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en la faisant se ruer, vertigineusement, à toutes les conquêtes économiques. Pour que l'Allemagne fût, comme je vous l'ai dit, la premxière de sa classe, il Ta forcée à produire, produire sans cesse, produire encore, produire toujours. Les produits s'entassent dans les ma^nsins, engorgent docks et greniers, s'écoulent diffi cilement... Il en reste des stocks énormes... Je ne voua raconterai point la désastreuse affaire de ce que nous appelons : les Aciers russes... Elle est trop connue.... Voici un exemple plus humble, mais également caractéristique. Jaloux du succès mondial de vos vins de Bordeaux, de Bourgogne, de Champagne, vous savez avec quelle furia Guillaume a poussé nos propriétaires terriens et nos paysans à la culture de la vigne. Il l'a protégée de toutes les manières et dans tous les pays... Il s'est même fait placeur en vins, courtier, agent de publicité, restaurateur... A Paris, en 1900, dans ce fameux restaurant allemand, c'était, on peut dire, l'Empereur lui-même qui — encore un uniforme! — une serviette sous le bras, le tablier de lustrine noire aux cuisses, venait vous offrir la carte de ses vins... Vous avez sûrement admiré ces immenses coteaux qui, tout le long du cours sinueux de la Moselle, étagent leurs magnifiques vignobles, et, devant ce spectacle impressionnant, vous vous êtes écrié : « Voilà de quoi saouler toute l'Allemagne et aussi tout l'univers! » Le malheur est que la mévente, qui sévit chez vous, sévit aussi chez nous... Et le vin emplit nos chais encombrés. Les propriétaires s'inquiètent, les paysans se lamentent. L'Empereur a beau prendre des mesures tyranniques, comme, par exemple, de restreindre, dans certains restaurants, le débit de la bière, prohiber complètement les vins français dans les mess d'officiers, rien n'y fait... Notre situation écono-
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mique se traduit donc par ce mot : surproduction. En vain, Guillaume parcourt les mers sur son cuirassé, comme autrefois votre Mungin parcourait, dans sa roulotte, tous les villages de France; en vain, débite-t-il les plus extraordinaires boniments, multiplie-t-il les démonstrations les plus théâtrales et, quelquefois, les pires menaces, pour attirer les chalands et placer ses produits, la surproduction augmente, et nous en serons bientôt réduits à cette douloureuse alternative : ou bien arrêter la production, et c'est la ruine; ou bien la continuer, et c'est la ruine encore... Remarquez que nos banques sont engagées dans ces affaires jusqu'à la garde; que nous ne sommes pas, comme vous, un peuple de timides gagne-petit, un peuple d'épargne avaricieuse, que nous jouissons largement de la vie, dépensons ce que nous gagnons... Par conséquent, nous ne pourrons amortir, avec des sacs d'écus économisés, la lourdeur d'une crise financière... A moins...
Et ici, von B... me regarda en souriant drôlement...
— A moins que la France, la généreuse France, comme en ces dernières années, veuille bien venir encore à notre secours et rétablir, pour un temps, l'équilibre ébranlé de nos finances...
S'interrompant brusquement, il me frappa sur l'épaule •
— Car vous êtes de bonnes poires... fit-il, en faisant sonner dans la salle déserte un large rire. Avouez que vous êtes de bonnes poirss?...
Je répliquai :
— Mais, mon cher, nous n'avons rien à gagner à u» krach allemand... Nous avons tout à y perdre... Une Allemagne ruinée, ce serait un malheur universel... Laissez-moi vous dire ceci : Puisqu'il est bien entendu que nous ne sommes, nous autres Français, que de«
prêteurs d'argent, — on nous appelle les usuriers du monde, — puisque, d'autre part, par paresse, par timidité, par manque d'outillage... et par excès de richesses, nous avons renoncé à toutes conquêtes, et même à toutes concurrences industrielles, — pourquoi ne serait-ce pas nous qui donnerions à l'Allemagne l'argent dont elle a besoin? L'Allemagne est honnête, travailleuse, persévérante; elle accomplit un effort immense, digne d'admiration... Elle mérite d'être soutenue dans cet effort, qui est un effort de civilisation. Outre qu'il est immoral et honteux que nos milliards servent, dans la chère Piussie, à l'œuvre abominable que vous savez... ce serait, je crois, pour nous, une bonne opération financière...
— Ma foi!... vous avez raison... avoua von B... J'ai trop bu. Ce sacré vin me fait dire des bêtises...
Sur quoi, il remplit son verre et le mien... Je lui demandai :
— Croyez- vous à la guerre? Croyez- vous que l'Empereur pense à la guerre ?
— Jamais de la vie, répondit von B... d'une voix forte... Ça, jamais!... Malgré tous ses uniformes, en dépit de toutes les fanfares de sa parole, Guillaume n'est pas un guerrier... C'est un militaire, ce qui est très diiîérent... Il n'est même pas brave... Il a cela de commun avec votre Napoléon aue le bruit des canons faisait suer de peur...
— Hé ! mais... dites donc ?... Ce n'est pas une raison...
— Non, mais non... Ses discours, ses frasques, ses menaces? Encore un truc... commercial... Il épouvante, parfois, l'Europe, uniquement pour rassurer nos gros usiniers qui vivent de l'armement... maintenir une industrie colossale, entretenir un outillage formidable, dont une paix sans nuages serait la ruine...
Et puis, comment voulez-vous?... Guillaume sait très bien que l'Allemagne ne peut pas acquérir plus de gloire militaire qu'elle en a... Mais... Il se mit à pouffer de rire.
— Je ne serais pas surpris qu'il rêvât un peu do gloire navale... Hé! hé!... Une guerre navale, peutêtre y a-t-il songé?... Heureusement, TAngleterre...
Je ne pus m'empêcher de m'écrier :
— Ubu! C'est Ubu!
Von B..., très au courant de notre littérature, approuva fort cette exclamation...
— Mais oui, mon cher... c'est Ubu... Ubu est d'ailleurs l'image la plus parfaite qu'on nous ait encore donnée des Empereurs, des Rois, et, disons-le, de tous ceux qui, à un titre quelconque, se mêlent de gouverner les hommes... Et, si vous le voulez bien, nous allons porter la santé de M. Alfred Jarry...
Ce que nous fîmes... Après quoi, il réfléchit, une seconde, et il dit encore :
— n y a une autre raison qui empêchera toujours l'Empereur de déclarer la guerre : il en redoute le résultat. Certes, notre armée est forte, la plus forte du monde... Elle est exercée, entraînée, tout ce que vous voudrez... Nos arsenaux sont pleins, notre armement complet... nos forteresses en état : c'est entendu. Par malheur, nous n'avons plus d'officiers, ou, plutôt, nous n'avons plus que des officiers de parade, qui ressemblent beaucoup à ces jolis godelureaux de votre second Empire, que nous avons vus à Metz et à Sedan. Ils ne travaillent pas et ne s'occupent que de leurs plaisirs : le jeu, les femmes, et même les hommes... Vous ne pouvei imaginer la corruption qui règne parmi eux... De temps en temps, on voit disparaître brusquement un lieutenant promis au plus bel avenir, un général fort bien
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en cour, un courtisan de marque, un ministre qui paraissait solide... Ce n'est pas la femme... presque jamais la femme qu'il faut chercher... Quant au haut commandement, il est médiocre, pour ne pas dire détestable. Il est aux mains de généraux de cour, gorgés d'honneurs et d'argent, que les pires intrigues, les plus sales marchandages, les plus laides débauches ont amenés à la fortune... Et encore, ces généraux, ce n'est rien... Songez à cette chose affolante : Guillaume, en cas de guerre, no laissant à personne le soin de commander ses armées... Car il a aussi des plans de guerre, comme il a des plans de statues, de tableaux, d'opéras, des plans de tout...
Ici, von B... eut une expression de terreur comique. Il s'était tu un instant, mais pour mieux rassembler sa TOix qui s'éraillait.
— Et alors, mon cher, cria-t-il, nous serions battus, par la Suisse. ..par la Suisse. ..je vous dis...parlaSuissG!
Comm.e je riais d'un rire qui se refusait à accepter une telle prophétie :
— Par moins que la Suisse... insista-t-il... Vous ne le croyez pas?... Mais pensez donc... Aux manœuvres, où tout est prévu, où la mise en scène est réglée d'avance où l'Empereur doit toujours être victorieux, eh bien ces mauvais généraux ont toutes les peines du monda à ne pas le battre. Ils suent sang et eau pour ne pas le cerner, même en plaine... J'ai assisté à quelques-unes de ces manœuvres... C'est d'une bouffonnerie!... Ah! mon cher, j'ai là-dessus, les histoires les plus désopilantes... Par la Suisse, entendez-vous?...
Une gorgée de vin le calma. Son visage reprit un air sérieux :
— Et puis, voyez-vous... aujourd'hui, il souffle un mauvais vent surles Empereurs etsur les armées. ..Même
cnez nous, le soldat commence à réfléchir, à sentir le dégoût (le son métier. Malgré la dureté de la discipline, on parle dans les casernes; ce n'est pas, je vous assure, pour y exalter le métier des armes et y glorifier la guerre. Pris entre !a Russie et la France, comment échapperionsnous à ce grand mouvement dont le monde tout entier tressaille?... Oh! je ne suis pas assez bêle pour croire- Non... Non... Et pourtant!... J'ignore la destinée parlementaire du socialisme allemand, et m'en inquiète, d'ailleurs, fort peu... Il y a tant de hasards dans les élections, tant de contingences mystérieuses qui en faussent la portée!... Mais je constate qu'il fait, chaque jour, des progrès dans les masses populaires et, aussi, parmi la jeunesse bourgeoise éclairée...
— Vous êtes donc socialiste, maintenant?... crus-ja devoir lui demander.
— Mon cher, je suis toujours socialiste, le soir, aprèa dîner, affirma von B... solennellement.
Et il continua :
— Le jour oùle socialisme voudrabien répudier cette sorte de sentimentalisme nationaliste, qui l'enchaîne encore à de regrettables préjugés, il accomphra de grandes choses en Allemagne et dans le monde. Ah! le beau moment pour le désarmement! Le peuple qui, aujourd'hui, jetterait bas les armes serait à jamais béni. Il faut être un homme politique, c'est-à-dire ne rien comprendre aux aspirations de son temps, pour redouter les conséquences de cette délivrance qui serait saluée, avec enthousiasme — que les Empereurs le veuillent ou non — par toutes les nations...
Il s'exaltait et, à mesure qu'il s'exaltait, sa voix s'embarrassait, s'empâtait dans les grands mots sonores, et il n'arrivait que difficilement à les prononcer. Il eut beaucoup de peine à achever sa tirade.
Je n'en tombai pas moins d'accord avec lui sut l'aveugle absurdité des hommes politiques.
— Sans doute, approuvai-je, les hommes politiques ne comprennent rien à ce que vous dites, et ils n'y comprendront jamais rien. Ils comprennent, pourtant, qu'ils sont intéressés à ce que continue cette effroyable gabegie militaire. Si les peuples en meurent, eux, ils en vivent... Alors?
— Alors... allons nous coucher... et rêvons!... fit von B..., qui se leva pesamment, non sans avoir constaté que la bouteille était vide.
Il prit mon bras, dont il lui fallait l'appui, et, tout en marchant, il se remit à parler. Cet homme ne pouvait pas ne pas parler :
— Ils n'ont même pas l'air de se douter que le temps de la politique est fini... Vous savez qu'il y a des organes qui survivent aux fonctions qu'ils assuraient...
— Les survivances, oui...
— - Tout le mal vient aujourd'hui de cette survivance des souverains et des hommes politiques... Je ne parle pas du Roi d'Angleterre.... Mais... même notre Empereur n'est plus maître de conduire son peuple.... Maximilien Harden a bien tort de lui reprocher d'aboyer tant pour mordre si peu... Vraiment, pensez-vous qu'il soit libre d'aller jusqu'au bout de ses projets?... L'Empereur d'Autriche,... oui, le vénérable Empereur d'Autriche... est moins souverain dans son empire que... que...
— Que son cousin de Monaco, sur son rocher à roulettes?...
— Vous riez?... Mais beaucoup moins... Le tsar de toutes les Russies n'a guère plus à dire que le prince de Bulgarie... Le mikado, lui-même... Sans aller si loin...
