CHÈVRES ABUSÉES
Voilà donc nos voyageurs échappés au danger. Ils sont en sûreté sur la rive; mais si nous nous donnons la peine de réfléchir aux circonstances dans lesquelles ils se trouvent, nous conviendrons facilement que leur position n'est pas des plus gaies. En effet, ils sont au milieu d'un désert, et n'ont à leur disposition pour en sortir ni chevaux ni bateau. Ils ont perdu tout ce qu'ils possédaient, à l'exception de leurs armes et d'une hache. Deux d'entre eux se sont vus forcés de sacrifier leur tunique, et doivent avoir beaucoup à souffrir du froid sous des latitudes où la saison rigoureuse se prolonge souvent pendant une partie de l'été. Une leur reste pas un vase pour faire cuire leur nourriture; de plus, ils n'ont ni viande, ni pain, ni quoi que ce soit pour apaiser leur faim, et ils ne doivent plus compter désormais pour leur alimentation que sur leurs fusils, qu'ils ont heureusement sauvés du naufrage avec leurs munitions de chasse.
Sitôt que nos héros se virent sur la rive, leur première pensée fut de se procurer quelque chose à manger. Ils n'avaient rien pris depuis longtemps, et commençaient à se sentir très affamés. Par un mouvement unanime que leur dictait sans doute leur estomac à jeun, ils levèrent les yeux vers les arbres et se mirent à inspecter les branches, dans l'espoir d'y découvrir quelque animal bon à manger, quadrupède ou oiseau, peu leur impor tait, pourvu que le gibier fût assez gros pour leur fournir à déjeuner. Les bois semblaient d'un aspect giboyeux ; mais les apparences sont souvent trompeuses, et nos quatre affamés ne découvrirent absolument rien.
Ils ne se découragèrent pas cependant, et persuadés par l'aspect des lieux qu'il ne pouvait manquer de se trouver du gibier dans le voisinage, ils prirent leurs dispositions en conséquence. Lucien et François demeurèrent chargés de faire du feu, tandis
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que Basile et Norman s'éloignèrent à la recherche de l'objet qu'on devait faire cuire devant le feu qui se préparait.
Moins d'une heure après, Norman revint portant un animal sur ses épaules. Les deux jeunes Landi reconnurent dans ce gibier une ancienne connaissance, l'antilope à cornes fourchues {antilope fureifer), ainsi nommée de la forme de ses cornes, qui se terminent par une petite fourche.
Norman appelait cet animal une chèvre, assurant que c'était le nom sous lequel le désignaient habituellement les marchands de fourrures ; tandis que les voyageurs du Canada le distinguent au contraire par la dénomination de cabri. Lucien ne s'y laissa pas tromper, car il connaissait cet animal depuis longtemps et savait très bien qu'il n'appartenait point à l'espèce des chèvres, mais bien à celle des antilopes, et que c'était le seul animal de cette espèce qu'on trouvât dans l'Amérique du Nord.
Ce quadrupède est originaire de la prairie, et on ne le trouve pas actuellement dans l'Est au delà des limites de ces prairies.
Il ne se rencontre pas non plus très avant dans le Nord, car c'est un animal incapable de supporter un grand froid. Autrefois, il y a deux cents ans, il fréquentait les côtes de l'océan Atlantique, à en croire du moins le père Hennepin, qui dans ses relations de voyage parle de chèvres tuées dans le voisinage du Nia gara, et fait de ces prétendues chasses une description qui ne peut s'appliquer qu'aux antilopes à cornes fourchues.
C'est à tort, je le répèle, qu'on s'obstine à ranger ces animaux dans la classe des chèvres. Les véritables chèvres sauvages d'Amérique sont des animaux d'un genre tout différent, et que l'on rencontre seulement dans les montagnes Rocheuses.
C'était donc réellement une antilope que Norman avait tuée. Ces animaux sont appelés cabris par les voyageurs et chèvres par les marchands de fourrures, tant à cause de leur couleur, qui ressemble beaucoup à celle de la chèvre commune, que parce qu'ils portent sur la partie supérieure du cou une petite crinière qui a beaucoup de rapports avec celle de la chèvre d'Europe. Les antilopes mâles ont encore un autre point de ressemblance avec nos boucs domestiques, c'est leur odeur désagréable, odeur qui provient de deux glandes qui se trouvent aux angles des mâchoires, et offrent l'aspect de petites boules noirâtres.
Lucien et François avaient déjà tué des antilopes pendant le cours de leur première expédition sur les prairies, et le lecteur
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voudra bien se rappeler la manière dont ces animaux s'élaient laissé tromper en cette occasion, tant par les loups que par nos chasseurs eux-mêmes.
Les antilopes sont d'un naturel très curieux, et les Indiens abusent de ce défaut pour les amener à portée de leurs coups. Un morceau d'étoffe rouge ou tout autre objet de couleur, voyante suffit pour attirer leur attention et exciter leur curiosité ;' il est fort rare que ce moyen manque son effet.
