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LES CYGNES D'AMÉRIQUE

— Mes amis, dit Lucien, je vais vous narrer tout ce que je sais sur les cygnes, et ce tout-là, je vous assure, n'est pas bien considérable, car l'histoire naturelle de ces oiseaux à l'état sauvage est encore fort peu connue. Leur timidité et la vivacité de leurs allures ne permettent guère ni de les approcher ni de faire d'observations sur leur compte. D'un autre côté, ils sont dans 1 habitude d'émigrer chaque année et de passer plusieurs mois dans les solitudes désolées des régions arctiques. Ces contrées, comme vous savez, sont dépourvues d'habitants ; de là, sur cet oiseau, absence complète de renseignements.

Quelques espèces du genre vivent sous les zones tempérées; celles-ci sont mieux connues.

On a longtemps cru qu'il n'y avait qu'une seule espèce de

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cygne ; on en distingue aujourd'hui plusieurs, qui diffèrent entre elles par la forme, la couleur, la voix et les habitudes.

Blanc comme un cygne est une expression qui a cours partout et qui est peut-être aussi vieille que l'usage de la parole. Cependant je m'imagine qu'elle produirait un singulier effet aux oreilles des naturels de l'Australie, qui sont accoutumés à voir des cygnes d'une couleur tout opposée, car en dépit du proverbe les cygnes de l'Australie sont noirs comme des corbeaux.

D'après Brehm, savant qui s'est beaucoup occupé de l'histoire naturelle des cygnes, il y a en Europe quatre espèces différentes de ces oiseaux. Ces quatre espèces sont blanches, bien qu'on rencontre parfois des cygnes qui ont à la tête et au cou des teintes d'un rouge orangé. Deux de ces espèces sont à gibbosilé, c'est-à-dire qu'elles portent à la partie supérieure du bec une espèce d'excroissance ou de protubérance. L'une de ces dernières espèces est le cygne gibbeux à tête blanche de Brehm (cycnus gibbuï) ; l'autre est connue sous le nom de cygne à tête d'or {cycnus olov). Cette dernière espèce est désignée par quelques naturalistes sous les noms de cygne muet et de cygne domcslique, parce qu'elle est en effet celle qui s'approvise le plus facilement, et que tous les cygnes qu'on voit en France, en Angleterre, dans les parcs, sur les lacs et sur les étangs appartiennent à cette classe. Les deux autres espèces européennes sont désignées par le même Brehm sous le nom de cygne chantant, à cause de leur cri qui est très fort et s'entend à une grande distance.

Le cygne noir d'Australie (cycnus niger) a été naturalisé en Europe, où il est surtout affectionné par les Anglais. Sa grande taille et sa beauté en font un des principaux ornements des pièces d'eau. Ce cygne est une espèce de tyran très jaloux de ses droits et de ses propriétés. Il ne permet à aucun autre oiseau de l'approcher, et repousse à grands coups d'aile ceux qui tentent de le faire.

Jusque dans ces derniers temps on a cru qu'il n'existait en Amérique qu'une seule espèce de cygne, c'était une erreur. On en compte maintenant trois espèces bien distinctes. La plus connue est celle désignée sous le nom de cygne sif fleur {cycnus americanus). Cette espèce est très répandue sur les bords de l'Atlantique, dans les États peuplés les premiers par les Européens ; c'est pour cette raison que les naturalistes ont été à même de l'observer de plus près. Ce cygne passe généralement

pour être le même que le cycnus férus, l'une des espèces chantantes de l'Europe. La chose, cependant, n'est pas très certaine, et pour ma part j'inclinerais à croire que ce sont deux espèces différentes, car les œufs du cygne américain sont verdàtres, tandis que ceux de son congénère d'Europe sont bruns avec des taches blanches. Le cygne siffleur a quatre pieds et demi de long ; du moins c'est là sa taille ordinaire, quoique quelques mâles atteignent des proportions plus fortes et mesurent jusqu'à cinq pieds. Son plumage est blanc, à l'exception de la tête et de la partie supérieure du cou, où l'on remarque des teintes cuivrées. De l'angle du bec à l'œil on remarque un petit espace sans plumes et d'une nuance jaune très brillante.