Et von B... fte retint mal au velours insidieux d'un fauteuil...
— Sans aller si loin, vos hommes politiques, à vous, les plus conscients de l'évolution actuelle, mettez les moins inconscients, vos socialistes, ne savent môme pas où les entraînera, demain, la masse ouvrière dont ils ne sont que les porte-parole embarrassés... Il y a doux ans, ils ignoraient radicalement — je veux dire comme des radicaux — les destinées du syndicalisme... Les plus malins sont ceux qui arrivent, non pas à conduire le flot de leurs électeurs, mais à distinguer, quelques semaines d'avance, entre les courants où le prolétariat bouillonne, celui qui les emportera...
— Alors?... alors?... répétai-je sans que ma fatigue trouvât rien de plus significatif à formuler... Alors?
Décidément, un tonneau de vin du Rhin n'eût pas détrempé les muscles de la langue de von B.... Il répondit :
— Alors à quoi bon ces organes inutiles?... ce poids mort?... A quoi bon ces appendices?
Et il éclata de rire...
Je riais de le voir rire.
— Vous voulez qu'on nous en opère?
— Hé!... Hé!... La médecine a fait son temps. L'avenir est à la chirurgie...
Il eut un hoquet...
— A la chirurgie!... Je ne crois plus du tout à la médeci... i... ne... mais... je... humpphl... je crois à là chirurgie...
— L'antisepsie à la dynamite?... m*écriai-je,en l'en* traînant à mon bras...
Il me força de m'arrôter, prononça lentement :
— L'anarchiste est un chirurgien... un chirurgien malgré lui...
— Vous vous disiez socialiste?
— Je suis toujours socialiste, après dîner... mais... Il me désigna, au-dessus de la porte du restaurant,
le cadran d'un cartel à enluminures, où des aiguilles de cuivre se contorsionnaient...
— Il est trois heures du matin, mon cher...
Nous étions, en causant, arrivés dans le hall de l'hôtel... Tout y était éteint. Le crépuscule matinal commençait de recréer, dans la pénombre, les formes redoutables des meubles et des ornements... Von B... s'arrêta encore. La clarté du jour naissant tirait des larmes de nos yeux las.
— Ah!... Et puis... s'écria von B... tout à coup, en bâillant longuement, toutes les phrases ne valent pas une anecdote heureuse... En avons-nous dit des bêtises... des bêtises... des généralités prétentieuses, vides, inutiles, si chères à l'esprit allemand !
Un nouveau bâillement me fit bâiller... Il poursuivit en s'étirant.
— Le trait le plus mince... le plus mince... pourvu qu'il soit bien réel et humain... je le préfère à l'évolution, thèse, antithèse et synthèse de trois époques de philosophie...
Il sourit et ses yeux s'animèrent.
— Écoutez!... Je vous aime beaucoup... Je m'en vais vous dire une chose, que je n'ai encore jamais répétée... une chose inouïe... voulez-vous?...
Je m'assis à son côté, dans un box d'acajou, sur les coussins de cuir d'un divan, dont le jour attendrissait la rougeur orangée...
— C'est une histoire qui m'a été livrée, une nuit, après boire, à Friedrichsruhe, par Bismarck, déchu... C'est vous dire qu'on peut y ajouter foi. Personne n'avait le vin plus brutal et plus sincère... A peine le
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vieux chancelier Teut-il covitéft qu'il me parut, à une contraction de tous les plis de son masque, qu'il eût bien voulu, pourtant, la ravaler... Il n'était pas homme à regretter rien qu'il eût fait, même une sottise... Et, trop ennemi des mots inutiles, il ne me demanda môme pas, après coup, le secret... Cependant, chaque fois que j'ai voulu la dire, j'ai revu, dans leurs poches plissées, sea yeux ardents, et je me suis tu... Elle m'échappe, ce soir, je le sens... Ma foi!... profitez-en... Sa main étreignit mon genou :
— Vous ne savez pas quel a été, interrogea-t-il lentement... le premier acte d'autorité de Guillaume II?...
Ce ne pouvait être pour attendre ma réponse qu'il s'était arrêté.
— En tout cas, vous savez avec quelle anxiété Guillaume — alors fils du prince héritier et si loin du trône où son grand-père se pétrifiait — épia les progrès de la maladie de son père, à San Remo?... Vous vous rappelez sa fièvre parricide pendant les Cent jours du règne de notre Fritz, à Potsdam, où on avait ramené le cancéreux couronné ? Ah ! il y avait longtemps que Guillaume avait échappé à ses parents... Bismarck le leur avait pris... Un jeu, n'est-ce pas? pour le vieux diplomate, chez qui l'énergie... farouche, se doublait de la plus belle astuce... Bismarck excitait, contre le couple impérial, l'ardeur impatiente du jeune homme... Depuis toujours, il haïssait férocement et redoutait celle qu'il appelait « l'Étrangère », et ses idées anglaises. Il haïssait également et ne redoutait pas moins le libé- •aHsme, la loyauté de Frédéric II... Le plus beau,
c'est qu'il ne pouvait prévoir les progrès que ferait, plus lard, dans l'imagination de son trop docile élève, l'appétit de toute-puissance qu'il s'appliquait à dérégler en lui... Pas un acte, pas un écrit, pas une parole du père
que le chancelier n'apprît au fils à critiquer... Quant à rinfluence de sa mère, on la lui démontrait funeste... anti-nationale... Les rapports, entre l'Impératrice Victoria et son fils, étaient donc des plus tendus... et des plus amers. Elle n'ignorait pas qu'il avait placé des espions jusque dans la chambre de l'infortuné malade... Tel ambassadeur d'à présent était déjà chargé, par Guillaume, d'une mission moins décorative, plus délicate, au chevet du moribond, dont l'agonie lui marchandait le trône... C'est ainsi qu'il apprit l'existence fll*un journal que son père tenait depuis des années... Frédéric avait le goût d'écrire. Vous avez lu sa lettre à Bismarck, à son avènement, son journal de 70-71, et la relation de son séjour à Suez, lors de l'inauguration du canal?... Je ne dis pas qu'il eût beaucoup de talent, et que ces écrits soient des chefs-d'œuvre... Du moins, ils témoignent d'intentions méritoires... La peur de ce journal secret hantait d'effroi le jeune Guillaume. Peut-être sa conduite y était-elle jugée?... Peut-être des volontés dangereuses y étaient-elles inscrites?... Il ne pensait qu'au moyen de s'emparer de ces papiers... Or l'Impératrice sut, avant la fin, les mettre à l'abri... Trompant la surveillance, pourtant minutieuse, de son fils, elle les avait fait passer en Angleterre... à la Reine, sa mère, ou à son frère, le Prince de Galles... je ne me souviens plus exactement... A peine, au bord du lit, où l'agonisant venait d'expirer, Guillaume se redressa-t-il Empereur, qu'il réclama le MémoriaL LTmpératrice feignit l'ignorance... 11 insista... Il parla en maître... Il donna à sa mère l'ordre de lui obéir... Elle persista dans son système.... Elle ne savait pas... elle ne savait rien... Guillaume en vint à la menacer, brutalement, de sa colère... A ses yeux secs, les larmes de sa mère paraissaient un stratagème... Plus
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elle résistait, plus il s'exaspérait, car il lui semblait qu'il fallait mesurer à rentêtement de l'Impéra- Irice rimportance des documents... En réalité, il ne pouvait supporter que, dans la première heure d'un régne si fiévreusement attendu, quelqu'un, si grand fût-il, osât lui résister... La colère emporta cet Empereur d'un jour, jusqu'à la pire démence... Il se dit qu'après tout sa mère n'était qu'une princesse de la maison dont il devenait le chef, la colonelle d'un de ses régiments, sa sujette!... « Eh bien, ordonna-t-il, violet de fureur, vous garderez les arrêts, madame... les arrêts forcés... jusqu'à ce que vous m'ayez obéi... Oui... oui... je vous mets aux arrêts... aux arrêts forcés. » En arrivant, deux heures après, à Potsdam, Bismarck trouve le palais environné d'escadrons de cavalerie en armes. L'Empereur lui apprend comment il vient de répondre à la désobéissance de sa mère... Il est encore très exalté, trouve son idée admirable : « Et qu'elle ne compte pas sur un mouvement de pitié, sur un attendrissement... non... non... jusqu'à ce qu'elle m'ait obéi... vous entendez, monsieur le chancelier?... jusqu'à ce qu'elle m'ait obéi! » Le chancelier reconnaissait qu'il eût pris peur, s'il n'avait appliqué toute son énergie à trouver, dans l'instant, des arguments assez forts — et pourtant respectueux — pour empêcher que durât, une minute de plus, cette bouffonnerie macabre, capable de peser sur tout le règne qui commençait. A distance, ce qui l'étonnait encore le plus, c'est qu'il eût pu s'empêcher d'éclater de rire, au nez de son souverain... « Ja crois bien, me disait Bismarck, que le jeune homme avait voulu m'épater... Flanquer l'Impératrice... l'Impératrice douairière. ..l'Impératrice, sa mère, aux arrêts, le jour même de la mort de l'Empereur!... Ça, c'était colossal... koîossal!... » L'élève était allé, comme ij
arrive, beaucoup trop loin. Il fallut recourir à un silence déférent pour marquer qu'on n'approuvait pas, démontrer ensuite qu'il y avait une façon de prcc^'^der plus rigoureuse et plus efficace... Pourquoi ne pa« couper plutôt les vivres à l'Impératrice?... suspendre les apanages?... « Je connais Sa Majesté, disait Bismarc]< bonhomme... Elle a de l'orgueil... Les arrêts forcés, elle peut s'y entêter... les accepter conmie une sorte de martyre... Mais l'argent, Sire... l'argent?... Qui donc résiste à l'argent? » Il fit valoir aussi, avec beaucoup de tact, les représentations probables de l'Angleterre : « Est-ce bien le moment. Sire? »... L'Empereur, qui avait fini par s'apaiser, goûta le conseil... Les arrêts de l'Impératrice furent levés... Les officiers remmenèrent leur^ cavaliers au quartier... Et Guillaume ne fut plus qu'aux détails des obsèques et du deuil, qu'il voulait fastueux!...
— Mais la fin de l'histoire? demandai- je
— La lutte entre l'Impératrice et son fils dura plusieurs moi?... Il en fallut au moins six...
Von B... se souleva, pour éviter le soleil qui venait de pénétrer violemment dans le hall.
— Il en fallut au moins six... répéta-t-il... pour que l'Empereur obtint son manuscrit et l'Impératrice son argent... Ah! c'était une gaillarde!...
Je le vis taper du pied :
— Ne voilà-t-il pas, fit-il encore, un début digne de cet Empereur qui, désespérant d'atteindre jamais à la gloire d'avoir fait un Bismarck, discerna que la gloire d'oser le renvoyer était la seule qu'on pût mettre en balance!
Il ajouta :
— Que ri«quait-ii, après t«ut?... L'Allemagne était faite.
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Et tout à coup :
— Dites-moi, moii cher?... Si nou3 prenions noire café au lait... avec du miel... avec du miel...? Ils ont, ici, un miel de Westphaliel...
L'école de Dusseldorf,
Je dois des excuses à Dusseldorf.
C'est une très belle ville. Elle n'offre aucun pittoresque aux amateurs de vieilles ruines, de vieilles églises gothiques, de vieilles rues enchevêtrées et puantes... Elle n'a que de la richesse et du luxe. Mais elle en a beaucoup; elle en a même trop. Par exemple, l'arrangement de ses parcs, de ses balcons, la grâce de ses jardins où les verdures, les fleurs et les bassins se combinent en décors merveilleux, vous font vite oublier le modemstyle des magasins et des maisons. Et le Rhin y est magnifiquement impressionnant. Dans les quartiers commerçants, les étalages sont d'une rare somptuosité. Étoffes, fourrures, bijoux argenteries victuailles, parées comme les victimes des sacrifices antiques, vous arrêtent à chaque pas. C'est la ville des grands couturiers, des grandes modistes, des grands tailleurs.
