‹ L'œuvre et l'âme de Jules RenardChapitre 27 sur 124 · MORE IOS · texte numérisé non relu

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« pain à plus de trente kilomètres de sa roulotte » (1), la petite que son père et sa mère « laissent quinze jours. « trois semaines toute seule dans la roulotte » (2), et l'Etrangère (3), Sont naturellement plus misérables encore.

Et, de temps en temps, à époques fixes, comme dans Les Cloportes et Poil de Carotte, on voit passer « le pauvre » (4).

Renard a voulu soulager ces misères, physiques et morales. Par sa femme, nous avons vu qu'il faisait déjà beaucoup. Mais 1l a voulu agir aussi par lui-même, Il se fil nommer conseiller municipal (5), puis maire (6) et délégué cantonal (7).

La littérature n’y a rien perdu. Le récit des Eleclions au village parut dans l’umanilé en mai 1904 (8). Et le succès de la candidature de Jules Renard nous a valu L'ivrogne dans Ragotle (9), comme le délicieux

(1) L'ϝil clair, p. 25.

(2) L'œil clair, p. 23.

(3) L'œil clair, p. 83 et suiv.

(4) L'œil clair, p. 153 et suiv., Rag. p. 79 et suiv.

(6) De Chaumot, le 6 mai 1900. Voir J.p. 700 et suiv., Cor. IL. p.-15%et suiv.

Et de Chitry, en mai 1904 Echo de Clamecy, 8 mai 1904.

(6) De Chitry, le 15 mai 1904 Voir J. p. 1099, et Cor. IL. p. 113 et suiv.

(7) Aux écoles de Chaumot, de Chitry, et de Marigny-sur- Yonne Vo esreitl p.77 et.185;et Ve disv.; Decbr

(8) Les 9, 11, 13 mai. Articles recueillis dans les Buc. p. 154 et Suiv.

(9) p. 146 et suiv.

et poétique Procès-Verbal des Bucoliques (1). Et c'est le délégué cantonal qui a pu écrire : Les pelits gars de l'école, Certificats d'Etudes, et Prix à l'Ecole communale (2).

Ces fonctions n'ont pas été pour Renard un simple prétexte à littérature. Il les a remplies avec la plus stricte conscience et devint une sorte d’apôtre laïc (3). Au lendemain de son élection comme conseiller, il demande à son ami Léon Blum : « Connaissez-vous un « livre pratique où je m'instruirais de mes nouvelles « fonctions ? » (4), et il ajoute en post-scriptum : « Indi- « quez-moi aussi une édition claire des Codes » (4). Il prend, dans La Revue philanthropique, trois pages de notes sur Les enfants assistés de France. Il en prend d’autres, très complètes, sur l'Enseignement primaire, et 1l compare ce qui aurait dû être à ce qui se passait dans sa commune.

« À Chaumot, la commission ne se réunit jamais. « Le registre de présence et d’absence existe, est en- « voyé à l'inspecteur primaire — qui n’en tient pas « compte » (5). Anticlérical, il s'intéresse pourtant à

(1) p. 167 et suiv.

(2) L'œil clair, p. 55 et suiv., 61 et suiv., 69 et suiv.

(3) « Je déclare simplement qu’'étant conseiller municipal « de Chaumot, je veux, jusqu'à ce que je ne le sois plus, être « un conseiller sérieux, comme je tâcherai, puisque grâce à « M. l'inspecteur primaire je suis délégué cantonal, d’être « un délégué utile... » V. d. s. v. p. 240.

« Un maire a charge d'âmes, comme M. le Curé ». Ibid. p. 243.

Voir aussi p. 284, 811, 312, etc.

(4) Cor. II. p. 16.

(5) Notes manuscrites conservées par Madame Jules Renard.

l'instruction religieuse, et note : « Le curé de Pazy « aurait dit au garde qu’il consentirait à venir faire « le catéchisme à Chaumot deux fois par semaine si « le conseil lui votait un local » (1).

Mais il n'oubliait jamais qu’il était homme de lettres, titre dont il était Justement fier, et il agissait aussi par la parole et par la plume. Il écrivit quelques articles sur les paysans (2). Et d'autre part, il parla et écrivit pour les paysans. Il a fait dans les villages et les petites villes de son pays, des conférences sur Michelet, Molière, Hugo, sur le rire, sur le théâtre (3), sur l’avenir du prolétariat (4).

