‹ L'œuvre et l'âme de Jules RenardChapitre 32 sur 124 · SD · texte numérisé non relu

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À la mort de Daudet, il publie un bel article dans La Revue blanche (1) ; et s'il écrit Le Plagiaire (2), c'est parce qu'Henry Becque venait de reprocher publiquement à Abraham Dreyfus d'avoir uülisé Les Corbeaux pour écrire L’Inslilution Sainte-Catherine (3).

Le « temps » même « fait » quelque chose à son œuvre. S'il neige, le 3 février 1902, Renard compose un petit lableau de neige, qui paraît le 11 dans Figaro, où il commence ainsi : « Pourvu qu'elle soit encore « d'actualité à l'heure où paraîtront ces lignes !

« Elle n’a pas toujours l'instinct de tomber un soir « de fête et de surprendre au repos le balai de service «de la voirie.

« La semaine dernière, je l'ai manquée ; je ne veux « pas qu'elle m'échappe une seconde fois. »

Ou bien la vue de la neige, comme le goût de la madeleine trempée dans une tasse de thé par Marcel Proust, faisait sortir de lui un paysage, une aventure du temps où il était Poil de Carotte, et il écrivait le délicieux Souvenir de neige qu'on peut lire dans L'OEil clair (4).

C'est au moment où la France vote qu’il envoie

(1) 1 janvier 1898. — Article recueilli dans L'Œù clair. (2) Echo de Paris, 13 sept. 189. Lant. s. p. 56-et 57. (

3) Voir Souvenirs d'un auteur dramatique. Crès 1926, p. 8 et suiv.

Quand il parut pour la première fois, dans l’Echo de Paris, Le Plagiaire était dédié à MM. Henry Becque et Abraham Dreyfus.

(4) p. 135 et suiv. Ce récit parut dans Paris-Journal, le 4 janvier 1909, donc un jour d'hiver, peut-être un lendemain de neige.

à L'Humanité : Les élections au village (1) : le 11 mai 1904 : la veille ; le 12 : le jour ; le 13 : le lendemain ; et le 28, le commentaire que constituent ses Paysannes (2).

Parce qu'il vient de lire, dans les journaux de sa petite patrie « que, d’après les instructions de M. le « Ministre, qui cède aux instances de M. le Député. « pressé lui-même par la période électorale, M. le Pré- « fet autorise la chasse à la bécasse jusqu'au 31 mars », il écrit, après un préambule supprimé dans Ragotte el les Histoires Naturelles, une page poétique sur la chasse à la croule (3).

Il dit ce qu'il pense de la question des Chapeaux de théâtre (4).

L'examen des certificats d'étude, un discours de Jaurès, la promotion, la fête du 14 juillet, une distribution de prix, lui sont autant d'occasions de prendre la plume (5).

Mais l'actualité n’est pas tout. Certaines pages de Renard s'expliquent aussi par un travail de son esprit sur des métaphores, sur des lectures, et par le jeu de son imagination.

1) Buc. p. 154 et suiv.

(1) (2) Buc. p. 164.

(3) La Petite Gironde. 4 mars 1906. H. nat. p. 73. (4) La Petite Gironde. 25 mars 1906.

(5) Paris-Journal, numéros des 21 juin, 5, 12, 19 et 26 juillet 1909. On remarquera la place de plus en plus grande que prend la politique, dans l'œuvre comme dans la vie de Renard. Il avait commencé par écrire dans les revues symbolistes, et il finit par envoyer ses proses à L'Humanité, à La Petite Gironde, à Messidor, à Paris-Journal. Voir Appendice III. Bibliographie. Collaboration aux journaux et revues.

LEs MÉTAPHORES.

Tout ce qu'entendait, tout ce à quoi pensait Renard passait aussitôt par l’'étamine. Un mot, une métaphore frappaient-ils son oreille ou traversaient-ils son esprit, au lieu de les accepter tels quels et de les laisser passer, Renard les arrêtait au passage, les examinait, et parfois en tirait l'idée d’une page.

Renard voit tomber la neige... Il pense d’abord aux images rituelles dont les autres se satisfont à bon marché : tapis, manteau, linceul... et pour marquer son dégoût de ces oripeaux du style, 1l écrit : « La neige, qui suggère les comparaisons fades (1)... couvre tout comme... non ! » (2). Ayant ainsi marqué son refus d'écrire comme tout le monde, et de penser comme tout le monde (3), il se rappelle avoir écrit dans Les Cloportes une page sur la boule de neige. Il la cherche... il la trouve... Voici une occasion de l'utiliser Renard la Dit : « Un gamin pétrissait... » (4). Puis il commence à travailler sur cette page ancienne : « Dans la rue... « (car nous ne sommes plus dans le village des Clo- « portes), un gamin pétrit.. ». Le boulanger pétrit, le pâtissier aussi... La neige pourrait être un gâteau... Il y a des gâteaux tout blancs... Elle ne tient pas longtemps...: « un déjeûner de soleil », suivant la métaphore populaire. Et la page se compose suivant cette métaphore directrice : ;

(1) Est-ce un souvenir du Misanthrope ?

« Dont... — Mon Dieu, laissons là vos comparaisons fades ».

(2) Coq. p. 126 et 183. Il simplifiera plus tard en : « La neige... tombe et suggère des comparaisons fades ».

(3) Existe-t-il un pays où la neige est noire ? » Ibid. (4) Clop. p. 56.

« Le gamin, petit pâlissier en gros, dédaigneux de « fignoler son travail, n'ayant plus rien à faire, dis- « parait.

« Aussitôt, le soleil maladif et pâle, las de toujours « monter sans jamais bouger de place, suce lentement, « jusqu’à l'heure du coucher, lèche doucement l'informe « gâteau de neige, comme une personne palraque gri- « gnote un morceau de sucre, du bout des dents, à « petites reprises » (1).

De même, qu'est-ce que La Vie des quatre bâtons de chaise (2), La Guëêpe (3), La fourmi el le perdreau (4), sinon des mélaphores (5) prises à la lettre et développées en récit ? (6).

Parfois, comme dans La goutte (7), L’araignée (8), Le cochon el les perles (9), la métaphore courante (10 paraît n'avoir inspiré que le trait final, mais c’est bien ce trait qui conduit le récit, c’est pour ce « mot de la fin » que la page a été écrite. Il lui a donc préexisté, et, si difficile qu'il soit de suivre la démarche d’un esprit

(1) Coq. p. 126-127. Voir J. p. 247.

(2) Lant. s. p. 34.

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