‹ L'œuvre et l'âme de Jules RenardChapitre 35 sur 124 · COTAIT D E7L · texte numérisé non relu

COTAIT D E7L

8) Au Mercure de France, de mai 1890 à février 1896.

Il avait lu les anciens, grecs et latins, dans la collection classique de la maison Hachette, dans la Bibliothèque latine-française, de la librairie Garnier, et dans les Chefs-d'œuvre de la lilléralure grecque de la même librairie. Il lisait et relisait ses chers classiques français en y comprenant même des écrivains comme Fléchier et des œuvres comme les Etudes de la nature (1), et il pouvait choisir entre sept éditions des Caractères, dont celle de 1691, la sixième, de chez Michallet.

Il connaissait aussi bien les modernes, et les contemporains, dont les plus grands lui envoyaient leurs livres. Et 1l lisait encore les criliques ; non seulement, comme tout le monde, Brunetière, Lemaître, Anatole France et Faguet, mais aussi l'étude de Caro sur George Sand, celle d'E. Maynial sur Maupassant, et celle de Cartaut sur les Bucoliques de Virgile. Les ouvrages sérieux ne lui faisaient pas peur. Il a lu et annoté les Etudes el leçons, d’Aulard, sur la révolulion française, et l'Hisloire romaine de Mommsen. Il avait acheté la Nouvelle grammaire historique du français de L. Clédat. Et il lisait les journaux, les journaux littéraires d’alors Figaro, Gil Blas, Echo de Paris, où ses amis el luimême publiaient des contes.

D'autre part, les littératures vivantes lui étaient moins « étrangères » qu'on ne l’a dit. Pour faire plaisir à Marcel Schwob, il lisait Shakespeare, en regimbant, (2), et Thackeray parce que Tristan Bernard lui

(1) Je ne veux pas dire que Fléchier ne soit pas un écrivain classique, mais seulement qu'on le lit peu — ni que les Etudes de la Nature ne soient pas une œuvre classique, mais qu’on les lit peu. Elles intéressaient évidemment l’auteur des Histoires Naturelles.

(2) Voir le Journal.

en avait parlé. Sa conscience le poussait, comme toujours, à lire tout ce dont on parlait autour de lui. Il avait lu de près : Littératures et mœurs étrangères de Th. Bentzon. Il avait acheté les œuvres de Tolstoï, de Tourguenieff, de Dostoïevski. Il avait lu Carlyle et Emerson, Kipling et Wells, Heine, Gœthe, et G. Hauptmann, Edgar Poe, Mark Twain, et même les Récits californiens de Bret Harte ; le tout en traduction, bien entendu. La

Pour être complet, il faudrait encore faire entrer en ligne de compte les livres qu'il entendait lire « Quand on le priait à dîner », et, de 1891 à 1895, Renard le pria souvent, « Schwob apportait toujours « quelque chose. C'était son plat à lui : un volume de « Rabelais ou de Pascal. Il lisait admirablement... »(1). Plus tard, place Vendôme, Lucien Guitry, pour ses amis, disait ou lisait du Molière « avec une intelligence « dont son public ordinaire ne se doute pas » (2), écrit Renard.

Malgré cette masse de lectures, son œuvre ne doit que fort peu à celle des autres. Jules Renard n'était pas de ceux dont les livres naissent ou se nourrissent d’autres livres. Il y a pour les livres plusieurs façons d'en inspirer d’autres. Ils peuvent déterminer simplement une vocation littéraire, comme Les Martyrs celle d’Augustin Thierry ; ils peuvent devenir un moule dans la forme duquel se couleront d’autres livres, comme les romans de Balzac ; ils peuvent aussi orienter l’imagination d'un auteur vers une époque, vers un milieu quelconques ; ils peuvent enfin servir de documents.

