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TRIPE DE LA ROCHE

Le lendemain de bonne heure, ils quittaient leur couche de peau; le jour venait à peine de se lever. La faim et l'inquiétude

les poussèrent hors de leur tente. Ils n'avaient rien, absolument rien pour déjeuner. Ils jetèrent les yeux de tous côtés, dans 1 espoir de découvrir quelque animal, mais ils ne virent rien qu'un vaste désert de neige, surmonté par le sommet de quelques collines, et par la pointe noirâtre de quelques roches basaltiques. Les loups qui les avaient volés la veille avaient aussi disparu. Ces animaux, après avoir tiré des chasseurs tout ce qu'ils pouvaient en prétendre, étaient sans doute allés chercher fortune ailleurs.

La position de nos voyageurs était réellement des plus difficiles et surtout des plus inquiétantes, car ils n'ignoraient pas qu'ils étaient dans un pays où l'on peut voyager plusieurs jours de suite sans rencontrer une seule pièce de gibier, et ils couraient risque de mourir de famine avant d'avoir trouvé aucune espèce d'aliment. D'ailleurs, leur estomac commençait déjà à ressentir les angoisses de la faim, car ils n'avaient rien pris depuis leur déjeuner de la veille, les loups ayant emporté leur dîner au moment môme où ils se préparaient à le manger.

Il ne pouvait leur être d'aucune utilité de demeurer au lieu où ils se trouvaient; aussi, ils replièrent leur tente et se remirent tristement en route. C'était une mince consolation pour eux que de se sentir plus légers que les jours précédents. Us n'avaient plus à porter que leurs fusils, qu'ils tenaient tout prêts pour la première occasion. Leur voyage devenait en réalité une excursion de chasse; aussi, loin d'aller continuellement en ligne droite comme auparavant, iis se détournaient à chaque pas de leur route pour visiter les bouquets de saules ou les accidents de terrain derrière lesquels ils supposaient que le gibier pouvait s'être caché. Tout fut inutile, et, pendant toute cette journée, bien qu'ils eussent marché depuis le lever jusqu'au coucher du soleil, ils ne rencontrèrent pas un seul être vivant, et force leur fut de se coucher comme la veille sans avoir soupe.

L'homme peut supporter la faim pendant quelques jours, plus ou moins, selon la force de son tempérament, mais à aucune période il ne souffre plus que pendant le troisième et le quatrième jour. Passé ce temps, il s'affaiblit sensiblement, et ses souffrances diminuent avec ses forces.

Le troisième jour de diète apporta à nos voyageurs des souffrances intolérables. Pour tromper la faim qui les dévorait ils mâchaient tour à tour leur ceinturon de cuir et leurs manteaux

de peau, mais ces moyens, suffisants pour abuser un instant leur estomac, ne pouvaient les alimenter, et leur laissaient toute leur faiblesse. De ce moment, Marengo devint l'objet de la convoitise générale, et pourtant Marengo n'était pas gras. La faligue du traîneau et les jeûnes trop prolongés l'avaient maigri à tel point, qu'on pouvait facilement compter toutes ses côtes. Ce chien était le favori de ses maîtres et de Basile en particulier, mais ventre affamé n'a pas de cœur, et malgré l'affedion qu'on lui portait pour ses bons et loyaux services, l'instinct de la conservation commençait à parler si haut que les yeux agrandis par la faim commençaient à se tourner vers lui d'un air menaçant. Il fallait que la faim fût bien puissante pour leur faire désirer de mettre la dent dans la chair du pauvre chien, qui devait être aussi dure et coriace qu'un morceau de vieux cuir.

11 était environ midi. On s'était levé de bonne heure, on marchait depuis longtemps, mais sans avancer beaucoup, tant les corps étaient débiles et les jambes affaiblies. Marengo suivait avec son traîneau, faible et souffrant comme ses maîtres. Basile s'aperçut que ses compagnons jetaient de temps en temps des regards de convoitise du côté du chien. Il vit ce que cela voulait dire, et comprit les pensées qui agitaient leur esprit. Il savait que personne n'osait exprimer ses désirs, car Basile était le véritable maître de Marengo, mais leurs regards parlaient suffisamment. Ses yeux se portèrent tour à tour sur la contenance abattue de François, sur l'air sérieux de Norman, sur les joues pâlies de Lucien. Basile aimait ses frères au delà de toute expression ; il n'hésita pas plus longtemps, et, prêt à immoler son vieux compagnon de chasse aux êtres plus chers dont l'existence réclamait ce sacrifice, il s'arrêta tout d'un coup, et montrant du doigt Marengo.

