CHAPITRE XXXIII
L'nERMINE ET LA SOURIS SAUTEUSE.
Quelque gros que fût le lièvre, nos voyageurs étaient si affamés qu'ils l'eussent volontiers dévoré en un seul repas; mais, d'après les conseils de Lucien, ils consentirent à en garder la moitié pour souper, alléchés d'ailleurs par les promesses de leur cuisinier, qui leur fit espérer une soupe au lièvre. La tête, les pieds et les autres morceaux de rebut furent abandonnés à Marengo. Le hibou, dont la chair était presque aussi blanche que le plumage, fut réservé pour le déjeuner du lendemain. Norman assura à ses compagnons que c'était un excellent manger.
Ils avaient établi leur tente en ce lieu avec l'intenlion d'y demeurer toute la nuit et de ne reprendre leur voyage que le lendemain matin. 11 y avait encore plusieurs heures de soleil, le repas de viande avait relevé les forces et le courage de chacun, et l'on résolut d'employer le reste de la journée à chasser dans les environs. C'était pour eux un point fort important que de se procurer du gibier. Le hibou devait à peine leur fournir de quoi déjeuner le lendemain, et après cela il ne leur resterait rien puisqu'ils avaient eu le bonheur de trouver un secours inattendu qui avait relevé leurs forces, c'était le moment de faire un effort pour se garantir à l'avenir des privations et des souffrances qu'ils avaient déjà endurées.
La vallée dans laquelle ils étaient campés paraissait être fertile en gibier. C'était une sorte d'oasis au milieu de la Terre Maudite ; un lac entouré de bois consistant, comme nous l'avons dit, en saules, peupliers, pins et bouleaux nains. L'arbousier alpestre, dont les baies servent de nourriture à plusieurs espèces d'animaux, croissait aussi sur le versant des collines, tandis que le
232 LA BAIE D'IIUDSON.
Ihé de Labrador (ledwn palustre) poussait sur les terrains bas, au bord même du lac. Les feuilles de cette plante forment la nourriture favorite du lièvre polaire, aussi sa présence donnait-elle à nos voyageurs l'espérance de rencontrer dans ces parages plusieurs animaux.
Les faits venaient d'ailleurs corroborer leurs conjectures, car on remarquait des traces de lièvre imprimées de tous côtés sur la neige. Ce n'étaient pas les seules empreintes, car par suite des lois de la nature, qui veulent que les animaux servent de pâture les uns aux autres, il est rare qu'une espèce se fixe dans un lieu sans attirer auprès d'elle celles qui vivent à ses dépens.
Lucien ne devait pas tarder à avoir sous les yeux une preuve nouvelle de cette vérité.
Pendant que son cousin et ses deux frères étaient à ebasser dans le voisinage, il s'occupait à faire sécber sur les charbons quelques feuilles de thé de Labrador qu'il venait de récolter dans l'intention de préparer une boisson rafraîchissante pour prendre après le souper. La soupe au lièvre était en train de bouillir, et le cuisinier levait de temps en temps le couvercle pour examiner l'état de la cuisson et la tournure que prenaient les choses.
Sa marmite et son thé ne l'occupaient pas tellement qu'il n'eût quelques instants de repos. Or, pendant qu'il se reposait et jetait les yeux de côté et d'autre, il aperçut un objet qui s'avançait sur la neige à quelques pas de l'endroit où il était lui-même assis. Au pied de la colline s'étendait une épaisse couche de neige amoncelée là par le vent et formant une espèce de butte de trois ou quatre pieds de hauteur et de quelques mètres de surface. C était sur la plate-forme de ce petit escarpement que se trouvait l'objet qui avait attiré l'attention de Lucien. Cet objet, situé à une vingtaine de pas environ du foyer se mouvait de côté et d'autre ; c'était un animal.
Du premier coup d'œil Lucien reconnut une souris de la plus singulière espèce. Elle était de la grosseur d'une souris ordinaire, mais d'une nuance tout à fait différente. La partie supérieure de son corps était couleur d'acajou, tandis que la paitie inférieure, y compris les pattes et les pieds, était aussi blanche que du lait. Le jeune naturaliste n'eut pas de peine à reconnaître la souris à pattes blanches (mus leucopus;, l'une des plus belles de la famille.
