LES SULTANES DE GUZARATE CONTES MOGOLS
En 1732, Gueullette fit paraître les trois volumes des Sultanes dé Guzarate, contes mogols. L'auteur a su avec ses autres contes « attraper Île goût » du public ; il en est très satisfait et ne demande qu'à continuer à plaire au lecteur. Aussi déclare-t-il dans la préface des contes mogols :
« Le public a reçu si favorablement mes contes tartares et chinois (puisque les libraires de Paris en sont à la troisième édition et qu'ils ont été plusieurs fois imprimés dans le pays étranger) que j'ose me flatter qu'il aura autant de bonté -pour les contes mogols que je lui présente. »
Mais s’il veut continuer à intéresser ses lecteurs par des contes orientaux, il désire également donner quel-
que chose de nouveau ; aussi ajoute- “til, dans sa préface : |
« Ce n’est pas un petit embarras, après tant d’ou-
vrages écrits si joliment dans ce goût, de prétendre donner encore du nouveau. »
C'est dans ce double but, de continuer à plaire au public avec des contes orientaux tout en essayant de lui donner quelque chose de nouveau que Gueullette Publia les contes mogols.
Voici lhistoire dont se sert l’auteur comme introduction à ses contes.
Ogus, roi de Guzarate, ayant rétabli l’ordre dans son royaume, aspire également à vivre en paix avec les quatre rois, ses voisins. Il envoie à chacun d’eux un ambassadeur pour leur faire part de son désir. Les rois sont d'accord avec Ogus et pour prouver leur bonne volonté, le même jour, à la même heure, ils font chacun demander au roi par un messager de vouloir bien épouser leur fille, Ogus ne voulant pas créer de la jalousie «entre Îles rois, refusa de choisir : il fut alors convenu, qu’à un jour fixé, les quatre princesses arriveraiïent couvertes chacune d’un voile épais et ique Ogus choisirait au hasard celle qu’il voudrait épouser. Ainsi fut fait, maïs les quatre princesses s'étaient jurées mutuellement que celle d’entre elles qui serait choisie, obligerait le roi à épouser les trois autres. Le roi Ogus fut donc obligé d’épouser les quatre prin-
cesses.
Quelque temps après, les quatre princesses donnèrent chacune le même jour naissance à un fils. Le roi,
pour éviter des disputes et des jalousies, fit changer
entre eux les nouveaux-nés de berceau ; iles princesses ne purent ainsi savoir lequel des quatre princes était leur fils. Les quatre princes furent donc tous élevés de la même façon et préparés à succéder à leur père sur le trône. Maïs toujours entourés de soins délicats, les princes finirent par se lasser de cette vie monotone et décidèrent d'aller à la recherche d’aventures. Ils vont délivrer un roi voisin attaqué par un monstre qui est également roi, ils tuent le monstre et l'un des frères, Affad-Allad, est proclamé roi à sa place. Celui-ci obtint la main d’une jolie princesse et son règne fut prospère. Les trois autres frères reviennent chez eux, la jalousie dans le cœur.
Quelque temps après, le roi Oguz devient amoureux
d’une princesse, Goul-Saba et l’épouse ; aussitôt la jalousie éclate entre les cinq sultanes. Le roi a un songe ‘dans lequel le Prophète lui apparaît et lui indique le moyen de savoir laquelle des cinq sul'anes est la plus digne de son amour. Il n’a qu’à faire construire un nouveau palais avec des appartements secrets où ïl pourra se retirer après avoir fait semblant de mourir. De là, il observera à loisir les cinq sultanes. Obéissant au conseil du Prophète, Oguz fit construire un nouveau palais, confia le royaume à ses trois fils et fit semblant de mourir. Les sultanes, apprenant sa mort, pleurèrent, géfnirent et devinrent inconsolables. Pour-essayer de les arracher à leur chagrin, les princes décidèrent alors de leur faire raconter des histoires par des voyageurs qui passeraiïent dans le pays. Grâce au pouvoir magique d’une vieille femme, ils se saisissent de cinq voyageurs et les amènent dans le harem pour divertir les sultanes aff ligées. Ecoutons alors les histoires de ces voyageurs,
HISTOIRE DE KARABAG /
Karabag, toute jeune encore, épousa un chimiste. Jaloux des grandes connaissances de ce savant, beaucoup de gens voulurent le tuer. Pour éviter la mort, Karabag et son mari durent s'exiler dans une île où ils demeurèrent huit ans. C’est là aue Karabag mit au monde un fils qu'ils appelèrent Albaert,.