— Mes amis, il faut le tuer, dit-il.

A ces mots, prononcés d'une voix ferme, chacun s'arrêta sur place.

— Je crains bien que ce ne soit notre seule ressource, dit Norman, en regardant de tous côtés sans pouvoir rien découvrir.

Puis il baissa la tête et demeura immobile et silencieux. François accueillit aussi la proposition de Basile par un consentement tacite, mais suffisamment expressif. Lucien seul essaya de combattre la proposition.

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— Attendons, dit-il, je me sens de force, pour ma part, à faire encore au moins cinq milles.

En parlant ainsi, il fit un effort pour se redresser et faire preuve de ses forces, mais Basile, comprenant que c'était chez son frère élan de générosité, ne voulut point consentir à accepter son dévouement.

— Non, mon cher Lucien, dit-il, tu ne peux pas marcher plus longtemps sans prendre de nourriture , nous allons tuer le chien.

— Non, non, Basile, reprit celui-ci, tu te trompes, je t'assure que je ne suis point à bout de mes forces et que je puis aller beaucoup plus loin. Tiens, continua-t-il en étendant la main, tu vois là-bas cette masse de rochers, ils sont à environ trois milles d'ici, et la route que nous suivons y conduit ; continuons à marcher vers eux, et laissons vivre Marengo jusqu à ce que nous y soyons arrivés. Après cela, si la Providence n'est pas venue à notre secours, eh bien! alors

Au même moment Lucien aperçut les yeux de Marengo fixés sur lui, et l'émotion l'empêcha d'achever la cruelle sentence. Le pauvre animal jetait sur ses maîtres des regards suppliants, comme s'il eût compris la question qui s'agitait en ce moment. Cette muette prière eût touché des cœurs moins disposés en sa faveur que ceux de ses juges, aussi chacun consentit-il volontiers à la proposition de Lucien. Les fusils furent de nouveau jetés sur les épaules et l'on se remit en marche-

Lucien s'était volontairement mépris sur la distance qui les séparait du rocher. Au lieu de trois milles dont il avait parlé, il y en avait réellement cinq; il y en eût eu dix que personne ne s'en fût plaint, tant chacun s'estimait heureux d'avoir un prétexte d'épargner Marengo aussi longtemps que possible. Les voyageurs s'éparpillèrent comme des tirailleurs, battirent tous les buissons, visitèrent tous les accidents de terrain, malheureusement sans aucun succès. Après deux heures d'une marche pénible, ils arrivèrent au milieu du groupe de rochers sans avoir trouvé trace de quadrupède ou d'oiseau.

— Allons, dit Lucien, en cherchant à renforcer les accents de sa voix affaiblie, un peu de courage et traversons ces rochers, peut-être trouverons-nous quelque chose derrière, d'ailleurs il faut faire beau jeu à cette pauvre bête. Nous avons parlé du rocher, cela est vrai, mais nous n'avons pas déterminé de quel côté

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nous nous arrêterions. Allons, c'est dit, nous passons outre. Ce n'est pas, d'ailleurs, un bien long retard.

Encouragée par ces paroles de Lucien, la petite troupe entra dans les rochers et se divisa. Chacun prit de son côté. On avait à peine fait quelques pas, qu'une exclamation poussée par Norman vint at'.irer l'attention générale. Toutes les têtes se levèrent, et les regards se tournèrent de son côté. On ne voyait aucun animal, et cependant l'accent de sa voix indiquait une heureuse découverte, il était impossible de s'y méprendre.

— Qu'y a-t-il? lui demandèrent à la fois ses trois compagnons.

— La tripe de roche, répondit-il.

— La tripe de roche ! firent les autres avec étonnement.

— Oui! répondit Norman, regardez de ce côté.

En prononçant ces mots, il indiquait du doigt une masse de rochers situés à quelques pas de là.

Ses compagnons se dirigèrent aussitôt de ce côté. En approchant du rocher, ils virent ce que Norman appelait la tripe de roche : c'était une substance évidemment végétale, noire, rugueuse et ridée, qui recouvrait toute la surface du rocher.

Lucien connaissait cette plante aussi bien que Norman, aussi à sa vue ses yeux brillèrent de joie et ses jouis pâles se couvrirent d'une teinte rosée.

Quant à Basile et à François, ils attendaient une explication, et paraissaient étonnés qu'on attachât tant de prix à ce qui leur semblait être tout simple nent de la mousse de rocher.

