‹ L'Œuvre Romaneque de Thomas-Simon GueulletteChapitre 8 sur 78 · BC EC · texte numérisé non relu

BC EC

se l'attacha comme garde de corps et lui donna le nom de’ Jean de Goulette, en souvenir du fort tunisien où il avait vaillamment combattu. C'est à la suite de son installation en France que cet ancêtre aurait modi-

fié de nom de Goulette en Gueullette, qui a d’ailleurs

la même signification. Cet ancêtre vint s'établir dans la ville de Guise, en Picardie ; il y fit souche, et c'est de là que sortit Thomas-Simon Gueullette. Cette origine romanesque se réflète dans les œuvres de Gueullette et, dans quelques contes, nous retrouvons même,

des aventures analogues à celles que subit son illus-:

tre ancêtre.

Gueullette fit ses études chez les Jésuites, où il apprit à travailler soigneusement et longuement ; ei cette qualité va se révéler plus tard, tout au long de sa carrière d'écrivain. I finit ses-études au collège de la Marche, où il se distingua par son talent littéraire.

En 1704, à peine sorti du collège, à l’âge de vingtei-un ans, il fit son premier « coup d'essai » : il écrivit les Nuits Parisiennes, petite brochure de cinquante pages.

Son intelligence, sa bonne conduite et l'honnêteté de ses mœurs, lui valurent de poste de substitut du | procureur du roi. C'est en. 1709, à l'âge de vingt-six ans, qu'il fut élu à ce poste très important ; il devait le garder péndant toute sa vie. Il parcourut cette double carrière d'homme de lettres et de magistrat, sans que l'une fit tort à l'autre, sans que jamais, soucieux de sa charge, il en négligeat le moindre devoir. Devant Ja longue liste qui va suivre, de son œuvre fit-

téraire, il est bien naturel de s'étonner, et lorsqu'on :

pense que cet homme de travail fut encore un homme de société, qui se livrait à tous les plaisirs convena-

LR pee

; bles et permis, on est en droit de se demander où il prenait le temps de satisfaire à tant d’exigences. Tard dans la soirée, de bonne heure le matin, le bibliophile Gueullette passait de longues heures dans la magnifique bibliothèque qu'il possédait à Choïsyle-Roy. En feuilletant et en lisant de nombreux livres de voyages, il ne fit que développer chez lui le goût des aventures, qui lui avait été légué par ses ancêtres et qui le poussa à publier, en 1712, son premier re- . cueil de-contes, Les Soirées Bretonnes.

Encouragé par le succès que ces contes remportè- . rent, et profitant du goût du public pour ce nouveau genre littéraire, il publia, en 1715, des trois volumes À des Mille et un quarts d'heures, contes tartares. Ces contes eurent un succès inouï, ils furent réédités quatorze fois «et traduits en quatre langues.

La France littéraire (1) leur donne comme date de publication, l’année 1723. Dans la Revue de Francé (2), Henri Nicolle attribue aussi l'année 1728, à la publication des Mille et un quart d'heures. Ces deux affirmations sont ‘évidemment erronées, puisqu'il existe, à la Bibliothèque Nationale, deux exemplaires des Mille et un quart d'heures, contes tartares, qui datent ‘de 1715 (3).

Ayant le goût de la variété, Thomas-Simon Gueullette porta un vif intérêt au théâtre italien, I chercha avec beaucoup de zèle tout ce qui avait quelque rapport avec la scène italienne. Très versé dans la langue italienne, dont il connaissait toutes les finesses, ce fut lui qui fournit aux frères Parfaict les éléments

(1) D'Hérail et de La Porte, La France litteraire, 1769. (2) Henri Nicolle, Revue de France, juin 1884, p. 773. (3) Les côtes y2 2057 et y2 40860.

A à ee

de leur Histoire de l'Ancien Théâtre Italien. D'ailleurs eux-mêmes Le confessent en tête de leur ouvrage :

« Nous annonçons de bonne foi, écrivent-ils, que l'Histoire de l'Ancien Théâtre Italien, que nous donnons aujourd’hui, est presque toute due à Monsieur Gueullette, substitut de M. le procureur du roi au Chatelet de Paris, qui, pour sa propre satisfaction, a rassemblé la plus grande partie des matériaux qui la composent et qui a bien voulu nous les communiquer » (4).

Maïs Gueullette ne se contenta pas d'écrire sur le théâtre, il traduisit même plusieurs pièces du répertoire de la comédie italienne. (C’est ainsi qu’il donna, en 1717, la traduction de deux pièces, intitulées « La vie est un songe », tragi-comédie, et Adamire, ou la Statue d'Honneur. Certaines pièces même, comme Les Comédiens par hasard, 1718, et Arlequin Pluton, 1719, ne sont que des interprétations larges de pièces italiennes, qu’une sorte d'adaptation aux mœurs et au goût français.

