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CHAPITRE V

CnASSE AUX FLAMBEAUX.

Quelques jours après, nos voyageurs arrivèrent à l'établissement dit de la Rivière Rouge. Ils ne s'y arrêtèrent que peu de temps, et, après s'y être procuré quelques articles dont ils avaient besoin, ils reprirent leur voyage, et naviguèrent vers le lac Winnipeg.

Les cygnes se montraient plus nombreux qu'auparavant ; mais ils n'étaient pas moins sauvages, et tous les efforts de François pour tuer un de ces oiseaux furent inutiles. Le jeune homme avait le plus grand désir d'abattre cette sorte de gibier, car si d'un côté le dîner qu'il avait fait avec le rôti du cygne l'avait mis en goût de la chair de ces oiseaux, d'un autre leur sauvagerie l'avait piqué au jeu. La difficulté doublait la tentation, car François était en cela comme tous les chasseurs, et pensait que son

mérite serait d'autant mieux constaté, que le gibier était plus précieux et plus difficile à atteindre.

Mais, en dépit de ses efforts, François n'avait pas été heureux, et l'on était arrivé à vingt milles du lac Winnipeg sans qu'il eût trouvé l'occasion de tirer un seul cygne. Il ne s'était pas non plus trouvé d'aigle disposé à chasser le cygne pour lui, et force lui avait été de souper sans ce rôti, qu'il appréciait fort.

Norman, voyant combien François était désireux de tuer un de ces oiseaux, essaya de l'aider de ses conseils.

— Mon cousin, lui dit-il un soir qu'ils se laissaient tranquillement aller au fil de l'eau, tu désires donc bien tuer un cygne?

— Oh! oui, répondit François, et si tu peux m'indiquer le moyen de réussir à cette chasse, je te promets dp. te donner ce couteau.

En parlant ainsi, le jeune Landri montrait à son cousin un joli petit couteau qu'il portait dans sa poche.

Un couteau n'est pas dans le pays des fourrures une chose de mince importance, car avec un couteau on peut acheter un cheval, une tente, un bœuf, et, ce qui paraîtra plus extraordinaire, une femme. Cela s'explique par la grande difficulté de se procurer cet instrument dans un pays où il faut faire plusieurs centaines de milles pour trouver le moindre objet fabriqué, et par le peu de cas que les sauvages font du beau sexe. Aussi les chasseurs et les Indiens attachent-ils le plus grand prix à cet objet. D'ailleurs le couteau que François offrait à son cousin était remarquablement beau, et celui-ci avait à plusieurs reprises exprimé le désir d'en devenir propriétaire. Aussi ne se fit-il pas prier pour accepter la proposition.

— Je ne demande pas mieux, répondit-il, mais il faut pour cela que tu te décides à faire plusieurs milles pendant la nuit. A cette condition, je te promets de te faire tirer un cygne-trompette, peut-être môme plusieurs.

— Qu'en pensez-vous, frères? dit François en s'adressant à Basile et à Lucien. La proposition vous convient-elle, et n'y voyez-vous pas d'objection ?

— Aucune, répondit Lucien.

— Ni moi, ajouta Basile. Au contraire, la chose me va à merveille. Je suis pour ma part très curieux de connaître le plan de notre cousin, d'autant mieux que je n'ai jamais entendu parler du moyen d'approcher les cygnes.

— Tant mieux, répondit Norman, car alors j'aurai le plaisir de vous apprendre la méthode employée par les Indiens, qui chassent le cygne pour se procurer sa peau et ses plumes, dont ils font commerce avec les postes d'échange. J'espère que nous pourrons essayer la chose cette nuit même, ajouta-t-il en regardant en l'air ; il n'y a pas de lune et le ciel est sombre, c'est un excellent temps pour la réussite de notre projet.

— Est-il donc nécessaire qu'il fasse nuit noire ? demanda François.

— La plus sombre est la meilleure, répondit Norman, et, si je ne me trompe, il va faire ce soir aussi noir que dans un four. Mais nous avons quelques préparatifs à faire, le soleil va bientôt se coucher, et il nous reste bien juste le temps nécessaire . Abordons, et dépêchons-nous le plus possible.