Au centre de ce pays du fer, qui sait si bien cacher, sous les fleurs, le noir et tragique effort du travail, on si sent vraiment en pleine richesse allemande, en pleine vie plantureuse allemande. Le faste en apparaît parfois fatigant, d'une .-ensualité un peu bien lourde. Mais j'ai souvent trouvé à Tempressement démonstratif, à la rondeur tccueillanle de ces manieurs de millions et de canons, une sorte de charme à la fois effarant et persuasif, et leur vulgarité n'a rien d'antipathique ni de
banal. On les sent d'ailleurs terribles. J'ai rencontré là plus d'un Isidore Lechat.
Von B..., très lié avec la plupart des gros industriels de la régien, m'a introduit dans quelques intérieurs d\ la ville et de la campagne. La décoration en est d'un goût déplorable. Elle coûte très cher; voilà, en plus de ce goût, tout ce que l'on en peut dire. Du reste, personne ne lui demande autre chose. Plus un objet coûte cher, plus il révèle bruyamment qu'il coûte cher, et plus ils sont fiers de lui... Américains en cela; américains aussi dans leur façon de s'habiller et de se raser la face... Von B... affirme qu'en affaires ils sont encore plus hardis que les Américains, et d'une gaieté aussi imprévue. Il me raconte que, l'année dernière, il avait mené un Français de ses amis aux usines de M. Ehrardht, le célèbre fondeur de canons de Dusseldorf, le rival de Krupp...
— Ah! ah! fit M. Ehrardht, en serrant la main du Français... Vous venez voir mes pianos?
— Gomment... vos pianos?
— Mais oui... Érard... Érard... votre Êrard... Seulement, moi, c'est une autre musique... Ahl ah! ah!... Passez donc!
Il me raconte aussi cette anecdote :
Von B... a un ami américain. Comme la plupart des Américains, celui-ci est d'origine allemande. Il y a trois ans, cet ami vint à Paris... Il s'en alla trouvr>r H..., le grand tapissier... Il lui dit, sans autre préambule :
— Vous allez me construire un hôtel à Londres, très beau, tout ce qu'il y a de plus beau. Quand, le 4 mai de l'année prochaine, j'arriverai à Londres, je veux trouver tout prêt : meubles, tableaux, domestiques, chevaux, voitures, automobiles... même mon dîner...
Que je n'aie à m'occuper de rien... pa^? môme d'acheter des cuie-d nts... Vous avez compila?
— Oui...
— Combin?
— Mais, balbutia le tapissier abasourdi... je... je voudrai savoir ce que vous aimez... ce que...
— Je nesais pas ce que j'a me... inter ompi l'Américain... je n'a pa> le temps de le savoir... Si je le savais, je ne vou- cha gérais pas... Dépêchons-nous... je suis pressé... Combien?
— Dix md ions... à peu prés, risqua le ^and tapissier qui avait repris un peu, el mémo beaucoup d'assurance...
— Pas à peu près... Exactement... \'ite... Combien?
— Dix millions, alors!
— A l rigkt... V ici un <hèque de quatre millions... Quand vous aurez be-oin du re4e... vous câblerez! Le 4 mai, hein?... Soyez exact... Au revoir!
Et von B... me dit :
— Ici, ils n'en sont pas encore là... mais ils y viennent... Je cro s d'aill''U > que mnigré les rnceu s particuliores à chaque pays, les manies que donne l'a L:ent S' nt partout les mt'mo-... Il y a une sorte d'uniforme moiûl que portent tous le spéculai. urs milliardaires.
Le luxe extravagant de ces maison- m'étonna. Je gnrrl rai longtemps, entre autres souv- nirs le souvenir de certains pla onds où tuu e l'École de Du^seldorl s'est iéunie pou aiciimuler le- plus invraisemblables horrours... Car il y a toujours une École de Dusseldorf. C'est, autant que j'ai pu • omp enilre, une' olleciivité, une espace de syndicat de peintre-^, dont on ne connaît pas les noms, et qui s'acharnent aux plus singuliers
travaux, dans les hôtels de la ville et les châteairx des
environs... Si vous demandez :
— De qui est ce tableau?.,, ce plafond?... cette grande fresque?
On vous répondra invariablement :
— C'est de l'École de Dusseldorf...
Dans le cabinet d'un gros métallurgiste, j'ai vu un portrait de Bismarck, en général, casqué, botté, immense, énorme, avec des reflets mauves, des reflets jaunes, des reflets verts, roses, lilas, plaqués, maçonnés sur la figure, la tunique, le casque et le^ bottes... Et le vieux Bismarck arrivait ainsi à ressembler étonnamment à cette jolie Madame Roger- Jourdain, dont Albert Besnard fit un portrait si frissonnant...
J'aurais bien voulu savoir de qui était ce Bismarck à reflets.
— C'est de l'École de Dusseldorf...
Je ne pus tirer rien de plus de mon gros métallurgiste.
Pourquoi notre Académie des Beaux-Arts — ah! on ne peut jamais retrouver le nom d'aucun de ses membres — ne se constituerait-elle pas franchement en société anonyme d'exploitation artistique?... Cela faciliterait beaucoup les transactions entre amateurs, et simplifierait la besogne des pauvres critiques d'art...
L'Empereur ne vient plus jamais à Dusseldorf. Il n'y est pas populaire, et chacun parle de lui assez librement. On ne lui pardonne pas son ingratitude envers Bismarck, qui est vénéré, ici, où tout le monde vous dit :
— Bismarck, monsieur, mais c'est l'âme môme de l'Aliemagae!
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Le théâtre repopulgteur.
Nous sommes allés au théâtre. On y joue Monna Vanna, de Maurice Maeterlinck. Vous savez le prodigieux triomphe, en Allemagne, de cette belle tragédie. On n'en compte plus !es représentations, et son succès y dure toujours. Elle eat interprétée avec soin, mais sans verve. La mise en scène en est somptueuse, mais sans goût. Les couleurs y hurlent; le clinquant des accessoires vous aveugle. Ce n'est pas de la figuration, c'est de la fulguration.
Nous avons eu beaucoup depeineà trouver des places. Salle bondée, archicomble, comme on dit chez nous. Foule recueillie, plus que recueillie, extatique, comme dans une chapelle de couvent, un chœur de moines, la nuit du vendredi saint. Je n ai jamais vu une attention aussi religieuse, de tels regards de prières, simultanément braqués sur la scène, comme sur un tabernacle, au moment où resplendit le mystère de l'Incarnation... Jamais, dans une salle, pleine à en éclater, je n'ai entendu un si impressionnant silence.
Von B... me dit, dans un enlr'acte :
— Vous assistez là, mon cher, à un des spectacles les plus curieux qui puissent se voir en Allemagne... Et ce qui se passe ici, à Dusseldorf, se passe, à cette même heure, dans plus de quarante villes, où l'on joue, ce soir, Monna Vanna... Savez-vous ce qui fait, au Fond, le succès sans précédent de cette tragédie? Jp vais vous le dire... C'est tout ce qu'il y a d»^ plus allemand... Au sfcond acte, Monna Vanna entre dans la tente de Piinzivalle - nue sous le manteau »...
Il s'était tu.
— Eh bien? di.=!-je.
— Voilà!... «nue sous le manteau»... voilà tout!... Je ne prétend point que mes compatriotes ne soient pas sensiblesà la suprême beauté du drame, à son admirable, son incomparable lyrisme... Non, certes.... Quoi qu'on dise, l'Allemand aime la grandeur dans une œuvre de Timat^nnation. Quoi qu'il dise lui-même, il est beaucoup plus attaché qu'il ne croit au romantisme, et ce merveilleux r-manlisme, épuré de ses scories anciennes, le lavit... De plus, il est passionné de théâtre, de théâtre français, su: tout. Oui, mais, ici... il y a quelque chose de ph]S...Monna Vanna tst« nue sous le manteau». Veuillez bien noter ceci. Si, d'un geste hardi, tout à coup, elle «•ejetait le manteau; si un accident de mise en scène — que le spectateur n'attend pas, d ailleurs — la dévêtait, et qu'elle apparût, dans sa nudité rayonnante, sur h s fonds rouges de la tente, parmi les peaux de bêtes du lit ... il serait fort offensé, protesterait, et son exaltation tomberait aussitôt... Oui, mais Monna Vanna est « nue sous le manteau »... Cela lui suffit... Et < royez b en qup, pour notre bon Allemand, « sou.>^le manteau», Monna Vanna est infmiment plu- nue que « sans le manteau «. Avez-vous r mai que cette hypertension des regarda, dilatés comme sou l'influenc de la belladone, et si étrangement immobiles?... Avez-vou- remarqué, sur out. que quelques hommes, pour mieux isoler, pour mieux concentrer, pour mieux ■ aresser, pour mieux réal ser l'image, ont f; rmé les yeux?... Tout ce qu'il y a de passion voilée, de désirs ronl nu- et voN nts dans l'âme de l'Allemand, s'est exalté à ce fait que Monna Vanna est nue sous le manteau ... Volupté permise, luxure tolérée qui décuple, comme dans un rêve, la puissance de la visiun intérieure!... Et vous allez
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voir, tout à 1" cure, une chose encore bien plus curieu>e el qui ne s'est jamais vue, je cjois, en Allemagne... Aucun de ces spectateurs ne songera à souper, après le théâtre. Ils en ont perdu le boire ei le mang r... Ils vo!»t rentrer rh z eux, en hâie, le corps en feu, et, pleins de l'image de Monna Vanna « nue ^ous le manteau », ils vont do er a palrif a'.lomande d'un petit Allemand, conft^rtionné selon h's m<ill.'ures ecettes deTAnib! opog«^nie... Ah ! mon cher, on ne p»Mjt 'savoir à quel point une femme, qui, d'ailltMirs, n'e-t pas du tout « nue sous le manteau », peut augm»nitpr, en un soir, la population d'un grarid pays, comme l'Allemagne... Les statisticiens nous le diront, puut-être, un jour... E il ajouta :
— J^" ne comprends pas du reste que, chez vous comme chez nous, il y ait tant de solennels idots pour vouloir proscrire du théâtre, du livre, du tableau, les images voluptueuses... Même ce qu'ils appellent la porn graphie d*'V ait être respecté, entf etenu, protégé, comme une force, comme un<' vertu nationale, puisqu'el e facilite le rapprochement des sexes... Mais les pires agents de dépopulation, ce sont tous ces sénateurs Bérenger, prot cteurs du triste et stérile onanisme...
— Alor^, dis- je, vous êtes, vous aussi, pour la repopulation?
— .Moi? fit von B... vivement. Mais, je m'en fous complètement, mun cher...
One soirée au music-hall.
Foule 4no me à VA polio- Thenter, o\) l'élément militaire domine. On ne voit que de-- uniformes; on n'entend que des petits bruits de sabres.
Sur la scène, c'est le défilé accoutumé des équilibristes à paillettes et des jongleurs en habit noir, des acrobates japonais, îamilles anglaises, chanteuses viennoises, danseuses espagnoles, tableaux vivants, cinématographes, gommeuses françaises, qui promènent dans les capitales de quoi satisfaire la moyenne des aspiration amoureuses et artistiques de nos contemporains.
Notre loge est voisine d'une grande loge, occupée par des officiers.
Longs, minces, parfumés, un peu maquillés, sanglés dan leurs tuniques, le cou étranglé par le carcan rouge, b'eu ou jaune du collet, ils ont des mines insolentes et efféminées. Leur façon de se dandiner sur des hanches trop fortes rappelle beaucoup celle des jolis petits professionnels qu'on voit rôder, sur nos boulevards, devan le Grand-Hôtel et le Café de la Paix. Ils affectent de se désintéresser de ce qui se passe sur la scène, de se montrer blasés sur toutes choses. Ils ne boivent pas, ne fument pas, et promènent des gestes las, au bout de leurs g-mts blancs...
Un moment, ils nous regardent en riochant, dévifagent nos femmes avec une grossièreté tellement appuyée, que l'un de nous ne peut s'empêcher de faire tout haut une observation brève, mais cinglante comme une gifle. Cris, tapage, provocations... Le pauvre von B... est obligé d'in ervenir.Il le fait, d'ailleurs, avec une telle autorité que ces messieurs se taisent et, peu après, quittent la salie, en se trémoussant des fesses..
— Voilà notre armée: dit von B...
— Voilà le armées! rectifiai-je...
