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TROIS ARBRES CURIEUX

Le lendemain, nos voyageurs étaient debout de très grand matin. Le reste des langues de buffalo, un faisan et quelques côtelettes d'antilope suffirent à leur déjeuner. Ce premier soin accompli, ils partirent tous quatre pour aller chercher la viande des deux bisons tués la veille par Basile et la rapporter au camp. Ce transport nécessita plusieurs voyages.

Leur dessein était de faire sécher celte viande au feu, afin qu'elle pût se conserver et servir à leur alimentation future ; ils enlevèrent toute la viande de dessus les os, la coupèrent par tranches et par lanières, et l'étalèrent sur des perches à quelque distance du feu. Ces précautions prises, il n'y avait plus qu'à attendre que la chaleur eût fait son effet.

Pendant que la dessiccation s'accomplissait, les jeunes voyageurs, assis autour du feu, se consultèrent sur ce qu'ils avaient à faire.

Il fut d'abord question de retourner jusqu'à l'établissement de la rivière Rouge, et de s'y procurer un autre canot, ainsi que les aliments et les ustensiles indispensables. Mais ils réfléchirent bientôt que cette marche rétrograde ne pourrait s'accomplir sans de grandes difficultés, la route se trouvant coupée de lacs et de marais qu'il était impossible de traverser sans canot ; à pied, il n'y avait pas d'autre moyen que de les tourner, et alors ce trajet devenait un long voyage qui Drendrait nécessairement

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beaucoup de temps. D'ailleurs il n'y a rien d'aussi désespérant en route que d'être forcé de retourner sur ses pas. Chacun d'eux savait cela parfaitement; mais le moyen de faire autrement?

Il existait bien un poste de la compagnie de la baie d'Hudson à l'extrémité nord du lac Winnipeg; mais comment gagner à pied le fort de Norway? C'est le nom de ce poste d'échange.

Le tour du lac qu'il fallait faire n'était pas un trajet de mince importance : c'était une course de quatre cents milles au moins, et encore quelle route ! Des forêts impraticables, des marais et des rivières à traverser. Il fallait au moins un grand mois pour ce voyage ; et puis, la singulière avance ! quand on serait à l'établissement de Norway, on n'aurait pas encore fait un pas vers le but qu'on se proposait d'atteindre. Tout au contraire, Norway-House se trouvait à l'opposite de leur chemin.

Il y avait bien encore le poste de Cumberland. Cumberland- House, sur les bords de la Saskatchewan, était le point où ils avaient eu dès l'abord l'intention de se rendre après avoir quitté les établissements de la rivière Rouge ; mais c'était toujours la même difficulté pour y arriver. Ce dernier poste était, comme le premier, situé à des centaines de milles, et il fallait, pour y arriver, traverser des lacs, des rivières, des marais et des forêts immenses.

On ne pouvait pourtant pas rester là à perpétuité ; mais où aller?

— En tout cas, il ne faut pas retourner en arrière, dit François, qui était toujours le premier à donner son avis. Qui nous empêche défaire un bateau et de reprendre notre route?

— Ah! François, répondit Basile, un bateau ! cela est facile à dire, mais à faire c'est autre chose. Je voudrais bien savoir comment tu t'y prendrais.

— De la façon la plus simple, répondit François, qui ne doutait jamais de rien, j'abattrais un arbre, et je ferais un dug-out. La chose me paraît d'autant plus faisable, que nous avons sauvé du naufrage une hache et deux hachettes.

— Je voudrais bien savoir avant tout, demanda Norman, ce que c'est qu'un dug-out, car le mot est nouveau pour moi.

— C'est, lui répondit aussitôt François, un canot que l'on creuse dans un tronc d'arbre. Les canots de cette espèce sont ainsi désignés sur les bords du Mississipi, où l'on en fait un grand

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usage, et je crois que nous pourrions en construire un de taille à nous tenir tous les quatre. Qu'en penses-tu, Lucien?

— Je pense, répondit le jeune savant, qu'un canot serait en effet une très bonne chose, mais le difficile est de se le procurer, et je crains bien que nous ne trouvions pas ici d'arbres assez gros pour cet usage. Nous ne sommes plus sur les bords du Mississipi, ne l'oublions pas.

