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Von B... haussa un peu le ton :
— Par exemple, son fils ne lui a jamais été tendre. Vous avez vu?... Il lui a campé sa statue, comme en pénitence, à la porte d'un musée... On dirait que Guillaume ÎI n'a jamais songé qu'à rabaisser le rôle de son père, de Sadowa à Wissembourg... On dirait qu'il ne l'a mis sur ce cheval tranquille, entre cette ruelle et ce pont, que pour ne lui laisser rien plus à conquérir, devant la postérité, qu'une cimaise... Frédéric ne parlait jamais de ses campagnes... En avait-il honte?... En tout cas, les braillards de 71 lui surent toujours mauvais gré de ce silence, de cette retenue... Guillaume lui-même ne peut encore accepterque son père ne lui ai point fait assez honneur... Il rougit de lui, et le pousse hors de l'histoire, comme d'autres mauvais fils renvoient et claquemurent, dans sa chambre, la vieille maman qu'ils ne veulent point laisser voir, parce qu'elle n'est pas assez bien mise. A moins qu'il s'agisse d'une rancune pire... et qu'il ne reproche à la mère son sang, au père son imprudence, à tous les deux le rachitisme dont son orgueil souffre cruellement... Oh! je l'ai bien souvent senti... Ce silencieux et ce réservé, ce n'était pas le père qu'il fallait à ce fils fanfaron; ce malade couronné n'était pas l'Empereur que voulait la G riinderzeit... Pas plus le fils que la nation, froissés dans leur pire orgueil, n'ont pu pardonner sa simplicité et son cancer à ce héros pacifique... C'est donc Guillaume II qui est vraiment, avec l'éclat et le bruit qu'il fallait à la Griinderzeit, le premier nouvel Em.pereur d'Allemagne... Il se carre sur le trône impérial, qu'il n'a pas conquis... qu'on n'a même pas conquis pour lui... Bénéficiaire, sans coup férir, d'une épopée, il caracole sur les champs de manœuvres, pour se persuader et faire croire ane l'épopée continue... C'est
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b ien... comprenez- vous ? « Sa Maj esté le Fils aux papas ». Von B... s'ari-rta un instant, et, comme effrayé de ce qu'il avait osé dire, ajouta, plus lentement :
— Mon cher, il y a, en Guillaume, deux êtres très différents et qui semblent s'exclure : l'homme, qui est rharmant et que j'aime beaucoup; l'empereur, que je déteste, car je le juge détestable. Je le vois moins depuis quelques années. Il me gêne de plus en plus... Et je crains bien que l'empereur ne finisse par me détacher, tout à fait, de l'homme... J'en aurai de la tristesse. L'homme est agréable, séduisant, très gai, très simple, très loyal, très généreux, et il est fidèle à ses amis... Oui, — cela vous semble un paradoxe, — il a des amis, de vrais amis, dont quelques-uns, des gens obscurs, désintéressés et qui, comme moi, n'attendent rien de sa toutepuissance.
Il dit textuellement :
— C'est an bon garçon.., un bon garçon alUmandt.., Vous voyez ça?...
Et il poursuivit :
— A Tentendre, dans l'intimité, causer familièrement, sans morgue, sans apparat, le corps renversé sur le dossier d'un fauteuil bas, les jambes haut croisées, fumant sa pipe et riant aux éclats, on ne pourrait jamais s'imaginer que c'est lacet autocrate redoutable, encombrant et falot, qui emplit, qui surmène, qui terrorise l'Europe et le monde du fracas de sa personnalité.
S'étant reculé pour donner à sa chaise, sur laquelle il se balançait, plus de champ, il fit encore une digression :
— Étrange bonhomme!... Ce Guillaume II intime, fils d'une Anglaise, c'est encore un jeune patricien anglais, qui a passé par Bonn, au lieu d'avoir passé par Oxford, et qui fait son po.ssible pour demeurer un homme de sport. S'il pouvait, je crois bien qu'il mon-
terait en course, ou concourrait pour des prix de canotage. Mais son britannisme est trop mêlé; ce n'est que de Tanglomanie. L'oncle rit un peu de ces prétentions et le neveu enrage. D'ailleurs, du sport?... comment ferait-il? Ici, von B... parla plus î)as :
— Il a mille ingéniosités pour dissimuler le bras qui ne lui a pas poussé tout à fait... Mais, que voulezvous?... Regardez-le, regardez même ses photographies, il a beau prendre et faire prendre toutes les précautions, pour que cela ne se voie pas... c'est...