— Oui, c'est cela, abordons, répliquèrent tout d'une voix les trois frères.

On tourna l'avant du canot vers la rive, et, quand on n'en fut plus qu'à quelques pas, on s'arrêta. La quille des bateaux d'écorce n'est pas construite de manière à pouvoir toucher le fond sans qu'il en résulte de grands dommages, et il est indispensable d'employer les plus grands ménagements tant, pour mettre ces embarcations à flot que pour les conduire à terre.

Quand on a arrêté l'embarcation, les voyageurs sautent dans l'eau et gagnent la rive à pied. Un ou deux restent dans le canot pour le maintenir en place. La cargaison est déchargée, et, cette opération terminée, on retire facilement hors de l'eau le canot allégé et on le porte sur la côte, où on le tient renversé de manière que le fond puisse sécher facilement. Ces bateaux d'écorce sont si fragiles, que le moindre choc contre terre suffirait pour les mettre hors de service, et il n'est pas rare d'en voir qui sont mis en pièces au premier contact un peu rude avec le sol; c'est pour cette raison qu'ils exigent les plus grands soins. Il est fort dangereux aussi de se tenir debout dans ce canot, car il chavire facilement, et la plus légère oscillation suffit pour faire tomber à l'eau et la cargaison qu'il porte et les hommes qui le montent; aussi les voyageurs, une fois qu'ils y sont entrés, doivent-ils se tenir assis pendant toute la traversée et faire le moins de mouvements possible. Chaque fois qu'on descend à terre pour y passer la nuit, on met le canot à sec, comme nous l'avons dit plus haut. Cette dernière précaution est indispensable, car l'é-

corce étant de sa nature poreuse et spongieuse, finirait, après un séjour trop prolongé dans la rivière, par s'imprégner tellement d'eau, que le canot deviendrait lourd et d'une marche très difficile. Quand on a soin, en abordant, de le renverser la quille en haut, on le retrouve le lendemain matin sec et léger. De la sorte, au commencement de la journée il est toujours moins lourd que le soir, et plus on avance vers la nuit, plus il devient difficile à manœuvrer.

Nos jeunes voyageurs, après avoir pris terre et avoir renversé leur canot, s'occupèrent de faire cuire leur souper. Ce repas fut expédié plus rapidement que d'ordinaire, car ils étaient pressés par le désir de commencer leur chasse au cygne, qu'ils avaient le dessein de ne pas prolonger plus tard que minuit. Ce fut Lucien qui se chargea de la cuisine pendant que Norman procédait, avec l'aide de Basile et de François, aux préparatifs de la chasse. François, intéressé plus que personne au résultat de l'expédition, ne perdait aucun des mouvements de son cousin. Pas un de ses gestes ne lui échappa.

Voici ce que fit Norman.

11 entra dans le bois accompagné de François, et s'arrêta après une centaine de pas auprès d'un arbre d'une espèce particulière. C'était un bouleau, arbre facile à reconnaître à son écorce blanche et polie comme de l'argent. Avec son couteau de chasse il traça deux cercles sur l'arbre, l'un à quelques pouces du sol et l'autre à quatre pieds plus haut, et rejoignit ces deux cercles à l'aide d'une incision longitudinale faite avec la pointe de son couteau ; après quoi il introduisit la lame sous l'écorce, qu'il souleva à peu près comme on procède pour écorcher un animal. L'arbre avait un pied de diamètre, ce qui donnait à l'écorce enlevée par ce moyen une largeur d'environ trois pieds, car, comme vous le savez, sans doute, dans un cercle ou dans un cylindre le diamètre est à la circonférence dans le rapport d'un à trois.

Norman et François retournèrent ensuite près du bivouac, emportant avec eux leur grand morceau d'écorce. Cette écorce fut développée, mais non pas entièrement cependant, et de manière qu'il y restât encore une certaine courbure ; la convexité formée par la partie extérieure fut noircie avec de la poudre de charbon préparée à cet effet par Basile sur les indications de Norman, puis à l'extrémité du morceau d'écorce un pieu fut solidement aUaché. 11 ne restait plus qu'à fixer ce pieu dans le canot près

de l'avant et dans une position verticale, de manière que le morceau d'écorce se trouvât au niveau des bancs de rameurs avec son côté concave tourné en avant, pour former une espèce de rideau capable de cacher les canotiers et de les dérober à la vue de ce qui se trouvait placé devant eux.