— Quelle dimension doit avoir l'arbre dont vous avez besoin? demanda Norman, qui était fort mal renseigné sur la forme des canots en question.

— Il faudrait, répondit Lucien, qu'il eût au moins trois pieds de diamètre sur une longueur de vingt pieds. Un canot moins grand que cela ne pourrait pas nous contenir tous les quatre.

— Alors je crains bien, répondit Norman, que nous ne trouvions pas ici d'arbres convenables. Dans mes pérégrinations d'hier et de ce matin je n'en ai vu aucun de cette dimension.

— Ni moi, ajouta Basile.

— Je ne crois pas, en effet, que nous puissions en trouver, dit Lucien à son tour.

— Si nous étions dans la Louisiane, repartit François, je me ferais fort de ne pas faire cent pas sans trouver au moins cinquante arbres propres à faire des pirogues. Mais on n'a jamais vu d'arbres aussi insignifiants que ceux qui nous entourent.

— Ah! cousin François, vous n'êtes pas au bout, et ces arbres, dont la petitesse vous étonne, sont des géants auprès de ceux que vous rencontrerez plus loin.

Cette dernière observation partait de Norman, qui, habitué aux régions septentrionales, savait que les arbres vont toujours en décroissant au fur et à mesure qu'on s'avance vers le nord, jusqu'à n'avoir plus guère que la taille des groseilliers de nos jardins.

— Mais, continua-t-il, s'il est impossible de trouver un arbre assez gros pour y creuser un canot, ne pourrait-on arriver à la même fin en en prenant trois?

— Comment trois? répéta François. Trois arbres pour faire un canot ! Vous n'y pensez pas, cousin Norman, c'est un radeau que vous voulez dire.

— Non pas, non pas, répondit l'autre, je parle d'un canot et encore d'un canot qui pourra nous servir pendant tout notre voyage.

Les 3reux des trois frères se tournèrent en même temps vers Norman, il était évident qu'on attendait l'explication de ses paroles.

Norman reprit :

— Tous ne me paraissez pas très curieux, dit-il, de remonter ia rivière ?

— Non, répondit Basile en son nom et en celui de ses frères. Nous ne demandons qu'à aller en avant.

— Très bien, très bien! répondit le jeune marchand de fourrures, et je suis sur ce point tout à fait de votre avis. C'est pourquoi je vous propose de construire avec trois arbres un bateau capable de nous porter tous quatre. Ce travail nous prendra quelques jours, peut-être aussi serons-nous forcés de perdre un peu de temps à la recherche du bois nécessaire, mais nous finirons par en trouver, car je crois pouvoir vous certifier qu'il y en a dans cette forêt. Pour faire cet ouvrage convenablement, j'ai besoin de trois espèces de bois différents ; d'ici j'en vois déjà deux, il ne me manque donc plus que le troisième, et j'espère le trouver sur les coteaux que nous avons aperçus ce matin.

En parlant ainsi, Norman montrait du doigt deux arbres qui croissaient avec plusieurs autres à quelques pas de là. Ces arbres étaient d'espèces différentes, comme il était facile de le reconnaître à la seule inspection des feuilles et de l'écorce.

Le plus rapproché de ces deux arbres excita aussitôt la curiosité de nos trois méridionaux. Lucien le reconnut tout d'abord d'après la description qu'il en avait lue dans les livres de science, mais il était tout à fait inconnu à Basile et François, qui, n'étudiant l'histoire naturelle que dans les prairies et dans les bois, n'avaient pas eu occasion d'examiner cet arbre dans les forêts de la Louisiane, où il ne se rencontre jamais.

C'était le fameux bouleau à canot ou bouleau papier [belula papyracea) , ainsi que Lucien l'appela. C'est avec l'écorce de cet arbre que l'on construit les magnifiques canots qui portent des milliers d'Indiens sur les lacs de l'intérieur et les rivières de l'Amérique du Nord. L'écorce de ce bouleau ne sert pas qu'à ce seul usage. On l'emploie également pour faire des tasses, des seaux et des paniers. On en recouvre les tentes, on en fait des chaudrons et des vases pour faire bouillir l'eau, en un mot cet arbre est un véritable bienfait de la Providence Dour les Dauvres

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Indiens qui habitent les froides régions où il pousse de préférence.