Et il susurra le mot dans mon oreille.
— C'est un manchot honteux... mais c'est un manchot!...
Il s'arrêta, un instant sur ce mot, pour me le laisser savourer. Et, à la joie dont son visage s'éclaira, je sentis, en dépit de ses déclarations précédentes, toute la haine qu'il avait pour l'Empereur... 11 dit alors, d'un ton plus détaché :
— lia une culture intellectuelle assez étendue, mais des plus vagues . Contrairement au personnage de Molière qui avait des clartés de tout, Guillaume a des ombres de tout. Il ne connaît bien d'une façon précise et détaillée — c'est là un trait important de son caractère et de sa politique — que la géographie, car la géographie, c'est le commerce... Autrefois, c'était une joie de discuter avec lui une question de littérature, de philosophie, de morale. Il ne nous imposait nullement ses idées, qui, vous n'en doutez pas, sont réactionnaires et des plus bourgeoises; il acceptait, tout naturellement, qu'on ne fût pas de son avis, il se plaisait même aux controverses les plus vives, et, quand il se sentait battu, jamais il n'eût songé à vous lancer sa couronne impériale à la tête, comme dernier argument, pour avoir
raison. Je suppose qu'il se rattrapait ensuite sur ses généraux et ses ministres.
Von B... ricana et choisit longuement un énorme cigare parmi les boîtes que le maître d'hôtel venait de dresser, en pile imposante, sur la table, l'alluma et continua :
— Depuis quelque temps, il a un peu... il a même beaucoup changé. Son agitation s'exaspère, les grimaces, les tics de son visage deviennent presque douloureux. Il a maintenant, en parlant, une sorte de retournement convulsif de la main qu'accompagne un claquement des doigts, dont la répétition est pénible. Son rire, jadis si éclatant, a je ne sais quel timbre faux qui vous trouble et vous gêne... Enfin, il montre moins de tolérance, moins de gentillesse envers ses amis. L'empereur déborde sur l'homme. C'en est fini de nos intimités... Quelques éclaircies, çà et là, mais elles durent peu. On a dit de lui, au début, qu'au rebours de Fénelon, il avait une main de velours dans un gant de fer; ce doit être encore cet enfant terrible de Maximilien Harden, qui ne débine tant son Empereur que parce qu'il en attend trop, ou le Simplicissimus^ l'ennemi intime de Guillaume, et qui lui reproche surtout de n'être pas Guillaume le Taciturne. En réalité, il arrive trop souvent, à présent, que la main durcisse jusqu'à paraître d'acier, et qu'il change de gants encore plus que d'uniformes.... J'attribue ce changement à trois causes principales : les tracas, les désillusions de sa politique étrangère, son état de maladie qui le préoccupe plus qu'on ne croit, l'influence sourde, mais lente et tenace, qu'exerce sur lui, malgré lui, l'Impératrice. L'Impératrice a toujours détesté cette sorte de laisser aller bohème qui, chez l'Empereur, où deux mondes opposés sont souyeut en
conflit, se mêlait, quelquefois, aux raideurs de Tosprit féodal qu'elle nous accusait de pervertir. Oh! elle n'est pas des plus intelligentes, ni des plus sympathiques. Je la tiens pour la personne la plus ennuyeuse qui soit dans le monde. Mon Dieu ! je n'exige pas d'une femme qu'elle soit belle; je lui demande d'être gracieuse. Or l'Impératrice manque totalement de ce qui est le plus nécessaire à son sexe, de ce qui fait toute la femme : le charme. Elle a de la vertu... elle est la vertu, et, comme la vertu, elle est triste, un peu bornée, revêche, sectaire, par conséquent sans bonté. Plus qu'à son éducation religieuse, plus qu'à ce qu'il croit être la nécessité politique, Guillaume doit à sa femme cette espèce de piétisme absurde qui donne, souvent, à ses discours une note si comique et si fausse. Elle nous fait beaucoup regretter cette vieille et douce Augusta, — vertueuse, elle aussi, mais plus humainement, — à qui votre Jules Laforgue disait des choses si jolies et lisait des vers français — du Baudelaire, je crois... il n'alla pas jusqu'à Verlaine — qui eussent fait mourir de honte notre Impératrice d'aujourd'hui... Un détail, inconnu chez vous... et qui vous amusera. L'Impératrice s'est attribué, dans l'État, une mission bureaucratique assez singulière... Elle est le censeur des pièces qu'on représente au Schauspielhaus de Berlin. Et je vous assure qu'elle remplit ses fonctions en conscience. Ainsi... tenez... elle raye impitoyablement, sur tous les manuscrits, le mot : Amour, qui lui parait de la dernière inconvenance. Elle ne le tolère — probablement, par résignation nationale — que dans les drames de Schiller, et aussi, dans les œuvres fran^ çaises que jouent, sur le Théâtre Impérial, les tournéei de Coquelin, lequel est au Schloss presque auss national que Schiller. Et puis, d'être dit en français, peut-être que ce mot indécent offre moins de dangers
pour la vertu allemande... Elle a une autre manie, dont on rit beaucoup, entre soi, à Berlin... Quand, par hasard, elle va visiter un musée, elle exige que toutes les nudités des tableaux et des statues soient enlevées, ou voilées, sur son passage...