Ces cygnes ont, comme ceux des autres espèces, peu de goût pour l'eau salée. On ne les voit que très rarement sur la mer, et quand on les y rencontre c'est toujours dans le voisinage des côtes, aux lieux où il croît certaines herbes marines propres à leur nourriture. On ne les voit pas d'ordinaire sur les grands lacs, où ils ne s'établissent jamais qu'à défaut d'autres eaux plus à leur convenance. Il leur faut le voisinage de la terre ; cette prédilection tient à ce que les cygnes ne plongent point pour chercher leur nourriture dans les eaux comme nombre d'autres oiseaux aquatiques; mais qu'ils la cueillent ou plutôt la récoltent à la surface à l'aide de leur long cou, que la nature a si merveilleusement approprié à cet usage.

Leur nourriture consiste en racines de plantes aquatiques, principalement de celles qui sont farineuses. Comme ces plantes croissent de préférence dans les eaux ombragées des petits lacs et sur le bord des rivières, les cygnes fréquentent de préférence les eaux de cette nature. Quoique lewr régime soit surtout végétal, il ne l'est cependant pas exclusivement, et ils mangent souvent des grenouilles, des insectes et des petits poissons.

Contrairementauxhabitudes des canards etdes oies, qui aiment à se poser à terre, les cygnes préfèrent de beaucoup se poser à la surface de l'eau. Cela s'explique par la difficulté qu'il séprouvent à marcher. Mais dans l'eau et dansl'air ces oiseaux sont véritablement chez eux. L'air estun élément qui leur est aussi favorable que l'eau et leur vol y est si rapide qu'il est difficile de les tirer, surtout quand ils ont le vent pour eux. On croit qu'aveccetavantage la vitesse de leur vol peut être évaluée à cent milles par heure.

Pendant la mue, ils deviennent incapables de voler, mais ils

ne sont guère plus faciles à prendre, car ils ne sortent pas de l'eau et nagent si rapidement qu'un canot ne peut les suivre, quelque bien conduit qu'il soit. A l'aide de leurs larges ailes qu'ils déploient au vent comme une voile, ils atteignent en nageanl une vitesse presque égale à celle d'un bâtiment à voiles. Quand ils se voient poursuivis de près, ils plongent pour dérouter le chasseur, qui a presque toujours besoin, pour s'emparer d'eux, d'avoir recours à son fusil.

Le cygne siffleur est un oiseau de passage ; chaque année, à l'arrivée du printemps, il émigré dans le nord et revient au sud avec la saison d'automne. La cause qui détermine ces oiseaux à ces longs voyages annuels est un mystère dont la nature s'est jusqu'à présent réservé le secret. Quelques savants prétendent qu'en se dirigeant vers le nord, ils n'ont d'autre but que de chercher des régions inhabitées, où ils puissent élever leurs petits en toute sécurité. Cette explication me paraît d'autant moins suffisante que les déserts de l'Amérique ne sont pas tous sous les latitudes septentrionales; on trouve dans le sud, et jusque sous l'équateur, de vastes contrées où le cygne pourrait vivre en paix sans craindre la présence de l'homme. Une seconde opinion consiste à dire que sous les tropiques les petits lacs et les étangs où les cygnes font leur résidence ordinaire se séchant pendant l'été, ces oiseaux se voient dans la nécessité d'émigrer vers des régions plus froides et surtout plus humides.

Cette explication, très suffisante sans doute pour les cygnes, les autres oiseaux d'eau et les échassiers, ne rend aucun compte des émigrations d'oiseaux d'un autre genre, tels que les cailles et les hirondelles.

Ne pourrait-on pas trouver une explication plus satisfaisante? Les régions froides des latitudes élevées sont la véritable patrie de la plupart des oiseaux de passage, du moins c'est là qu'ils s'accouplent et qu'ils élèvent leurs petits. Ils ne font au contraire que séjourner pendant une seule saison dans les régions tropicales, et il est à croire qu'ils y sont poussés par le froid que la plupart d'entre eux ne sauraient supporter.

Quant aux oiseaux aquatiques, la chose s'explique d'elle-même. C'est dans l'eau qu'ils trouvent leur nourriture, et ils se voient contraints de quitter leurs régions natales au moment où les froids rigoureux, en couvrant les eaux d'une épaisse couche de glace, les exposeraient à mourir de faim.

