‹ La Baie d'HudsonChapitre 7 sur 43 · LE PONT DE GUI U · texte numérisé non relu

LE PONT DE GUI U

Le canot était perdu, et avec lui tout ce qu'il contenait, ou du moins peu s'en fallait, nos voyageurs n'ayant sauvé que leurs couteaux, leurs fusils, leurs cornes à poudre et leurs sacs à plomb, tous objets qu'ils portaient sur leur personne. Il y avait encore cependant une autre chose qui avait été sauvée du naufrage, c'était une hache, que Basile avait eu la précaution de jeter sur le rocher au moment où il abandonnait lui-même le canot qui sombrait. Tout le reste, vêtements, robes de buffalo, couvertures, cygnes, ustensiles de cuisine, sacs de provisions, café, farine et viande sèche, tout était perdu, irrévocablement perdu. Chacun de ces objets, selon sa pesanteur spécifique, était ou entraîné au fil de l'eau, ou coulé à fond, et demeurait accroché entre les pierres dont le lit du fleuve était hérissé. Ils étaient donc perdus, bien perdus, il n'y avait plus à y penser, et nos voyageurs, jetés sur une pointe de rocher au milieu du courant, ne possédaient plus que les habits qu'ils avaient sur le dos et les armes qu'ils tenaient à la main. Leur position n'était pas belle.

L'événement avait été si imprévu, le choc si soudain et si terrible, que pendant quelques minutes ils demeurèrent à la place où ils venaient de sauter, immobiles et terrifiés, et sans trouver un mot à s'adresser les uns aux autres. Ils cherchaient des yeux

Fig. 3.

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Les quatre voyageurs suivis de Marengo sautèrent sur le rocher.

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le canot, trop sûrs, il est vrai, qu'il avait sombré, mais incertains encore du sort des objets précieux qu'il contenait.

L'obscurité, déjà fort sombre, était rendue plus épaisse encore par le contraste produit par la subite extinction du flambeau ; et tout ce qu'on pouvait distinguer, c'était une masse d'écume blanche comme les cygnes qu'ils avaient tués, et que le courant ballottait en faisant entendre un mugissement sourd qui résonnait à leurs oreilles comme un glas de mort.

Ils demeurèrent longtemps accablés par l'horreur de la situation dans laquelle cet accident les avait jetés. C'est qu'en effet leur position était terrible: ils se trouvaient sur une misérable pointe de rocher, au milieu d'un torrent, et, pour comble de calamité, tout le pays qui les environnait était complètement désert; il n'y avait pas un seul établissement à plusieurs milles à la ronde. Le plus proche était fort éloigné, et il fallait pour y arriver traverser d'immenses forêts et de nombreux cours d'eau. Des marais et des lacs interceptaient la route, et ce voyage aussi long que pénible, ne pouvait être accompli à pied.

Heureusement qu'aucun de nos jeunes voyageurs n'étaithomme à se désespérer. Tous connaissaient le danger, et avaient déjà échappé plus d'une fois à des périls plus grands que celui-ci. Aussi, dès qu'ils furent bien convaincus de la perte de leur canot et de tous les objets qu'il contenait, au lieu de s'abandonner à des lamentations stériles, ils se mirent à réfléchir sérieusement au moyen d'améliorer leur position.

Il n'y avait rien à faire pendant tout le reste de la nuit. Quitter le rocher avant le jour était chose impraticable et à laquelle il ne fallait même pas songer. Ils étaient au milieu d'un rapide dont le lit était hérissé de pointes de rochers contre lesquelles l'eau se brisait avec une extrême violence. Il était donc au-dessus de la puissance humaine de gagner la rive pendant l'obscurité. L'essayer eût été le comble de la démence ; c'est ce que nos jeunes voyageurs eurent bientôt compris.

Le seul parti qui leur restât, c'était de demeurer où ils étaient jusqu'au retour de la lumière; aussi ils s'assirent sur le rocher, et se préparèrent à y passer la nuit.

Ils étaient pressés les uns contre les autres, et ne songeaient guère à dormir; le lieu où ils se trouvaient n'était pas en effet une chambre à coucher bien confortable.

Cependant la fatigue les accablait, et il arrivait de temps à autre

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que l'un d'eux fermait les yeux, laissait tomber sa tête sur sa poitrine, et s'abandonnait à une sorte de demi-sommeil ; mais ce repos n'était pas de longue durée, et le dormeur se réveillait bientôt en sursaut sous l'impression de quelque songe pénible.

