LA DANSE DES PERDRIX
— Après vous avoir quittés, dit Basile, je n’enfonçai dans les bois en suivant uue direction: diagonale à la rivière.
Je n’avais guère fait plus de cinq cents pas que: j'entendis un grand bruit, que je pris d’abord pour le roulement du tonnerre, Je m'étais trompé, et je reconnus bientôt que c'était un vol de fai-sans. Je m’assurai de la direction du bruit, et m'avançai de côté. Je crois que je fis à peu près. un mille pour arriver à la place occupée par les. oiseaux, car j'oubliais de vous dire qu'il y en avait plusieurs
Quand j'aperçus les faisans, ils se livraient à l'occupation la plus singulière.
Ces oiseaux, au nombre d’une vingtaine, s’étaient placés sur un terrain plat et découvert, et. tournaient en décrivant un cercle de vingt pieds. de diamètre ou à peu près. Is ne tournaient pas. tous dans le même sens, mais se croisaient au contraire les uns les autres sans jamais dévierde la circonférence du cercie, circonférence d’autant plus facile à distinguer, que l’herbe battue. par leurs pas formait une ligne qui se dessinait. en noir sur la verdure de la prairie.
Au moment où je commencais à m'approcher d'eux, ils entendirent sans doute le frôlement de mes pieds sur les feuilles, car Je les vis les uns après les autres S’arrêter dans leur marche cir- Culaire et s’accroupir Par terre. Je m’arrétai et me Cachaïi derrière un arbre; au bout de quelques minutes, les Oiseaux levérent la tête, se dressérent sur leurs pattes, et lécommencérent leur ronde. Ce fut alors ‘que je devinai qu'ils se li. vraient à l'exercice désigné par les chasseurs Sous le nom de danse des perdriz: et comme je n'avais jamais été témoin de ce curieux phénomène et que je tenais à en juger par moi-même, Je continuai à demeurer immobile et Silencieux. Tout affamé que j'étais, et bien que je susse également que vous deviez Vous-mêmes souffrir de la faim, je ne pus résister au Plaisir de contem- Pler les mouvements de ces animaux pendant quelque temps, avant de me décider à troubler leur danse Par la détonation de Mon fusil. À un certain moment, je vis un vieux CO se séparer de la bande et sagner, toujours en rocher placé près de là, sur Lä, après avoir agité ses dressé sa huppe et ren vers $e pr'omenait fiérement sui roue comme un Petit dindon. Quand il eut ma-
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Ce bruit, autant que je pus m'en apercevoir,
n’était autre chose qu'une provocation : les autres mâles lui adressaient un cartel. Au même moment, en effet, un second coq vint se poser sur le rocher, et y prendre, comme le premier, des poses cavalières et belliqueuses. Après ces préliminaires, les deux champions s’attaquérent bravement, et se battirent avec fureur comme deux coqs de combat.
J'aurais peut-être regardé ce tournoi pendant
plus longtemps, continua Basile, sans la faim qui me pressait ; elle fut plus forte que la curiosité, et je me préparai à faire feu. Les oiseaux, qui continuaient à danser, s'agitaient avec tant de rapidité, que je ne pouvais en distinguer un seul, Avec un fusil chargé à plomb, j'aurais tiré sur toute la bande, et j’en aurais peut-être abattu plusieurs, mais avec ma carabine chargée à balle, je ne pouvais espérer d’en abattre plus d'un. Aussi, pour avoir un coup plus assuré, j'attendis qu'un vieux mâle vint à se montrer sur le rocher, et au moment où il lançait son cri de guerre, comme il se trouvait bien en vue et à bonne portée, je tirai, et lui envoyai une balle à travers le corps. La danse cessa comme par enchantement, et toute la bande d'oiseaux s’envola avec un grand bruit d’ailes. Je suivis la direction de leur vol, et remarquai qu’ils allaient se poser à deux cents pas de là sur un gros sapin.
Dans l'espérance qu'ils y demeureraient assez longtemps pour me permettre de tirer un second coup, je rechargeai avec toute la rapidité possible, et m'avançai du côté de l’arbre. En passant
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prés du mâle que j'avais tué, je le ramassai et Je mis dans mon sac, Pour aller plus loin ; il me fallait enjamber plusieurs troncs d'arbres renversés sur le so], à quelque distance les uns des autres. Jugez de ma surprise, quand j'apercus dans une espèce de petit champ clos formé Par les troncs, deux faisans mâles, qui se battaient avec tant d'acharnement qu'ils n’entendirent pas le bruit de mes Pas et ne remarquérent Pas ma présence, Mon premier mouvement fut d'épauler ma carabine et de tirer: mais voyant que les deux Oiseaux n'étaient qu'à quelques pas de moi, je pensaitque dans leur préoccupation ils se laisseraient peut-être Prendre à la main. Je ne m'étais PS trompé dans mes conjectures, car l'instant d’après les deux combattants étaient en mon ponvoir, et je mettais fin à leur belliqueuse ardeur en leur tordant tont simplement le cou.