Nos jeunes habitants du Sud considéraient donc cet arbre avec une sorte d'étonnement curieux. Ce bouleau avait environ soixante pieds de haut sur un pied de diamètre. Ses feuilles étaient d'un vert sombre, taillées en forme de cœur; mais ce qui le rendait surtout remarquable, c'était son écorce blanche et brillante comme de l'argent poli, et la multitude de ses petites branches. L'écorce de cet arbre n'est blanche qu'en dehors, et si l'on enlève la surface extérieure, on rencontre une substance solide et flexible d'un rouge foncé, et assez épaisse pour être divisée en plusieurs couches. Son bois donne un excellent feu, et s'emploie beaucoup pour cet usage. Il est d'un grain assez dur et susceptible de poli, et propre à beaucoup de choses; mais il demande à être employé à l'intérieur, car l'eau le détériore très promptement. Le bouleau à canot n'est pas le seul arbre du même genre que possède le nord de l'Amérique. Le genre belula (nom donné probablement à ces arbres du mot celtique batu, qui signifie écorce) possède au moins une demi-douzaine de variétés toutes renfermées dans cette partie du monde.

Il y a d'abord le bouleau blanc {betula populifolia), petit arbre de vingt pieds de haut sur six pouces de diamètre. L'écorce de cette espèce est sans emploi; son bois, poreux et léger, n'est propre à rien, pas même à faire du feu.

La troisième espèce est connue sous le nom de bouleau-cerise [betula lenta), sans doute à cause de son écorce, qui ressemble beaucoup à celle du cerisier commun ; on le nomme aussi bouleau-baumier, parce que ses jeunes pousses, lorsqu'on les écrase, jépandent une odeur aromatique assez agréable; cette espèce est encore parfois désignée sous le nom de bouleau noir. Cet arbre atteint cinquante ou soixante pieds d'élévation; son bois est très recherché en ébénisterie, car il est dur, d'une belle couleur rouge, et susceptible d'un très beau poli.

La quatrième espèce est le bouleau jaune. C'est un arbre de la même taille que le précédent, il tire son nom de la couleur de son écorce. Son bois, très propre aux travaux d'ébénisterie, n'est cependant pas aussi recherché que celui du bouleau-cerise. Ses feuilles et ses pousses donnent aussi, lorsqu'elles sont écrasées, une odeur aromatique, mais moins forte que celle de l'espèce précédente. Il fournit aussi un excellent bois de chauffage dont

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on fait une grande consommation dans la plupart des villes de l'Amérique. Son écorce donne un excellent tan, presque égal en qualité à celui qu'on tire de l'écorce du chêne.

La cinquième espèce de bouleau est celle qu'on désigne sous le nom de bouleau rouge, également encore à cause de la couleur de son écorce. Cet arbre égale en grosseur le bouleau à canot. Il atteint même quelquefois soixante-dix pieds de hauteur, et l'on a vu des troncs de cette espèce mesurer jusqu'à trois pieds de diamètre. Ses branches sont longues, grêles et flexibles : c'est avec ces branches qu'on fait la plupart des balais de bouleau dont on se sert en Amérique.

L'Amérique possède encore une autre espèce de bouleau, c'est le bouleau nain (belula nana), ainsi nommé en raison de sa petite taille. Ce bouleau n'est plus un arbre, mais seulement un arbuste dont la hauteur ne dépasse guère deux pieds. Cette espèce, qui est la plus petite de toute la famille si intéressante des bouleaux, ne se rencontre que dans les pays très froids et surtout dans les régions montagneuses.

Ces détails sur les bouleaux d'Amérique furent donnés par Lucien à ses compagnons, non pas sur-le-champ, mais quelque temps après et pendant qu'on était occupé à abattre un des arbres choisis par Norman.

On passa ensuite à un second arbre, toujours sur les indications de Norman.