Pour assurer la subsistance de sa famille, le chimiste était très souvent obligé de faire, à travers l’île, des excursions aventureuses. Un jour, il délivra d’une prison un sage qui, pour le récompenser, lui révéla le secret de faire de l'or. Il va sans\dire que cette famille
devint aussitôt très riche et que le fils épousa une jolie princesse.
Mais un jour survint un incendie qui détruisit tous les biens de Karabag et de son mari, Quelque temps après, le fils eut un rêve dans lequel le Prophète lui indiqua de moyen de recouvrer la fortune perdue. Pour cela, il était obligé de se rendre à la ville de Chitor. Le fils part donc pour la Perse avec son épouse déguisée ‘en homme. En route, le fils délivre de prison une princesse qui se déguise, elle aussi, en homme et se décide à les suivre ; mais voici que de passage dans cette ville, tous les trois sont, sans trop savoir comment, transportés dans le harem où ils se trouvent en ce moment. Au tour de la princesse déguisée en homme de raconter son histoire.
HISTOIRE DE CANZADÉ, PRINCESSE D'ARMUZ
La princesse Canzadé avait un frère, Cazan-Can, qui l’aïmait d’un amour criminel. La princesse lapprit à son père qui réprimanda fortement .son fils. Mais après la mort de son père, Canza-Can étant devenu roi, eut alors le pouvoir de commander à sa sœur de l’épouser. Pour éviter ce mariage incestueux, Canmzadé demanda à son frère de lui accorder un délai. Péndant ce temps, elle forme le projet avec Karabag; sa nourrice, de s’enfuir sur un navire et ce projet réussit.
Après un assez long voyage, elles sont naufragées et jetées sur une île déserte où elles se résignent à mourir. Le hasard voulut que le prince Visapour, lui aussi naufragé, soit jeté sur cette île. Comme il est blessé et à bout de forces, la princesse Canzadé et sa nourrice Karabag, lui prodiguent leurs soïns. Le jeune
prince est bientôt rétabli et déclare son amour à da princesse. Celle-ci dui dit que pour avoir sa main il doit obtenir le consentement de son frère. Connaissant l'amour criminel que Cazan-Can témoigne pour sa sœur, Visapour déclare à Canzadé qu'il lui'sera impossible d'obtenir de consentement de ce roi.
La princesse Karabag et Visapour étaient résignés à passer le reste de leurs jours dans cette île, Iorsqu’un jour, ils apérçoivent non loin de l'ile, deux navires qui se livraient bataille. S’approchant peu à peu de l’île, les marins des deux navires ennemis débarquent et continuent sur terre leur combat acharné. Un chef courageux, à la tête d’une poignée d'hommes, résiste à toute une armée. Visapour, voyant cette grande bravoure, prend son esclave et son capitaine qui se-sont sauvés avec lui et tous trois vont se placer aux côtés de ce brave ; celui-ci, aidé de Visapour, sort victorieux du combat et, plein de reconnaissance pour le prince, il lui propose de le conduire, avec ses gens et ses deux compagnons, où il voudra.
Jusqu'ici, Canzadé n’avait pas encore vu ce prince. Mais une fois embarquée sur son navire, elle s'aperçoit que c’est son frère et s'évanouit. L’autre-lui déclare de nouveau son amour criminel et la haine qu'il éprouve pour Visapour, son sauveur. Il ordonne alors à ce prince de partir, sans quoi Canzadé sera mise à mort. Pour ne pas causer la mort de [la princesse qu'il aime, Visapour s’en va.
Peu après, Cazan-Can apprénd que son royaume vient d’être attaqué par un roi voisin. Il se hâte de resagner son royaume Où il apprend, à sen arrivée, qu'un certain prince, Saheb, a repoussé l’envahisseur et maintenu ainsi l’ordre et la paix dans le royaume. Le roi venu remercier ce prince, reconnaît en lui Vi-
“Ar de
sapour. Cazan-Can, de nouveau irrité, fait mettre son sauveur dans les chaînes, puis il donne le signal des réjouissances. Pendant les fêtes, le roi est saisi par des prisonniers qui se sont évadés, enchainé et jeté en prison. Visapour réussit à se libérer et va de nouveau délivrer Cazan-Can.