Norman apprit à ses compagnons que les Indiens en rapport avec la compagnie de la baie d'Hudson faisaient peu de cas des antilopes, et ne leur donnaient que rarement la chasse, leur peau étant de très mince valeur et leur chair fort peu estimée. Le motif principal de ce dédain des chasseurs vient sans doute de ce que ces animaux se trouvent dans les mêmes parages que le buffalo, l'élan et le cerf. Les Indiens préfèrent de beaucoup s'occuper de ces gibiers plus précieux, et ne se décident guère à chasser l'antilope que lorsqu'ils y sont poussés par la faim ou par l'absence de tous autres animaux.
Pendant qu'on préparait l'antilope pour le déjeuner, Norman raconta à ses compagnons la manière dont il l'avait tuée.
— Je suis parvenu, leur dit-il, à l'aide d'un stratagème, à la tirer à bonne portée, et voici comment :
— Après avoir fait environ un demi-mille à travers bois, j'arrivai dans un endroit découvert où s'étendait une immense prairie, et je pus me convaincre que les bois n'avaient pas plus d'un mille de profondeur. Ce pays se compose, autant que je puis le conjecturer, d'une lisière boisée le long de la rivière, et d'immenses plaines dépourvues d'arbres, à l'exception de quelques îlots semés çà et là dans la prairie.
Norman ne se trompait pas dans ses conjectures ; le pays arrosé par la rivière Rouge se compose en effet principalement de grandes prairies qui s'étendent à l'ouest jusqu'au pied des montagnes Rocheuses.
— En arrivant dans le lieu découvert dont je vous ai parlé, continua Norman, j'aperçus une troupe d'antilopes ; elle était peu considérable, et comptait au plus dix ou douze individus. J'eusse préféré trouver toute autre chose, un daim ou un cerf, par exemple, car je suis à cet égard de l'opinion des Indiens, et professe peu d'estime pour laviandre de chèvre. Mais comme après tout la faim ne me donnait pas le droit d'être difficile, j'avisai au
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moyen d'attraper un de ces animaux. Ce n'était pas facile, car il n'y avait aucun couvert dont je pusse profiter, et il fallait trouver un stratagème pour approcher ces bêtes timides sans les effaroucher.
Voilà de quoi je m'avisai.
Je me couchai sur le dos et levai les jambes aussi haut que possible. Dans cette position singulière, j'eus bientôt la satisfaction de voir que j'avais attiré l'attention des chèvres, qui vinrent rôder en tournant autour de moi. Ces animaux s'avançaient en décrivant une spirale dont j'étais le centre, et se rapprochaient toujours davantage. Le cercle devenant de plus en plus petit, le iroupeau fut bientôt à portée de mon fusil. Je me retournai vivement sur le côté, je visai un mâle et je fis feu. L'animal tomba sur le gazon, et le reste de la troupe se mit à courir comme le vent. Je n'avais ni le temps ni la volonté de les suivre ; j'avais faim, je vous savais aussi de très bon appétit; et sans m'amuser à examiner mon gibier, je le ramassai promptement, le jetai sur mon épaule et vins vous rejoindre en toute hâte.
Voilà toute l'histoire.
Pendant que Norman se procurait à déjeuner, Lucien et François avaient rassemblé des branches de pin résineux, et avaient allumé un joyeux brasier. Ils étaient en train de faire sécher leurs vêtements humides, quand le chasseur revint avec le gibier que nous savons. Ses deux cousins lui aidèrent à dépouiller l'animal ; ce ne fut pas long, et bientôt après des tranches d'antilope cuisaient en crépitant sur les charbons ardents.
Tout était pour le mieux. Le feu flambait, le déjeuner avait bon air, et l'on n'attendait plus que la présence de Basile pour commencer le déjeuner. Cependant celui-ci ne revenait pas, les estomacs criaient famine, et les jeunes gens, las d'attendre leur aîné, s'assirent à terre et se mirent à faire honneur aux côtelettes d'antilope.
Ils n'avaient aucune crainte au sujet de Basile, et supposaient seulement que, ne rencontrant pas de gibier, il avait poussé sa chasse un peu loin, hypothèse d'autant plus admissible que Basile n'était pas d'humeur à revenir les mains vides ; d'ailleurs la journée n'était point encore avancée.
Plusieurs heures se passèrent, et Basile ne revenait pas. Sa chasse commençait à se prolonger démesurément, circonstance d'autant plus extraordinaire, qu'il chassait dans des bois â lui
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tout à fait inconnus, et qu'ayant été obligé de quitter ses vêtements trop humides, il était parti en simples manches de chemise. Il fallait qu'il y eût quelque chose d'extraordinaire pour le retenir si longtemps absent.
Norman et ses deux cousins commençaient à s'inquiéter sérieusement; plusieurs autres heures s'étant encore passées sans amener le retour du chasseur, l'inquiétude se changea en alarme, et l'on résolut d'aller à sa recherche.
