CHAPITRE I
Faux départ
« C'est un travail curieux que de « démêler chez un jeune les influen- « ces des arrivés. Que de mal on se « donne avant de prendre son ori- « ginalité chez soi, tout simple- « ment ».
(Journal de Jules Renard).
Jules Renard n'écrivit pas d’abord à la manière de Jules Renard. Il ne sut pas d'emblée reproduire en de courtes pages, serrées, résistantes, parfaites, la vie toute pure, la sienne ou celle des autres. Il commença par composer des vers, puis des nouvelles et un roman où l’on trouve des « phrases », des longueurs, des morceaux à effet, et une certaine « dramatisation de la vie » (1). Ces éléments impurs, il saura les éliminer par un travail patient et journalier qui, peu à peu, le fera se changer en lui-même. Pour rendre sensibles la na-
(1) La maîtr. p. 48.
ture et l'étendue de ce travail, il importe de montrer combien le point d'où partit l'écrivain se trouvait éloigné de celui auquel une « lutte quotidienne » (1) le fit parvenir.
Des vers
Comme Maupassant, Zola, Daudet, comme Paul Bourget et Marcel Schwob, Jules Renard débuta par une plaquette de vers (2). « La poésie », constatait Edmond de Goncourt en 1889, « n’est plus que l’amuse- « ment des petits jeunes gens de lettres à leur début, « et, pour ainsi dire, la perte de leur pucelage intellec- « tuel » (3). C’est, en effet, sous cette forme voyante et parée que la littérature séduisit Renard, après bien d'autres.
Dès la fin de son temps de collège (4), à Nevers, et lorsqu'à Paris, au Lycée Charlemagne, il suivait les cours de rhétorique et de philosophie, préparant l'examen du baccalauréat et le concours de l'Ecole Normale Supérieure, il composait des vers (5).
Il le confessa un jour à Paul Acker : « A cette époque j'écrivais des vers sans cesse, des vers partout, des vers toujours » (6). Il les lisait à quelques rares amis
(1) Buc. p: 5.
2) Les Roses. Paris, Sévin, 1886.
( (3) Journal des Goncourt. t. VIII, p. 108, Paris. Bibliothèque- Charpentier, 1895.
(4):Cor/1p' 15127.
(5) Cor. I. p. 19, 21 et suiv.
(6) Paul Acker. Petites Confessions. 1° série, 2° éd., p. 230
ou amies, et les communiquait à sa sœur aînée, Amélie. Sa correspondance nous en offre trois échantillons. Par le sentiment exalté ou sombre qui les anime, par leur tour à la fois éloquent et familier, par les interrogations, les parenthèses railleuses, et, parfois, l'harmonie, ils rappellent beaucoup ceux de Musset, que Renard ‘aimait alors, et citait volontiers, avec une piété ardente.
Et, quand je le dirais, qu'auriez-vous à répondre ?
Tant d'autres l'ont détruit que je voudrais refondre « Ce monde vermoulu.…. (1)
Me croirez-vous, alors, jeune, ou bien de cet âge
Où l'ombre s’épaissit sur notre front pâli,
Où les beaux jours s'en vont en oiseaux de passage,
Laissant à notre cœur la douleur et l’oubli,
Où le vieillard tremblant, l'œil collé sur la tombe,
N'a plus assez de force, à cette heure où l’on tombe
Pour regretter ce qui se meurt derrière lui ?
Vieux ? ou bien de cet âge où le cœur de génie, Heureux de sa jeunesse, ardent à s’épancher,
(Des figures encor ! Quelle bête manie |!)
Semble à tous, quand il pleure, une source infinie, Et, quand il veut chanter, un vase d'harmonie
Que le premier passant aime à faire pencher ?... (2)
Quand il eut renoncé, assez vite, à l'Ecole Normale,
tout en cherchant, en apparence et pour tranquilliser son père, un emploi quelconque, mais au fond et pour lui-même, à se faire connaître dans les milieux litté-
(1) Cor. I. 6 juin 1881. À sa sœur. (2) Cor. I. 4 janvier 1882. A sa sœur.
raires, il continua à écrire, à dire ou à faire dire des vers. Il y voyait, ou du moins il affectait d'y voir une nécessité : « Je fais cela pour que les salons s'ouvrent. « On n'y lit pas de prose : il faut bien présenter des « vers » (1).
Moins juvéniles, mais moins sincères que les premiers, ces vers en sont tout différents. Leurs tons comme leurs thèmes sont des plus variés, suivant le public auquel Renard les destinait, et qui allait des habitués du « sous-sol d'un café de la place Saint-Michel » (2) où Goudeau présidait, ou de ceux d’une salle du bas de la maison de bois, au numéro 139 de la rue de Rennes, où Cros réunissait les Zutistes (3), jusqu'aux hôtes des salons les plus sérieux. Renard emploie tous les mètres, et parvient à satisfaire tous les goûts. Il sait se montrer tour à tour sentimental, réaliste, mièvre, descripüf, ironique, patriote, inconvenant, tendre ou scatologique. Ses vers font songer à ceux de maint versificateur, poète ou chansonnier, et des plus opposés, de Baudelaire (4) à Coppée (5), à Louis
(1) Cor. I. p. 44.
(2) Paul Acker, ouv. cit. p. 231.
(3) Cercle de poètes dont Jules Renard était membre. Voir Raynaud, La Méêlée symboliste, t. I, p. 19, et Paul Acker, ouv. cit. p. 231.
(4) Femme qui dois un jour m'ensorceler, stupide Femme que le hasard va mettre à mon côté, J'éprouve malgré moi comme un désir avide De promener mes yeux le long de ta beauté.
D'eut pD12 (5) … La marchande, d’un air blasé, Tourne et retourne la friture.
Pommes frites. D. lit. p. 15.
Bouilhet (1), à Sully Prudhomme (2), à Maurice Donnay (3) et à Paul Delmet (4), à Banville (5), à Gautier (6),
(1) Va ! je t'ai pardonné ta chute involontaire... Absolution. D. lit. p. 5.
(2) Le lendemain la place est vide.
Les soldats ne reviennent plus.
Le citadin écoute, avide,
Ce qu’il entend de bruits confus.
Les petits Soldats. D. lit. p. 27.
Venant je ne sais d’où, Le regard un peu fou, Le profil comme un zède, Elle était vraiment laide.
L'une d'elles. D. lit. p. 16.