Et je con ai à von B... une scène analogue, plus ^cœnante peut-être, que nous eûmes, durant l'affaire Dreyfus, dans une salle de l'Hôtel d'Angleterre, à Kouen, où une dizaine d'officiers français, espoir de la
patrie et orgueil des salons, ne craignirent pas d'in Bulter, grossièrement, deux dames...
Souvenirs et rêveries dans Cologne.
De Cologne, je ne dirai rien, sinon que, pour y arriver, le voyage fut extrêmement pénible. Partout, on réparait, on raccordait, on élargissait les routes. Ce n'étaient que tas de terre et tas de pierres, ornières et fondrières. Trois fois — humiliation! — je dus recourir à la collaboration du cheval, pour sauver la 628-E 8, embourbée. L'entrée des villages, des bourgs, des petites villes était presque constamment barrée. On nous obligeait à les contourner par des chemins, à peine tracés dans des terrains humides, glaiseux, défoncés, où c'est un miracle que la voiture ne soit pas restée. Dans les parties refaites, le service de la vicinalité, — imagination satanique! — avait disposé de gros pavés carrés, de place en place et de telle manière que, pour les éviter et pour éviter le « panache » mortel, nous devions exécuter de dangereux exercices, que je ne puis mieux comparer qu'à la danse des poignards ou des œufs. Devant tous ces obstacles, Brossette retrouvait son nationalisme, encore plus sectaire et bavard. Il ne cessait de maugréer entre ses dents serrées : a Sale pays ! » et tout ce que cette exclamation appelait de commentaires imprécatoires. Le fait est que sa place au volant n'était pas une sinécure. Le malheureux avait les poignets rompus, et suait à grosses gouttes. Mais il trouvait tant et de si légitimes occasions d'injurier l'Allemagne que sa haine n'en perdait pas une seule, et qu'il y retrempait ton courage et son adreasA.
Pour comble de malchance, von B..., qui, par amitié — ah! que le diable emporte son amitié! — avait tenu à nous accompagner, eut une « panne d'essence », la terrible, l'insoluble panne des Mercedes, ce qui nous immobilisa deux longues heures, en pleine campagne, et pour rien : car, après ces deux heures de travail, Drossette, appelé en consultation, déclara qu'il fallait démonter toute la tuyauterie et, probablement, toute la carrosserie... Que faire? Abandonner, sans secours, sur la route, ce compagnon malgré nous? C'était bien tentant, mais, hélas! impossible. On prit le parti de remorquer, à la corde, la Mercedes, jusqu'à Cologne, d'où nous étions éloignés d'une vingtaine de kilomètres.
C'est dans un état d'esprit voisin de la fureur que nous traversâmes Bonn... Jeregrette maintenant d'avoir été si injuste enrers cette ville. Je devais tout lui pardonner, même nos déceptions de touristes, pour cette gloire à jamais émouvante, pour cette gloire immortelle d'avoir vu naître Beethoven. Je n'y songeai pas un instant. Dois-je dire que Bonn elle-même ne fit rien pour me le rappeler? Ce n'est pas une raison — pas même une excuse — de n'avoir montré que du m.épris pour ces rues, dont je raillai la propreté glaciale, ces jardins qui, eux, me rappelèrent les plus mauvais jours de l'histoire du Vésinet, et ses mornes pelouses et ses ridicules jets d'eau; pour ces monuments, à qui je reprochai aigrement de suer le pédantisme et l'ennui; pour cette université surtout, qui, de tant .^.e jounes Allemands, ivres de bière et couturés de cicatrices, fait tant de vieux docteurs chauves, tant de vieux docteurs es oix-oe-sait-quoi!
Honteux, dans sa voiture, que nous menions à la laisse, comme un petit chien, von B..., lui non plus, ne songea pas 4 Beethoven. Et il ne reconnut point sa jeunesse qui le saluait, au passage, sur le seuil des brasseries, lui souriait, fraîche et toute blonde, penchée au balcon des fenêtres en fleurs... Ah! pauvre « Vieil Heidelberîî »!
Il était tard quand nous pénétrâmes enfin, lanternes allumées, dans Cologne. Le soir, les détails se resserrent, se fondent dans la masse. Des villes et des paysages, il ne reste plus que des silhouettes monochromes. J'eus l'impression que j'arrivais à Pontoise, au crépuscule. Le pont, le fleuve, les tours, les maisons en escalade, tout y était. Mais la hâte, l'activité, le mouvement de la foule, l'absence de magistrats promenant leurs familles, de bourgeois prenant le frais à la bouche des caniveaux, de boutiquiers qui se caressent le ventre, devant leurs boutiques, dissipèrent \ite cette illusion patriotique.
Nous descendîmes de voiture, devant l'hôtel du Dôme qu'écrase, de son ombre, la plus colossale, la plus colossalement laide cathédrale du monde.
Le dîner fut mauvais et parfaitement maussade. Nous eûmes un von B... transformé, quinteux, querelleur, avec l'exclusivisme, les préjugés, la suffisance agressive d'un bon Allemand, abonné à la Gazette de la Croix. Il railla âprement le socialisme, défendit la cathédrale de Cologne, « qui est la plus belle cathédrale du monde )),le3 iVIercédès,« qui sont les meilleures automobiles du monde», l'Empereur Guillaume, « qui est le plus génial Empereur du monde », le goût de Berlin, « qui est le goût la plus admirable du monde i,
S^i LA 6Î8-ER
pntin, la vertu allemande, « qui est lapins solide vertu du monde »... Et il revenait à la cathédrale, avec une sorte d'hostilité comique, la bouche pleine de nourritures et do bredouillements :
— La plus belle..., vous entendez..., la plus belle du monde!...
Moi, de mon côté, puérilement, je m'acharnais :
— La plus laide... la plus laide... la plus laide du monde!
Je ne voulus même pas excepter celle de Prague, qui, au moins, proclamai-je avec un pompeux lyrisme, « a cette beauté de dresser sa masse énorme sur les hauteurs du Radchin, et de se refléter, le soir, avec les palais qui l'entourent, dans les eaux embrasées de la Moldau ».
— La Moldau! criait von B... en haussant les épaules... la ^Toldau n'est belle qu'à Dresde, n'est belle que quand elle est allemande, et qu'elle s'appelle l'Elbe... Et le Rhin?... Ah! ah!... Le Rhin?... Vous n'en parlez pas, du Rhin?
Je sentis s'engouiïrer, en moi, comme un grand vent, l'âme de M. Déroulède.
— Le Rhin? déclama l'âme de M. Déroulède... Mais, mon pauvre von B..., il a tenu dans notre v3rre!
Jusqu'au doux Gerald qui, avec une persistance d'ivrogne, revendiquait la suprématie de Westminster et de la Tamise sur toutes les cathédrales et tous les fleuves du monde!
Si bien que nous allâmes nous coucher, mécontents les uns des autres, furieux les uns contre les autres, cl contre nous-mêmes...
0 Gœtheîsi tu nous avais entendus !... Et toi, Hein* quelles figures de grimaoes ta forte et délicieuse ironie
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eût ajouté à cotto collection hilarante de marionnettes, qu'est ton Ëœle de Soiiabe/
Je dormis fort mal, énervé, cauchcmardé par le voisinage de cette cathédrale, sur laquelle — c'est ce qui m'irrite le plus en elle — le temps, qui use tout, s'use sans parvenir à en user qu'à peine la pierre dure. Ni la pluie, ni le soleil, ni le gel, ni le vent qui apporte les poussières corrosives, ne peuvent en adoucir les angles coupants et les lignes S(''ches,en modeler les découpures plates et les pleins affreusement rigides. Dans mon sommeil, son poids m'étouffait, m'écrasait; et, du par\is jusqu'à la pointe de ses flèches, mille formes tranchantes, mille figures, aux profils d'inquisiteurs, se détachaient, entraient en moi, comme autant d'instruments de torture... Je me réveillais, en sursaut, tout haletant, les tempes glacées.
Le lendemain matin, je ne me sentis nullement disposé à revoir Cologne, ses églises, ses pc its, ses musées, et même son jardin zoologique, où, pourtant, je me souvenais d'avoir passé d'amusantes journées, parmi des bêtes splendides, et d'avoir interviewé un énorme oiseau, de la tribu des longirostres, qui ressemblait étonnamment à M. Maurice Barrés, en habit d'académicien... De tout cela, j'étois las, jusqu'au dégoût.
En voyage, il y a des moments où les plus magnifiques musées ne vous disent plus rien; des moments où l'on ne ferait point un pas pour découvrir le plus émouvant chef-d'œuvre. L'art vous fatigue, vous énerve, comme les caresses d'une femme, après l'amour. Au sortir d'un musée, où je viens de me gorger d'art, oomme au sortir d'un lit, où j'ai cru épuiser toutes lee
j oies — toutes les j oies ? — delà possession, j e n'éprouve plus qu*un besoin, mais un besoin impérieux : marcher, marcher, et fumer, fumer des cigarettes, afin de mettre de la distance et un nuage entre ces mêmes décevantes illusions et moi.
Jamais non plus, autant que ce matin-là, je ne détestai cette manie traditionnelle qui nous pousse, à peine arrivés dans une ville, à nous précipiter dans ses musées, c'est-à-dire à nous inquiéter des morts, avant de nous mêler aux vivants. Et je me disais, en marchant, je me disais et me redisais tout haut, comme pour mieux m'alTermir dans mes résolutions :
— Non... non... je n'irai pas au musée... Je n'irai pas...
Absolument comme un enfant, qui se dit :
— Non... je n'irai pas à l'école aujourd'hui... Nonnon... je n'irai pas...
Je le connaissais, d'ailleurs, ce musée... L'idée de passer et de repasser devant les de Bruynn le Vieux, les maître Guillaume, les Grunewald, et le maître Inconnu, ne me tentait point. Même, la Vierge à la fleur de haricot^ et le maître de LfU Passion de Lyversberg, et le maître de La Glorification de la Vierge^ et le maître de L'auteur de Saint Barthélémy, ot le maître des Demi-Figures... et tous les autres maîtres du Tombeau, de la Couronne d'épines, de la Lance, des Clous, de l'Éponge, du Roseau, des Ohves du Calvaire, ne m'attiraient pas davantage. Non que je n'aimasse plus ces peintres ingénus de la vieille École de Cologne, Je les aimsds toujours, mais je ne les aimais pas à ce moment de vague à l'âme, où je n'aimais rien. Ou plutôt je ne m'aimais plus en eux. Ils m'étaient vraiment aussi indifférents que les maîtres modernes, le maître de la Femme au mb, le maître de La Passion et
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la Mort de M. fclix Faure, le matlre (îe Vimmamîée Conception de la vierge Otero. J'aimai3 mieux les débardeurs des quais du Rhin et los paysans qui amenaient, au marché de la ville, des troupeaux de cochons et des charretées de choux.
Je flânai sur les quais et dans les rues, sans but précis, essayant de m'intéresser au mouvement de la vie, dans cette cité opulente et active, où le catholicisme, plus agressif que celui des Flandres, m'obséda de ses tours, de ses flèches, de ses croix, de ses cloches, non moins que de ses moines, qu'on rencontrepartout, traînant leurs robes brunes, leurs sandales, sur les pavés, et quêtant aux portes... Et puis, je m'arrêtai devant une belle boutique de libraire. Parmi beaucoup de livres français qui y étaient étalés, au milieu de ces auteurs inconnus en France, qui représentent la littérature française à l'étranger, par des couvertures illustrées, dont la hideur m*est intolérable, je remarquai la Correspondance de Balzac^ en son édition in-8. Je l'achetai et rentrai à l'hôtel. Et, tout de suite, je sentis que j'avais gagné quelque chose à ma promenade. Désormais, j'avais de quoi alimenter mon esprit, durant cette journée, que je prévoyais ennuyeuse et sans joies : j'avais Balzac, dont le nom seul, à cette devanture de libraire, avait fait s'évanouir brusquement la cathédrale do Cologne, l'Allemagne, l'illusion des musées, et mes fantasmes. Comme je me hâtais, la pluie se mit à tomber, lente et fine, achevant de donner à la ville un aspect de mélancolie funèbre.
L'après-midi, je laissai mes compagnons sortir, et je m'enfermai, daas ma chambre, avec Balzac.