— Elle « aime des tableaux couvrir les nudités »... déclamai-je.
A quoi von B... riposta :
— Mais, rendons-lui cette justice, elle n'a pas d' « amour pour les réalités »... On raconte même, sur sa vie conjugale, certains détails qui enchanteraient Tâme puritaine de votre monsieur Bérenger... On raconte... Mais ça... comment le savoir?...
Il conclut :
— Avec une pareille conception de la vie, de la littérature et de Tart, vous pensez si l'on s'amuse à la cour. Rien d'assommant comme ces fêtes, ces réceptions, d'un faste si lourd et glacé, d'une étiquette si rigide, d'un ridicule si funèbrement chamarré. Ce qui n'empêche nullement les plus féroces intrigues, et les passions les plus effrénées... Peut-être, de toutes les cours d'Europe, la cour de Berlin est-elle la plus corrompue... Et vous voyez qu'on n'arrive pas toujours à étouffer les énormes scandales qui éclatent... Ah! mon cher...
Je m'apprêtais à recueillir d'amusantes et très sales histoires. Mais von B..., par pudeur nationaliste, peutêtre, se déroba et il reprit :
— Il faudrait, pour animer une cour comme la nôtre, une femme qui ait un peu de ce mélange, difficile à définir, de grâce et de fierté... et que vous appelez... l'allure... de l'allure.
Et il fit, en répétant le mot, claquer deux doigts en l'air.
— La pauvre femme en manque, à un point!... Je ne puis pas vous dire. Mais c'est quelque chose qui ne court pas les rues, ni même les palais... quelque chose de très différent de la morgue, quelque chose qui s'accommode parfaitement de simplicité, et que la moindre affectation détruit... une grâce cavalière faite, avant tout, de naturel... Même en dépit de la guillotine, Marie- Antoinette est ridicule, et, surtout, elle est crispante, grinçante, exaspérante... La véritable allure est un air d'autorité qui ne s'oublie jamais, mais une autorité qui ne se laisse voir que si elle ne se montre pas... Il y faut de la grandeur avec de l'aisance, du caractère, une certaine énergie, et le don de trouver toujours des attitudes heureuses, sans jamais les composer... C'est encore comme le laisser aller d'une nature qui sent sa supériorité, et, dédaigneuse de s'incliner devant l'opinion, ne se plie qu'à la conquérir... L'éducation peut y suppléer : elle ne la remplace pas... Ce n'est pas rien desavoir se garder aussi exactement de la platitude que de cette enflure qu'on appelle, chez vous, le cabotinage... L'allure? Combien de princes en manquent, pendant que des ouvriers l'improvisent!... Tenez, votre ami Stéphane Mallarmé en avait à revendre, dont la dignité charmeresse, indulgente à tous, n'était sévère que pour soi. Notre vieille Augusta, qui vient des ducs de Weimar, en eut à sa façon, cet après-midi de juillet 70, quand, sous les Tilleuls pavoises, reconduisant le roi Guillaume à la gare de Friedrichstrasse, d'où il allait partir pour la frontière, elle pleurait, abandonnée sur les coussins de la calèche de gala, et dérobait, sous un mouchoir, à la foule qui l'acclamait, les larmes qu'elle ne retenait pas... Les Danoises aussi ont de l'allure, qui furent élevées à Copenhague et à Amelienborg, si simplemeat :
la Dagraar, par instants terrible, épouse d'un butor, mère d'un imbécile; et sa sœur d'Angleterre, plus douce, plus dame, impeccablement élégante, dont la situation, aux côtés d'un viveur, fut souvent difficile. Elles ont une grâce vraiment impériale, qui ne se dément pas.