Pour avoir plus de chance de le rencontrer on prit différentes directions. Norman devait explorer les bois, tandis que Lucien et François, suivis du chien Marengo, descendraient le long de la rivière. Il était assez supposable, en effet, que si Basile s'était perdu il aurait gagné la rivière, avec l'intention de la remonter pour revenir trouver ses compagnons.
II fut convenu entre les trois jeunes gens que, quoi qu'il advînt de leur recherche, on se retrouverait au bivouac à la nuit tombante.
Norman explora les bois et la plaine pendant plusieurs heures, et finit par se décider à revenir sur ses pas sans avoir rien aperçu qui pût lui indiquer la route suivie par son cousin Basile. Les autres étaient déjà de retour au lieu du rendez-vous.
Chacun rendit compte de son expédition; on n'avait rien découvert d'une part ni de l'autre. C'était un triste résultat, et sans aucun doute Basile était perdu, car il n'y avait qu'un accident grave qui pût le retenir si longtemps absent.
Que pouvait-il lui être arrivé?
Avait-il été dévoré par un ours ou par une panthère?
Était-il tombé entre les mains des Indiens, qui l'avaient emmené prisonnier, sinon tué sur place ?
Telles étaient les tristes conjectures qu'on formait sur le compte de l'absent.
11 faisait tout à fait nuit.
Les trois jeunes gens s'assirent silencieusement autour du feu, la tête penchée sur leurs genoux, et le désespoir dans l'âme.
Quoiqu'ils fussent tous très fatigués, aucun d'eux ne songeait à dormir; de temps à autre ils relevaient la tôle, échangeaient quelques paroles relatives à l'objet qui les préoccupait, puis retombaient dans le silence.
Il n'y avait en effet rien à faire de toute la nuit, et il fallait
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attendre le retour du jour pour recommencer leurs recherches et battre le pays environnant.
Minuit vint.
On était toujours assis auprès du feu dans l'attente et la tristesse, quand tout à coup Marengo se dressa sur ses pattes et fit entendre deux ou trois jappements. Les derniers accents de la voix du chien s'étaient à peine perdus au milieu des arbres, qu'on entendit un coup de sifflet partir des bois.
— Oh ! mes amis, s'écria François en se levant tout d'une pièce, c'est le sifflet de Basile, j'ensuis sur, je le reconnaîtrais entre mille. Dieu soit béni !
En même temps François poussa un bruyant hourra auquel un autre cri répondit aussitôt. Dans ce cri on reconnut la voix de Basile. Trois nouveaux hourras partirent en môme temps auprès du feu.
— Bien, bien, mes amis, répondit la voix.
Un instant après on commença à distinguer la grande taille de Basile, éclairée par les lueurs du foyer. Chacun s'élança à sa rencontre ; Marengo voulut lui faire fêle comme les autres, et ce fut presque en triomphe que le chasseur fut conduit au bivouac.
Basile ne revenait pas les mains vides, il tenait sous son bras gauche un sac gonflé de plusieurs oiseaux de l'espèce des faisans, connus sous le nom de coqs de prairie, et portait au bout de sa carabine, qu'il avait jetée sur son épaule, un gros paquet qui n'était autre chose que deux magnifiques langues de buffalo.
— Tenez, dit-il en jetant le sac par terre, où en êtes-vous de votre souper? Voici, ajouta-t-il en montrant les langues de buffalo, quelque chose que je vous recommande. Allons, dépêchonsnous, et faisons cuire cela sans perdre de temps, car, s'il faut vous le dire, j'ai une faim dévorante.
On se mit aussitôt en devoir de satisfaire à la demande de Basile; le feu fut rallumé, on se procura facilement des broches, et l'on procéda sans plus tarder à la cuisson d'une langue et d'une poule.
Lucien, François et Norman avaient déjà soupe avec la viande de chèvre, mais ils n'en firent pas moins honneur aux nouveaux mets apportés par Basile. Quant à celui-ci, c'était le plus affamé des trois, et cela se comprend, car il avait beaucoup fatigué et était à jeun depuis plus longtemps que les autres. Ce n'était pas cependant que la nourriture lui eût manqué ; mais il s'était douté
de l'inquiétude de ses compagnons, et n'avait pas voulu prendre le temps de faire cuire sa chasse, bien qu'il eût eu à sa disposition plus de viande qu'il ne lui en fallait; car il avait tué les deux buffalos dont il apportait les langues.
C'était même ces deux buffalos qui l'avaient retenu si longtemps, ainsi qu'il en informa ses compagnons.
On voulut alors connaître tous les détails de sa rencontre avec les buffalos ; Basile ne se le fît pas demander deux fois, et, pendant qu'on savourait autour d'un bon feu les mets délicats qu'il avait apportés, il raconta en détail les aventures de sa journée.