La vie de Balzac? Un permanent foyer do création, un perpétuel, un universel désir, une lutte effroyable. La fièvre, l'exaltation, l'hyperesthésie constituaient l'état normal de son individu. Pensées, passions grondaient en lui comme des laves en bouillonnement, dans un volcan. Tl menait de front quatre livres, des pièces de théâtre, des polémiques de journal, des affaires de toutes sortes, des amours de tout genre, des procès, des voyages, des bâtisses, des dettes, du bric-à-brac, des relations mondaines, une correspondance énorme, la maladie.
Après avoir recréé le monde, Balzac ne s'est pas reposé le septième jour.
Les femmes allemandes et M. Paul Bourget.
Ce même soir, von B... nous emmena souper chez un riche industriel de ses amis... Ce n'était point une réception priée. Il n'y avait là que des intimes, six ménages qui avaient l'habitude de se réunir tous les soirs. Les hommes, un peu lourds de manières, peut-être, mais fort intelligents et accueillants; les femmes, pas très jolies, pas très élégantes, mais toutes charmantes, non point à la façon des femmes de Paris, mais charmantes, d'un charme plus sérieux, plus profond, et plus lent, qui ne vient point de leurs toilettes, ni de leur coquetterie, qui vient d'elles-mêmes, de leur naturel et de leur esprit.
La maison est fort joliment arrangée, un peu commo un intérieur anglais, où le luxe, le confort correspondent si bien aux besoins de la vie quotidienne... Les meubles, quelques-uns trop massifs, d'autres trop étriqués, ne
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satisfaisaient pas toii jours mon goût de la sobriété et de la ligue. Je dois dire pourtant qu'ils étaient réduits au minimum de laideur que comporte le modernstyle... Ce ne fut qu'une impression momentanée, car les meubles ont ce mystère familier, qu'ils prennent très vite le visage et Tâme de leurs propriétaires. Par exemple, je fus ravi de ne voir aux murs que des tableaux français, choisis avec une décision d'art très hardie et très sûre : de très beaux paysages de Claude Monet, de puissantes natures mortes de Cézanne, les plus admirables nus de Renoir. I.a salle à manger est ornée d'exquis panneaux de \'uillard. Dans le cabinet de travail, des décorations de Pierre Bonnard, sobres, substantielles, harmonieuses, avec ce goût si aigu, si incisif, de l'observation des formes en mouvement, et cette qualité de matière, cette richesse de couleur, qui n'appartiennent qu'à lui. Çà et là, des van Gogh, des Vallotton, extraordinairement expressifs, des Roussel, légers, fluides, dignes de Corot et de Poussin. Un grand Courbet — paysage de roches jurassiennes — occupe magnifiquement la place d'honneur, dans le salon. Toute une suite de pastels de Lautrec, quelquesuns très libres, des aquarelles, des dessins de Guys et de Forain, égaient le lumineux escalier, ainsi que le palier du premier étage. Sur des colonnes et des socles, sur les cheminées et les meubles, des marbres et des bronzes de Rodin, de délicieux bois de Maillol. Je vis que ce choix, ni le snobisme, ni la mode, ni le désir d'étonner ne l'avaient im.posé, paais une préférence esthétique très raisonnce, très intelligemment expliquée, surtout par les femmes... Il fallait donc que je vinsse en Allemagne, pour avoir la joie de voir, ainsi compris, ainsi (été, ce que j'aimais, et, pour toute une soirée, sentir ce plaisir si rare, même en France, d'être
en communion de goûts et de pensées h ver, les êtres qui vous entourent...
Comme je m'attardais à regarder une très importante toile de Vallotton : des Femmes au Bain, noire iiôtesse me dit :
— Je suis choquée de voir que M. Vallotton n'a pas encore conquis, chez vous, la situation qu'il mérite et qu'il commence à avoir en Allemagne. Ici, nous l'aimons beaucoup ; nous le tenons pour un des artistes les plus personnels de sa génération. C'est vraiment un maître, si ce mot a encore un sens, aujourd'hui. Son art, très réfléchi, très volontaire, très savant, un peu farouche, ne tend pas à nous émouvoir par les petits moyens sentimentaux. On le sent à l'étroit, et comme mal à l'aise, dans les suj ets intimes. Mais comme il se développe, comme il s'amplifie dans les grands ! Ce qui me plaît si fort en lui, c'est cette constante et claire recherche de la ligne, des combinaisons synthé,. tiques de la forme, par où il atteint très souvent à la grande expression décorative. Je trouve qu'il y a, en lui, la force sévère, la tenue puissante des grands classiques. Sa sécheresse linéaire, qu'on lui reproche si injustement, à mon sens, est, peut-être, ce qui m'impressionne le plus, dans son œuvre... Elle a quelque chose de mural... Pourquoi ne lui donne-t-on pas, chez vous, à exécuter de vastes fresques? Aucun autre artiste n'y réussirait davantage... Mais c'est un art perdu, aujourd'hui, je sais bien... Il ne s'accorde plus à notre civilisation bibelotière et compliquée.
Les femmes cultivées, les femmes dites intellectuelles, sont assommantes. Je les fuis comme la peste. Rien ne m'est plus odieux que leur bavardage, où s'étale, bouffonne et dindonne, une prétention à l'esprit, au savoir, è l'originalité de la pensée, qui n'est le plus
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souvent que l'apanage des ignorants et des sots. Elloa n^ peuvent avoir de l'intelligence avec simplicité. Le talent n'est, chez elles, que l'aggravation de la sottise... Nous avons en France, une femme, une poétesse, qui a des dons merveilleux, une sensibilité abondante et neuve, un jaillissement de source, qui a môme un p-^u de génie... Comme nous serions fiers d'elle!... Comme elle serait émouvante, adorable, si elle pouvait rester une simple femme, et ne point accepter ce rôle burlesque d'idole que lui font jouer tant et de si insupportables petites perruches de salon! Tenez! la voici chez elle, toute blanche, toute vaporeuse, orientale, étendue nonchalamment sur des coussins... Des amies, j'allais dire des prêtresses, l'entourent, extasiées de la regarder et de lui parler.
L'une dit, en balançant une fleur à longue tige :
— Vous êtes plus sublime que Lamartine !
— Oh!... oh!... fait la dame, avec de petits cris d'oiseau effarouché... Lamartine!... C'est trop!... C'est trop !
— Plus triste que Vigny !
— Oh! chérie!... chérie!... Vigny!... Est-ce possible?
— Plus barbare que Leconte de l'Isle... plus mystérieuse que Maeterlinck !
— Taisez-vous!... Taisez- vous!
— Plus universelle que Hugo!
— Hugo!... Hugo!... Hugo!... Ne dites pas ça!... C'est le ciel !... c'est le ciel !
— Plus divine que Beethoven!...
— Non... non... pas Beethoven... Beethoven!... Ah! je vais mourir!
Et, presque pâmée, elle passe ses doigts longs, mois, onduleux. dans la chevelure de la prêtresse qui continue ses litanies, éperdue d'adoration.
— Encore ! encore !... Dites encore !
Ces façons sont inconnues de la femme allemande. Chez elle, on sent que la culture n'est pas une chose exceptionnelle, ni de métier, qu'elle n'est pas une aventure, une religion, et — qu'on me permette ce mot peu galant — une blague. La femme allemande ne cherche pas à nous étonner, à nous éblouir; elle cherche à s'instruire un peu plus, à comprendre un peu plus, au contact des autres. Elle a de la sincérité, du naturel, de la passion, dans l'intelligence, — ce qui est une grande séduction, — et, comme elle appartient à une race, douée au plus haut point de l'esprit critique, il arrive que, sans le vouloir, elle nous embarrasse souvent, jusque dans les choses que nous croyons le mieux connaître. Ce que j'apprécie surtout, en Allemagne, ce que je considère comme la plus précieuse de toutes les élégances féminines, c'est que la femme la plus solidement instruite sait rester femme, n'être jamais pédante. Ses devoirs d'épouse, de mère, de maîtresse de maison, ne l'humilient pas, ne lui causent ni gêne, ni ennui, ni dégoût. Elle les concilie très bien avec ses désirs, sa passion de culture intellectuelle. J'ai même remarqué qu'elle met à remplir ses devoirs plus d'honnêteté, de rigueur, plus de joie, parce qu'elle en comprend mieux le sens supérieur; plus de grâce aussi, parce qu'elle en sent davantage la beauté pénétrante et forte. Je n'ai jamais aussi bien compris qu'une fem.me intelligente, qui sait être intelligente, n'est jamais laide. Et je crois bien que c'est ici que j'ai contracté cette sorte de haine, ou de pitié, je ne sais, pour la très belle femme qui s'obstine à ne vouloir nous charmer que par sa beauté inutile, et par ses robes de Doucet, et par ses chapeaux de Reboux.
Cette soirée, dans cette maison, nous fut un délice.
BORDS Dl) RHIN 393
Les fpmraes savaient tout, parlaient de tout, — même dos choses françaises, frivoles ou sérieuses, — avec une précision, une justcf.se, et des détails qui allèrent jus qu'à nous stupéfier. Comme j'étais encore tout frissonnant de mes souvenirs sur Balzac, je mis la conversation, le plus naturellement du monde, et avec l'espoir, sans doute, d'un petit succès, sur notre grand romancier. Oh! ma surprise, et — pourquoi ne pas l'avouer? — ma déception de voir qu'elles le connaissaient aussi bien, sinon mieux que moi!... Pas dans sa vie, peutêtre, mais dans son œuvre. Aucun des personnages de La Comédie humaine ne leur était étranger... Elles en commentaient la signification, le caractère, la portée sociale, avec un sens très averti des passions humaines, et sans la moindre pruderie.
L'une dit :
— Bien qu'il y ait, dans ses livres, un fatras mélodramatique qui me fatigue quelquefois, et qu'il peigne des mœurs — les mœurs parisiennes — qui ne nous sont pas toujours très familières, Balzac est, de tous vos écrivains — de tous les écrivains, je pense — celui qui me semble avoir exprimé la vie — non pas seulement individuelle, mais la vie universelle — avec le plus devérité et le plus de puissance... Gœthe me paraît tout petit, tout menu, à côté de ce géant. Certes son intelligence est incomparable. Mais qu'est l'intelligence de Gœthe, auprès de cette intuition prodigieuse, par laquelle Balzac peut recréer tout un monde et le monde ?... il est un peu désespérant... La vie, non plus, n'est f-uère belle, même chez nous, où l'hypocrisie nous tient lieu de vertu... C'est pour cela qu'on ne le comprend pas toujours très bien en Allemagne... Nous nous vantons de n'aimer que les méthodes expérimentales, mais noua sommes, plus qu'on ne croit, encore asservis
aux dogmes du vieux romantisme de SchelHng... Malgré nos savants, toute métaphysique n'est pas mortp, chez nous... Quoiqu'on dise, croyez-moi, la vie nouvelle qu'apporta Nietzsche, n*a pas germé, partout, sur la terre allemande.
Puis, ce fut le tour de Renan, de Taine, de Zola, de Flaubert... de tous, et même — dégringolade! — de M. Paul Bourget.
Elles étaient curieuses — comme d'un petit jeu de société, j'imagine — de savoir ce que je pensais de M. Paul Bourget... Est-ce que, vraiment, je pensais quelque chose de M. Paul Bourget ? Bah
Je répondis :
— J'ai connu Bourget autrefois... Je l'ai beaucoup connu... Nous étions fort amis. Cela me gône un peu, pour en parler... Et puis, il a pris par un chemin... moi par un autre... Mais il y a si longtemps de cela qu'il me semble bien qu'il est mort...
Je mis un temps, comme à la Comédie, et :
— C'était un garçon intelligent... déclarai-je, sur un ton d'oraison funèbre.
Elles se récrièrent... J'insistai bravement :
— Je vous assure... intelligent... très intelligent... Tenez, c'est peut-être Bourget qui a le mieux senti Balzac... qui en a le mieux parlé... Il était très jeune, alors... et charmant... 11 avait une certaine générosité d'esprit... sauf que, déjà, il n'aimait pas les pauvres... Oh! il avait les pauvres en horreur... Il ne les trouvait pas dignes de la littérature... ni de l'humanité... Étant plus jeune que moi, il me. protégeait, m'éduquait, me tenait en garde contre ce qu'il appelait les emballements un peu trop naïfs, un peu trop grossiers aussi de ma nature... Un jour que nous remontions les Champs-Elysées, il me dit : « Laissez donc les pauvres...