— Et la Palatine, si laide!... Elle en fit voir, à tenir trte aux amants de son mari, aux maîtresses et aux jésuites de son beau-frère... Le soufflet qu'elle donna, en plein Versailles, à son fils, quand il accepta d'épouser une bâtarde du Roi, a de l'allure.
— Je crois bien!... Mais cette créole de Joséphine, voluptueuse, bien mieux que jolie, hardie, souvent peuple, qui fut à tout le monde et à Barras, pubhquement, en même temps qu'à Bonaparte, avait, pour n'être pas née archiduchesse, autrement d'allure que la fade Marie-Louise... On peut être fagotée, et en avoir... Notre Impératrice est fagotée. Dieu sait!... mais elle n'en a point... Je sais bien que ce n'est pas beaucoup plus qu'une nuance... Et, cependant, c'est une nuance que chacun sent, un air qui n'échappe pas même aux gens les plus simples, et qui les conquiert... Ainsi, voyez, l'an dernier, l'excellente femme a passé quelques semaines au château de K... Pour plaire, sans doute, à son conquérant professionnel de mari, elle s'est mis en tête de conquérir le pays, hobereaux, bourgeois et paysans... ouvriers et pauvresses... Elle faisait des visites, en recevait beaucoup, ne dédaignait pas d'entrer au village, d'adresser, aussi gentiment qu'elle pouvait, la parole aux femmes, aux enfants, aux filles des rues et des champs... Et je vous laisse à penser les secours aux malades, les cadeaux, les friandises!... Eh bien, on ne lui a su gré de son effort que médioerement... Elle n'a conquis personne... Sur la fin de
son séjour, il m'est arrivé d'interroger, un matin, une commère, qui tricotait sur le pas de sa porte : « Eh bien? vous êtes contente?... Votre Impératrice, vous Tavez vue?... Elle vous a parlé?» — «Eh! oui. Oh! oui! » — « C'est une bonne impératrice, hé? » La paysanne arrêta ses aiguilles et me considéra : « Quoi donc? insistai-je... Ce n'est pas une bonne impératrice? » — « Bonne?... bonne? Oh! si... elle est très bonne... maia impératrice... » Elle se remit à tricoter: « Impératrice... répéta-t-elle en secouant la tête... elle ne peut pas !... »
Nous avions fini par rester presque seuls dans cette Balle de restaurant où , sous la lumière des lampes voilées, les spires des lambris, les enroulements hélicoïdaux des plafonds prenaient des apparences de fantastiques reptiles. Le vieux général, dont le visage avait passé du rouge écarlate au violet d'apoplexie, et qui avait eu beaucoup de peine à reboucler son ceinturon, venait de quitter sa table. Au dehors, sur le boulevard, nous entendions les pas cadencés d'un régiment en marche. Von B..., qui, jusque-là, avait parlé bas, haussa le ton.
