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eût ajouté à cette collection hilarante de marionnettes, qu'est ton École de Soiiabef
Je dormis fort mal, énervé, cauchemardé par le voisinage de cette cathédrale, sur laquelle — c'est ce qui m'irrite le plus en elle — le temps, qui use tout, s'use sans parvenir à en user qu'à peine la pierre dure. Ni la pluie, ni le^soleil, ni le gel, ni le vent qui apporte les poussières corrosives, ne peuvent en adoucir les angles coupants et les lignes sèches, en modeler les découpures plates et les pleins affreusement rigides. Dans mon sommeil, son poids m'étouiïait, m'écrasait; et, du parvis jusqu'à la pointe de ses flèches, mille formes tranchantes, mille figures, aux profils d'inquisiteurs, se détachaient, entraient en moi, comme autant d'instruments de torture... Je me réveillais, en sursaut, tout haletant, les tempes glacées.
Le lendemain matin, je ne me sentis nullement disposé à revoir Cologne, ses églises, ses ponts, ses musées, et même son jardin zoologique, où, pourtant, je me souvenais d'avoir passé d'amusantes journées, parmi des bêtes splendides, et d'avoir interviewé un énorme oiseau, de la tribu des longirostres, qui ressemblait étonnamment à M. Maurice Barrés, en habit d'académicien... De tout cela, j'étais las, jusqu'au dégoût.
En voyage, il y a des moments où les plus magnifiques musées ne vous disent plus rien; des moments où l'on ne ferait point un pas pour découvrir le plus émouvant chef-d'œuvre. L'art vous fatigue, vous énerve, comme les caresses d'une femme, après l'amour. Au sortir d'un musée, où je viens de me gorger d'art, comme au sortir d'un lit, où j'ai cru épuiser toutes les
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joies — toutes les joies? — de la possession, je n'éprouve plus qu'un besoin, mais un besoin impérieux : marcher, marcher, et fumer, fumer des cigarettes, afm de mettrai de la distance et un nuage entre ces mêmes décevantes] illusions et moi.
Jamais non plus, autant que ce matin-là, je ne détestai cette manie traditionnelle qui nous pousse, à peine arrivés dans une ville, à nous précipiter dans ses musées, c'est-à-dire à nous inquiéter des morts, avant de nous mêler aux vivants. Et je me disais, en marchant, je me disais et me redisais tout haut, comme pour mieux m'alTermir dans mes résolutions :
— Non... non... je n'irai pas au musée... Je n'irai pas...
Absolument comme un enfant, qui se dit :
— Non... je n'irai pas à l'école aujourd'hui:.. Xon... non... je n'irai pas...
Je le connaissais, d'ailleurs, ce musée... L'idée de passer et de repasser devant les de Bruynn le Meux, les maître Guillaume, les Grunewald, et le maître Inconnu, ne me tentait point. Même, la Vierge à la ûeiir de haricot, et le maître de La Passion de Lyversberg, et le maître de La Glorification de la Vierge, et le maître de Uaii'eur de Saint Barthélémy, et le maître des Demi-Figures... et tous les autres maîtres du Tombeau, de la Couronne d'épines, de la Lance, des Clous, de l'Éponge, du Roseau, des OliA'es du Calvaire, ne m'attiraient pas davantage. Non que je n'aimasse plus -ces peintres ingénus de la vieille École de Cologne. Je les aimais toujours, mais je ne les aimais pas à ce moment de vague à l'âme, où je n'aimais rien. Ou plutôt je ne m'aimais plus en eux. Ils m'étaient vraiment aussi indifférents que les maîtres modernes, le maître de la Fejyime au tub, le maître de La Passion et
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la Mort 'le M. Félix Faiire, le maître de L'immaculée Conception de la vierge Otero. J'aimais mieux lesdébardeurs des quais du Rhin et les paysans qui amenaient, au marché de la ville, des troupeaux de cochons et des charretées de choux.
Je flânai sur les quais et dans les rues, sans but précis, essayant de m'intéresser au mouvement de la vie, dans c^tte cité opulente et active, où le catholicisme, plus agressif que celui des Flandres, m'obséda de ses tours, de ses flèches, de ses croix, de ses cloches, non moins que de ses moines, qu'on rencontre partout^ t rainant leurs robes brunes, leurs sandales, sur les pavés, et quêtant aux portes... E* puis, je m'arrêtai devant une belle boutique de libraire. Parmi beaucoup de livres français qui y étaient étalés, au milieu de ces auteurs inconnus en France, qui représentent la littérature française à l'étranger, par des couvertures illustrées, dont la hideur m'est intolérable, je remarquai la Correspondatice de Balzac, en son édition in-8. Je l'achetai et rentrai à l'hôtel. Et, tout de suite, je sentis que j'avais gagné quelque chose à ma promenade. Désormais, j'avais de quoi alimenter mon esprit, durant cette journée, que je prévoyais ennuyeuse et sans joies : j'avais Balzac, dont le nom seul, à cette devanture de libraire, avait fait s'évanouir brusquement la cathédrale de Cologne, l'Allemagne, l'illusion dt\s musées, et mes fantasmes. Comme je me hâtais, \.y pluie se mit à tomber, lente et fine, achevant de donner à la ville un aspect de mélancolie funèbre.