Cet arbre, d'un genre tout différent du premier, n'avait dès l'abord attiré que superficiellement l'attention de ses cousins ; il valait cependant la peine qu'on le considérât de plus près. Il appartenait à la famille des Conifères, famille nombreuse et facile à connaître entre toutes, tant à ses fruits en forme de cône qu'à l'aspect toujours vert de ses feuilles en aiguilles.

La famille des Conifères d'Amérique est divisée par les naturalistes en trois espèces différentes, les pins, les cyprès et les ifs. Chacune de ces espèces renferme différents genres.

L'espèce pin comprend tous les arbres désignés généralement sous les noms de pins, sapins et mélèzes.

La famille des Cyprès, désignée par la science sous le nom de Ci'pres$inœ, comprend les cyprès, les cèdres et les genièvres.

Les ifs proprement dits sont peu nombreux; cependant en Amérique cette famille compte un grand nombre de variétés, parce que l'on fait rentrer dans son sein toutes les grandes ciguës,

La famille des pins compte un grand nombre de variétés répandues sur le continent de l'Amérique septentrionale. Les dernières explorations faites par les savants sur le versant occidental des montagnes Rocheuses et dans les pays qui bordent le Pacifique, ont fait découvrir une vingtaine de nouvelles espèces inconnues jusque-là aux naturalistes.

Plusieurs de ces variétés sont aussi précieuses que remarquables.

C'est dans les montagnes du nord du Mexique qu'on a découvert la plupart de ces nouvelles espèces. Elles poussent dans des régions désertes dont elles sont à peu près l'unique végétation, et fournissent en abondance un fruit farineux, qui sert de nourriture pendant plusieurs mois de l'année à un grand nombre de tribus indiennes. Ces conifères sont désignés par les Indiens sous le nom général d'arbre à pignon ou tout simplement pinon. Il en existe un certain nombre d'espèces réparties dans plusieurs districts. Les Indiens ont plusieurs manières de préparer le fruit du pinon, soit en le faisant rôtir, soit en le broyant en une sorte de grosse farine dont ils font un pain agréable au goût. Pour donner à ce pain plus de saveur, ils y mêlent quelques insectes réduits en poudre. Ces insectes connus sous le nom de grillons de la prairie, sont des coléoptères à ailes pleines, très communs dans les déserts fréquentés par ces Indiens. Quelques voyageurs assurent qu'il n'y a pas de pâtisserie préférable à ce pain d'insectes.

Le pin Lambert, ainsi désigné du nom d'un botaniste célèbre, se trouve dans l'Orégon et la Californie. Cet arbre peut être à bon droit considéré comme une des merveilles de la nature. Son élévation, qui atteint communément de deux cent cinquante à trois cents pieds, en fait le géant des forêts. Son fruit est en rapport avec son élévation ; car les cônes qu'il produit n'ont pas moins de huit pouces de long, et pendent à ses branches comme autant de pains de sucre.

Le palu co'orado de Californie est encore un géant de la même famille. Il n'est pas rare de rencontrer des arbres de cette espèce de trois cents pieds de haut et de seize pieds de diamètre.

On trouve encore dans les mêmes contrées le pin rouge, dont la hauteur n'excède guère quatre-vingts pieds. Son bois, très apprécié, est surtout recherché pour les constructions maritimes, à la confection des ponts et des mâts de navire.

Le sapin résineux (pians rigila) est aussi au nombre des plu^ précieux de la famille. Cet arbre, plus petit que tous les précédents, est excellent pour le feu, et fournit au chauffage de la plus grande partie de l'Amérique. C'est de cet arbre qu'on tire les nœuds résineux, d'un usage si commode pour entretenir et surtout pour allumer le feu.

Nommons encore le pin blanc (pinus strobus), estimé à cause de son bois : c'est une des plus grandes variétés, elle est aujourd'hui très connue. Ce pin atteint ordinairement cent cinquante pieds de hauteur. Sa grosseur est en rapport avec son élévation. C'est le tronc de cet arbre qui fournit les planches de pin si communément employées par les charpentiers. Dans le seul État de New-York la fabrication de ces planches produit sept cents millions de pieds carrés, ce qui suppose l'exploitation de soixante-dix mille ares de terrain. Si cette fabrication imprévoyante se continue dans les mêmes proportions, il est à craindre qu'avant qu'il soit longtemps, l'État de New-York ne soit entièrement dépeuplé de ces arbres utiles.