— Je ne vous dirai rien du goût artistique de Guillaume... vous le connaissez... Et, d'ailleurs, il a fait se tordre de rire toute l'Europe. Le bon Allemand, qui, pourtant, ne brille pas par le goût, n'en est pas encore revenu. Berlin est une ville sans tradition d'art. Du moins, elle avait ce mérite d'être quel conque, une bonne grosse ville de province, à peine enjolivée, çà et là, par un petit souvenir de votre merveilleux dix-huitième siècle. Frédéric le Grand avait fait venir de Paris quelques notables architectes qui construisirent deux ou trois palais élégants, et une équipe de ces jardiniers de génie qui surent embaucher les saisons, et assigner leur tâche, pour Téter-
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nité, aux gazons et aux arbustes verts. Que Berlin n'en est-il resté là?... Hélas! Depuis la Griinderzeit. et, surtout, depuis Guillaume, nous avons maintenant un art national, qui fait la risée universelle. Nous avons le style Guillaume II, comme vous avez le style Ghauchard et le stylo Dufayel. En outre des rues dont les maisons ressemblent à des orgues colossales, et dont vos rues Turbigo et Réaumur ont pris le modèle à notre Friedrichstrasse, nous avons, entre autres architectures, entre autres monuments d'une laideur qu'on eût pu croire inatteignable, nous avons le gigantesque porphyre de Bismarck, et, au Thiergarten, qui n'était pas si beau, cette allée de la Victoire, où l'on voit souvent l'Empereur passer en revue la horde carnavalesque de ses ancêtres de marbre. Je dois dire que la ville s'était rebiffée contre le projet impérial, qui consistait à enlaidir notre Bois de Boulogne d'un régiment de statues. Bravement, elle avait refusé tous les crédits que l'Empereur lui demandait... Elle avait fait tout ce qu'elle avait pu, afin d'éviter à Berlin cette horreur caricaturale et funèbre. Mais, pour en finir, Guillaume paya de ses deniers — et, personnellement, il n'est pas si riche — l'exécution de ce projet burlesque, qui lui était cher, parce qu'il en avait conçu tout seul l'ordonnance et réalisé tous les dessins... Croiriez- vous que, dans un pays où elles sont l'objet d'un véritable culte, l'Empereur déteste les fleurs?... Oui, mon cher, il les a en horreur... De les voir, aussi bien dans les jardins qu'aux fenêtres des maisons, et mime représentées dans les œuvres d'art, cela lui est une sensation presque douloureuse.
— Pourquoi?... Les j uge-t-il dangereuses, comme les socialistes?
— Non... il les trouva laides... Comme il trouve
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laides les statues de Rodin, les chairs les plus glorieuses de Renoir... Il préférerait qu'on décorât nos pelouses et nos parcs de massifs de sabres, de corbeilles d'obus, de plates-bandes de baïonnettes et de canons... Je vais vous raconter une autre anecdote... Un monsieur très riche légua à la ville de Berlin cette fontaine monumentale qui est à Schlossplatz. Je lui trouve du style, une éloquence à la Puget; la fonte en est fort belle. Évidemment, c'est ce que nous avons de mieux, dans le genre, à Berlin, Le maire, selon les formes cérémonielles prescrites, invita l'Empereur à l'inauguration. Celui-ci, qui avait soulevé les plus mauvaises chicanes, accumulé toutes les difficultés administratives et juridiques pour que le legs ne fût pas accepté, refusa brutalement, presque grossièrement, l'invitation. Il ne pouvait admettre qu'on osât édifier, dans Berlin, un monument dont il n'eût pas eu seul l'idée et, de ses mains, dressé le plan, modelé la maquette. Cela lui semblait une atteinte injurieuse à son autorité, presque un crime de lèsemajesté. Son irritation était extrême. Je le voyais beaucoup à cette époque. Plusieurs fois, il me parla de cette alTaire qui avait le don de l'exaspérer et qui, durant huit jours, prima toutes les autres affaires de l'État. Un soir, il s'écria, en français, car, chaque fois qu'il prononce un gros mot, c'est toujours en français: «Cette fontaine... comprends bien... je m'en fous... je m'en fous... je m'en fous... Mais je te dis quec'est une conspiration des socialistes. » J'essayai de le calmer, de le raisonner... Il m'imposa silence : « Parbleu!... je sais... toi aussi, tu es socialiste.... Tout le monde est socialiste, aujourd'hui!... Ah! mais, qu'ils prennent garde!» Il s'en fallut de peu qu'il ne me lit jeter à la porte.... Le jour de l'inauguration, quel ne fut pas l'étonnement de la fouje^
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quand, tout à coup, elle vit apparaître l'Empereur, le viiage sombre et menaçant, la moustache plus provocante que jamais 1... Il se prccipitasur l'estrade, interrompit le brave homme qui, à ce moment pathétique, célébrait les vertus du donateur, et il dit à peu près, ceci : « Un mauvais esprit souffle sur la ville... Le socialisme relève la tête... Je ne le tolérerai point... Il faut qu'on sache bien que j'ai fait construire, àson intention, en plein cœur de Berlin, une immense caserne, remplie de troupes loyales et de mes fidèles canons... Si les socialistes bougent, je n'hésiterai pas, pour la sauvegarde de la patrie allemande, à les foudroyer... Qu'ils se le tiennent pour dit... je les foudroierai... J'en ai assez !... » Il regarda la fontaine et, haussant les épaules, il murmura, de façon à n'être entendu que des dignitaires de l'estrade : « Quant à cette fontaine... elle est ridicule... ridicule... puut!... ridicule. » Après quoi il s'en alla, en tempête, comme il était venu, laissant la foule stupéfaite de cette extraordinaire algarade... Le singulier est que l'aventure se répandit fort peu... même en Allemagne. On en parla discrètement, entre soi, et tout bas... Elle ne passa pas la frontière... C'est que, nous autres Allemands, nous avons une sorte de pudeur nationale, stupide d'ailleurs, qui fait que nous couvrons de notre manteau les ridicules de l'Empereur, comme les fils de Noé, l'indécente nudité de leur père.