Çà et là s'élevaient sur la neige quelques touffes d'arbousier. Le petit animal passait de l'une à l'autre, cherchant les quelques baies que l'hiver avait respectées. La plupart du temps elle trottait menu comme une souris ordinaire, mais parfois aussi elle faisait des bonds de plusieurs pieds, sauts prodigieux pour sa taille et pour l'exécution desquels elle était merveilleusement servie par sa queue très nerveuse qu'elle appuyait fortement contre la neige. C'est à cette circonstance particulière qu'elle doit le nom de souris sauteuse, sous lequel les Indiens la désignent ordinairement. Ils l'appellent aussi souris-daim, toujours par la même raison et parce que ses bons ressemblent en petit à ceux de ce léger quadrupède.
Au surplus le mus leucopus n'est pas le seul animal de son espèce qui effectue ces bonds prodigieux, et l'Amérique possède plusieurs autres souris qui jouissent du même avantage.
Lucien s'amusa de tous ses mouvements et la laissa s'éloigner sans lui faire aucun mal. Pourquoi, en effet, eût-il tué un animal qui ne devait lui être d'aucune utilité et dont il avait eu plusieurs fois l'occasion d'étudier les habitudes et les mœurs?
La souris allait donc être bientôt hors de la vue de Lucien, et celui-ci n'y pensait déjà plus ; il est probable même qu'il ne s'en fût plus occupé si ses regards n'avaient rencontré dans une direction opposée un autre animal d'un aspect tout différent. Celui-ci avait un corps d'un pied de long, bien que cependant il ne fût guère plus gros que celui de la souris. Ses pattes étaient courtes mais fortes, son museau long mais très arqué ; sa queue touffue et terminée en pointe comme celle du chat, égalait en longueur la moitié de son corps. Tout dans son aspect rappelait les formes bien connues de la belette.
C'était en effet une espèce de belette, la fameuse hermine (mustela kermineà) si renommée parla beauté et la richesse de sa fourrure. Cet animal était entièrement blanc à l'exception du bout de la queue qui se terminait par un bouquet de poils noirs. Quelques parties de son corps étaient également teintées d'une légère nuance de soufre. Cette teinte était une particularité, car la plupart des hermines sont toutes blanches. Celle entrevue par Lucien était alors dans sa robe d'hiver, bien différente de celle d'été, car pendant cette dernière saison, la fourrure de l'hermine ressemble presque à celle de la belette ordinaire.
Au moment où Lucien aperçut l'hermine, elle suivait la plate-
forme du monticule de neige, et paraissait se diriger du mêmecôté que la souris. De temps en temps elle prêtait l'oreille et s'arrêtait, puis reprenait sa marche. Lucien remarqua aussi qu'elle portait souvent le nez en terre. Quand elle fut plus près de lui, il s'aperçut et fut bientôt convaincu à son grand étonnement qu'elle était lancée sur une piste. Elle faisait exactement tous les tours et détours exécutés par la souris, et quand elle arrivait aux endroits où celle-ci avait sauté, elle s'arrêtait, prenait le vent, et ne recommençait sa course qu'après s'être bien assurée de la direction. En un mot, ses manœuvres étaient absolument semblables à celles d'un chien de chasse lancé sur les traces d'un renard.
Lucien chercha des yeux la souris, elle s'était fort éloignée pendant tout ce temps, et ce fut à peine s'il put l'apercevoir au loin sur la neige, arrêtée sous un arbousier et paraissant se douter fort peu de la présence de son plus grand ennemi. J'ai dit son plus grand ennemi, et ce n'est pas sans raison, car c'est le mus leucopus qui est la nourriture ordinaire de l'hermine.
La souris ne tarda pas cependant à s'apercevoir de l'approche de son ennemie, mais malheureusement il était déjà bien tard et l'hermine n'était plus qu'à quelques pieds d'elle. Elle pensa d'abord à se cacher parmi les feuilles de l'arbuste, mais craignant bientôt que ce ne fût là qu'une retraite peu sûre, elle aima mieux chercher son salut dans la fuite.
Elle partit comme un trait, tantôt courant, tantôt bondissant comme un daim. Mais, quelle que fût sa légèreté, elle avait affaire à forte partie; l'hermine était agile comme un chat, la chose ne fut pas longue, et au bout de quelques minutes elle mit la griffe sur la souris. Il y eut lutte de quelques instants, puis Lucien entendit un bruit sec comme celui d'une noisette qu'on casse. C'était le bruit du crâne de la pauvre souris, que la cruelle hermine venait de broyer sous sa dent.