‹ L'Œuvre Médico-Chirurgicale d'Antonin PoncetChapitre 5 sur 8 · PR · texte numérisé non relu

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homme qui prétendait ainsi d’un seul coup balayer toutes les idées admises jusque-là.

Poncet, sous les dehors d’une correction absolue, mais aussi avec une force extraordinaire, répond à ces attaques, proposition par proposition, et en particulier il ne se gêne pas pour sourire du mécontentement violemment exprimé en ce qui concerne le succès de sa théorie parmi les étudiants de son service et de la simplicité lumineuse qui apparaissait à tous ces étudiants pour répondre à tant de questions de pathologie, grâce aux travaux de Poncet bien connus d'eux.

Depuis la mort de Poncet, deux attitudes différentes se manifestent parmi les opposants de la première heure.

Les uns continuent à nier l'existence du rhumatisme tuberculeux ; les autres, après l'avoir nié, l’acceptent, mais voudraient bien pouvoir s’en attribuer la découverte.

D'une pari dans le traité de Médecine de Sergent . paru en 1921 on peut lire un long article sur le rhumatisme tuberculeux, signé de M. H. Grenet, médein de l'Hôpital Broca, qui fait ce tour de force de conclure à l’absence de la matière même sur laquelle il écrit : « Avec la tuberculose inflammatoire de Poncet, nous entrons dans le domaine de l’hypothèse, sinon du rêve ». (Sergent, Tuberculose, p. 793).

D'autre part, les autres ne rappellent, pour la plupart, les travaux de Poncet que pour dire que leurs propres travaux « semblent confirmer ce qu’ils nomment parfois « l'hypothèse » de Poncet », (Pic).

Il ne faut pas oublier que le : Point de départ de

Cie

la théorie de Poncet n’a pas été une hypothèse, mais une observation d’un sens clinique pénétrant, et qu’avec la technique dont on disposait il y a 20 ans, Poncet et ses élèves avaient dès l’origine accumulé, à côté des arguments cliniques, les arguments anatomo-pahologiques, bactériologiques, humoraux et même thérapeutiques. Poncet, en parlant du rhumatisme tuber- “:leux, n’a pas forgé une simple hypothèse; la vérité est qu’il a démontré l’existence du rhumatisme tuberculeux, et que les découvertes subséquentes n’ont fait qu’ajouter des preuves à celles sur lesquelles il avait étayé sa doctrine ». (A. Pic).

On a peut-être compté sans les élèves qui n’ont pas oublié le maître et savent non seulement défendre mais enrichir le patrimoine qu’il leur a laissé. C’est particulièrement ce qu’a bien montré le Professeur Pic dans le Journal de Médecine de Lyon, du 20 avrii et du 5 mai dernier, presqu’entièrement écrit par lui ou sous son inspiration.

A côté et parallèlement à ces publications personnelles sur la tuberculose, Poncet inspire la thèse de M. A. Pic, en 1890, sur « La valeur de l'intervention chirurgicale dans les péritonites tuberculeuses généralisées ou localisées », thèse qui fait encore autorité.

Il sera aussi l’inspirateur de la thèse de M. Alamartine sur « Le goitre exophtalmique et son traitement chirurgical », qu’il présentera en 1910 à la Société Médicale des Hôpitaux de Paris.

Et tant d’autres que j'oublie et des meilleures.

Il fut aussi avec MM. Chantemesse et Piéry un des dirigeants de la « Bibliothèque de la Tuberculose »,

où il publie ses deux derniers ouvrages et où il fait publier par son élève Léon Thévenot son livre resté classique sur la « Tuberculose articulaire », qu’il présenta aussi à la Société Médicale des Hôpitaux de Paris.

Ayant « essayé ses forces » avec « l’étude de certaines questions qu’il avait faites siennes », telles que lPactinomycose, la pathologie thyroïdienne, il était bien préparé à ce qui fut l’œuvre maîtresse de sa vie, « celle que le Professeur A. Pollosson a qualifiée d'œuvre géniale, la découverte et la mise au point du « Rhumatisme tuberculeux » et de la « Tuberculose inflammatoire ». Il y consacra près de 15 ans et pendant tout ce temps, ce fut chez lui une pensée constante, obsédante; convaincu de l’immense portée doctrinale et de la haute valeur pratique de ce qu’il avait trouvé, il voulait à toute force faire triompher ses idées. Pour cela, il ne reculait devant aucun travail, devant aucune fatigue. Jamais lassé, il était toujours sur la brèche pour défendre une conception trop har- | die pour être acceptée du premier coup. Quelquesuns s’étonnaient parfois de cette ardeur combative chez un homme dont ils goûtaient la sereine philosophie et l’aimable scepticisme : ceux-là le connaissaient mal; s’il luttait, ce n’était pas pour lui, c'était pour les autres, pour faire connaître ce qu’il avait vu comme la vérité, c’est dans le sentiment qu’il avait de l'utilité de son œuvre qu’il en puisait la force.