Dans sa magnifique bibliothèque de Choisy-le-Roi, au milieu de ses livres, Gueullette se délasse de ses graves fonctions. Dans la revue de ses rayons, dans les soins d’un nouveau classement, c’est toute sa joie de bibliophile qui se manifeste. Il se délecte à retourner pour la reliure, à ouvrir, à feuilleter pour le texte ou les gravures, tels et tels ouvrages rares ; ou bien il médite, accoudé sur sa table, et il prépare ses édilions : ayant de Ja fortune, il se donna la jouissance de le faire avec luxe : beau papier, beaux caractères, grandes marges, lettres ornées, titre en rouge, vigneittes bien gravées. En 1719, il présenta son édition de

(4) Charles Gueullette, préface d’Artequin Pluton, Paris, . 1879, p. 8.

= Le à A # £,

Roselli, et l'année suivante, celle de l’Arioste. Cette

même année 1720, voyait paraître, en février, sa pièce intitulée Le Trésor supposé.

Continuant toujours à satisfaire son goût de bibliophile, il publia, en 1722, une jolie édition des Nouvelles Françaises, ou les Dirertissements de la Princesse Aurélie, de Segrais.

À propos de cet ouvrage, un des biographes de Gueullette, Henri Nicolle, a fait une grave erreur : en effet, dans la Revue de France (5), il attribue les Nouvelles Françaises à la plume de Gueullette. Or, la Bibliothèque Nationale possède ce livre, daté de 1720 et signé de Jean Regnard, sieur de Segrais (6). Tout le monde est d'accord aujourd’hui pour reconnaître que cet ouvrage est bien die Segrais. :

Quoique nous n’en voyons pas de preuves bien évidentes, il est très probable que Gueullette se maria vers cette époque, Le Nécrologe nous dit, en parlant de sa femme : « … sa femme, avec laquelle, il avait vécu quarante-troïs ans et qu’il avait tendrement aimée » (7). à

Donc, puisqu'elle est morte avant son époux, qui mourut lui-même en 1766, et qu’elle vécut, comme nous l’a dit Le Nécrologe, quarante-trois ans avec lui, il est très probable que ce fut vers 1722 que Gueullette l’épousa. | ;

Or, à cette époque, le public manifestait, pour le conte orxental, un goût de plus en plus vif. C'était

l’âge d’or de ce genre de conte. Gueullette, profitant

de cet engouement, livra en pâture à ses lecteurs, en

1723, les deux volumes des Aventures Merveilleuses

(5) Juin 1884, p. 773 Ë

(6) (Côte y2 68028-33. Célèbres de France, 1768. (7). Nécrologe des Homuines.

y ire

du mandarin Fum-Hoam, contes chinois. Ils eurent un grand succès et furent réédités quatre fois. En 1724, il donna l’édition de J’Artane, de Desmaretz, des Fables de Bidpaiï, celle de Y « Histoire du petit Jehan de Saintré », et, l'année suivante, une jolie édition des Essais de Montaigne.

Entouré de plusieurs de ses amis, Thomias-Simon Gueullette donna des fêtes à sa maison de campagne près de Charenton. Là, il avait fait construire un-thé4tre où il jouait, avec ses amis, quelques-unes de ses pièces.

C’est ainsi qu’en 1725, il y représenta l'Amour Précepteur, «et, l'année suivante, sur la même scène, l’'Horoscope accompli.

Toujours bibhophile ardent, il édita, en 1728, l’Hisloire d'Euriant et l'Histoire de Gérard, Comte de Nevers. En tête de ce dernier ouvrage, il reproduisait un ancien prologue qu’il avait composé, nous apprend-il, Pour un magnifique manuscrit, in-4° velin, avec miniatures très finies, et à la fin duquel it consigne, pour notre propre instruction, que « ce livre fut écrit par Guyot Dangerans, sur le commandement de Philippe, duc de Bourgogne, de Brabant, de Limbourg comte de Flandre. Quelques notes de Gueullette figurent à l’intérieur du volume ; mais, ce qui prouve jusqu’à quel point le commentateur était scrupuleux dans ses travaux, c'est une remarque signée de son propre nom et fixée entre deux pages, où il nous dit :

« Les Libraires qui m'engagèrent à donner au public le.petit Jehan de Saintré, me mirent en main un feuillet sur lequel étaient une douzaine de notes qu'ils m’assurèrent être de M. Le Duchat, et que j “employai dans cette édition : c'est pourquoi je jugeai à propos

Page 1