L'après-midi, je laissai mes compagnons sortir, et je m'enfermai, dans ma chambre, avec Balzac.
Avec Balzac.
J'adore Balzac. Non seulement j'adore l'épique créateur de La Comédie humaine^ mais j'adore l'homme extraordinaire qu'il fut, le prodige d'humanité qu'il a été.
Sa vie — du moins par ce que l'on en connaît — ressemble à son œuvre. On peut même dire qu'elle la dépasse. Elle est énorme, tumultueuse, bouillonnante. C'est un torrent qui a roulé de tout. Malheureusement, on la connaît peu... Bien des années de cette vie nous échappent, sûrement les plus intéressantes, puisque ce furent celles que Balzac se plut à dissimuler le mieux. Ainsi, nous lui connaissons quelques liaisons qui furent célèbres. . . Mais les autres ?.. . Mais toutes les autres?... Car ce fut un grand conquérant d'âmes.
Il était courtaud, boulot, bedonnant, très laid; l'allure épaisse d'un chantre d'église. La première impression en était désagréable. Mme Hanska a dit que, lorsqu'elle le vit, pour la première fois, elle eut honte de son enthousiasme et ne pensa qu'à fuir... Quoi ! c'était là cet homme sublime, ce héros?
Comme tous ceux qui écrivent beaucoup, Balzac parlait peu... Mais, dès qu'il parlait, le charme opérait. Il y avait, dans sa parole, une telle autorité, une telle séduction, qu'on oubliait très vite ses disgrâces physiques. L'esprit rayonnait des yeux et donnait au visage de la beauté. Il avait conscience de sa force fascinatrice, comme il avait conscience de son génie. C'était, d'ailleurs, la même chose... Balzac créait
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i\o l'amour, comme il créait un livre. Pas plus que les idées, les femmes ne pouvaient lui résister. Pourtant, j'ai sur lui ce détail intime et un peu ridicule, que la nature l'avait parcimonieusement armé pour l'amour. Il est d'autant plus beau que, n'ayant pas — ou si peu — de quoi satisfaire les femmes, il lui ait été donné, plus qu'à aucun autre, la vertu délicate et rare de les exalter. <
Quelqu'un, qui a souvent rencontré Balzac, me disait : « Quand on parlait femmes, il se gonflait d'orgueil et faisait la roue, comme un dindon... Mais il ne racontait jamais rien. )> Malgré son infatuation, parfois comique, Balzac était infiniment discret. Il poussa la discrétion sur sa vie sentimentale jusqu'au mensonge, jusqu'au mystère, jusqu'aux complications un peu naïves du mélodrame. Il se vantait d'être chaste, pour mieux dérober ses vices et ses bonnes fortunes. Afin qu'on n'en retrouvât plus les traces, il effaçait les pas derrière lui. Cette discrétion, si rare chez un homme de lettres, — mais Balzac n'était point un homme de lettres, et, si belle qu'elle soit, son œuvre est, peutêtre, ce qui nous intéresse le moins en lui, — nous irrite beaucoup, parce qu'elle nous le cache davantage. Lui, dont la gloire européenne avait popularisé les traits, partout, il eut le pouvoir de se rendre, quand il le voulait, invisible. Il déroutait les curiosités, dépistait les espionnages, se servant de ses amis, sans qu'ils se doutassent du rôle qu'il leur faisait jouer. Il avait le génie de la police, comme il avait le génie de l'amour, comme il avait le génie de tout. Un jour, il partait, ou, plus exactement, il disparaissait de Paris. Et on ne savait plus absolument rien de lui. Où était-il? S'enfermait-il pour travailler? Avait-il entrepris un voyage d'enquête pour ses livres? Poursuivait-il une intrigue
amoureuse?... Une affaire?... Plutôt une intrigue, car ses voyages d'enquête et ses déplacements d'affaires étaient moins mystérieux. Il en parlait. On les connaît presque tous, entre autres ce fameux voyage en Sardaigne, d'où il rapporta ces pyrites, à propos desquelles il rêva une fortune de milliardaire. Son absence durait un an, deux ans. Et puis, un beau soir, sans que personne de son entourage fut prévenu, il reparaissait soudainement. On le revoyait à l'Opéra, avec son habit bleu, sa camie dont il disait — le dindon — que la pomme avait été ciselée dans l'or fondu des bracelets de ses amies... 11 semblait reprendre une conversation interrompue la veille, était au courant des moindres potins de salon ou de journal, de tout ce qui s'était passé, quand il n'était pas là... De son absence pas un mot. Il afléot^iit de ne rien comprendre aux allusions, d'ailleurs discrètes, qu'on y faisait.