Et s’il fut ainsi, s’il eut à 60 ans ce zèle d’apôtre, cet entrain de néophyte dont on a souri quelquefois, c’est qu’il avait une idée très élevée de son rôle de professeur ». (R. Leriche).

L'Homme

Nous ne saurions terminer une telle étude sans dire en quelques mots quel homme était Poncet.

Siredey nous a laissé de lui un portrait physique bien vivant.

« De haute taille, d'apparence forte et vigoureuse, Poncet avait un visage très expressif, des yeux vifs au regard intelligent et observateur, un sourire fin, une physionomie ouverte et accueillante. Sa moustache légèrement relevée, sa rosette d’officier de la Légion d'honneur, sa tenue correcte toujours soignée, son pas alerte, sa démarche assurée, le faisaient prendre souvent pour un des hauts dignitaires de l’armée ».

Mais celui qui a le mieux « schématisé », peut-être (s’il est permis de parler ainsi), c’est Auguste Pollosson, dans le discours qu’il fit sur sa tombe.

« Dès le premier abord, l’homme séduisait ceux qui lPapprochaient : une de ses principales caractéristiques, c'était la tonicité de son intelligence et de sa sensibilité; jamais de tristesse, de découragement, de dépression, jamais de vague à l’âme, pas de neurasthénie, pas d’énervement, un sourire calme, une séré-

nité toujours mêlée à un certain enjouement, un en-

train souriant, un optimisme actif, jamais un instant de gravité morose, voilà ce que Poncet a montré toute sa vie. Cette force nerveuse m’a toujours paru tellement merveilleuse qu’elle me semblait avoir une influence tonifiante sur ceux qui approchaient Poncet. À son contact, on sentait disparaître les découragements, les rêveries inutiles, déprimantes. On se sentait redevenir un homme avec le désir du travail fécond, le désir de la lutte active, victorieuse et bienfaisante.

« Une autre qualité dominante apparaissait bien vite lorsqu'on vivait près de Poncet, dès qu’on l’entendait parler ou qu’on le voyait agir, c'était son immense bon sens, cette vue simple et précise des choses qui lui faisait découvrir directement la vérité, toujours et partout.

« Quelle précision dans les idées, quelle horreur du mot vide, de la phrase imprécise, du verbiage qui enveloppe une idée fausse ! Aussi la parole était claire, simple, dépourvue d’emphase imagée, avec des expressions qui frappaient.

« Une autre qualité de Poncet, était son activité calme, reposante à voir, féconde, sans effort; cette puissance de travail, Poncet l’a manifestée toute sa vie bien que d’une facon différente. » (A. Pollosson).

P. Bourget nous a laissé le souvenir de Poncet, au moment de sa mort, encore légendaire parmi les étudiants de Lyon pour cette « formidable capacité de travail » qu’il déployait pendant les premières années de son chirurgicat.

« IT est demeuré légendaire parmi les étudiants de Lyon, pour la formidable capacité de travail qu’il dé-

ployait dans ces années-là : tous les matins il était dans son hôpital à 8 heures, il en sortait à 1 heure pour reparaître à 2 heures à la Faculté, et le reste du jour il opérait encore. Aussi exigeant pour les autres que pour lui-même, il fallait que l’équipe de ses assistants fut là tout entière et toujours. À ceux qui arrivaient en retard et balbutiaient une excuse, il avait une façon de répondre: « J’y suis bien, moi », qui leur Ôtait l’envie de récidiver ». (P. Bourget).

Mais ce n’était pas assez encore pour que Poncet fut Poncet : tout en lui était curiosité, rayonnement, d’où sa grande valeur éducative; enfin il possédait un ensemble de qualités se complétant l’une l’autre; c’est ce que ses élèves, MM. Vignard, Leriche, L. Bérard, cherchèrent chacun à exprimer de leur mieux.