Les naufragés parlaient peu, car toute conversation était rendue excessivement difficile par le bruit de l'eau, qui couvrait la voix, et il fallait, pour se faire entendre, crier de toute la force de ses poumons, comme des voyageurs qui causent en omnibus sur une route pavée.

Ils avaient aussi très froid, car, bien qu'ils n'eussent été que légèrement mouillés à leur sortie du canot, ils n'avaient ni pardessus, ni couverture, ni robe de buffalo, et se trouvaient exposés sans défense à la fraîcheur de la nuit; et il est bon de dire qu'aux environs du lac Winnipeg les nuits sont loin d'être chaudes. Ces contrées ne se trouvent cependant que sous le 50° degré de latixude, et l'on sait que sous ce parallèle, dans le nord de l'Europe, en Angleterre, par exemple, les nuits de printemps ne sont pas rigoureuses. Mais il ne faut pas oublier qu'à latitude égale latemdérature est beaucoup plus froide en Amérique qu'en Europe, et que pour trouver dans les deux pays la ligne que les météorologistes appellent isothermale, il faut se rapprocher de l'équateur bien plus en Amérique qu'en Europe.

11 est un autre fait important qu'il ne faut pas négliger. Sur la côte orientale de l'Amérique, les bords de l'Atlantique, par conséquent, il fait beaucoup plus froid à latitudes égales que dans la partie occidentale située sur les bords du Pacifique. Le climat de ce dernier océan correspondait beaucoup mieux à celui des latitudes égales d'Europe, ce qui semblerait indiquer que la température d'une côte dépend beaucoup de la position de l'océan qui la baigne, et qu'il n'est pas indifférent que la mer soit à l'est ou à l'ouest. On voit, en effet, en ouvrant la carte, que les côtes occidentales de l'ancien monde et celles du nouveau sont situées de la même manière par rapport à l'océan qui les baigne ; de là peut-être la similitude de leurs climats.

Ces causes ne sont pas les seules qui influent sur le climat, et la température dépend aussi beaucoup de la direction des vents et des effets différents qu'ils produisent sur l'atmosphère, selon qu'ils ont passé sur la mer ou traversé au contraire de grands espaces de terre. On croyait autrefois, et c'est encore aujourd'hui

l'opinion de beaucoup de gens, que les vents étaient produits par le déplacement de certaines masses d'air chaud. Dans cette hypothèse, ce déplacement occasionnait un vide que venait aussitôt remplir l'air froid qui se précipitait de tous les côtés à la fois. Ce mouvement était réputé la cause du vent.

Celte théorie est exacte jusqu'à un certain point, mais le vent se produit de beaucoup d'autres manières. L'électricité, par exemple, agent très puissant, quoique encore mal défini, a une très grande influence sur les vents, comme sur tout le reste des phénomènes physiques. La révolution que la terre accomplit sur son axe n'est pas non plus sans quelque importance dans cette formation. En un mot, il y a une foule de circonstances que ce système ne saurait seul expliquer, et il est en vérité fort étonnant que le genre humain se soit pendant si longtemps tenu satisfait de cette théorie de l'air chaud. Mais il y a dans ce monde tant de choses étonnantes, que celle-ci ne doit pas nous surprendre plus que les autres, et le mieux est de laisser ces théories scientifiques pour revenir à nos héros.

Nos voyageurs étaient donc gelés jusqu'aux os, et ce ne fut pas sans un véritable sentiment de joie qu'ils virent le jour poindre dans le sommet des arbres d'abord, puis s'étendre bientôt après jusque sur les rives du fleuve. Aussitôt que la lumière fut assez vive pour leur permettre de distinguer les objets, ils se préoccupèrent du moyen de gagner la terre. Tous quatre étaient d'habiles nageurs, et une rivière de la largeur de celle qu'ils avaient à leurs pieds n'eût été pour eux qu'une bagatelle. Ils se fussent même trouvés sur l'une des rives de la rivière Rouge qu'ils se seraient fait fort d'atteindre bientôt l'autre rive, pourvu qu'on leur laissât choisir un endroit où le courant permît de traverser sans trop de danger.