Il faut encore ranger dans cette famille le pin jaune, dont le bois est très recherché pour les travaux d'intérieur, et employé surtout pour la confection des parquets ; le charmant arbre connu sous le nom de sapin à b>iwne, qui fait l'ornement des jardins tant en Europe qu'en Amérique; c'est de ce dernier arbre qu'on tire la préparation si connue en médecine sous le nom de baume du Canada. Dans des conditions favorables, le pin à baume atteint jusqu'à cinquante ou soixante pieds de hauteur, tandis que, sur le sommet des montagnes froides, il s'élève tout au plus à quelques pouces de la terre.

Nous n'en finirions pas si nous voulions compléter cette longue nomenclature, et force nous est d'omettre un grand nombre d'arbres.

Disons pourtant un mot du sapin ciguë (pinus canadensis), qui donne une écorce fort estimée en tannerie, et qui pour cet usage ne le cède guère qu'à l'écorce de chêne.

Le sapin noir (pinus nigra) mérite aussi d'être mentionné ; c'est avec ses bourgeons qu'on fabrique la boisson connue sous le nom de bière de sapin.

Ici nous nous arrêterons, quoique à regret, car, si le temps et l'espace ne nous manquaient, nous aurions encore à parler d'une douzaine d'espèces, récemment découvertes dans l'intérieur des

montagnes du Mexique, et qui toutes ont leur utilité et leurs propriétés particulières.

Les pins ne peuvent point être considérés comme des arbres tropicaux, bien qu'on en rencontre jusque sous les latitudes les plus chaudes. Dans les Carolines, le goudron et la térébenthine qu'on tire de cet arbre forment deux objets d'exportation qui ne sont pas sans importance, et l'on trouve jusque sous l'équateur de hautes montagnes couvertes de forêts de pin. Malgré cela, cet arbre appartient plutôt au nord qu'au midi, et plus on approche des cercles polaires, plus son espèce domine dans les forêts. Le dernier arbre qu'on rencontre en s'avançant dans le nord est une espèce de pin, qui forme l'extrême limite de la végétation et de l'entière stérilité dans ces contrées glacées.

L'arbre indiqué par Norman à ses compagnons de voyage appartenait précisément à cette espèce désignée en botanique sous le nom de pin blanc (piyius alba).

L'arbre en question n'avait pas plus de trente à quarante pieds de haut; son tronc, de couleur sombre, n'avait guère qu'un pied de diamètre ; ses feuilles en aiguilles, très déliées et très acérées, d'environ un pouce de long, étaient d'un vert tirant sur le bleu ; ses fruits, loin d'être encore à maturité, étaient alors d"un vert pâle ; en vieillissant, ils prennent une couleur plus sombre et atteignent en grosseur à peu près deux pouces de diamètre.

Ni Basile ni François ne soupçonnaient le rôle que cet arbre devait jouer dans la construction du bateau ; Lucien seul s'en doutait.

François entama la question.

— Cousin, dit-il, c'est avec ce bois, je suppose, que tu feras les cintres de notre canot.

— Non, dit Norman, je compte employer pour cet usage une troisième espèce de bois. Si je ne la rencontre pas, il faudra bien m'en passer, mon canot en sera moins parfait.

— Et quel est ce troisième arbre? demanda François.

— C'est le cèdre, répondit l'autre.

— On ne peut mieux choisir, en effet, répondit François, c'est ud bois doux et liant, et très propre à l'usage auquel tu le destines. Es-tu bien sûr d'en avoir vu ce matin sur les collines ?

— Je le crois ; du moins les arbres que j'ai aperçus ont une apparence toute semblable.

— Je suis de l'avis de Norman, dit Lucien à son tour; j'ai remarqué ce matin certains arbres au noir feuillage qui m'ont produit tout l'effet d'être des cèdres, et je crois, comme notre cousin, que, s'il y en a dans le pays, c'est sur les coteaux que nous devons les trouver. Cette position est d'ailleurs conforme aux habitudes des cèdres, qui poussent de préférence dans les lieux escarpés.