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ils sont inesîhétiques... ih ne mènent à rien. » Et, me montrant les beaux hôtels qui, de chaque côté, bordent l'avenue : a Voilà, cher ami... C'est là!... » Ah! si j'avais su profiter de ses leçons... Enfin, il était charmant... Depuis, la vio, n'est-ce pas ?... toutes sortes d'ambitions...
— Il est si ennuyeux!... s'écria une dame, avec une conviction qui nous fit tous éclater de rire...
— Enfin, comment est-il?... demanda une autre dame... Est-il vrai que les femmes françaises raiïolent de lui? Je ne puis le croire...
— Mon Dieu!... elles ont peut-être raffolé de lui, autrefois. Oh! autrefois... Tout est possible. Il le croyait, d'ailleurs... Mais Bourget a cru à tant de choses... auxquelles il ne croyait pas!... Maintenant, il est gras, un peu bouffi, et il est très, très vieux... Il ne fiirte plus guère qu'avec Joseph de Maistre M. de Donald, la monarchie, le pape...
— Pauvre garçon!... gémit la dame, avec une voix et une mine également compatissantes.
— Ne le plaignez pas... Il y a là aussi des dessous à chiffonner... Il est vrai que ce ne sont plus ceux de la dame au corset noir.
Un souvenir, alors, me revint :
— Le vieux père Augier, qui était un bourgeois impénitent, m'a fait, sur Bourget, un mot qui le biographie assez bien... Il est pittoresque, mais un peu vulgaire... Je n'ose...
— Dites... dites!...
— Eh bien, Augier m'a dit... il me l'a même dit en vers : « Votre Bourget, mon cher, mais c'est un cochon triste!... » Je rapportai le mot à Bourget... Il s'en montra ravi...
— A cause de t triste »? .. sans doute...
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— Non... à cause de a cochon »... C'était bien plus avantageux pour un romancier psychologue...
— Cela est très drôle... Mais vous ne nous avez toujours pas dit comment il est?...
— Je vais, si. vous le permettez, vous raconter encore une histoire... La dernière fois que je vis Bourget, c'était à Cannes, comme vous devez le penser... Maupassantnous avait invités à déjeuner sur son yacht... En me voyant, attendant, moi aussi, sur la jetée, le canot du Bel A mi, Bourget ouvrit les bras, s'exclama : « Vous?.,. Ah! que je suis heureux!... Il y a tellement longtemps!.. Cela méfait une tellejoie de vous revoir!... Toute ma jeunesse! »... Et il m'embrassa, le cher Bourget... Après quoi : « Vous savez?... Vous allez être très étonné... Vous verrez un Maupassant transformé... oh! transformé! » L'orgueil riait par tous les plis de sa face... Il me confia : « Vous savez?... Je l'ai enfin amené à la psychologie, oui, mon cher, à la psychologie! »... C'était, en efTet, l'année où le pauvre Maupassant écrivait Notre Cœur, hélas!... Bourget remarqua mon peu d'enthousiasme... Il me le reprocha : aComment ? fit-il... ce n'est donc pas une chose énorme... énorme? » — « Si... si... dis-je... oh! si! » — «Mais c'est le plus grand événement de ce temps... Quel malheur que Taine soit mort ! Comme il eût aimé cela ! » 1 1 aj outa : « C'a été dur!... Maintenant, Dieu merci, c'est fait!... » Sur le Bel Ami, nous trouvâmes M. Jacques Normand, M. Henry Baiier, M. \'alentin Simond, alors directeur de L'Écho de Paris, et ce bon docteur Cazalis, qui songeait déjà à guérir les rhumatismes aixois par la méthode préraphaélite... Le déjeuner fut morne, morne... Maupassant ne disait pas un mot... Il était si aîTreusement triste, il nous regardait avec des regards si étranges, si étrangement lointains, que je ne
pus m'empôcher de lui demander : « Qu'est-ce que tu as?... Es-tu malade? »... Il se décida enfin à répondre : « Non... Je ne suis pas malade... seulement... voilà... tu comprends?... Hier... tiens!... à la place où tu es, il y avait la princesse de Sagan... là, où est Baiier, la comtesse de Pourtalès... Qu'est-ce que tu veux? » J'étais, en effet, très étonné... mais pas de cet étonnement admiratif que m'avait promis Bourget... Maupassant avait levé ses bras vers le plafond d'acajou verni, puis les avait laissé retomber, avec accablement... Maintenant, le coude sur la table, la tête appuyée sur sa paume, l'œil cerclé de rouge, et déjà tout brouillé par la buée trouble de cette folie qui devait bientôt l'emporter, il répéta, en bredouillant : « Qu'est-ce que tu veux?... qu'est-ce que tu veux?»... Puis: «Ces femmes-là... je les adore... parce que, mon vieux, vois-tu?... elles ont quelque chose que les autres n'ont pas, et qu'avaient nos aïeules... nos chères aïeules... l'amour de l'amour! » Tous, nous avions le cœur serré, sauf Bourget qui, s'adressant à Maupassant, lui demanda : « Et Notre Cœur?,.. Où en êtes-vous? » Et. comme Maupassant ne répondait pas, faisait un geste vague : « Quel beau titre! » s'écria Bourget, qui nous prit à témoins... Vous verrez... ce sera le plus merveilleux livre!... Un livre extraordinaire! » Il eut le courage ou l'inconscience d'appuyer plus lourdement encore : « Il me le doit... car c'est moi qui l'ai amené à la psychologie... N'> st-ce pas, Maupassant?... c'est moi ? Dites que c'est moi ? » Alors, Maupassant hocha la tôte,etil se mil à rire, d'un rire pénible qui me fit refi"et d'une sonnerie électrique qui se déclenche... Jamais, rien de si douloureux, de si funèbre... Voilà donc où il en était, c« rude garçon, que, tant de fois, sur les berges de la Seine, bras nus, maillot collant, j'avais vu
manier l'aviron avec un si bel entrain de joyeux canotier!... Ce furent d'atroces moments... Jo fis tout pour abréger cette angoissante visite. On nous débarqua k Antibes... Bourget voulut, à toutes forces, me reconduire jusqu'au train qui me ramenait à Nice... Comme nous nous quittions, je lui frappai sur l'épaule, et je lui dis : «Ah! oui!... vous l'avez amené à la psychologie... Il y est, le pauvre bougre... il y est en plein!... Mes compliments, mon cher Bourget... » Depuis, je ne l'appelle plus « mon cher Bourget », ni môme « Bourget », je ne l'appelle plus du tout... Car je ne l'ai jamais ravu... C'est le générai Mercier qui Ta revu-
Nos colonies.
Le lendemain, von B... rentrait à Berlin par le chemin de fer; sa Mercedes aussi... Nous, nous filions sur Mayence...
A Mayence, nous avons rencontré un certain docteur Herrergerschmidt, le vieil Allemand classique, comme il s'en trouve encore, dans les stations de la Suisse, l'Allemand à longue redingote, à barbe broussailleuse, et à lunettes rondes. Mais je constate que la race s'en ptrd, de plus en plus.
Épigrapbiste de son métier, le docteur a rapporté de Tuni?ie de très belles pierres puniques, à moins qu'elles ne (ussefit phéniciennes — il n'est pas encore fixé — et qui offrent, pour l'Histoire, un intérêt capital, en ce sens qu'elles sont absolument indéchiffrables...
— Indéchiffrables, répète-t-il, avec admiration... C'est là le plus beau!
DORDS DU RHIN 399
Il en a fait don au musée de Francfort, qui les a refusées...
— Oui, monsieur, refusées... Ce sont des ânes!...
Il consent à me les céder pour pas très cher... pour presque rien...
— De si belles inscriptions!... Syriaques, qui sait?... ou, peut-être, persanes?... Pour quelques marks!...
Mais je refuse, moi aussi... Le docteur n'insiste pas davantage, hausse les épaules, et :
— Bètisc!... fait-il simplement... Bêtise!
Il connaît beaucoup le Maroc, pour avoir placé à Tancer, et môme, à Fez, assure-t-il, un lot important de machines à coudre et à écrire... « pas puniques, pas phéniciennes... non... allemandes, monsieur... Ah! ah! ah!... De la bonne fabrication allemande!... » Il s'écrie:
— Très beau, le Maroc!... Un pays, très beau... Et les Marocains, de très braves gens, monsieur... de si excellentes gens!... Ah! les braves gens!...
Nous parlons de la toute récente frasque de l'empereur Guillaume, son débarquement à Tanger... Le docteur dit :
— A quoi bon faire des choses si inutiles?... Toutes ces démonstrations bruyantes... théâtrales... Ah! je n'aime pas ça... Oui... je sais, l'honneur national?... Mais l'honneur national, monsieur, c'est le commerce... Et le commerce allemand va très bien au Maroc... Il va très bien, très bien... parce que nous avons, au Maroc, des agents admirables... admirables... oui, monsieur... les meilleurs agents du monde... les Français!...
Un rire agite, dans tous les sens, tous les longs paik de F^a barbe... Et il reprend sur un ton où l'ironie est restée...
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— J'aime beaucoup les Français... Vous autres Français... vous avez de grandes... grandes qualités... dos qualités brillantes... énormes... vous êtes... vous êtes...
Il cherche à définir ce que nous sommes, nous autres Français... à citer des exemples caractéristiques de no? si brillantes qualités; et, ne trouvant ni définition ni exemples, il s'en tient, décidément, à sa première affirmation, si vague :
— Enfin... vous avez de grandes qualités, ah!... Mais, exnusez-moi... vous n'êtes pas toujours faciles à vivre... Autoritaires en diable... tracassiers, agressifs, chercheurs de noises et do querelles... un peu pillards... hé !... hé !... et même cruels... — je parle, dans vos colonies, vos protectorats... partout, où vous avez un éta bassement, une influence quelconque... — est-ce vrai?... Enfin, on vous déteste... on vous a en horreur!... Hein?... Vous en convenez?... C'est très triste...
Voyant que je ne réponds pas, il va, il va, le bon docteur.
— Alors, les indigènes ne pensent qu'à se soustraire à votre autorité... à ruiner, s'ils le peuvent, votre influence... Et s'ils trouvent une bonne occasion — on trouve toujours une bonne occasion — de vous embêter, de vous massacrer, de vous supprimer... Dame! écoutez donc?... Ne vous fâchez pas, monsieur... Nous causons, n'est-ce pas ?... Je fais de l'histoire... Je fais votre histoire... votre histoire coloniale... et môme votre histoire nationale... Si elle a été souvent glorieuse — mais qu'est-ce que la gloire, mon Dieu? — elle n'a pas été toujours bien généreuse... Toutes ces querelles... toutes ces gue;re8...tout ce sang.-.aulongdes siècles!... Enfin, n'importe... J'aime beaucoup les Français... Nous leur devons la grandeur allemande... On ne peut pas oublier
BORDS DU nillN 401
ça!... Ah! ah!... Et tenez... je suppose... au Maroc.., parfaitement... au Maroc, il y a aussi des Allemands... Les Allemands sont lourds, bêtes, ridicules... Ils boivent de la bière et mangent des saucisses fumées... Je sais... \e sais bien... Mais ils sont gentils avec le Marocain... ils respectent ses mœurs, ses coutumes, sa religion, Bon droit à rester un être humain... Ils l'aident, à l'occasion, et, au besoin, le défendent, sans l'exciter ostensiblement contre les autres... Ils lui donnent confiance... Et, comme il y a toujours quelque chose à faire, au Maroc, quelque chose à y vendre... hé, mon Dieu, c'est l'Allemand qui profite tout naturellement des bonnes dispositions de l'indigène, et de sa haine contre les Français... Voyez-vous... ça n'est pas plus compliqué que ça!... La diplomatie, monsieur... quelle sottise!... Moi, j'aurais été l'Empereur, je ne me serais mêlé de rien. J'aurais dit, en fumant tranquillement, ma bonne pipe de porcelaine : « Laissons faire les Français... Ils travaillent pour nous... » Et, là-dessus, j'aurais pris un grand verre de cette bière excellente, qui nous rend stupides et si lourds...