Mais dans leur position, la chose était bien différente, et sur leur rocher ils n'avaient pas le choix du lieu, car les rapides les entouraient de tous côtés, et le lit du fleuve était parsemé de tant de rochers, qu'il était plus que probable que s'ils osaient essayer de gagner une des rives à la nage, ils seraient emportés et noyés par le courant, sinon brisés contre les pierres. Tel fut en effet le spectacle que le jour, en se levant, vint montrer à leurs yeux. Leurs appréhensions redoublèrent, et ils sentirent plus que jamais la nécessité de sortir de cette position ; mais comment faire, c'était là la difficulté.

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La rive droite, qui était la plus éloignée, paraissait en revanche être la plus facile à aborder de ce côté ; le courant n'était pas aussi rapide, et l'eau semblait aussi moins profonde. Il fut résolu qu'on vérifierait la chose, et Basile descendit dans l'eau. A la consternation générale il perdit bientôt pied et fut obligé de retourner à la nage sur le rocher, qu'il eut toutes les peines du monde à regagner. La distance qui séparait le rocher de la rive droite était d'environ cent cinquante pas. La surface de l'eau était d'espace en espace hérissée de rochers, dont quelques uns sortaient de près de trois pieds, et présentaient à l'œil l'aspect d'un champ couvert de tombes.

Lucien, après avoir observé cette disposition des lieux, dit à ses compagnons que si l'on avait seulement une corde on pourrait l'attacher à l'une de ces pierres, gagner la pierre voisine, puis la suivante, et de la sorte arriver jusqu'à la rive.

L'idée n'était sans doute pas mauvaise, mais elle n'avançait guère les choses, car il fallait une corde, et tout ce qu'on en avait possédé avait sombré dans le naufrage ainsi que les courroies et les lassos. Il ne leur restait que les courroies de cuir qu'ils portaient en bandoulière, et c'était beaucoup trop peu pour l'usage auquel on les destinait. Il fallait une corde assez forte pour supporter le poids d'un homme emporté par un courant rapide, ce qui doublait et triplait même le poids de l'homme, et assez longue, pour aller d'un rocher à l'autre.

Toutes les pensées se tendirent vers le même objet ; cette corde était le moyen de salut, il fallait à tout prix l'obtenir. Chacun se défit à l'instant de tous les galons et courroies qu'il pouvait avoir sur lui, et on les attacha bout à bout. Malheureusement le résultat de cet essai fut pour nos voyageurs la conviction de l'insuffisance de la corde, et pas moyen de rien trouver pour l'allonger !

C'était désespérant 1

Heureusement nos héros étaient des gens de ressource, accoutumés depuis longtemps à se tirer des plus mauvais pas, et la difficulté des circonstances leur suggéra une idée. Norman et Basile parurent tout d'un coup avoir la même pensée, car on les vit de concert, et comme s'ils se fussent donné le mot,déboucler leur ceinture et mettre bas leur tunique de peau. Les autres devinèrent aussitôt leur pensée, et comprirent qu'il était question découper les vêlements en lanières afin de fabriquer une longue corde.

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Chacun mit la main à l'ouvrage, François et Lucien tenaient les tuniques, tandis que Basile et Norman jouaient du couteau. De la sorte, en moins de rien le rocher se trouva couvert de rubans de peau de deux pouces de large et d'un mètre de long. On les ajusta solidement en les nouant bout à bout, de manière à en former une corde qui n'avait pas moins de quarante pieds de long. A l'une des extrémités on pratiqua une boucle par laquelle on fit passer l'autre bout, et l'on eut ainsi un nœud coulant à l'instar des lassos dont se servent les Mexicains et les Indiens.

La corde était prête, il n'y avait plus qu'à en faire usage, ce soin revenait de droit à Basile, car l'aîné des trois frères maniait le lasso de manière à rendre jaloux tous les gauchos du Mexique. Il s'était servi de cet instrument maintes et maintes fois, et toujours avec succès, pour chasser les buffles sur les prairies d'Opelousas et sur celles d'Attakapas.

Ce fut donc Basile qui s'arma de la corde, puis il se plaça sur la partie la plus élevée du rocher après avoir pris la précaution de replier le lasso et de placer le rouleau sous son bras gauche. Il tenait la corde de la main droite, près de l'extrémité où se trouvait le nœud coulant, et la faisait tourner avec force autour de sa tète. Pendant ce temps ses compagnons, pour ne pas gêner ses mouvements et ne pas se trouver dans le cercle décrit par la corde, s'étaient couchés sur le rocher, où ils se tenaient immobiles. Quand Basile crut que l'élan était suffisant, il lâcha la corde, qui partit en avant avec un long sifflement.