On a prétendu qu'il y avait peu de sincérité et beaucoup de mise en scène, en tout cela; qu'il aimait à jouer cette comédie pour les autres et pour lui-même; qu'il en tii^it une sorte de mystère, par conséquent, de l'importance. Peut-être bien. Ce qui est certain, c'est qu'il y eut aussi des drames.
De tout ce qui a été écrit sur cet homme extraordinaire, nous n'avons pour ainsi dire qu'une quantité énorme de travaux bibliographiques, et des jugements littéraires, — ce n'est pas ce que je recherche, — mais nous n'avons rien qui soit réellement une biographie.
On ne peut donner comme tels les livres de Gautier et de Gozlan, qui racontent ce qu'ils virent, ne virent sûi'ement pas grand'chose : de rextériorité/des^gestes
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superficiels, des maeies, avec quoi ils composèrent des anecdotes qui nous amusent et ne nous apprennent rien. Gautier et Gozian n'étaient pas des amis de Balzac, qui n'avait pas d'amis. Laurent Jan non plus, qui fut pourtant celui que le maître préféra- C'étaient de jeunes séides, des admirateurs fervents, mais intimidés, que le grand homme intéressa un peu, dit-on, à ses œuvres, pas du tout à son existence, et à qui le respect eût fermé les yeux et clos la bouche, s'ils avaient vu quelque chose d'anormal et d'énorme, en leur dieu.
Mme Surville n'a laissé sur son frère que quelques pages insignifiantes, une apologie froide, banale, où nous n'avons pas une seule note à prendre, pas un seul document à retenir. Elle avait reçu, pourtant, bien des confidences. Quand il en avait trop gros sur le cœur, à de certains moments trop heureux ou trop tragiques de sa vie, comme cette première entrevue, à Neuchâtel, avec Mme Hanska, ou bien cette naissance et cette mort mystérieuses de son dernier enfant, Balzac, en dépit de sa force de renfermement, éprouvait le besoin de s'épancher... Mais en qui? Sa mère? elle lui était fort à charge, ne l'obsédait que de questions d'argent. Sa sœur? malgré l'hypocrite tendresse de ses dédicaces, il ne l'aimait pas, et elle, non plus, au fond, ne l'aimait pas... Mais il était sûr d'elle; sûr qu'elle saurait garder un secret, ne fût-ce que pour l'honneur de la famille... Et puis, il n'avait qu'elle... Et puis, habitude d'enfance, sans doute... C'était une petite âme bourgeoise, très honnête, peu sensible, qui faisait ce qu'elle pouvait. Mais elle ne pouvait rien comprendre à une telle àme, si distante de la sienne; elle ne pouvait rien comprendre à ce génie, dont les hardiesses visionnaires, l'immoralité l'épouvantaient. Du
reste, Balzac ne lui demanda pas de comprendre, de partager ses chagrins ou ses bonheurs, pas plus qu'on ne demande au vase de savoir pourquoi on le remplit de poisons ou de parfums.
Mme Surville sut ainsi beaucoup de choses, en gémit, en souffrit, et se tut. ,
Un seul homme pouvait, devait écrire une vie de Balzac : M. de Spoelberch de Lovenjoul ^
Tout ce qui existe de documents, sa piété fureteuse, sa curiosité passionnée l'ont rassemblé. Il a des trésors. Il les garde. Et cette vie prodigieuse, unique, dont lui seul connaît ce qui en demeure d'attestations certaines et d'authentiques témoignages, il ne l'a pas écrite; il ne l'écrira pas. De temps en temps, il en détache de menus fragments, il en agite de pauvres petites images, comme pour mieux aguicher notre curiosité, avec l'intention, peut-être ironique, de ne la satisfaire jamais. Allusions, réticences, commencements, inachèvements qui nous agacent, et, après nous avoir surexcités au plus haut point, nous laissent encore plus ignorants, plus cruellement déçus.
Jeu dangereux. L'imagination rôde autour des grands hommes, ardente, féroce, carnassière. Elle ne se contente pas des bavardages, maigres os qu'on jette à sa faim. Elle s'acharne à vouloir déterrer le gros morceau. Et, un jour, elle « le mangera », mais à sa façon. Un jour (pour ne pas continuer des métaphores désobligeantes envers une aussi noble faculté), elle inventera — c'est son métier — elle inventera des