BASILE ET LE BISON
— Aussitôt que j'eus aperçu les buffalos, dit Basile en reprenant le fil de sa narration, je n'eus plus qu'un désir, m'approcher d'eux et les tirer. Ce gibier-là valait bien une charge de poudre et de plomb, et je me dis que, si je parvenais seulement à en tuer un, j'assurais des vivres à la communauté pour quinze jours au moins. Pour être plus à l'aise, je me débarrassai de mon sac, que je suspendis aux branches d'un arbre, et je me disposai à approcher les animaux. J'étais sous le vent à eux, et n'avais par conséquent aucune crainte qu'ils ne m'éventassent; la seule difficulté provenait du manque de couverts. la plaine était unie comme une table, et on n'apercevait à plusieurs milles à la ronde ni arbres ni buissons. Le seul moyen, c'était donc de les approcher directement en faisant le moins de bruit possible.
Je m'avançai silencieusement, et en moins de cinq minutes je me trouvai à bonne portée de fusil. Les bisons ne m'avaient point aperçu, tant le combat dans lequel ils étaient engagés absorbait entièrement leur attention.
Je n'ai de ma vie vu des bêtes aussi furieuses. L'écume blanchissait leurs lèvres et le feu leur sortait par les naseaux De temps à autre ils reculaient comme des béliers, puis revenaient avec rage l'un sur l'autre et entre-choquaient leurs fronts avec tant de fracas, qu'on les eût crus brisés du coup. Il n'en était rien cependant, car les buffalos ont le crâne épais et dur, je le sais par expérience, et je me rappelle qu'un jour je tirai un animal de cette espèce à la tête. Je n'en étais pas à plus de dix pas. A ma grande surprise, la balle s'aplatit sur son front et tomba par terre aux pieds du buffalo, qui ne fut pas moins étonné que moi, je vous assure, car je l'avais tiré avant qu'il eût pu m'aper cevoir.
J'avais vu plus d'une fois des combats de bisons, et je ne m'arrêtai pas à contempler celui-ci. Ma grande affaire était de me procurer de la viande, je pris juste le temps de bien viser celui qui me parut le plus gros, et je fis feu de ma carabine. J"avais
72 LA BAIE D'MJDSON.
ajusté l'animal au cœur; le coup porta si bien, que le taureau s'affaissa sur ses jarrets et tomba le nez en terre. Son adversaire, qui le chargeait en ce moment, continua son attaque, et à ma grande surprise se précipita sur le blessé, qu'il frappa en pleine tète. Celui-ci, trop faible pour résister à ce nouveau choc, s'abattit sur le flanc, agita convulsivement les jambes, puis demeura sans mouvement : il était mort.
L'autre taureau, que la violence de son élan avait emporté quelques pas en avant, se retourna et revint pour faire tête à son adversaire. Grand fut son étonnement quand il l'aperçut couché sur le sol sans aucune apparence de vie. Il crut sans doute être l'auteur de ce grand coup, car dans son ardeur guerrière il n'avait ni remarqué ma présence ni entendu la détonation de l'arme à feu, dont le bruit avait sans doute été couvert par la force de leurs mugissements. Le nuage de poussière qu'ils soulevaient sous leurs pieds les avait aussi empêchés de me voir, car c'était tout juste si dans le cercle où ils s'agitaient il y avait assez de jour pour que chacun pût distinguer son adversaire.
A la vue de son rival terrassé, le buffalo, tout enorgueilli d'un exploit dont il s'attribuait la gloire, leva fièrement la tête et fît entendre un cri de triomphe. Ce mouvement rejeta sur son cou les poils de son épaisse crinière, qui pendant le combat lui étaient tombés sur les yeux. Le nuage de poussière commençait aussi à se dissiper un peu, et l'animal m'aperçut enfin. J'étais occupé à recharger ma carabine.