Lucien leur apprit que ce n'était point une mousse, mais bien un lichen d'une espèce particulière et propre à l'alimentation de l'homme, le gyvophora. Norman confirma les dires de Lucien, et ajouta que non seulement les Indiens et les Esquimaux se nourrissaient de celte plante, que plus d'une fois les voyageurs en avaient mangé, et avaient, à l'aide de cet aliment, soutenu leur existence pendant plusieurs jours.

On connaît plusieurs espèces de ce lichen, cinq ou six, je crois : toutes ont des propriétés nutritives ; mais il n'y en a qu'une seule qui soit agréable au goût, c'est le gyrophoravellea des botanistes. Malheureusement ce n'était pas cette espèce que nos voyageurs avaient rencontrée, car elle ne croît que sur les rochers ombragés par les bois, et ne se trouve que rarement sur les pierres découvertes. L'espèce découverte par Norman était cependant man-

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geable, et nos quatre affamés s'estimèrent heureux de cette bonne fortune.

Leur premier soin fut de s'occuper de cueillir le lichen. Ils pensèrent ensuite à le mettre en état d'être mangé. Mais là se présentait une nouvelle difficulté : la tripe de roche doit être bouillie ; sans cela elle n'est pas mangeable, et pour la faire cuire il fallait du feu. Comment en faire sans bois? Ils n'avaient même pas un bâton qu'ils pussent brûler, car pendant toute la journée ils n'avaient pas rencontré un seul arbre. Ils étaient donc aussi embarrassés qu'auparavant, car sans cuisson la tripe de roche leur était aussi inutile que de l'herbe sèche.

Pendant qu'ils étaient à réfléchir au moyen de se tirer d'embarras, l'un d'eux pensa au traîneau de Marengo. C'était sans doute une faible ressource, et il n'y avait pas de quoi cuire un gros plat; mais cela valait toujours mieux que rien : d'ailleurs Marengo ne devait pas s'opposer à cet arrangement, et serait au contraire enchanté de voir brûler son traîneau, sans se douter que, quelques heures auparavant, c'était lui que ce bois aurait servi à faire, cuire. Tout le monde tomba donc d'accord de mettre le traîneau en pièces et d'en faire du feu.

Dans cette intention on avait dételé Marengo, lorsque Basile, qui était passé de l'autre côté du rocher, cria à ses frères de s'arrêter; il y avait moyen de faire du feu en épargnant le traîneau, car le jeune chasseur venait de découvrir des saules à peu de distance de là. Basile et François partirent immédiatement pour aller faire du bois, tandis que Lucien et Normand s'occupaient à préparer la tripe de roche.

Au bout de quelques instants, les deux premiers revinrent avec deux gros Jagots de saule. On mit dans la marmite la tripe de roche avec de la neige à défaut d'eau, et l'on plaça le toutsur le feu.

Après avoir bouilli pendant uns heure environ, le lichen devint une espèce de gélatine liquide. Norman surveillait la cuisine, et y ajoutait un peu de neige ou un peu de tripe de roche selon le besoin. Quand on crut le tout cuit à point, on retira le pot de dessus le feu, et nos quatre affamés se mirent à manger. Ce mets était loin d'être agréable au goût; il em pâtait la bouche comme du sagou, ou plutôt comme de la colle; mais aucun des convives ne s'imagin? de faire le difficile, et toute la tripe de roche fut dévorée e* an clin d'œil. Cet aliment remplit l'estomac

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de nos affamés sans satisfaire leur appélit; mais il rendit cependant leurs souffrances beaucoup moins pénibles.

Norman dit à ses compagnons que ce lichen était bien meilleur lorsqu'il était cuit avec de la viande de manière à faire une espèce de potage. Ceux-ci le crurent sans peine; mais la difficulté restait toujours la même : il fallait avoir de la viande. Les Indiens préfèrent la tripe de roche préparée avec des œufs ou du jus de poisson.

Nos vojageurs étaient si fatigués, qu'ils résolurent de s'arrêter au milieu de ces rochers pour y passer au moins la nuit. Ils choisirent un endroit favorable et y dressèrent leur tente; ils ne se donnèrent point la jouissance d'allumer du feu, car les saules étaient très rares, et ils réservaient ce qui en restait pour faire cuire une ou deux marmites de tripe de roche. Us étendirent leurs couvertures de peau dans l'intérieur de la tente, et se roulèrent dedans en se serrant les uns contre les autres pour se tenir chaud mutuellement.

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