Alors le roi, qui paraît vainou par tant de générosité, permet au prince Visapour d'emmener sa sœur Canzadé et de lépouser. Les deux amants s’embar-
-quent sur un navire que le roi leur a fourni lui-même.
Mais, en pleine mer, ils apprennent que le roi félon a ordonné au capitaine de jeter Visapour par-dessus bord. Le prince gagna à sa cause quelques gens de l'équipage et, avec cette poignée d’hômmes, se défendit courageusement. Le prince était sur le point d’être vaincu lorsque Îles équipages de deux vaisseaux qui passaient, voyant le courage de Visapour, viennent à son secours et lui donnent la victoire. Après cette longue bataïlle iqui avait duré plusieurs heures, le prince, exténué de fatigue, s’endormit. Profitant de son sommeil, léquipage de lun des vaisseaux qui l'avait secouru, enleva la princesse et sa suite et s’éloigna. Sur le navire corsaire où se trouvait la princesse, il y eut une mutinerie parmi les membres de l'équipage. Karabag, son fils Albaert, l'épouse de celui-ci et la princesse «en profitèrent pour recouvrer leur liberté et continuer leur voyage vers Chitor. Arrivés dans cette ville, les quatre voyageurs trouvent le vieil aveugle qu’Albaert avait vu dans son rêve et qui pouvait leur indiquer le secret de faire de l'or. « Ce secret, leur dût l’'aveugle, est contenu dans la nraison même que vous venez de quitter, à Ormuz vous y trouverez également l’eau miraculeuse qui doit me rendre la vue. » C’est vers Ormuz que se diri-
SEE Le
geaient les quatre voyageurs et l’aveugle, lorsque, soudain, ils furent arrêtés let transportés dans «ce harem.
Après cette histoire, Cothrot, qui possède un pouvoir magique, profite du sommeil d'Abaert pour le transporter à Ormuz, où il trouve la poudre qui transforme le plomb en or et l’eau qui doit rendre la vue à l’aveugle. De retour, le fils de Karabag essaie la poudre sur le plomb qui devient immédiatement de l'or, puis il donne l’eau à l'aveugle qui recouvre la vue, Celui-ci raconte alors ses aventures.
HISTOIRE D'ABOUL-AFFAM, AVEUGLE DE CHITOR
Aboul-Affam, sur les sollicitations de son père, devint médecin malgré son dédain pour cette profession. Grâce à une certaine somme d'argent, il arrive bientôt à être le premier médecin du sultan. Mais à peu près dépourvu de connaissances médicales, Aboul- Affam est obligé de s'inspirer des autres médecins de son entourage. Un jour même, ayant volé le manuscrit d'un médecin qui venait de mourir, il ke présenta au sultan comme étant sien. Aussi fut-il comblé de faveurs par le souverain qui le considérait comme un grand savant, surtout en matière de maladies d'animaux, parce que le manuscrit volé contenait des recherches faites sur ces maladies.
Un jour, un singe que le sultan aimrait beaucoup, tomba gravement malade et Aboul-Affam, consulté, ne put le soulager. Le singe étant mort, Aboul-Affam fut jeté en prison sous prétexte qu'il avait empoisonné l'animal. Il est délivré de sa prison par une jeune fille qu’il épouse mais elle meurt peu après et le médecin devient alors un vagabond. à
Un jour, surpris par des soldats du sultan, à courtiser deux sultanes, il est conduit devant le souverain. Pour éviter la mort, Aboul-Affam simula la folie. Amusé, Le sultan le garda auprès de lui. Bientôt, ses remarques quelque peu spirituelles ou philosophiques lui gagnèrent la faveur du souverain et Aobul-Affam épousa une des esclaves de son harem.
Après [la mort du sultan, Aboul-Affam et son épouse quittent la cour Puis sa femme, en donnant naïissance à un fils, meurt ainsi que le nouveau-né. Alors, Aboul-Affam devient tour à tour vagabond, calender, charlatan, puis ,de nouveau, calender. Etant un jour entré par hasard dans une caverne, près de Chitor, il y devient aveugle : « en punition de ses péchés », lui dit la fée de cette caverne ; il devra, en outre, mendier sept ans à la porte de la ville de Chitor.
Après le récit de ces aventures, deux autres voyageurs sont introduits dans [le harem. A leur vue, la princesse Candazé $’est évanouie car elle a reconnu en eux son frère Cazan-Can et le prince Visapour.