Quand tout fut ainsi préparé, Ncrman jeta la hache sur son épaule et retourna dans le bois. Cette seconde course avait pour objet de se procurer un certain nombre de nœuds de pin résineux (pinvs rigida) qu'il savait devoir rencontrer infailliblement en ce lieu. L'arbre qu'on cherchait fut en effet bientôt découvert par les yeux perçants de François, qui accompagnait son cousin comme la première fois. Cet arbre, qui n'avait pas moins de soixante pieds de haut, avait à sa base douze à quinze pouces de diamètre. L'écorceen était épaisse, noirâtre, rugueuse et couverte de crevasses et de fissures. Ses feuilles ou aiguilles étaient longues de trois pouces et rassemblées par groupe de trois, dont chicun était réuni à sa base par un étui de couleur brune. Ces bouquets de feuilles sont ce qu'on appelle en botanique des faisceaux.

Les cônes ou fruits de cet arbre étaient un peu moins longs que les feuilles, à peu près de la grosseur d'un œuf de poule, et disposés entre eux par petits paquets de trois ou quatre. François remarqua que l'arbre était très branchu, et que, par conséquent, il y avait dans le bois un très grand nombre de nœuds. La présence de ces nœuds rend ce bois très difficile à travailler, et l'on ne l'estime guère que pour la résine qu'il contient; il est excellent pour le chauffage, et s'emploie pour cet usage dans toutes les parties des États-Unis, où il pousse. Presque tout le bois à feu qu'on débite dans les grandes villes d'Amérique, sous le nom de pin, provient des arbres dont il est ici question.

François pensait que son compagnon avait l'intention d'abattre un de ces arbres, il se trompait; tel n'était pas le projet de Norman, qui ne s'était arrêté devant le pin découvert par son cousin que pour s'assurer qu'il était bien de l'espèce voulue. Quand il en eut bien constaté l'identité, il s'en éloigna en marchant les yeux fixés en terre. Au bout de quelque temps, il s'arrêta de nouveau, mais cette fois près d'un arbre qui gisait à terre, où il avait sans doute été renversé par quelque ouragan. La chute de cet arbre devait dater de loin, car le tronc était à moitié pourri. En se penchant pour examiner ce tronc mort, François constata

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qu'il appartenait, comme l'arbre précédent, à l'espèce des pins résineux.

C'était apparemment ce que cherchait Norman, car il se mit aussitôt à jouer de la hache et abattit une grande quantité de nœuds résineux, qu'il ramassa ensuite et renferma dans un sac; après quoi il retourna au bivouac et annonça à ses compagnons que tous ses préparatifs étaient terminés.

Sur cette affirmation on s'assit pour souper. Le repas consistait en viande sèche, avec accompagnement de biscuit et de café. La navigation de la journée avait excité l'appétit de nos voyageurs, et chacun fit honneur au festin.

Aussitôt qu'on eut fini de manger, le canot fut remis à l'eau avec le morceau d'écorce disposé à l'avant de la manière que nous avons décrite plus haut. Devant cette écorce, et également sur l'avant du bateau, on plaça une poêle à frire qu'on attacha solidement parle manche et qu'on remplit de nœuds résineux, tout prêts à être allumés au besoin. Ces arrangements terminés, les chasseurs attendirent la nuit pour se mettre en route.

La direction de leur chasse devait leur faire descendre la rivière, et comme cette direction était aussi celle de leur route, ils continuaient leur voyage en chassant, et faisaient ainsi d'une pierre deux coups. Cette considération n'était point à dédaigner, aussi nos chasseurs, enchantés de leur projet, se mirent-ils à causer gaiement en attendant la nuit.

