Écrit en mars
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légendes, mille fois plus préjudiciables que la réalité, à la gloire qu'on aura voulu préserver du mépris des sots, par le silence ou par le mensonge.
Peut-être que M. de Spoelberch de Lovenjoul, qui est un homme honorable, une nature modeste, un écrivain de peu de force, ne se juge pas de taille à écrire une vie de Balzac. Je voudrais le rassurer. Personne n'attend de lui une œuvre d'art. On ne lui demande que des documents utiles à l'histoire de la littérature, ce qui est peu de chose, utiles à l'histoire de l'humanité, ce qui est tout. D'autres feront le reste.
Mais non. Je crois plutôt que M. de Spoelberch de Lovenjoul a, comme tout le monde, presque tout le monde, le déplorable préjugé du grand homme. Le grand homme doit être un personnage sympathique^ comme au théâtre. Le grand homme n'est véritablement un grand homme qu'à la condition qu'on fasse le silence sur ses faiblesses, et qu'on le diminue de tout ce qu'il eut d'humain. Ainsi de Verlaine, qu'on nous présente aujourd'hui comme une sorte de brave bourgeois, régulier, comme un de ces excellents radicaux socialistes, ennemis de la bohème, qui paient bien leurs contributions et font l'ornement de la respectabilité française. Pour qu'un grand homme entre, par la bonne porte, dans la postérité, il faut le parer de vertus bien décentes et bien basses, et de ces héroïsmes grossiers qui enchantent la foule. Il lui faut, comme au chrétien qui veut entrer dans le Paradis, toutes les comédies sacramentelles de l'Extrême-Onction, et l'absolution, par la crapule, de ses péchés.
Or, c'est par ses péchés qu'un grand homme nous passionne le plus. C'est par ses faiblesses, ses ridicules, ses hontes, ses crimes, et tout ce qu'ils supposent de luttes douloureuses, que Rousseau nous émeut aux
larmes, et que nous le vénérons, que nous le chérissons, de tous les respects, de toutes les tendresses qui sont dans l'humanité.
. Nous ne devons point soumettre Balzac aux règles d'une anthropométrie vulgaire. L'enfermer dans l'étroite cel.'ule des morales courantes et des respects sociaux, c'est ne rien comprendre à un tel homme, c'est nier, contre toute évidence, le prodige, l'exception qu'il fut. Xous devons l'accepter, l'aimer, l'honorer tel qu'il fut.
Tout fut énorme en lui, ses vertus et ses vices. Il a tout senti, tout désiré, tout réalisé de ce qui est humain. Il fut Bianchon, \'andenesse, Louis Lambert ; il fut aussi Rubempré; il fut même Vautrin. Il ne faut pas s'indigner, pas s'étonner surtout, si ses curiosités, disons, passionnelles, s'afîranchissant parfois, comme la nature elle-même, de ce qu'on appelle les lois de la nature, — laquelle n'a pas de lois, — s'en allèrent chercher des voluptés ou des dégoûts, — des sensations, — dont nous retrouvons, çà et là, dans ses livres, des traces discrètes mais certaines, et que nous pourrions, paraît-il, retrouver, mieux expliquées, dans une correspondance tombée aux mains de M. de Spoelberch de Lovenjoul. Michel- Ange, Shakspeare, Goethe, des rois, des empereurs, des papes, des cardinaux, des académiciens, des frères ignorantins, diraient -ils que c'est là une exception? Nous coudoyons, dans la vie de tous les jours, des gens, dont nous connaissons « les fur-eurs secrètes », et à qui, selon leur rang social, nous ne témoignons pas moins d'estime, d'amitié, de respect. Oscar \Mlde n'inspire plus de colère, même aux sectaires de la vertu»
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Tous 'n'ont plus, pour lui et pour son martyre, que de la pitié douloureuse. 1
La vie de Balzac? Un permanent foyer de création, un perpétuel, un universel désir, une lutte effroyable. La fièvre, l'exaltation, l'hyperesthésie constituaient l'état normal de son individu. La pensée, les passions grondaient en lui, comme des laves en activité, dans un volcan. Avec une aisance]qui confond, — une aisance, une force d'élément, — il menait de front quatre livres, des pièces de ^théâtre, des polémiques de journal, des affaires de toutes sortes, des amours de tout genre, des procès, des voyages, des^bâtisses, des dettes, du bricà-brac, des relations 'mondaines, une correspondance énorme, la maladie. Balzac écrit : « Le docteur Dubois frémissait de ma vie. « Et, au milieu de tout cela, on ne constate pour ainsi dire pas un affaissement, un découragement, un doute, un [arrêt. fil vattoujours, plus ardent, plus précis à mesure qu'il va. L'esprit infatigable soutient le corps surmené; il le relève, défaillant. Loin d'être accablé, écrasé par les besognes du présent, aux courtes heures du repos, il conçoit avec une lucidité merveilleuse les besognes de l'avenir. Balzac ne s'est pas reposé le septième jour. Quel exemple, pour nos chétives neurasthénies !
Et il n'a vécu que cinquante et un ans !...'^Et non seulement, il a accompli une œuvre prodigieuse, mais il en a rêvé, mais il en a préparé une plus prodigieuse encore. Il a laissé des projets, parfaitement débrouillés, de livres, de pièces, d'affaires, que trois cents ans de vies humaines ne suffiraient pas à réaliser. Quand on lit ces émouvantes, ces stupéfiantes Lettres, i à l'Étrangère, quand on se penche au^bord^de'cè'gouffre, quand on regarde, quand on entend bouillonner, au fond, l'existence surhumaine de cet homme, on est pris de vertige.