Tout à coup, il embrouille encore plus sa barbe, dont les mèches dorées se projettent de tous les côtés.
— Tenez! propose-t-il... Nous allons faire un pari... c'est cela... un petit pari... Nous allons parier mes très belles pierres puniques contre ce que vous voudrez... ce que vous voudrez, ah!... Nous allons parier que, si les Français quittaient le ^îaroc, et qu'il ne restât plus, au Maroc, avec les Marocains, que des xVllemands... il n'y aurait plus d'embêtements... plus de grabuges, vl'inarchie, de guerres, de massacres... plus rien... Le ^îaroc redeviendrait, subitement, une sorte de Paradis terrestre,.. Vous ne voule» pas?... Non? Vous avez raison...
Puia, après un petit silence :
— Vous ne voulez pas non plus, dccldémont, do mes inscriptions puniques, phénicriennes, syriaques ou persanes?... Allons, monsieur, cent marks?... Non plus?... Dommage... dommage!...
Strasbourg.
Après avoir traversé le Rhin à Kehl, en dépit de nos lettres de recommandation et de nos beaux cachets rouges, nous avons dû passer par de longues et coûteuses formalités douanières. Absolument libre, en Allemagne, la circulation automobile subit en Alsace des règlements vexatoires, qui ont pour résultat de gêner beaucoup le commerce alsacien. Les hôteliers, les marchands, et surtout les propriétaires de ces luxueux garages installés dans les villes, supplient le gouvernement de rapporter des mesures qui les ruinent, en éloignant, de plus en plus, les automobilistes de ces régions admirables, hier encore très fréquentées pour la joie et au bénéfice de tout le monde. Mais le gouvernement reste sourd à ces doléances. Il a encore de la défiance, une sorte de rancune sourde contre ce pays.
Je n'avais pas revu Strasbourg depuis 1876. Faut-iî dire que je ne l'ai pas reconnue? A l'exception du quartier de la cathédrale, et de ce vieux quartier si pittoresque, qu'on appelle la petite France, rien d'autrefois n*est resté. Et encore, ces derniers vestiges, où nous nous retrouvons, vont bientôt disparaître. La pioche y est déjà. Aujourd'hui Strasbourg est une ville magnifique, spacieuse, et toute neuve, la ville des belles
BOHDs Oli KIIIN 403
maison* blencb^î» et des balcon» fleuris. No«s n'en avons pas une pareille en France. Les larges voies dos nouveaux quartier?, luisantes coTume des parquets rtuisses, les universit'';s monumentales, tous ces palais élevés à l'honneur des lettres, des sciences, et des armes aussi, par lesquels l'Allemagne s'est enfoncée jusqu'au plus profond du vieux sol français, ces jardins merveilleux, ce commerce actif qui, partout, s'épanouiten banques énormes, en boutiquesluxueuses, et cette armée formidable qui veille sur tout cela, doivent faire n^fléchir bien douloureusen)ent ceux qui gardent encore, au cœur, d'impossibles espérances. Ab! je plains le pauvre Kb'ber qui assiste, sur sa place, impuissant et en bronze, au développement continu d'une cité à qui il a suffi d'infuser du sang allemand pour qu'elle acquît aussitôt cette force et cette splendeur. Telle fut, au moins, ma première impression.
Je n'ai pas la prétention, en traversant une ville, de juger de sa mentalité. Un voyageur est dupe de tant d'apparences! Et tant de choses lui échappent!... Mais j'ai longuement causé avec un Alsacien très intelligent, qui ne se paie pas de mots. Il m'a dit :
— Strasbourg est complètement germanisée... Quelques familles bourgeoises résistent encore. Mais leur résistance se borne à ressasser, en français, d'anciens souvenirs, le soir, autour de la lampe... Elles n'ont ni influence*, ni crédit. N'oubliez pas, non plus, que le prêtre, en ce pays très catholique, s'est fait tout de Buite l'agent le plus ardent, le plus écouté de la con^ quête définitive. Par intérêt, par politique, le prêtre est devenu profondément, agressivement allemand. Il n'a mf'me pas attendu le dernier chant du coq gaulois, pour renier sa patrie!... Au vrai, il n'y a plus ici
que très peu d'Alsaciens, noyés sous un flot d'Allemands qui, après Tannexion, sont venus en Alsace, comme on va aux colonies, prospecter des affaires et ehercher fortune. Ce n'est pas la crème de l'Allemagne. Nos fonctionnaires, tous allemands aussi, ne sont pas, non plus, la crème des fonctionnaires. Beaucoup avaient de vilaines histoires, là-bas... Au lieu de les mettre en prison, on les a mis en Alsace... Et ils espèrent se faire pardonner, en affichant un zèle exagéré... Ils sont rigoureux, formalistes, très durs, et nous tiennent sous une tutelle un peu humiliante... Par exemple, nous avons ce qu'il y a de mieux comme armée... Sous ce rapport, on n'a pas lésiné, pas marchandé... vingt mille hommes!... Les meilleurs, les plus solides régiments de tout l'Empire... Oh! nous n'en sommes pas très fiers... Je dois dire pourtant que les militaire» ont beaucoup perdu de leur arrogance, de leurmorgue... Les officiers sont affables, se mêlent davantage à la vie générale, vivent en bonne harmonie avec l'élément civil... Beaucoup sont riches et font de la dépense... Et puis, les musiques, qui se prodiguent dans les squares et sur les places, sont excellentes...
Comme je lui parlais de l'énorme développement de la ville :
— Oui!... fit-il assez vaguement... C'est surtout un décor, derrière lequel il y a bien de la misère... pour ne rien exagérer, bien de la gêne. Quoique l'Alsace ait un sol fertile, et qu'elle soit, pour ainsi dire, la seule province agricole de tout l'Empire, nous n'en sommes pas plus riches pour cela. La crise économique, qui frappe les centres industriels de la métropole, nous atteint, nous aussi... Les imp^-'ts nous écrasent... La ▼ie est horriblement chère, quarante-cinq pour cent de plus qu'autrefois... Matériellement, nous ne sommdf
donc pas très heureux... Moralement, politiquement, nous restons, sous l'autorité de l'Allemagne, ce que nous étions sous celle de la France : soumis, passifs, et mécontents... On se trompe beaucoup en France sur la mentalité et la sentimentalité de l'Alsacien. 11 n'est pas du tout tel que vous le croyez, tel que le représentent de fausses légendes, et toute une littérature stuoidement patriotique... L'Alsacien déteste les Allemands, rien de plus exact... Vous en concluez qu'il fidore les Français... Grave erreur! S'il est vrai que dans l'imagerie populaire et les dictons familiers d'un pays se voie et se lise l'expression de ses sentiments véritables, vous serez fixé tout de suite quand vous saurez, de quelle façon peu galante et pareille, l'Alsacien traite les Allemands et les Français. Il dit des Allemands qu'ils sont des schwein^ des porcs; il appelle les Français, des « welches »!...
Je croyais avoir entendu : des belges. Je lui en fis la remarque.
— Welches... belges..., c'est le même mot, répondit-il. Et croyez que, dans son esprit, ceci n'est pas moins injurieux que cela. Au fond, ça lui est tout à fait indifférent d'être Allemand ou Français... Ce qu'il voudrait, c'est être Alsacien... Ce qu'il rêve?... Son autonomie... Seulement, saurait-il s'en servir?... J'ai bien peur que non... Un esprit de discipline traditionnel, atavique, le fait obéir, en rechignant, obéir tout de même, tantôt à la France, tantôt à l'Allemagne... Mais, livré à lui-même, je crains quii ne se perde dans toutes sortes de querelles intestines. Je ne crois pas qu'il sache, qu'il puisse so conduire tout seul... 11 a besoin qu'on le mène par la bride... Fâché, il devient vite agressif, abondamment injurieux... Si vous connaissiez son patois?... Oh! bien plus riche en
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couleur» que l'argot parisien... Excellent homme, d'ailleurs, qu'il faut aimer, car il a de fortes qualités... Il sourit, et je pus constater que son sourire n'avait aucune amertume.
— Je vous dis mes craintes... Craintes tout idéales, n'est-ce pas?... Car l'autonomie de l'Alsace, voilà une question qui n'est pas près de se poser...
Il ajouta:
— Peut-être, de devenir Allemands, y avons-nous gagné un peu de dignité humaine... Tenez, sous l'Empire, Golmar était ignoblement sale, puante, décimée par la fièvre typhoïde. Elle n'avait pas d'eau, et en réclamait, à grands cris, mais vainement, depuis plus de cent ans. Le lendemain même de la conquête, le premier acte du gouvernement allemand a été d'amener, du Honach, d'abondantes sources d'une eau excellente, avec laquelle on a inondé et purifié la ville... Oui, les Allemands nous ont appris la propreté et l'hygiène, ce qui n'est pas négligeable, et l'insouciance de l'avenir, ce qui nous a fait une âme moins sordide et moins âpre. L'Allemand — je ne dis pas le juif allemand — l'Allemand ignore l'économie. Il est — non pas fastueux — car le faste suppose une imagination dans le goût, ou une ostentation dans la personnalité, que l'Allemand n'a pas, — mais très dépensier. Il dépense tout ce qu'il a, et souvent plus que ce qu'il a, au fur et à mesure de ses désirs et de ses caprices, presque toujours enfantins et coûteux. Un détail assez curieux... A Berlin — je dis Berlin, c'est toute l'Allemagne que je pourrais dire — le jour même des vacances, plus de deux cent mille familles quittent la ville... Elles vont s'abattre un peu partout, mais particulièrement en Suisse... Voa3 avez dû les rencontrerj au bord de tous les laça,
Bonus Dl RHIN 407
au sommet de toutes les cures d'air... Ces braves gens, un peu naïfs, un peu bruyants, un peu encombrants, emportent avec eux tout l'argent qu'ils ont chez eux... Soyez sûr qu'ils ne rentreront à la maison que lorsqu'ils auront usé jusqu'à leur dernier pfennig... Aussi les universités, les collèges, les pensions, qui connaissent ces raœurs-là, obligent-ils les pères de famille à payer, avant de partir, la future année scolaire de leurs enfants... Sans cela... cotte fameuse instruction!... U se mit à riie.
— Eh bien, nous devenons, un peu, comme ça...
— En somme? quoi? interrogeai-je... vous n'êtes pas trop malheureux, sous le régime allemand?
il répondit simplement :
— Mou Dieu!... On vit tout de même... Quand on ne peut pas être soi.,, d'être ceci, ou bien cela... Turc, Lapon, ou Croate... allez... ça n'a pas une grande importance...
— Et la Lorraine?
— Ça, c'est une autre histoire... Elle est restée française, jusque dans le tréfonds de l'âme... Sourires ou menaces, rien n'entame ce vieux sentiment, obstiné et profond... comme l'espérance...
Berlln-Sodome.
Comme nous allions quitter Strasbourg, pour parcourir l'Alsace, au moment même de nous installer dani l'auto, nous vîmes accourir, épanoui d'aise, toujours aussi peu soigné, fatiguant sa barbe et polissant son front, mon ami Albert D... Il paraissait essoufllé maia ravi de la rencontre. IJ promenait en Allemagne ce vête-
ment et un chapeau qui ne sont pas, depuis quelqpie quinze ans, indifférents qu'aux saisons, comme je le croyais, qui le sont aussi aux latitudes et aux frontières, j*eu3 la surprise de le constater...
— Enfm, s'écria-t-il, après s'être incliné devant les dames, enfin!... Je trouve des Français... je trouve des Parisiens, des êtres simples, candides... des êtres normaux et vertueux... Laissez-moi vous regarder!
Ses lèvres s'avançaient pour rire; il ne criait pas moins fort que, rue Laffitte ou rue Richepanse, lorsqu'il parie d'art, et ne forçait pas moins sa voix jusqu'au fausset.
— Oui, mes amis, j'arrive de Berlin... Vous n'avei pas été, cette fois-ci, jusqu'à Berlin?... Allez à Berlin... allez-y... il faut absolument aller à Berlin... Il faut le voir, le revoir... C'est prodigieux... kolossall... comme Us disent... Allez-y!...