Il prononça de véritables discours, officiels, et qui nous ont été conservés, pour l'inauguration du buste de Claude Tillier à Clamecy (5), et pour la distribution des prix au Lycée de Nevers (6). Mais souvent aussi, au moment des élections (7) ou en l'honneur du 14 julllet (8), il adressait la parole à ses électeurs ou à ses administrés. Il devait le faire alors dans le ton des articles qu'il écrivait pour L'Echo de Clamecy (9). En

(1) Notes manuscrites conservées par Madame Jules Renard. Voir V. d. s. v., p. 253 et suiv.

(2) Dans L'Humanité et Le Matin. Voir p. 222.

(3) Voir notre Bibliographie, p. 477.

(4) À Corbigny, le 23 juillet 1904, d’après la Cor. II. p. 120 ; le 23 juillet 1905, d’après la note de Causeries, p. 67.

(5) Causeries, p. 77 et suiv.

(6) Causeries, p. 54 et suiv. ; Cor. II. p. 226.

(7) Cor. II. p. 159, 161,162.

(8) Cor. II. p. 145, 180.

(9) On les trouvera réunis presque tous dans Mots d’écrit. (Vds: v.):

1902 et 1903, il y mena une petite guerre, à la Voltaire ou à la Michelet, plutôt qu'à la Paul-Louis Courier (1), pour la république socialiste contre les châtelains et les prêtres (2), pour l’école laïque (3), contre les congrégations, et pour la paix contre la guerre (4). Il essaie de rer les paysans de leur ignorance routinière, de faire leur éducation, civique et morale, et de mettre à leur portée les idées de Renan (5). Dreyfusard, anticlérical et pacifiste, subissant l'influence de Jaurès (6), et transformé par ses longs séjours au milieu des paysans, :1l se passionna, dans les dernières années de sa vie, pour les idées républicaines et socialites (7) au point d’effrayer sa femme.

« Marinette ne comprend plus. Elle dit que j'ai l'air « illuminé. Elle pleure.

« — Il me semble, dit-elle, que tu n'es plus litté- « rateur.

(1) Paul-Louis Courier ne se souciait que d’avoir raison, pour le plaisir d’avoir raison, contre le gouvernement, comme un La Brige. Renard était, comme Voltaire, et plus que Voltaire, un convaincu.

(2) « Le curé et le noble. » Mots d'écrit : V. d. s. v. p. 224, 292 et suiv., 318 et suiv.

(3) V. d. s. v. p. 260, 263 et suiv., 279 et suiv., 284 et suiv., (La petite guerre des écoles).

(4) V. d. s. v. p. 309 et 310 : « À bas la guerre ! ».

La même préoccupation se montrait déjà en 1899, dans L'Ami d'enfance, V. d. s. v. p. 58 et 54.

(6) V. d. s. v. p. 812 et suiv. Sur la résurrection de Jésus, à l’occasion de Pâques 1909.

(6) Voir : À la Chambre. V. d. s. v. p. 229 et suiv. Jaurès au Trocadéro. V. d. s. v. p. 327 et suiv., et J. passim. (voir Jaurès à la table des noms).

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« — Je suis le même, développé, élargi (1).

Attré par le socialisme, il n'eut quand même pas le cœur de s’y « jeter, tout nu » (2). Il se borna à collaborer à L'Humanité (3), puis à Messidor et à Paris- Journal (4), mais jamais sans doute il ne fit participer plus directement qu'alors ses lecteurs de Paris et de la Nièvre à sa vie généreuse.

Certes, 1l eut à subir des désillusions, des mécomptes (5), mais il est tout à son honneur qu'il ait essayé d'être un éducateur laïc et que, même ses illusions mortes, 1l ait persévéré dans cette tâche.

Il écrivait en 1908 : « Je me suis comporté avec « les paysans comme avec la nature, les bêtes, l’eau, « les arbres » (6). En effet, il les a longuement regardés, et 1l les a aimés. Aussi a-t-il écrit l’admirable Ragolte, qui réunit pays, bêtes et gens, nous restituant l’atmosphère humble mais poétique dans laquelle Renard a vécu ; et l’on peut dire que dans ce dernier livre, comme les arbres ses frères, il nous a donné, à la veille de mourir, ses plus belles feuilles.