« Il n’était pas de ceux qui acceptent avec un sourire sceptique et désabusé l’annonce des choses qu’ils n’ont point vues ou qu’ils ne soupçonnaient même pas. Curieux de tout connaître, il faisait, sans être crédule, le plus large crédit de confiance à ceux qui lui apportaient du nouveau...

€ Il avait compris d’instinct qu’il ne suffit pas d’être un bon ouvrier d’art, d’avoir une bonne technique (ce qui est à la portée des esprits même médiocres), mais qu’il faut encore et surtout posséder le rayonnement, la flamme intérieure, l'énergie communicative, la vigueur de pensée et d'expression qui frappent et retiennent l’attention ». (Vignard).

« Mais ce n’est pas seulement par l'originalité de ses idées et par la valeur éducatrice de celles-ci que Poncet fut un maître et un grand universitaire. Il le fut

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plus encore peut-être par l’empreinte dont il a marqué ceux qui l’approchaient, car sa force éducatrice dépassait le cercle étroit des idées médicales ; elles débordaient sur toute la vie. Curieux de tout, il s’évadait sans cesse des barrières professionnelles; très généralisateur, il allait de suite bien au-delà du fait particulier, et c’est de haut seulement qu’il voulait juger des hommes et des événements, avec je ne sais quoi de très humain et de très généreux. Il apprenait ainsi par l'exemple à ne considérer toutes choses que par le grand côté, sans s’arrêter au détail mesquin et aux médiocrités contingentes. Très épris de toutes les manifestations de la vie, il les aimait en elles-mémes, pour elles-mêmes, avec désintéressement et il s’efforçait de les mettre en valeur. Aïnsi agissait-il visà-vis de ceux qui l’entouraient, il prenait plaisir à les former, à les révéler à eux-mêmes, à leur donner la foi en leur propre vitalité, il savait par là leur épargner l'effet du doute qui stérilise et qui tue, car il les voulait actifs et féconds.

« Et de cette manière, excellant dans l’art de rendre ses élèves supérieurs à eux-mêmes, les obligeant à tendre toujours vers le mieux, il fut pour beaucoup une force de dégagement ». (Leriche).

« Sous les apparences d’un sceptique que rien n’étonne et sur qui tout glisse, Poncet conserva jusqu’au dernier jour des réserves d'enthousiasme pour toutes les idées qui lui semblaient neuves et belles, pour toutes les causes qu’il croyait justes, des trésors de bonté et de générosité pour tous ceux qui lui en paraissaient dignes ; il n’acceptait rien sans le contrôle du bon sens

et de la logique, qui étaient ses balanciers, mais il haïssait cette critique négative de parti-pris, sans examen, à laquelle il se heurta trop souvent et qui fait un si doux oreiller à la paresse. Il voulait avant tout, autour de lui, des gens capables d’action. Il acceptait tous les projets de travaux de ses collaborateurs, leur en suggérait de nouveaux chaque jour, s'intéressant à tous, revoyant de pres leurs épreuves dont il faisait parfois un nouveau manuscrit, imposant à chaque page sa forte empreinte, et laissant à l'avenir le soin de séparer le bon grain de l’ivraie. Ce fut un homme de cœur qui ne mit jamais rien au-dessus des joies familiales : il eut pour ses malades d’hôpital la compassion bienveillante qui le faisait adorer d’eux ». (L. Bérard).

Enfin, une autre face de sa physionomie nous est

donnée par Bourget :

« Poncet avait commencé ses classes au petit séminaire de Belley. Il gardait de cette éducation un respect très profond des choses religieuses. Il ne croisait pas dans les couloirs de son hôpital une sœur de charité sans s’arrêter pour lui parler. Voici deux ou trois ans, revenant d’Italie, il rencontre sur le seuil de l'Hôtel-Dieu un de ses élèves : « Devinez ce que j'ai là, dit-il en lui montrant sa main fermée, je vous le donne en mille. Un chapelet que j’avais promis à la sœur X.… de lui rapporter de Rome, je ne suis pas allé à Rome, mais je lui rapporte tout de même son chapelet ».