Dans la crainte qu'il ne prît la fuite avant que je fusse en mesure d'y mettre ordre, je me dépêchai de bourrer mon arme, et laissai dans ma précipitation tomber à mes pieds ma boîte à capsules. Je tenais une capsule entre mes doigts, et, comme elle suffisait au coup que je voulais tirer, je ne jugeai pas à propos de perdre mon temps à ramasser la boîte, et pensai qu'il serait assez tôt de le faire quand j'aurais déchargé mon arme. J'épaulais donc ma carabine, quand je m'aperçus, à ma grande surprise, que le taureau, au lieu de fuir, comme je me l'étais imaginé, levait la tête et fonçait droit sur moi avec un beuglement formidable, liaison de plus pour faire feu; mais le coup, parti un peu au hasard, atteignit l'animal au museau et ne lui fit qu'une légère blessure. Au lieu de s'arrêter sur le coup, le taureau redoubla de vitesse et continua de foncer sur moi ; sa fureur était à son comble.
Fig. 6.
Page 73.
Le taureau passa sous moi au moment où j'effectuais cette opération gymnastique.
Je n'avais plus le temps de recharger, car j'avais lire les buffles à la distance de quelques pas seulement, et j'eus bien juste le temps de me jeter de côté pour éviter d'être atteint par ses cornes. Je fus pourtant assez heureux pour m'ôter de son chemin, et il passa sans m'atteindre, avec la rapidité d'un éclair. Je sentis le sol trembler sous mes pieds.
Un instant après il se retourna, et revint sur moi la tête baissée et les cornes en avant. Je compris que, si je me laissais atteindre par ses terribles cornes, j'étais un homme perdu. Je me précipitai donc vers le buffalo mort et me fis un rempart de son corps.
Ce moyen de défense me réussit ; le taureau s'embarrassa dans les jambes du cadavre sans pouvoir m'atteindre. Sa fureur parut s'en augmenter encore ; ses yeux étaient injectés de sang, et, en le voyant se retourner, je compris qu'il ne se reculait que pour me charger une troisième fois.
Près du lieu de la lutte se trouvait un arbre, je l'avais vu du premier coup d'oeil, mais je craignais de n'avoir pas le temps d'y arriver. Heureusement la manœuvre que j'avais opérée m'en avait un peu rapproché, et, désespérant de continuer à terre la lutte avec avantage, je me précipitai du côté de l'arbre avec l'intention de monter dessus. Je vous laisse à penser si je fus leste à courir ; et bien m'en prit, car le taureau revenait sur moi à fond de train, mais trop tard heureusement, car j'avais déjà gagné le pied de l'arbre. J'avais d'abord l'intention de me mettre à l'abri derrière quelques grosses racines que j'avais remarquées ; mais, m'étant aperçu de la présence de quelques branches assez rapprochées de terre pour que je pusse les saisir, je profitai de la circonstance et m'enlevai à la force des poignets.
Le taureau passa sous moi juste au moment où j'effectuais cette opération gymnastique. 11 toucha presque mes pieds ; mais je m'en moquais, car l'instant d'après je fus commodément installé sur une branche fourchue et hors de toute atteinte. Une fois sur ce perchoir, ma première pensée fut d'envoyer une nouvelle balle au taureau. Dans cette intention, je me mis à recharger ma carabine.
Je n'avais pas à craindre que le taureau ne m'enlevât par la fuite l'occasion de le mettre à mort, car l'animal, plus acharné que jamais à ma poursuite, tournait tout autour du tronc de
74 LÀ BAIE D'IIUDSON.
l'arbre et y donnait des coups de corne furieux comme s'il eût voulu le percer ou l'abaltre.
Le fait est que l'arbre était de petite dimension, et que je commençai à trembler qu'il ne cédât aux efforts du terrible animal. Cette circonstance me détermina à me hâter davantage encore, et à préparer au plus vile ma carabine pour faire cesser ces dangereuses attaques.
La balle fut bientôt dans le canon, et je me disposais à poser la capsule sur la cheminée quand je vins à me rappeler que la boîte à capsules était demeurée sur le gazon, à la place même où je l'avais laissée tomber; l'attaque imprévue du taureau m'avait empêché de la ramasser. Cette boîte contenait toutes mes capsules, et, à mon grand désappointement, je reconnus que ma carabine ne m'était pas plus utile dans ce moment qu'un bâton ou une baguette de fer. Aller chercher mes capsules, c'eût été folie ; il n'y avait pas à songer à mettre pied à terre, car l'animal, de plus en plus exalté, courait comme un fou autour de l'arbre, le frappant avec ses cornes, et fixait sur moi, de temps à autre, des yeux enflammés de colère.