Elle vint enfin, et, comme l'avait annoncé Norman, il fit bientôt noir comme dans un four ; c'était le moment désiré. Chacun entra doucement dans le canot, s'assit à sa place, et l'on se mit à descendre le courant. Norman s'était placé en avant dans le but de surveiller sa poêle à frire ; près de lui se trouvait François, tenant en main son fusil double chargé de chevrotines de la grosseur de celles dont on se sert en Angleterre pour chasser ces oiseaux, et qu'on appelle pour cette raison plomb à cygne.

Après François venait Basile, armé de sa carabine; il était assis juste au milieu du canot. Lucien, d'une humeur plus pacifique et mauvais chasseur comparativement à ses frères, était installé à l'arrière et tenait l'aviron, bien moins pour accélérer la marche du canot que pour la guider et même la modérer au besoin.

Telle était la disposition dans laquelle on s'avançait silencieusement.

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Norman alluma bientôt la résine, dont les lueurs rougeâtres commencèrent à se réfléchir dans l'eau en projetant leurs rayons jusque sur les deux rives de la rivière. C'était un coup d'œil charmant. Les arbres, colorés par la flamme, encadraient, comme un double rideau de pourpre le fleuve qui semblait rouler de l'or en fusion. Les rayons lumineux n'éclairaient cependant qu'une demi-circonférence, car par suite de la manière dont le pot à feu avait été placé derrière l'écorce, l'autre moitié du cercle demeurait dans une obscurité que le contraste faisait paraître encore plus profonde.

On peut dès lors apprécier tout l'avantage des dispositions prises par Norman. Grâce à ces arrangements, de l'avant du canot, on découvrait distinctement toute la rivière à une distance de plusieurs centaines de pas ; aucun objet, qu'elle que fût sa dimension, ne pouvait échapper aux canotiers ; on eût vu un bouchon flotter sur l'eau, à plus forte raison devait-on facilement apercevoir les cygnes que leur grosseur et l'éclat de leur plumage signalaient de loin aux regards. Derrière le canot, au contraire, régnait l'ombre la plus épaisse. De la sorte, tout ce qui se trouvait placé sur la rivière au-dessous du canot ne pouvait apercevoir que le pot à feu #uï se détachait sur un fond aussi noir que l'ébène. Car, comme je crois l'avoir dit plus haut, le côté convexe de l'écorce était tourné vers l'avant; et de cette manière le pot à feu se trouvait renfermé dans une espèce d'habitacle ouvert d'un s/ul côté, de sorte qu'aucun des rayons partis de ce centre lurrnneux ne pouvait arriver sur les canotiers, intercepté qu'ils étaient par l'écorce protectrice. Grâce à cette disposition, ceux-ci pouvaient voir parfaitement tous les êtres vivants qui se trouvaient en aval, sans courir aucun risque d'être aperçus par eux. /

Cependant deux questions restaient encore à résoudre.

En premier lieu, trouverait-on des cygnes sur la rivière ?

En second lieu, si on avait la chance d'apercevoir quelquesuns de ces oiseaux, se laisseraient-ils approcher à portée de fusil ? \

Quant à la première question, Norman ne pouvait la résoudre. Cette solution était au-dessus de ^sesj^rces, les cygnes pouvaient se montrer, comme ils pouvaient ne pas le faire. Cependant, on devait espérer leur présence, c'était même assez probable ; on avait rencontré un grand nombre de ces oiseaux pendant la

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journée, pourquoi n'aurait-on pas la même chance pendant la nuit?

Quant à la seconde question, le jeune Canadien la tranchait d'une manière beaucoup plus positive, et il assurait à ses cousins que si les cygnes se faisaient voir, ils se laisseraient aussi approcher à bonne portée. Cela, il le certifiait pour l'avoir vu dans ses chasses précédentes. Ces oiseaux, attirés par leur curiosité naturelle et par la nouveauté du spectacle, devaient rester infailliblement sans bouger, jusqu'à ce que la lumière arrivât à les toucher, comme il en avait été déjà témoin en maintes autres circonstances.

