LES LIVRES
D'autre part, dès son enfance et jusqu'à sa mort, Jules Renard fut un grand lecteur. On se rappelle la lettre de Poil de Carotte à M. Lepic : « Je profite de « l’occasion pour te demander si {tu ne pourrais pas « m'acheter un ou deux livres. Je sais les miens par « cœur. Choisis n'importe lesquels. Au fond, ils se va- « lent. Toutefois, je désire spécialement La Henriade, « par François-Marie Arouet de Voltaire, et La Nou- « velle Héloise, par Jean-Jacques Rousseau (2). Si tu « me les rapportes (les livres ne coûtent rien à Paris), « Je te Jure que le maître d'étude ne me les confisquera « Jamais » (3). Toute sa vie, sauf peut-être pendant les toutes dernières années, Jules Renard est resté l'enfant qui désirait et dévorait les livres. Ce n’est pas, chez les écrivains, le cas le plus fréquent. « J'ai été élevé », écrivait-1l, « par une bibliothèque... » (4), et, plus tard : « Je n'ai vécu qu'avec les livres... (5). Quand je pense
(1) Il arrive aussi, bien entendu, que ce soit, non pas une métaphore courante, mais une comparaison née d’une vision dans l'esprit de Renard qui lui ait suggéré l’idée d’un récit : analogie entre une pomme de terre chaude et un crapaud, par exemple, dans Le Sorcier. Lant. s. p. 86 et 87.
(2) D’après un article de Flax sur Jules Renard (Les hommes du jour, 3 avril 1909), « ce fut la lecture d’un volume de Jean- « Jacques Rousseau qui détermina sa vocation littéraire ».
(3) P. de C. p. 86.
« à tous les livres qu'il me reste à lire, j'ai la certitude « d'être encore heureux » (1). Il lisait au point d’être parfois saturé de lectures et d'écrire : « Tous les livres « me dégoûtent »….. (2) « J'ai peut-être assez lu... » (3). « Les livres n'ont pas de saveur. Ils ne m'apprennent « plus rien. O nature, il ne me reste plus que toi... (4) « Perdre l'appétit de lire. (5) » Mais il y revenait toujours : « ma vieille passion pour la lecture me rend « service » (6).
Les livres composent donc une grande part du climat spirituel de Jules Renard. Rostand lui avait donné une bibliothèque (7), mais ses livres la débordaient. Presque rien de ce qui était imprimé ne laissait Renard indifférent.
Il lisait par goût, d'abord ; par nécessité aussi, par conscience professionnelle, car 1l fit quelque temps des compte-rendus critiques (8), avant d'être appelé à juger les œuvres des candidats au prix Goncourt ; par curiosité, et pour obéir à des amis comme Marcel Schwob, dont la vaste culture, au début tout au moins, lui en imposait.
Et il ne se contentait pas de feuilleter, ni même de lire, il prenait un gros crayon bleu dont il soulignait tout ce qui le frappait au cours de sa lecture.
(1) J. p. 926 (p.478; D ARIDAPTTE 4) J. p. 1451.
6) Cor. II, p. 149.