Ma position n'était pas des plus rassurantes, et je commençais à craindre sérieusement de ne pouvoir m'échapper de ce mauvais pas. Le taureau semblait être d'un caractère aussi rancunior que violent; il persistait à se venger, et continuait à demeurer si près de la brancbe où j'étais perché, que si j'eusse eu seulement une capsule, j'aurais pu le tirer à mon aise en choisissant la place de ma balle, car l'animal n'était pas à plus de trois pieds de la gueule de ma carabine. Je pensai d'abord à allumer un morceau de papier et à m'en servir comme d'une mèche pour faire partir ma carabine ; mais j'abandonnai bientôt ce projet pour un autre que la circonstance me suggéra et qui me parut de beaucoup préférable.
Pendant que je fouillais dans ma poche pour y prendre mon fusil et ma pierre à feu, ma main rencontra le lasso que j'avais roulé autour de mes épaules. Ce fut cette circonstance qui me suggéra mon nouveau plan, lequel consistait tout simplement à prendre le bison au lasso et à l'amarrer au pied de l'arbre.
Aussitôt, et sans perdre de temps, je mis la chose à exécution. Je déroulai ma longue courroie, dont j'attachai solidement une des extrémités au tronc de l'arbre, puis à l'autre extrémité, et
LA BAIE D'IIUDSON. 75
avec l'aide de l'anneau de fer dont je vous ai parlé, je pratiquai un bon nœud coulant.
Ces préparatifs terminés, je pris mon lasso de la main droite et j'attendis l'occasion favorable. Elle ne tarda pas à s'offrir : le taureau continuait ses évolutions et tournait toujours autour de l'arbre. Tous savez que je ne suis pas novice dans l'art de lancer le lasso, et j'eus bientôt la satisfaction de voir mon nœud coulant solidement enroulé autour du cou de l'animal. Alors je raccourcis le lasso et donnai une forte secousse.
Le coup fut rude, je vous l'assure, car j'y avais mis toutes mes forces.
Le taureau, sentant l'étrange cravate qui lui serrait la gorge, fit bonds sur bonds, et tenta de s'échapper, mais inutilement, le lasso le retenait. 11 se mit alors à tourner avec rapidité autour de l'arbre ; mais cet exercice ne dura pas longtemps, car il fut bientôt au bout de son rouleau, et se trouva pressé si vivement contre l'arbre par suite de ses propres efforts, qu'il tomba par terre à moitié étranglé.
Il l'eût été sans cloute entièrement sans son épaisse crinière qui le protégea, et amortit si bien l'action du licou, qu'il trouva encore la force de se débattre à l'extrémité de la corde. Ses efforts convulsifs étaient si puissants, que l'arbre en était agité comme un roseau battu par le vent, et que je craignis d'être jeté par terre. Pour éviter cette chute, je pris le parti de descendre.
Sitôt que je touchai le sol, je courus ramasser mes capsules, et j'en mis une en toute hâte sur la cheminée de ma carabine. Alors je m'approchai doucement du bison, et lui envoyai à bout portant une balle dans les reins.
Ce coup de feu suffit pour mettre fin à ses efforts et à son existence...
Tout cela m'avait pris fort longtemps, et la nuit tombait au moment où j'achevais mon second bison. Je n'avais le temps ni de les écorcher ni de les préparer; je savais que vous m'attendiez, et que vous deviez être très inquiets de mon absence ; aussi je me contentai de prendre les langues pour les joindre aux faisans que j'avais tués précédemment.
, Je n'ai pas quitté les bisons morts sans mettre dessus de quoi épouvanter les loups, et j'espère que, grâce à cette précaution, nous retrouverons demain notre gibier en bon état.
76 LA BAIE B'IIUDSON.
Basile avait fini de raconter ses aventures de la journée. On ramassa quelques brassées de bois qu'on jeta sur le feu, de manière qu'il durât jusqu'au lendemain matin. Cette précaution était d'autant plus nécessaire, que l'on se rappelle que les couvertures et les manteaux étaient restés dans la rivière ; Basile et Norman n'avaient plus que leur chemise sur le dos, et dans cette circonstance il fallait un bon feu pour entretenir la chaleur de leur corps et leur permettre de dormir. Grâce à ces précautions, ils y parvinrent cependant, et bientôt chacun d'eux fut en train de demander au sommeil l'oubli et la réparation de ses fatigues passées.