— Cette manière d'agir, ajouta Norman, n'est pas particulière aux cygnes, et j'ai souvent employé cette ruse avec succès à la chasse aux daims. Je me suis posté maintes fois près des abreuvoirs fréquentés par ces animaux, et je les ai toujours vus, loin de s'effrayer de la lumière, s'en approcher au contraire à petite distance.

Ses cousins le crurent d'autant plus volontiers, qu'ils avaient eux mêmes chassé le daim aux flambeaux dans les forêts de la Louisiane, où cette chasse est désignée sous le nom de chasse aux feux, et qu'ils avaient toujours tué beaucoup de gibier. Ces animaux, sur lesquels la lumière exerce sans doute une sorte de fascination, demeurent le cou tendu et les yeux fixés sur la torche portée par l'un des chasseurs, tandis que les autres les ajustent à leur aise en prenant pour point de mire leurs yeux étincelants. Basile et ses frères ne voyaient pas de raison pour qu'il en fût autrement des cygnes que des daims.

Au surplus, s'il leur fût resté quelques doutes, l'expérience n'aurait pas tardé à les dissiper, car, au moment où le canot tournait un angle du fleuve, on aperçut trois gros objets dont la blancheur tranchait sur la surface de l'eau. Du premier coup d'œil, nos chasseurs reconnurent les oiseaux qu'ils cherchaient, bien qu'à la lueur des torches les objets en vue parussent beaucoup plus gros que des cygnes ordinaires, mais leurs longs cous recourbés, qu'on distinguait parfaitement, rendaient toute erreur impossible, et l'on poussa le canot tout droit sur eux.

Pendant que nos chasseurs s'avançaient, un des oiseaux poussa le cri sonore qui lui a valu son nom. Ce cri se répéta plusieurs fois à de courts intervalles.

— J'ai entendu dire, murmura François à l'oreille de Basile,

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que le cygne chante avant de mourir. Je voudrais bien que celui-ci ne fît pas mentir le proverbe.

Et, ce disant, François se mit à rire de sa plaisanterie.

Basile fît comme lui, et Lucien, qui avait entendu cette observation de son jeune frère, ne put s'empêcher d'imiter leur exemple.

— Je crains bien, répondit Basile, que tune te fasses illusion; car, quelque bonne volonté qu'on y mette, il n'y a pas dans ce cri de quoi trouver un chant, et je crains bien que ces gaillards-là ne jouent encore longtemps de la trompette.

Cette saillie de Basile redoubla la gaieté générale, et chacun de rire encore plus fort qu'auparavant. Toutefois ces rires étaient étouffés avec soin, et pouvaient s'entendre tout au plus à une dizaine de pas. C'était ce qu'on pouvait appeler des rires silencieux.

Mais l'affaire qui commençait à prendre une tournure sérieuse mit bientôt fin à cette gaieté. On n'était plus guère qu'à deux cent cinquante pas des oiseaux, la plus grande prudence devenait indispensable. Les chasseurs arrêtèrent l'ordre de leurs feux. Basile devait tirer le premier sur l'un des oiseaux au repos ; de son côté François, aussitôt après le coup de son frère, devait tirer les autres oiseaux au vol et décharger sur eux ses deux coups s'il en était besoin.

Un instant après, Basile jugeant la distance convenable, épaula sa carabine et lâcha la détente; le coup partit; et l'on vit l'un des cygnes agiter convulsivement ses ailes, puis retomber lourdement sur l'eau et y demeurer sans mouvement. Les deux autres s'enlevèrent aussitôt, mais au même moment on entendit une double détonation : François avait déchargé ses deux coups non sans succès, car un des deux cygnes tomba dans l'eau avec une aile brisée.

Basile avait tué son cygne et l'on s'en empara aisément. L'oiseau blessé par François fut d'une capture plus difficile, il fallut longtemps lui donner la chasse avec le canot; on finit pourtant par le prendre, mais il vendit chèrement sa vie et se débattit si vaillamment que François eut le poignet tout endolori d'un coup de la seule aile qui lui restât. Son courage ne lui servit pourtant de rien, et les deux pauvres oiseaux se trouvèrent bientôt côte à côte au fond du canot.

C'étaient un mâle et une femelle de la plus grande dimension.

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