Et, me prenant par le bras comme pour m'y entraîner, il parlait toujours :
— Toutes les fois que j'y reviens, j'y ai une surprise nouvelle... C'est que j'ai connu Berlin, en 56, moi... Une grande ville de province, pleine de soldats, triste, l'air pauvre. A présent, le luxe s'y étale... brououu... Et le dévergondage?... Brououu!... Ah!... Kolossal!...
vSes yeux se bridaient dans la grimace qu'il faisait en riant, et il baissait la voix en m'emmenant à l'écart avec Gerald.
— Des pédérastes! des pédérastes!... Tous pédérastes!... Les plus grands seigneurs, les officiers, les ministres, les artistes, les chambellans... et les généraux, et les grands écuyers, et les ambassadeurs..., tous-!... tous!... Scandales sur sceindales... procès sur procès... disparitions sur disparitions... Kolossal!... D'ailleurs, TOUS avez bien lu, en première page du Temps^ gui n'en
peut mais, ces télégrammes officiels, concernant des personnages de cour, de là-bas? Ça dépasse en pornographie les annonces de quatrième page, qui font U fortune du Journal?...
Il sautillait sur ses vieilles bottines déformée» par la goutte, et se tapait les cuisses, comme un enfant qui vient de faire une bonne blague à son professeur :
— Et savez-vous qu'il s'est formé une ligue de ces messieurs, en vue d'obtenir l'abrogation d'articles gênants du code, qui les empêchent de... de...
Et, frottant alternativement son nez et son front, il se mit à pouffer de rire, au grand dommage de mes joues et de mes narines...
— Oui, mon cher, une ligue... une ligue des Droits de l'homme et du pédéraste... une ligue avec ses statuts, tes commissions, ses assemblées générales... brououu!... des assemblées en rond, je suppose... C'est kolossal!... Vous voyez qu'ils ne s'en cachent pas... Au contraire... Ils ont eu successivement le bien-être... la richesse... le luxe... Il leur manquait la dépravation... Maintenant, ils en ont leur mesure... il ne leur manque plus rien... C'est l'aboutissement fatal des armes victorieuses, le couronnement de la Griinderzeit... Voilà, maintenant, qu'ils dépassent les peuples qui ont une histoire... Ah!... ah!... Et ils en sont assez fiers!... Ils m'ont scandalisé... positivement scandalisé, moi ! Scandaliser un Parisien, ça n'est pas rien!... Et ils étaient aux anges de ma figure ahurie!... Il fallait les voir!... Kolossal!... Et, pourtant, nous ont-ils dit assez de fois que nous étions Babylone!...A en croire leurs pasteurs, ils ne nous ont fait la guerre que pour étouffer ces germes de vice, brûler Paris qui empoisonnait le monde!... Eh bien... ils font mieux que nous... Ils sont Sodorae... Sodome-sur-la-Sprée. Naturellement, la pro-
vince suit le mouvement; les officiers et les hauts fonctionnaires le propagent... Il y a Sodome-sur-la- Sprée... Mais il y a Sodome-sur-le-Mein, Sodorae-surruder, et Sodonie-sur-l'Elbe, et Sodome-sur-îe-VVeser^ et Sodome-sur-l'Alster, et Sodome-sur-le-Rhin... Ahf ah!... sur-le-Rhin, mon cher.
Comme il n'oublie jamais de manifester son nationalisme, il ajouta :
— Quand nous avons été vicieux, nous autres, — BOUS ne le sommes plus guère, la mode en est passée,. — nous l'avons été légèrement, gaiement... Les Allemands, eux, qui sont pédants, qui manquent de tact, et ignorent le goût, le sont — comment dire? — scientifiquement... Il ne leur suffisait pas d'être pédérastes... comme tout le monde... ils ont inventé Vliomosexua' îité... Où la science va-t-elle se nicher, mon Dieu?.., Ils font de la pédérastie, comme ils font de l'épigraphie. Ils savent qui a été l'amant de Wagner, et de qui Alcibiade et Shakspeare ont été les maîtresses. Ils écrivent des livres sur les amours de Socrate, et sur celles d'Alexandre le Grand... Ils ont relevé, sur les vieilles pierres, tous les noms de tous les mignons de tous les pharaons de toutes les dynasties... Pédérastes avec emphase, sodomites avec érudition!... Et, au lieu de faire l'amour entre hommes, par vice, tout simplement, ils sont homosexuels^ avec pédanterie... Allez à Berlin,. je vous dis... allez revoir Berlin... Ça vaut le voyage...
Nous lui avions tous serré la main, tour à tour, sans^ qu'il s'arrêtât de parler, de crier et de rire, et noua étions loin, déjà, que nous le voyions s'agiter encore, et nous désigner, du doigt, Berlin, à qui nous tournions le dos...
BORDS DU RHIN a
Les deux frontières.
Nous nous sommes promenés, pendant cinq jours, à travers l'Alsace, ses nultures d'orge et de vignes, ses houblonni(^res en guiriadne, ses belles forêts de sapins, ses montagnes, aux contours élégants, aux pentes molles, aux tous très doux de vieux velours... Quelle lumière attendrie! Quels ciels légers, mouvants! Il me semblait reconnaître les transparences iafmies de la Hollande. La nature, heureuse d'ignorer les limites qui séparent les hommes et que leur imposent, tantôt ici et tantôt là, en avant ou en arrière, leurs sottes querelles, est bien la même qu'autrefois... Nous nous sommes arrêtés dans ces petites villes Louis XI V, que gardent souvent des portes plus anciennes, dont les beffrois, aux faîtes élancés de tuiles vertes, et le* façades peintes, à fresque rose, sont comme des souvenirs de cette vieille Allemagne, qu'elles sont redevenues, sans qu'elles en sachent rien...
Dans une de ces petites villes, nous manque»» d'essence... On nous dit :
— Vous en trouverez chez le pharmacien.
Mais le pharmacien n'en a plus... Il vient de vendre son dernier litre à des Anglais...
— Vous trouverez cela chez le médecin, renseignet-ih..
Le médecin est sorti, en tournée de visites. Il n'y a plus à la maison qu'une petite bonne. Elle nous mène dans un cellier où j'aperçois un tonneau, plein de « beneine », et un gros bidon d'huile.
— Prenez ce qu'il vo\ifl faut...
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Elle ne sait même pas ce que cela vaut... Sur mou kisistance :
— A votre idée... fait-elle en souriant...
Elle n'est pas jolie, pas même blonde; et elle n'a pas ce costume dont Henner nous a dégoûtés, et dont, après la guerre, des trafiquants actualistes de bière et de femmes afîublèrent, dans leurs brasseries, tant de jolies filles de Montmartre et de Montrouge.
Dans une « restauration », où nous avons fort mal déjeuné, on nous a servi, je ne sais plus quoi :
— Plat allemand! salue Tun de nous.
— Alsacien, monsieur, riposte vivement l'aubergiste. Et, comme on nous en apporte un autre :
— Plat français!... Ah! ah! crié-je, avec un geste à laDéroulède.
— Alsacien! alsacien! rectifie, sur un ton irrité et plus rude, Taubergiste qui nous tourne le dos.
Et j'ai cru voir, sur ses lèvres, le mot : « welches! »... 11 ne l'a pas prononcé.
C'est ainsi, en flânant, que nous arrivâmes, un soir, tard, à la frontière, à Grand- Fontaine, je crois, joli village égrené, en coquets chalets, dans un vert repli des Vosges. Il était huit heures et demie... Et nous avions ridée folle d'alfer coucher à Baccarat... Pourquoi, mon Dieu? Le douanier activa les formalités. Malgré l'heure tardive, il ne fit aucune difficulté pour nous rembourser notre dépôt.
— J'ai justement, aujourd'hui, de l'argent français, nous dit-il. Je pense que vous aimerez mieux ça...
Le bureau était très propre, bien rangé ; les hommes, très astiqués, dans leur vareuse verte. Ils nous souhaitèrent bon voyage.
A Raon-la-Plaine, douane française nous fûmes aceueillifl comme des chiens. Un trou puant, un cloaque
BORDS Dl RHIN 445
immonde, un amoncellement de fumier : telle était notre frontière, à nous. . . Ce que nous vîmes des maisons, nousparutmisérableetsordide. Des gens hurlaient dans an café...
Petit, maigre, le képi enfoncé de travers sur la nuque, «ne cravate bleue roulée en corde autour du cou, la vareuse débraillée, dégoûtante de graisse, un douanier s'était précipité au-devant de la voiture, en agitant une ianterne... Il nous interrogea, sur un ton impératif, presque grossier.
— Qu'est-ce qu'il y a dans ces malles?... ces paquets?
— Rien... des effets.
— Que vous dites?... Faudra voir ça!... Mais il est trop tard... A c*t'heure, bonsoir!... Demain!
J'entrai dans le bureau, pour me plaindre au chef... Une pièce en désordre... un parquet gluant de saletés... Il n'y avait pais de chef... Un homme dormait sur un banc, la tête sur un sac... Il poussa un grognement, puis un juron, au bruit de la porte ouverte... Dehors, les gens étaient sortis du café... entouraient l'automobile, nous regardaient hostilement, des êtres chétifs, terreux, la bouche mauvaise, les yeux sournois...
Je décidai de rebrousser chemin jusqu'à Grand-Fontaine, pour y passer la nuit...
Le lendemain matin, il nous fallut subir la visite. Le douanier s'acharna à la rendre la plus ignominieuse qu'il put. Il bouscula nos effets dans les malles, brisa un flacon dans un nécessaire, inventoria, pièce pai pièce, les outils du mécanicien... Jusqu'à un kodak qu'il »allut enlever de son étui, pour voir ce qu'il y avait au fond. Cela dura une heure... Je rédigeai une féclamation... Mais où vont les réclamations?...
Enfin, il nous permit de partir... furieux de n'avoir
rieu trouvé de suspect, heureux, tout de même, de nous^ » avoir embêtés...
Comme nous dépassions la dernière maison de cet j ignoble village, une pierre, lancée, on ne sait d*où, | vint briser une des glaces de l'automobile... J'en fua ( quitte poup une écorchure légère à la joue.
— Allons !dis-je... Pas d'erreur!.. .Nous sommes biea en France.
— Sale pays I... maugréa Brossette.
Mais je pense qu'il parlait seulement de Raon-ia-
Plaine...
rstm UimcDes-eo-Vexm, 1905-1907.
pm
TABLE
SeofCACi. — A Monsieur Fernand Charron.
Ll DÉPART.
Arls au lecteur. — La vliesse. — Le garage. — Mon cbauiïeur. —Frontières. — La douane allemande. — Vers Rocroy. — Une ville morte. — Due ville forte. — Cd« famille d'automobilistes.
BaoxgLLES 5i
Le roi en est. — L'accent belge. — Le repas des fuuôrailles. — Vive l'armée belge! — Ma complice. — kn cabaret.
CHr/. LES Belges 83
Catholicisme. — Démocrates de Gand — Constantin Meunier. — Un Industriel. — Waterloo. — Au Musée. — Il fait de la race. — Roi d'affaires. — La caoutcàone roog*. — Remords.
AvVERS t?7
Vers le port. — Dn port. — lîattaux — La rllle. — Sur ieê quais, — Tapirs. — Minstrels. — L"év?r.<r;^llUft — Éaiig^r&Qlt». — Pogrouies. — Prostitution. — Anveri proi- ^6re
ii6 TABLE
&l HOLLANDB • itt
Fanlômes. — Le lllas André Theurlet. — Vincent van Gogh el Bréda. — Sur les Hollandais. — Gorinchem. — La découverte de Claude Monel. — Le port, patrie du peintre. — La digue. — Soir à Dordrechl. — Dordrechl.
— Le musée des Boêrs. ~ Rotterdam. — Un spéculJkleur. — Canaux d'Amsterdam. — Foire aux fromages. -^ La porte entrebâillée. — Hymne à la paix el à La Haye.
La Faune des routes J7t
BoftDS DU Rhin 111
Dusseidorf. — Modem-style. — Mon ami ron B... —
Le Surerapereur. — L'école de Dusseidorf. — Le théâtre repopulateur. — Une soirée au music-hall. — Souvenirs el rèverii^s dans Cologne. — Les femme.^ allemande» et M. Paul Boiirget. — Nos colonies. — StraibtiouJf.
— Hei lio-Sodome. — Les deux frontièrea.
2608. — l«-la^rnueries réonies, 7, r«« Saini-BeaoK, Part*. —