Un grand crucifix de bronze décorait sa salle de ser-

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vice : on voulut l’en retirer: il s’y opposa énergiquement. |

« Je l’ai payé avec mon argent, dit-il, il est à moi et il restera là ». Par ces temps d’étroit fanatisme anticlérical et de mesquine persécution, il n’est pas inutile de rapporter ces petits faits. Ils expliquent l’affluence des ecclésiastiques qui se pressaient, me raconte un témoin, à ses obsèques dans la cathédrale de Belley. Il paraît bien que s’il n’adhérait plus à la dogmatique de sa première éducation, il avait gardé une foi indéterminée, mais profonde dans un Au-Delà que d’ailleurs il ne précisait pas, qu’il ne définissait pas. Quoique je n’aie jamais abordé ces questions avec lui qu’indirectement, je garde l’impression que ce grand esprit n’était pas plus un négateur que son maître M. Ollier.….

« Une légion de chirurgiens est sortie de son tablier, qu’il a tous marqués de son empreinte. Ils se reconnaissent, m'a dit un bon juge, avant tout à la. largeur des idées, au coup d’œil physiologique et aussi à la hardiesse du « faire » opératoire ». (P. Bourget).

Il oublie de dire qu’il fut aussi un grand médecin, et qu’à ce titre il a aussi marqué de son empreinte toute une génération d’internes devenus médecins, qui l’eurent comme maître. Mon père fut l’un d’eux et c’est un peu lui qui fut l’inspirateur de cette thèse; et, parmi mes juges, trois d’entre eux, médecins comme lui, peuvent s’enorgueillir d’avoir eu un tel Maître.

Conclusions

I.— L’Œuvre Médico-Chirurgicale d’Antonin Poncet est double : purement chirurgicale dans les premières années, elle fut presqu’uniquement médicale dans la seconde partie de sa vie.

I. — Le changement d'orientation de sa vie procède, d’une part, d’un atavisme médical, d’autre part, des qualités d'observation et de généralisation de son intelligence pénétrante et intuitive.

IIT. — Parmi les études de la première période, il faut citer sa thèse inaugurale sur les « Ictères hémaphéiques traumatiques », sa thèse d’agrégation sur | « Hématocèle péri-utérine », ses travaux sur la colpotomie, sur la pathologie thyroïdienne, l’influence de la castration sur le squelette, enfin l’organisation d’une salle de chirurgie antiseptique et surtout son fameux discours sur la « Chirurgie à ciel ouvert ».

IV. — Une série de travaux marquent en quelque sorte la transition entre les deux périodes de son activité. Ce furent les travaux sur l’Actinomycose, sur la

Tuberculose osseuse et ostéo-articulaire, et leur traitement conservateur par l’exposition à la lumière solaire. Poncet fut ainsi le créateur de l'Héliothérapie, si bien nommée, codifiée et développée ensuite par Rallier (de Leysin).

A cette même période de transition se rattachent les travaux sur le « Traitement chirurgical des péritonites tuberculeuses >» (Thèse du Professeur Pic).

V. — Enfin période médicale vraiment créatrice de la vie de Poncet.

Parti de la Tuberculose ostéo-articulaire, il étudie les arthralgies des tuberculeux, démontre l’existence du Rhumatisme tuberculeux, non seulement par la clinique, mais par tous les procédés de laboratoire alors connus.

Ses élèves J. Courmont et L. Dor le reproduisent expérimentalement par inoculation à l’animal. L’ophtalmo-réaction, la séro-réaction de S. Arloïng et P. Courmont, l’Anatomie pathologique viennent à l’appui de . la clinique, qui domine tout dans cette œuvre novatrice.

Les travaux de cette période comprennent une infinité de publications de Poncet et de ses élèves ; ils sont pour la plupart rassemblés dans les deux publications magistrales de Poncet et Leriche, sur :

« Le Rhumatisme tuberculeux », et

« La Tuberculose inflammatoire ».

Les travaux de l'Ecole Lyonnaise actuelle, ceux méme de l’Ecole Parisienne procèdent de ceux de Poncet

et les études les plus récentes de la clinique comme du laboratoire sont une éclatante confirmation non seulement des faits mais aussi des explications pathogéniques dues à l’éminent Maître de l'Ecole Médico-Chi-

rurgicale Lyonnaise.

Vu : Le Doyen, Le Président de la Thèse, JEAN LÉPINE. Adrien PIC.

Vu et permis d'imprimer Lyon, le 23 Mai 1932.

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