CHAPITRE IV
« Il s’agit d’être, non pas le premier, mais unique ».
« Ne jamais être content, tout l’art est là ».
(Journal de Jules Renard).
La conception
Comme un ouvrier à son établi, imaginons Jules Renard, à la Gloriette ou rue du Rocher, à sa table de travail. Il n'est pas indifférent de connaître l’endroit où s'élabore une œuvre. Au contraire de Verlaine, et de certains de ses propres amis, boulevardiers ou bohêmes, Renard n'aurait pas pu écrire sur le disque froid et poisseux d’une table de café. Quoiqu'il ait collaboré à bien des journaux, à quelques revues, il n'écrivit Jamais non plus dans le tohu-bohu d'une salle de rédaction. Il avait trop de respect, trop d'amour pour
son art. Et bien qu'il aimât se promener dans les prés, les vignes et les bois, il n’y emportait pas de calepin, pas de carnet rouge à la romantique manière de Lamartine. Il ne croyait à l'inspiration que pour s'en défier (1). Sa probité littéraire, son amour du travail bien fait et la conscience de ses moyens lui interdisaient l'improvisation. L'improvisation s’accommode des tables de café comme des salles de rédaction, et l'inspiration, du vent dans les branches. Mais le travail demande la solitude et qu’on soit installé commodé-
(1) La phrase de M. Paul Valéry : « L’enthousiasme n’est « pas un état d'âme d'écrivain » (Variété I. N. R. F. 1924, p. 176) rappelle celle de Renard : « Si l’inspiration existait, il « faudrait ne pas l’attendre ; si elle venait, la chasser comme un chien ». (J. p. 161), car elle ne peut que faire trembler la main de l’artiste. Elle « n’est peut-être que la joie d'écrire : « elle ne la précède pas » (J. p. 587). Voir également Rhumbs (Gallimard, 1933) p. 171 et suiv. où Valéry déclare : « Les « dieux nous gardent du délire prophétique ».
Renard aurait lu avec joie et approuvé sans réserves les remarques de M. Paul Valéry, contre la légende d’une certaine inspiration, sur le travail conscient nécessaire à l’exécution de toute œuvre d’art, « Au sujelt d’'Adonis », par exemple (Variété I. p. 51 et suiv.).
Tous deux reprennent d’ailleurs une idée de Baudelaire : « Certains écrivains affectent l'abandon, visant au chef- « d'œuvre les yeux fermés, pleins de confiance dans le désor- « dre et attendant que les caractères jetés au plafond retom- « bent en poème sur le parquet... les amateurs du hasard, « les fatalistes de l'inspiration... » (Notes nouvelles sur Edgar Poe p. XXIII dans les Nouvelles histoires extraordinaires. Calmann-Lévy, sans date), — ou, par Baudelaire, d'Edgar Poe, que Renard avait bien lu. Comme Poe, Baudelaire et Valéry, il croyait à l’art conscient, organisé. « Lamartine «rêve cinq minutes et il écrit une heure. L'art, c’est le « contraire. » J. p. 712.
ment. Et Jules Renard, qui croyait au travail, s’ancrait à sa table.
Une photographie parue dans la Revue Francoaméricaine (1) le montre en robe de chambre, assis dans son cabinet de travail, rue du Rocher. Il y passait des matinées, parfois des journées entières « comme un « Lièvre au gîte » (2), car il travaillait lentement, avec des paresses, des « endormements », comme il écrivait à ses débuts, imitant les Goncourt. Souvent, il devait avoir le désir de s'échapper, de descendre la rue du Rocher, de se promener sur les boulevards ou dans la banlieue, mais, têtu, il croyait à la nécessité et aux résultats du travail, et 1l exposait ainsi sa méthode::
« Travailler, pour un écrivain, ce n’est ni lire, ni « copier des notes, ni observer, ni rêvasser, ni compter « ses anciennes dépenses d'énergie.
« Et, d’abord, tu rejettes loin de toi les livres des « autres. Puis, tu t’assieds devant une table où tu n’as « que de l'encre et du papier. Il est nécessaire que ta « poitrine touche la table, sinon, tu mettrais les mains « dans tes poches, et tu fixerais le plafond. Approche- « toi, saisis ferme ta plume et prends de l'encre. Et « que tes yeux n’aillent point errer sur le mur ou se « promener par la fenêtre. Mais penche la tête et tourne « ton œil en dedans. Et si ta plume sèche, reprends de « l'encre, afin d’être prêt. Et laisse ta montre tran- « quille. Comme un mendiant, sûr d’avoir sonné et « que la maison est habitée, s’enracine à sa porte, toi, « reste immobile. Ton esprit fait le mort. Lasse-le par « de patientes provocations. Il cèdera. Bientôt la pre- « mière idée bouge. Elle arrive.
(1) Numéro de Juin 1895. Voir Appendice V. Iconographie. (2) J. p. 1337.
« — Et si ça ne vient pas ?
« — Ça vient toujours. » (1)
Mais d’où est-ce que cela venait ? Il arrive qu'un écrivain nous renseigne sur la genèse d’une œuvre, la naissance d’une page ou d’un poème. Ainsi Rousseau dans les Confessions pour son premier « Discours », Lamartine, par les commentaires qui prolongent ses Méditations, Mallarmé, témoignant « de quelque défé- « rence aux scoliastes futurs ». Mais l'écrivain sut-il et se rappelle-t-il toujours lui-même ce qui le sollicita ? M. Paul Valéry a écrit à ce sujet de pertinentes réilexions : provocations d’éditeurs, d'amis, des outils même de l'écriture... (2) Remarquons que Jules Renard ne conçut qu'à deux reprises un livre en tant que livre, un roman développé : Les Cloporles et L'Ecornifleur (3).
Ensuite, c’est-à-dire dès 1891, Jules Renard ne pensa plus au livre, mais à la page à écrire, pour ne pas dire à la phrase, au mot. Donc, il ne faut chercher en lui aucune idée d'œuvre à accomplir, comme on trouve en Balzac celle de La Comédie humaine, en Hugo celle de La Légende des siècles, en Proust celle d'A la recherche du lemps perdu. Renard prenait la plume et attendati que cela vint.
De quelle direction, de quelles ténèbres s’élevaient, dans son cerveau, ce qu'il appelle les « idées » de ses
(1) Buc. p. 5 et 6.
Cette théorie, chère à Renard, se retrouve dans le Journal p. 8, 18, 741. Il l’exposait aux enquêteurs : à Pierre et Paul. (Jp 5,.
(2) Littérature. Nouvelle revue française. 17 juin 1926, et Rhumbs. p. 174 et suiv.
(3) À la grande rigueur Ragotte.
récits? Les deux chapitres qui précèdent celui-ci fournissent déjà leur réponse. Bien des pages de Renard procèdent du désir qu'il avait de rétablir la vérité contre les mensonges de certaine « littérature ». Beaucoup d’autres sortent tout naturellement de sa vie : souvenirs, rancunes, désir de perpétuer une émotion, une vision, un son, désir d’instruire, d'exercer une action.