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Cette Lypothèse paraît d'autant plus juste, qu'on les voit arriver dans le sud au commencement de l'hiver, et qu'à peine le souffle des brises printanières commence à faire fondre la glace, ils s'empressent de regagner leur pays de prédilection, ces régions septentrionales où commence alors pour eux la saison des amours.

Les cygnes siffleurs obéissent à cette loi générale, et émigrent chaque printemps vers le nord. Ils vivent dans ces régions sur les îlots dont sont parsemés les innombrables lacs qu'on rencontre à chaque pis à l'extrémité nord du continent américain. Dans les marais, ils paissent sur les parties de terrain non submergées et sur les promontoires qui s'avancent dans l'eau. Ils ont toujours soin de choisir leur demeure de telle sorte, que, lorsqu'ils sont dans leur nid, ils peuvent embrasser du regard tout le pays environnant et découvrir de loin l'approche d'un ennemi. Le sommet du dôme qui sert de demeure au rat musqué est une place que les cygnes adoptent volontiers pour y poser leur nid. Ces petites maisons, semblables à celles des castors, sont ordinairement placées au milieu de marais inabordables, et comme elles ne sont occupées par leurs propriétaires que pendant la saison d'hiver, elles se trouvent pendant l'été entièrement à la disposition des cygnes. Ces oiseaux pratiquent un grand trou sur le toit et le remplissent avec les herbes et les joncs qu'ils trouvent dans le voisinage. C'est là leur nid.

La femelle du cygne siffleur pond de six à huit œufs, et les couve pendant une période de six semaines. Au bout de ce temps les petits cygnes sortent de la coquille tout couverts d'un épais duvet d'un gris bleuâtre. Durant le temps de l'incubation, la femelle du cygne veille sur ses œufs avec la plus grande sollicitude. A chaque instant sur le qui-vive, elle a toujours la tête tournée du côté où elle craint le danger. Quand le temps est mauvais et que le vent est froid et violent, elle prend la position qui lui semble la plus propre à garantir contre le fléau les objets de sa vive sollicitude. Et si son nid se trouve placé sur un promontoire, elle se place toujours de manière à avoir la tête tournée du côté de la terre, car elle est presque sûre que ce n'est pas du côté de l'eau que sortiront les ennemis. C'est de la terre en effet que viennent non seulement l'homme, mais encore le wolverène (gulo luscus), le lynx {ftlis canadensis), le renard et le loup.

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Les Indiens prennent souvent les cygnes femelles sur leur nid à l'aide de lacs. Ces lacs sont fort simples ; ils consistent en on nœud coulant fait avec un boyau de daim. On les place pendant l'absence de l'oiseau auprès du nid, du côté qui lui sert d'entrée, car c'est une remarque qu'on a faite : ils entrent dans leur nid par un côté et en sortent par l'autre. Ce lacet doit être préparé avec la plus grande adresse, et surtout avec des mains propres; aussi les Indiens ont-ils toujours soin de se les laver avant de toucher les lacets. Sans cette précaution, les cygnes, qui ont l'odorat très subtil, s'apercevraient de la présence du danger et s'abstiendraient pendant quelque temps de s'approcher de leur nid, si même ils n'abandonnaient tout à fait leurs œufs.

Beaucoup d'autres oiseaux font comme le cygne, et désertent leur nid aussitôt qu'ils s'aperçoivent qu'il a été découvert.

— Mais en voilà assez sur le cygne siffleur, continua Lucien, passons maintenant au cygne-trompette.

C'est le plus grand de tous les cygnes d'Amérique, et il n'est pas rare de trouver des oiseaux de cette espèce qui mesurent cinq pieds depuis la naissance du bec jusqu'à l'extrémité de la queue. Cette dénomination de trompette (buccinator), sous laquelle on désigne ce cygne, lui a été donnée à cause de la ressemblance de son cri, entendu de loin, avec une note de trompette ou de clairon.

Cet oiseau est blanc, avec le bec et les pieds noirs. La partie supérieure de sa tête et de son cou est teintée d'orangé comme chez le précédent, mais il est dépourvu des taches jaunes placées chez ce dernier entre l'œil et les mandibules.

On le distingue facilement du siffleur tant à son cri qu'à son extérieur, car il est beaucoup plus grand.