Après ce nouvel exploit, je continuai à m'ap- Procher du reste de la bande, qui se trouvait encore sur l'arbre, Quand Je ine crus assez près d'eux, je me cachai derrière un arbre, et ajustai tranquillement une nouvelle victime. Le coup Partit, et je vis un quatrième oiseau dégringoler à travers les arbres et tomber lourdement à terre, Les autres ne Parurent pas s’en émouvoir, et ne bougèrent pas de dessus l'arbre. Je tirai de nou- Veau, et j’abattis un cinquième faisan sans que le reste de la bande se décidât à partir. Les deux oiseaux que je venais de tuer en dernier lien se trouvaient perchés l’un et l’autre sur les bran. ches inférieures de l'arbre; j'en conclus que la Confiance du gros de Ia bande provenait de ce
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qu'ils n'avaient pas vu tomber Ja victime, et je m'imaginai qu’en ayant soin de tirer dans le bas de l'arbre, la chute des morts n’effrayerait pas les vivants, et que je pourrais répéter mes coups autant que bon me semblerait,
En conséquence, je rechargeai et je tirai une quatrième fois, puis une cinquième, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu'il y eût six cadavres au pied de l’arbre. Je crois que je les aurais tués de la sorte jusqu'au dernier; mais je m'aperçus à temps que je tirais. comme on dit, ma poudre aux moineaux, et que je dépensais pour peu de chose des munitions précieuses. Je cessai donc ma mousqueterie, et m'approchai pour ramasser les morts. Ma vue produisit plus d'effet que les coups de fusil, car tous les oiseaux en m’apercevant prirent leur volée, et s’enfoncérent dans les bois.
Arrivé près de l’arbre que les oiseaux venaient de quitter, j'aperçus, à ma grande surprise, une longue corde de cuir dont une des extrémités étaient nouée à l’une des branches inférieures de l'arbre, et dont l'autre pendait jusqu’à terre. Gette corde devait avoir été placée là par quelqu'un, et je regardai de tous côtés pour voir si je ne découvrirais pas d’autres indices de la présence de quelque créature humaine.
Au pied de l’arbre, il yavait un tas de cendres. C'étaient sans nul doute des Indiens qui avaient campé dans cet endroit; mais il y avait longtemps que ce bivouac était abindonné, car on voyait que les cendres avaient été battues par la pluie, et même elles étaient à moitié recouvertes par les herbes qui avaient repoussé tout autour.
J'en conclus que ceux qui avaient fuit le feu avaient sans doute aussi attaché la corde, et qu'en partant il l'avaient oubliée.
Ja la détachai et l'examinai attentivement ; c'était un lasso de cuir de près de quarante pieds de long, et terminé par un anneau de fer à l’une de ses extrémités. Je me mis à tirer dessus pour essayer sa force, et je constatai qu'elle était dans uu état paifait de conservation. Pour des naufragés aussi dépourvus que nous, ce lasso était un objet précieux que je me gardai bien de laisser derrière moi; je n'étais pas homme à mébpriser une corde, surtout quand j'avais encore présent à l'esprit le souvenir récent de l'im portant service qu'une corde venait de ous rendre.
Je résolus d’emporier la corde avee moi, et pour le faire avec plus de commodité, je la roulai et la passai en bandoulière sur mon épaule, Je mis tous mes faisans dans mon sac, qui, comme vous l’avez pu voir, en fut rempli jusqu'à la gueule, et je mo disposai à retourner vers vous.
Ge que j'aperçus au même instant me fit tout à coup changer de projet.
J'étais sur la lisière du bois; près de là s'étendait un grand terrain découvert que j'apercevais à travers les arbres. Du milieu de cette plaine s'élevait un grand nuage de poussière : celte circonstance attira mon attention.
En regardant plus attentivement, je m'apercus que eette poussière était produite par le :nouvement de deux grands animaux de couieur foncée. Ges deux animaux paraissaient fort animés ;
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je les voyais se précipiter l’un contre l'autre, et de temps en temps j'entendais retentir à mes oreilles un bruit semblabie à un choc d’armure. Les rayons du soleil deraient le nuage de poussière, et dans ce vague lumineux, les animaux que j'avais en vue me paraissaient énormes. Si je n’eusse reconnu dès l’abord le genre de quadrupèdes auquel j'avais à faire, j'aurais cru, tant les proportions étaient exagérées par les illusions d'optique, que j'avais devant moi deux mammouths en vie; mais j'avais à cet égard trop d'expérience pour me laisser tromper, et je reconnus au premier coup d'œil deux buffalos males engagés dans une lutte acharnée.