). Le 5 août 1909, sa mère tombait et se noyait dans le puits qui se trouve à quelques pas de la maison de Chitry (2).

Deux mois après, Antoine faisait représenter à l'Odéon La Bigote, dont l'original était précisément la mère de Jules Renard.

Dans la maison de Chitry restée vide, Jules Renard comptait s'installer l’année suivante. Il la faisait réparer et aménager à son goût. Mais il commença cette année-là « au lit et au lait... avec des maux de tête, des maux d'estomac, de l’emphysème, et même de l’artériosclérose, une maladie de vieux! » (3). Il devait en mourir au bout de quelques mois, le 22 mai 1910, à quarantesix ans (4).

Après la mort de Jules Renard, Rémy de Gourmont écrivit, avec sa finesse et sa pénétration habituelles, une page intitulée « Jules Renard ou les apparences » (5).

Du vivant de Renard en effet, ceux qui n'avaient pas pu, ou pas voulu pénétrer son âme et son œuvre,

(1) Le 22 janvier 1900. Voir J. p. 686 et suiv.

(2) Voir J. p. 1520 et suiv.

(3) Cor. II. p. 240.

(4) Pour avoir la liste complète de ses œuvres, il faut ajouter aux livres que nous avons mentionnés au cours de cette biographie : Ragotte, publié en 1908, et d'importantes éditions posthumes : L'Œùl Clair, en 1913, les Cloportes, en 1919, le Journal et la Correspondance, en 1925-1927.

Le 5 octobre, on inaugurait, sur la petite place de Chitry, un monument à Jules Renard. Voir notre Bibliographie p. 501 et suiv.

(6) Dars le Mercure de France du 16 juin 1910.

avaient pu se tromper sur lui. Mais depuis la publication du Journal et de la Correspondance, une telle erreur n'est plus possible. Cependant, ce témoignage infiniment précieux de Renard sur lui-même, ce document souvent amusant, toujours attachant, parfois si émouvant qu'esi le Journal ne peut être reçu qu'avec des précautions. Précisément parce que Renard a voulu dire toute la vérité. Il a mis son cœur à nu avec un souci du détail, des scrupules dans l'examen de sa conscience, une insistance sur certaines petitesses qui pourraient donner le change à quelques lecteurs et leur faire croire que Jules Renard avait une âme obstinément mesquine. Il n’en est rien. Le soin qu'on apporte à dire toute la vérité peut fausser cette inaccessible vérité. Comme un confesseur qui écoute un pénitent trop scrupuleux, nous devons souvent prendre le parti de Renard contre lui-même. Le scrupule était une maladie qui rongeait Renard, souvent inquiet et troublé.

Jules Renard a été à la fois un homme de velléités et un homme de volonté, et sa volonté s’appliquait la plupart du temps à combattre ses velléités. Il a vécu sous un contrôle permanent de lui-même par lui-même, pour se reclüfier. Il n'était ni croyant, ni pratiquant. mais 1l voulait, dans tous les domaines, se perfectionner.

Il avait une sensibilité à fleur de peau, — et l’ambition de paraître impassible, même au dedans de lui et pour lui seul.

Il avait des moments d'envie, de cruauté, — et s'obligeait à commettre des actes de bonté.

Il avait des désirs d'aventures — et voulait mener une vie de ménage toute droite.

I avait des goûts de paresse, — et la volonté de travailler et d'arriver.

En littérature, 1] aimait la poésie, il avait le culte de Hugo, — et il s’appliquait à ne voir que la réalité, à

faire ressortir la misère, la poussière, la crasse, l'envers du décor.

Sa vie me semble donc avoir été conduite volontairement à la vérité, à la sobriété, sous le regard impitoyable d’une conscience extra-lucide. Mais cette lucidité même entravait Renard plutôt qu'elle ne l’aidait dans sa marche. C'est là le drame secret de Jules Renard, comme de tous ceux qui s’analysent trop. Ils en arrivent à ne plus pouvoir agir, à ne plus pouvoir écrire. par peur d’obéir à un mobile inavoué, par crainte de n'être pas « vrais ».

En somme, Jules Renard a eu le goût de la perfecton, et l'ambition de réaliser, dans sa vie, dans son œuvre, celle dont il était capable. Il a voulu construire sa vie, construire une œuvre, et s’est acharné à ce travail. Peut-être y a-t-il, à l’origine de ce désir obstiné de réussir, de cette tension constante vers le succès, le souvenir d'une jeunesse incomprise, sinon malheureuse, et comme la nécessité d’une revanche de Poil de Carotte? Quoi qu'il en soit, montrer par quels moyens et dans quelle mesure Renard a réalisé sa double ambition, tel est l’objet de notre travail. l

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