Un cri poussé par François annonça la réussite de l'entreprise. En effet, le nœud coulant, lancé par une main sûre, s'était enroulé sur le sommet pointu d'un rocher situé à quelque distance de là. Un mouvement de Basile suffit pour l'y consolider à tel point qu'il n'y avait plus aucun danger de le voir se détacher.

Ce premier point accompli, l'autre extrémité du lasso fut attachée solidement à l'une des saillies du rocher sur lequel se trouvaient nos voyageurs. De la sorte, la corde était parfaitement tendue, et présentait une ligne horizontale située à environ un pied au-dessus de l'eau.

Les jeunes voyageurs se préparèrent alors à quitter leur rocher. Les fusils et la poudre furent empaquetés de manière que l'eau ne put leur causer aucun dommage, puis chacun prit une

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lanière de peau et se l'attacha autour des reins, de manière à former une ceinture, qui embrassait également la corde et était destinée à les soutenir dans le voyage à la force des poignets qu'ils allaient exécuter. Basile passa le premier, c'était l'aîné de la troupe, et d'ailleurs il réclama cette priorité comme un droit. C'était pour lui un devoir d'essayer le pont qu'il avait construit.

Le pont était bien établi, car il soutint admirablement le poids du corps de Basile, considérablement augmenté cependant par l'action incessante du courant. Ce passage ne s'effectua pas sans que le jeune homme déviât légèrement de sa route, poussé qu'il était par la force du rapide. La corde se tendit avec violence, et l'aventureux voyageur parvint, quoique avec peine, à gagner le second rocher, où il s'installa en sûreté.

Pendant ce temps ses compagnons suivaient tous ses mouvements avec une inquiétude plus facile à comprendre qu'à décrire, et dès qu'ils lui virent atteindre l'autre extrémité de la corde et s'installer sur le rocher, ce fut un chœur d'applaudissements et de cris de joie.

Lucien passa le second et fut suivi par Fançois, qui, en dépit du danger et du désagrément de la position, trouva moyen de rire aux éclats pendant tout le temps qu'il mit à se hisser sur la corde. Ses frères étaient moins tranquilles que lui, et surveillaient son passage avec une anxiété visible ; leurs craintes ne se réalisèrent pas, et tout alla pour le mieux. François passé, vint le tour de Marengo ; on l'attacha à la corde, et le brave chien passa aussi heureusement que ses maîtres.

Norman fut le dernier à traverser ce pont de cuir; il eut comme les autres le bonheur de le faire sans accident, et nos cinq voyageurs, le chien y compris, se trouvèrent enfin réunis sur une pointe de rocher tout juste assez grande pour qu'ils pussent s'y tenir debout.

.Mais là se présentait une autre difficulté à laquelle ils n'avaient pas encore songé. Il y avait un autre bras du rapide à traverser avant d'arriver au lieu où l'eau se trouvait assez paisible pour qu'on pût s'y hasarder à la nage. Nos voyageurs s'étaient bien déjà aperçus de cette circonstance, mais ils ne s'en étaient pas préoccupés davantage, ayant aperçu en même temps un autre rocher sur lequel ils espéraient réussir à attacher le nœud coulant de la corde. C'était bien raisonné sans doute, mais la difliculté provenait maintenant de la corde elle-môme. Cette corde

Fig. 4.

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L'aventureux voyageur parvint à gagner le second rocher.

était engagée par ses deux extrémités, et comment détacher celle qui tenait au premier rocher qu'on venait de quitter. Sans doute l'un des naufragés pouvait retourner sur ce rocher et défaire le nœud, mais alors comment ferait-il pour rejoindre les autres ? Tel était le problème à résoudre; ni les uns ni les autres ne savaient comment s'y prendre.

La partie du rapide qui leur restait à traverser n'était pas moins dangereuse que celle qu'ils venaient de passer, et il ne fallait pas espérer la franchir à la nage sans s'exposer à être emporté par le courant et brisé contre les rochers, à moins d'employer pour en sortir le moyen qui leur avait déjà réussi, mais pour cela il fallait la corde, et la corde n'était plus à leur disposition.