— La question, dit Basile, doit être bientôt tranchée. Nous voulons faire un canot, n'est-ce pas ? Eh bien, ne perdons pas de temps, et rassemblons au plus vite les matériaux nécessaires. On dit qu'il doit y avoir des arbres sur la colline, allons-y donc voir sans perdre de temps.

— Bien dit, firent les autres tout d'une voix.

Et, ce disant, chacun se leva et jeta son fusil sur son épaule. On prit aussi la hache, et l'on s'achemina gaiement vers la colline. Ce voyage d'exploration ne demeura pas longtemps infructueux; les collines voisines, composées principalement de roches et de craie, étaient couvertes de bouquets de cèdres rouges {juniperus vivginiana) .

Ces arbres sont faciles à distinguer au premier abord. Leurs branches horizontales, couvertes d'une multitude d'aiguilles, leur donnent un aspect sombre qui frappe au premier coup d'oeil.

Le cèdre rouge est la demeure favorite des hiboux de toute espèce. Son bois de couleur rougeàtre est connu de tout le monde, et tous ceux de vous, mes jeunes amis, qui ont manié un pinceau ou un crayon, ont eu entre leurs doigts un morceau de cèdre. Dans les parties de l'Amérique où ce bois croît en abondance, on s'en sert pour toute espèce de construction et principalement à l'extérieur, car c'est un bois solide et d'une nature très durable. C'est aussi un excellent bois de chauffage ; il prend feu avec une grande facilité, et sert à allumer les bois plus difficiles à embraser, tels que le chêne, par exemple, et les pins non résineux.

Le cèdre rouge atteint ordinairement la hauteur de trente à quarante pieds ; mais, dans des situations favorables, il s'élève beaucoup plus haut. 11 affectionne les lieux pierreux, et l'on voit les collines les plus stériles et les plus desséchées couvertes de cèdres magnifiques, tandis qu'on ne rencontre pas un seul de ces arbres dans les vallées les plus fertiles.

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Il existe une espèce de cèdre dont les branches poussent contre terre, moins semblable à un arbre qu'aux tiges d'une plante grimpante. Ce cèdre est de l'espèce des multipliants, dont les branches s'enfoncent dans la terre et forment de nouvelles racines. C'est moins, à vrai dire, un arbre qu'un buisson qui croît sur les rochers et sur les pics les plus inaccessibles. Il est connu en botanique sous le nom de juniperus prostrata.

Après avoir examiné quelques pieds de cèdre, Norman s'arrêta.

— Nous avons maintenant, dit-il, tout ce qu'il faut pour faire notre canot, mettons-nous donc tous à l'ouvrage et sans perdre de temps.

— Très bien, répondirent ses trois cousins, nous sommes prêts à t'obéir, dis-nous seulement ce qu'il faut que nous fassions.

— La première chose à faire, dit Norman, c'est, je crois, de changer notre camp de place et de l'établir ici, où nous trouverons les différentes espèces d'arbres dont j'ai besoin, et tous de meilleure qualité que sur les bords de la rivière. Voici, en effet, continua-t-il en indiquant du geste une petite vallée bien boisée, de magnifiques bouleaux et de superbes épinettes. (C'est ainsi que les voyageurs canadiens appellent le sapin blanc.)

— Tu as raison, répondit Basile, allons chercher notre viande sèche, et établissons-nous ici pour travailler à notre grande opération.

Il fut arrêté séance tenante qu'on retournerait au camp et qu'on en rapporterait tout ce qui y restait encore.

Ce qui avait été dit fut bientôt exécuté. Nos jeunes gens dressèrent leur petit camp au pied d'un grand cèdre, aux branches duquel ils suspendirent leurs provisions de bouche et leurs munitions. Les fusils furent appuyés contre le tronc de l'arbre, on alluma le feu, et le nouveau campement se trouva au complet. Il eût été plus confortable sans doute s'ils eussent pu dresser une tente, mais leur toile avait fait naufrage comme le reste, et nos héros durent s'en passer. C'était dur, mais après tout ils n'étaient pas les premiers qui campassent ainsi à la belle étoile, car dans les solitudes de l'Amérique, cela arrive tous les jours aux chasseurs et aux voyageurs.

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