Après une pause, il ajouta :
— On s'imagine que ses frasques sont longuement méditées, qu'il en calcule, qu'il en dose l'eiïet théâtral, à froid, pour mieux frapper l'imagination de ses sujets et des peuples... C'est une erreur... Je ne prétends point qu'il ne -onge pas à abuser de sa puissance. En cela, il est homme, comme tous les autres hommes. Mais je vous assure qu'il est beaucoup moins comédien qu'oc
ne suppose. Il n'obéit jamais qu'à son impulsion du moment — il en a de généreuses — et il est incapable d'y résister, quitte à s'en repentir, cruellement, par la suite... Il y a beaucoup de neurasthénie dans soa cas. De même que tous les neurasthéniques, l'Empereur montre, jusque dans ses actes les plus déséquilibrés, une certaine logique, une logique à rebours... Ainsi, on le blâme, par exemple, pour une décision artistique : il passe immédiatement une revue. On crie : il peint uu tal)leau. On le siffle : il fait un opéra. On se plaint : il se déguise en musulman et s'en va pèleriner en Terre sainte. On le blague dans un journal illustré : il exige aussitôt qu'on découvre, pour le lendemain, le remède de la tuberculose. Vous me répondrez que ce fcont là jeux dangereux, de la part d'un homme de qui dépend la sécurité d'un grand Empire?... Sans doute... Mais il en a de plus dangereux encore, et que je vaia vous dire, si vous n'êtes pas fatigué...
Je n'étais pas fatigué ; du moins, je ne sentais pas ma fatigue. Voulant profiter des bonnes dispositions de von B... que quatre bouteilles de vin de Moselle et du Rhin invitaient aux pires confidences, je l'engageai fort à continuer. Je jouissais de savoir ce qu'un Allemand éclairé, sans trop de parti pris, sans trop d'aveugloment nationaliste, pense de son Empereur et de son Allemagne...
Von B... alluma donc un nouveau cigare, comme font, à un moment intéressant de leur récit, tous les conteurs expérimentés, et il poursuivit :
— Voulez-vous la vérité?... toute la vérité?... Eh bieu, on n'aime plus l'Empereur, chez nous.... On n'y
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croit plus. ..On 1p redoute, voila tout... et c'est ce qui fait qtï'on le tolère encore. Il fatigue, il énerve, il décourage, il surmène, il embête... eh bion, oui, voilà... il embête tout le monde, depuis le premier ministre, obligé à ne pratiquer jamais que la politique du mensonge, — et la mauvaise foi fmit par dégoûter même un premier ministre, — jusqu'au dernier des soldats, qui sent son fusil, son sac lui peser plus lourdement aux épaules, et qui commence à s'en plaindre... L'Europe aussi, où il se voit de plus en plus isolé, en a assez, je vous assure. Et non seulement l'Europe, mais le monde entier,que Guillaume obsède, décidément, comme un cauchemar. Nous sommes, nous, un peuple de braves gens, très travailleurs, très pacifiques; du moins, nous le sommes redevenus. On se dégrise. Par exemple, nous avons pris an sérieux notre prospérité, et, comme le progrès ne nous fait pas peur, nous avons doté notre pays d'un outillage industriel incomparable. Pour la maintenir, cette prospérité, pour l'augmenterprogressiveraent, nous entendons être tranquilles chez nous. Or, nous ne vivons que dans la crainte des complications imbéciles et permanentes que peut susciter, tous les jours, à toutes les heures, un homme brouillon, sans cesse agité, et qui n'est pas maître de ses nerfs... C'est intolérable... Ce que l'on reproche, ce que la nouvelle génération reproche surtout à l'Empereur, c'est d'être une fausse étiquette, trop voyante, collée, mal à propos, sur la bonne vieille bouteille allemande. Il ne lui ressemble plus ; elle ne lui ressemble plus. On commence à rire, à présent, des prétentions de la Griinderzeit^ de l'art éclaboussant, mégalomaniaque, qui vient d'elle et qui pèse sur nous. Une génération arrive aux affaires, sur qui Nietszche aura eu autrement d'influence que Wagner, une génération d'hommes plus subtils, amis
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de la paix, renonçant aux conquêtes impossibles, raffinés, et qui pourront changer une mentalité, héritée des fier- à-bras de 71... La force ne prime jamais le droit qu'un temps donné, car le droit finit toujours par être la force... C'est peut-être nos petits-fils qui vengeront vos gi^ands-parents... Pour le moment, encore, nous vivons,perpétuellement, àTenvers de nous-mêmes ; je veux dire que nous devons aimer ce que nous détestons, et détester ca que nous aimons le mieux... Nous aimons la France, nous l'aimons d'autant plus qu'à aucun point de vue, — je parle de l'essentiel, — nous ne la redoutons... Et dans les journaux qu'anime l'esprit de Guillaume, il n'est jamais question que de la prendre à la gorge...