Nous croyons avoir montré que les livres écrits par Jules Renard, nous retraçant l'existence simple qu'il

(3) Le journal fondé par Jaurès en 1904.

(4) Journaux fondés par Gérault-Richard, en 1907 et en 1908.

(OCR HER 100 p.809 809, 1117, 1140, 1155. .:.V.-d."s.2v. p. 316 et 317. Voir aussi les lettres au « groupe d’insulteurs », et à un jeune homme du groupe, dans L'Echo de Clamecy des 8 mai et 11 septembre 1904 Ces lettres n'ont pas été recueillies dans les Œuvres complètes.

a menée au milieu des siens et de ses amis, à Paris comme à Chitry, constituent un véritable journal (1), et nous permettent de revivre sa vie. Ce sont des livres de « bonne foi ».

Mais il existe entre l'œuvre et l’homme un accord plus profond.

La lutte que Renard a menée contre le mensonge dans la littérature, il l’a conduite également dans sa vie. Toujours et partout, la vérité fut sa loi. La conscience de l’homme égale celle de l'écrivain, et le besoin de Ia perfection fut le principe de sa vie en même temps que de son art.

D'autre part, l'œuvre se présente, ou plutôt se défend, comme l’homme. Elle se cache sous une étiquette d'ironie, comme l’homme derrière une apparence de férocité (2). « J'ai du plaisir à m'envelopper d’épines », avouait Renard. « On s’y trompe » (3). Au premier abord, en effet, Renard pouvait déconcerter par l’attitude distante que prennent volontiers les timides (4), et par un silence que venait rompre seulement quelque phrase acérée. Il aurait perdu « son ami plutôt qu’un « mot pour rire », et s’abandonnait rarement (5), éprouvant un amer plaisir à ce qu’on se méprît sur lui-même.

1) Son Journal est une œuvre, et son œuvre est un « jour- « nal »,

a (2) J p. 101 et 103.

( (5) « Quelle manie, de dire des mots d'esprit aux gens quand on voudrait les embrasser ! » J. p. 299.

Comme Octave Mirbeau, il aurait pu dire — et il a dit sous une autre forme (1) : « Pauvres imbéciles que vous « êtes, vous avez toujours ignoré la belle source de « tendresse qu'il y avait en moi » (2).

Mais certains, comme Tristan Bernard, surent distinguer, derrière la froide réserve et sous les épigrammes, l'inquiétude et le cœur d'un homme extrêmement sensible.

De même, quelques pages d’une ironie provocante ou d’une grossièreté voulue peuvent d’abord agacer ou choquer le lecteur, et lui faire croire qu'il n’y a, dans les livres de Renard, que de l'esprit et du procédé.

Mais, çà et là, une phrase d'un son différent vient éveiller la sympathie, et un commerce tant soit peu suivi fait vite apparaître, sous l’ironiste de façade, le poète délicat qu'était Jules Renard. Ces rares instants d'émotion prennent autant de valeur dans son œuvre que les minutes d'abandon dans sa vie. Mais cette émotion n'est pas « démonstrative ». Dans la vie comme dans les livres, Renard avait en horreur toute exagération, tout épanchement indiscret. Sa poésie, comme son cœur, veut qu'on la découvre. Elle a sa pudeur, comme Le chagrin de Ragotle (3).

(1) J. p. 483-484. « Ils ne devinaient pas mes qualités « d'émotion. L'Ecornifleur, Poil de Carotte n'étaient que fé- « roces. Il leur a fallu Le Plaisir de rompre, c'est-à-dire de « l'émotion démonstrative ». — De ces qualités d'émotion, le Journal et la Correspondance donnent d'innombrables preuves. Voir en particulier les débuts de son amitié avec Rostand. p. 379 et suiv. du Journal.

(2) La 628-E-8, Fasquelle, 1907. p. 248.

(3) Rag. p. 46 et suiv.

Et cette découverte est une des ou du lecteur, « étonné » d’abord, et bientôt « ravi MRCAT en Tes Renard, comme il l’a dit lui-même : « loaie «el l’homme de lettres sont inséparables » (1)

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