Marcel Schwob serait le type des écrivains dont les livres (1) naissent d’autres livres ; Flaubert ou Zola serviraient de types à ceux dont les livres se nourrissent d’autres livres, sont une somme de lectures (2). Jules Renard n'appartient ni au premier type, ni au second. Il est rare qu'un livre ait servi de point de départ, et comme de « chiquenaude initiale » à une de ses pages. L'Orang (3) et Le Disciple (4) sont peut-être les seuls récits qui aient été conçus « après une lec- «ture » d'Edgar Poe, qui n'existeraient pas sans le

(1) Le Roi au Masque d'Or, Vies imaginaires. « Il lit des « histoires de flibustiers et de corsaires, cet homme qui, « même en habit, a toujours l’air d’être en robe de chambre, « et il s’en inspirera, en les copiant... » J. mp. 281-282.

(2) La Tentation de Saint-Antoine, par exemple, ou Bouvard et Pécuchet. Voir dans la Correspondance de Flaubert, les lettres à Mme R. d. G. du 1% mars 1878, du 24 janvier 1880. Correspondance, quatrième série, 1869-1880, Paris, Fasquelle, 1904. Voir aussi les p. 25, 65, 68, 69, 92, 112, 116, 121, 142, 286, 288...

Lectures de journaux surtout, en ce qui concerne Zola. Voir sa Correspondance. Les Lettres et les Arts. Fasquelle, 1908, p. 43, 84, 252, 253, 277.

Renard s’est moqué de L'Ecole du Document, titre donné par lui à l’une des Minutes de la vie qu'il publiait à l’Echo de Paris, et dont voici le début, qu’il supprima ensuite et qui ne figure pas dans les variantes de l'édition Bernouard : « On affirme qu'un admirateur de M. Emile Zola lui offrit «un jour une pleine voiture de documents. Notre maître « écrivit tout de suite le Rougon-Macquart dont le tour était « venu et il allait le signer, quand arriva une deuxième voi- « ture plus grande que la première et chargée de documents « plus relatifs au sujet que les premiers... » Echo de Paris. Mercredi 21 septembre 1892.

(3) Coq p. 37 et suiv.

(4) Lant. s. p. 62 et suiv.

Double assassinat dans la rue Morgue, Hop-Frog et La lettre volée (1).

Le geste du semeur (2) est aussi comme en marge des Chansons des rues et des bois. À ces exceptions près, si les innombrables ouvrages lus par Renard ont laissé, nous le verrons, des traces dans le détail de son style (3), aucun n’est à l’origine d’une œuvre de Renard.

Le plus grand service que ses lectures aient rendu à Jules Renard, et qui n'est pas commun, c'est de le détourner d'écrire comme les autres. Admirateur enthousiaste et presque délirant de Victor Hugo, Renard se connaît trop pour marcher dans les pas du géant et faire un médiocre poète lyrique de plus. Grand lecteur de romans et de contes, 1l y cherchait surtout, même lorsqu'il les admirait, des modèles à ne pas imiter. « Je « lis roman sur roman », écrivait-il en 1889, « je m'en « bourre, je m'en gonfle, j'en ai jusqu'à la gorge, afin « de me dégoûter de leurs banalités, de leurs redites, de « leur convenu, de leurs procédés systématiques, et de « pouvoir faire autre » (4). De même son admiration pour les œuvres théâtrales les plus différentes de la sienne (5) ne le fera jamais dévier de l’étroit sentier où il voulait marcher seul, et qui le menait à sa perfection.

(1) L'Orang a été inspiré à la fois par Hop-Frog et par le Double assassinat dans la rue Morgue ; Le Disciple, par tous les Contes où intervient Dupin.

(2) Lant. s. p. 84.

(3) Il prend à Poe un adjectif : l’allure « interjectionnelle » de Hop-Frog. (D. lit. p. 227), ou une expression pittoresque : Le plagiaire (Lant. s. p. 56) « suit son nez » comme le lion de Lionnerie, mais non, comme Villiers de l'Isle Adam, l’idée d’un conte analogue et supérieur en imprévu et en horreur aux Histoires extraordinaires, comme : La torture par l'espérance.

(5) Cyrano de Bergerac, par exemple.

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