Ses habitudes sont les mêmes, seulement il est plus sociable que le précédent, et on le rencontre quelquefois par troupes de six ou huit. Le siffleur, au contraire, ne se voit jamais que par couples, et très souvent aussi on en rencontre d'isolés.

Une autre différence dans les habitudes de ces deux oiseaux consiste en ce que le cygne-trompette émigré de meilleure heure vers le nord; c'est le premier oiseau qui paraît dans ces régions, si on en excepte toutefois les aigles. Il pousse au sud jusqu'au 61e de latitude, mais le plus ordinairement il ne sort pas du cercle polaire.

Il construit son nid de la même manière que le siffleur; mais

ses œufs sont beaucoup plus gros. L'un de ces œufs suffit au déjeuner d'un homme d'un appétit ordinaire sans qu'il soit besoin d'y ajouter ni pain ni quoi que ce soit.

Le cygne-trompette arrive souvent dans le nord avant que les lacs et rivières soient dégelés. 11 est alors obligé de chercher sa nourriture sur les courants et près des chutes d'eau. Ces lieux, plus couverts que ceux qu'il fréquente d'habitude, permettent aux Indiens de l'approcher plus facilement, et c'est surtout à cette époque que ces peuplades détruisent un grand nombre de ces oiseaux.

Hors de ces circonstances, cet oiseau est très difficile à approcher. François a dû s'en apercevoir. Les Indiens ne le tuent qu'avec des canardières chargées à balle.

La troisième espèce de cygnes américains est connue sous le nom de cygne de Bewick (cycnns Beivickiî), du nom de ce naturaliste. C'est le plus petit des trois ; il n'a guère que quatre pieds de long et ne pèse pas plus de quatorze livres, tandis que le siffleur pèse communément vingt livres, et qu'il n'est pas rare de trouver des trompettes du poids énorme de trente livres.

Le cygne de Bewick passe pour être de la même espèce que l'un des cygnes chantants décrits par Brehm. Son plumage est si semblable à celui du siffleur, qu'on les confond ordinairement; la taille et la grosseur servent seules à les distinguer à première vue.

Ces trois espèces de cygnes américains, malgré leur grande ressemblance, ont cependant un caractère distinclif à l'aide duquel il est facile de les classer; le trompette a vingt-quatre plumes à la queue; le siffieur en a vingt et les autres espèces n'en comptent que dix-huit.

Des trois cygnes que nous venons de mentionner, le cygne de Bewick est celui qui émigré le plus tard vers le nord. On trouve ordinairement son nid dans les îles de la mer Polaire. Ce nid, construit de tourbe, est d'une dimension gigantesque, long de six pieds, large de cinq avec deux pieds d'épaisseur. C'est au sommet de cet amas de tourbe que se trouve le nid proprement dit, large trou rond d'environ deux pieds de diamètre. Ses œufs sont d'un blanc sale tacheté de roux.

— J'ai été à même de constater, continua Lucien, une particularité remarquable dans la manière dont ces trois espèces se partagent les contrées qu'elles fréquentent. Sur les côtes du Pacifique on ne rencontre que le siflleur et les petites espèces; ces

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dernières y sont dans la proportion de cinq pour un. Dans l'intérieur du continent, on ne voit que les siffleurs et les trompettes ; ces derniers y sont de beaucoup les plus nombreux, tandis que, sur les côtes orientales de l'Amérique, ce sont au contraire les siffleurs qui dominent.

Les cygnes sont très recherchés tant par les Indiens que par les chasseurs blancs. Leur peau, leurs plumes et leur duvet forment pour les habitants du pays des fourrures un objet de commerce dont ils se défont avantageusement dans les comptoirs de la compagnie de la baie d'Hudson. On cite certaines années où on a expédié de ces contrées jusqu'à dix mille peaux de cygne payées l'une dans l'autre au prix de sept schellings (8 fr. 75). Les cygnes-trompettes, qui sont de beaucoup les plus nombreux, fournissent toujours la meilleure part dans ce contingent.

Maintenant, dit Lucien en terminant, vous en savez sur les cygnes autant que moi-même. Pour clore dignement mon sujet, je n'ai plus qu'un mot à ajouter : la chair du cygne fournit un manger très délicat. Vous allez être à même d'en juger, et je ne doute pas que vous ne goûtiez ce rôti avec autant de plaisir au moins que ma leçon d'histoire naturelle.

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