Chacun se taisait, réfléchissant à part soi au moyen de détacher la corde. — La chose est impossible, dit l'un d'eux au bout de quelque temps. Je le crois comme toi, répondit un autre, essayons de faire une seconde corde, il nous reste nos guêtres et la blouse de François, peut-être cela nous suftira-t-il.

Ce dernier avis, ouvert par Norman, fut appuyé par François et Lucien, et les trois jeunes gens étaient déjà en train de défaire euts guêtres, quand Basile les arrêta d'un mot :

— Stop! dit-il.

— Qu'y a-t-il donc, demanda Lucien?

— Je crois que j'ai trouvé le moyen de détacher l'autre extrémité de la corde; en tout cas je veux essayer, cela ne nous coûtera ni beaucoup de temps ni beaucoup de peine.

— Que prétends-tu faire, mon frère ?

— Serrez-vous les uns contre les autres, dit Basile, en me laissant le plus de place possible, et regardez-moi faire.

On se serra ainsi que le demandait Basile. Pendant ce temps, celui-ci découvrit la batterie de son fusil, qu'il avait soigneusement enveloppée dans un morceau de peau de daim, s'affermit sur ses pieds, et parut se disposer à faire feu. C'était en effet son intention, car l'instant d'après on le vit épauler sa carabine et viser avec soin. Ses compagnons le regardaient faire en silence, ils avaient deviné son projet et attendaient l'événement.

L'extrémité de la corde nouée autour du rocher que les jeunes gens venaient de quitter était disposée de telle sorte, qu'une partie du nœud coulant se trouvait en face de l'autre rocher, d'où on pouvait l'apercevoir facilement. C'était précisément ce nœud

coulant que Basile visait en ce moment, et sur lequel il avait l'intention de tirer.

La lanière était trop large pour qu'il pût espérer la couper d'une seule balle, mais il comptait faire en plusieurs coups ce qu'il ne pouvait faire en un seul. D'ailleurs, en supposant qu'il ne pût parvenir à trancher le nœud, il était cependant possible encore qu'en frappant sur le rocher les balles modifiassent assez la disposition de la corde pour qu'on pût finir de la détacher en la tirant à force de bras.

Quand Basile se crut bien assuré de son coup, il lâcha la détente: l'arme partit, et l'on vit s'élever du point où la balle avait frappé un nuage de poussière; en même temps plusieurs fragments de rochers se détachaient et tombaient dans l'eau.

— Bravo! bravo! cria François plus prompt à parler que les autres, et qui comme eux avait vu que le coup avait porté juste et qu'une partie du rocher avait volé en éclats.

Pendant que Basile rechargeait, Norman prit son fusil et tira. Le coup fut bon, moins bon pourtant que celui de Basile, ce qui n'était pas étonnant, car peu de tireurs sont capables d'accomplir un pareil haut fait, et je suis sûr qu'on n'en trouverait pas beaucoup de cette force, même parmi les trappeurs et les chasseurs de profession. Le résultat de ce second coup fut tel, cependant, qu'on put reconnaître que la corde était déjà presque à moitié coupée. Ce que voyant, François la saisit par l'extrémité qui se trouvait à sa portée, et hala dessus avec force ; mais ce fut en vain, la corde résista à tous ses efforts. De guerre lasse il la laissa là, et attendit l'effet du second coup que Basile se préparait à tirer.

Ce dernier avait fini de recharger son arme. 11 prit son temps, visa avec soin et tira une seconde fois. On voyait toujours la corde enroulée autour du rocher par son extrémité, tandis que le milieu, que la tension avait fait allonger, plongeait dans lç courant. Mais à peine on venait d'entendre le bruit de l'arme, qu'on vit l'extrémité de la corde se détacher et tomber dans l'eau.

Un cri joyeux de François annonça le succès de l'entreprise.

La corde fut alors facilement retirée de l'eau. Basile s'en servit comme la première fois, et parvint à l'enrouler autour d'un nouveau rocher. Ce second pont volant fut traversé avec autant de facilité que l'autre, et tout le monde arriva sain et sauf à cette troisième station. Toutes les difficultés se trouvaient vaincues; à

partir de ce point la rivière était praticable, nos jeunes gens se jetèrent bravement à l'eau et atteignirent eniin la rive, non sans peine, mais au moins sans encombre.

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