— Querelles d'amoureux!... Elles ne vous frappent que parce que Guillaume est empereur.
— Naturellement, riposta von B... Je ne lui reproche rien d'autre... Notez que lui-même... Mais, quand il est en croisière, dès qu'un yacht français est signalé quelque part... c'est plus fort que lui... il faut qu'il l'aborde, qu'il y invite, y soit invité... Mon cher, s'il avait rencontré, dans ses promenades marines, Gallay et la Merelli... je crois, ma parole d'honneur, qu'il fût allé leur faire sa cour!... Ah! que ne ferait-il point pour dîner, à l'Elysée, entre la barbiche de M. Milliez- Lacroix et la large face luisante de M. Ruau?... Les Français, d'ailleurs — est-ce amusant? — sont-ils assez empoisonnés par leur vieux sang monarchique!... Je suis sûr que !\L Etienne lâcherait avec enthousiasme son Gambetta;le prince de Rohan, son duc d'Orléans, pour notre Guillaume... Et M. Massenet,M. Saint-Saens et tous?... Quels beaux vieux chambellans ils feraient, à notre cour!... HumiUés, courbés, et si fiers d'avoir ime lié dans le dos... une clé de sol, naturellement!...
il se mit à rire et reprit :
— Ce qu'il y a de plus grave, voyez-vous, c'est quo nous commençons à nous rendre parfaitement compte qu'avec son activité fiévreuse, trépidante, incohérente, il en arrivera bien vite à surmener l'Allemagne, en attendant qu'il l'accule à quelque gigantesque krach, dont nous aurons bien de la peine à nous relever...
— Vous Êtes pessimiste...
— Je suis clairvoyant... et je trouve inutile de me fermer les yeux, comme exprès... Lorsque vous avez parcouru l'Allemagne, en visitant nos villes, nos campagnes, nos usines, je suis sûr que vous vous êtes dit : « Quel pays prospère, heureux, riche! » Et vous nous avez enviés. Certes la façade est belle. Mais entrez dans Ja maison. Vous ne tarderez pas à y voir des lézardes, lies fissures, des fléchissements. Elle craque en bien des endroits. Pourquoi?... En dépit de toutes ses tares, l'Empereur est intelligent, mais ce n'est qu'un homme intelligent. Quand on assume cette tâche absurdement surhumaine de se faire le maître absolu des autres hommes, il faut plus que de l'intelligence, du génie; plus que du génie, de la divinité. Or, nos philosophes nous ont depuis longtemps démontré qu'il n'y a plus de dieux. Je dois à Guillaume cette justice qu'il a compris, comme tout le monde, que l'industrie et le commerce sont, en quelque sorte, les organes de vie, le système vasculaire d'un peuple. Ce qu'il n'a pas compris, c'est, pour que ses organes fonctionnent bien, qu'il faut leur éviter les à-coups, les ébranlements nerveux, les émotions perpétuelles, et aussi les aliments trop forts. On meurt de ne pas avoir assez de sang; on meurt, et plus brutalement, d'en avoir trop. La congestion est pire que l'anémie. Et l'Allemagne, en ce moment, est congestionnée... L'Empereur a affolé l'industrie allemande