‹ La baie d'Hudson [microforme] (volume 2)Chapitre 15 sur 44 · TROIS ARBRES CURIEUX · texte numérisé non relu

TROIS ARBRES CURIEUX

Le lendemain, nos voyageurs étaient debout de très-grand matin. Le reste des langues de buffalo, un faisan et quelques côtelettes d antilope suffirent à leur déjeuner. Ce premier soin accompli, ils partirent tous quatre pour aller chercher la viande des deux bisons tués la veille par Basile et la rapporter au camp. Ce transport nécessita plusieurs voyages.

Leur dessein était de faire

an feu, afin qu’elle pût leur alimentation future viande de dessus les 08, la coupérent Par tranches et par lanières, et l'étalèérent sur des perches à quelque distance du feu. Ces précautions. prises, il n’y avait plus qu’à attendre que la cha leur eût fait son effet. | Pendant que la dessiccation S’accomplissait, les. jeunes VoYageurs, assis autour du feu, se consultérent sur ce qu'ils avaient à faire.

Il fut d’abord Œuestion de retourner l'établissement de la rivie procurer un autre canot et les ustensiles indi chirent bientôt que c Pourrait s’'accomplir

sécher cette viande se Conserver et servir # ; ils enlevérent toute la

jusqu’à.

re Rouge, et de S'y , ainsi que les aliments.

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Sans de grandes difficultés, la route se trouvant coupée de lacs et de marais qu'il était impossible de traverser sans canot ; à Pied, il n’y avait Pas d'autre moyen que de les tourner, et alors ce trajet devenait un long Voyage «qui prendrait nécessairement beaucoup de temps. D'ailleurs il ny à rien d'aussi déses-. pérant en route que d’être forcé de retourner sur'ses pas

Il existait bien

un posie de la compagnie de.

à l'extrémité nord du lac- Winnipeg ; mais comment gagner à pied le fort. de Norway ? C'est le nom de.ce poste d'échange,

Le tour du lac qu'il fallait faire n’était pas un: trajet de mince importance : c’était une course: de quatre cents milles au moins, el encore quelle. route ! Des forêts hinpraticables, des marais et.

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des rivières à traverser. Il fallait au moins un grand mois pour ce voyage ; et puis, la singulière avance! quand on serait à l'établissement de Norway, on n'aurait pas encore fait un pas vers le but qu'on se proposait d’atteindre. Tout au contraire, Norway-House se trouvait tout à l’opposite de leur chemin.

Il y avait bien encore le poste de Cumberland. :umberland-House, sur les bords de la Saskatchewan. était le point où ils avaient eu dès l’abord l'intention de se rendre après avoir quitté les. établissements de la rivière Rouge; mais c'était toujours la même difficulté pour y arriver. Ce: dernier poste, était comme le premier, situé à des centaines de milles, et il fallait pour y arri-. ver traverser des lacs, des rivières, des marais et. des forèts immenses.

— En tous cas, il ne faut pas retourner en arrière, dit François, qui était toujours le premier à donner son avis Qui nous empêche de faire un bateau et de reprendre notre route?

— Ah! Francois, répondit Basile, un bateau!

cela est facile à dire, mais à faire c’est autre chose. Je voudrais bien savoir comment tu t'y pren-. drais.

— De la façon la plus simple, répondit Fran-çois, qui ne doutait jamais de rien, j’abattrais un arbre, et je ferai un Dug-out. La chose me paraît. d'autant plus faisable, que nous avons sauvé du naufrage une hache et deux hachettes.

— Je voudrais bien savoir avant tout, demanda Norman, ce que c’est qu’un Dug-out, carle mot est nouveau pour moi.

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— C'est, lui répondit aussitôt François, un <anot que l'on creuse dans un tronc d'arbre. Les Canots de cette espèce sont ainsi désignés sur les bords du Mississipi, où l'on en fait un grand usage, et je crois que nous Pourrions en construire un de taille à nous tenir tous les quatre. Qu'en penses-tu, Lucien ?

— Je pense, répondit le jeune savant, qu’un Canot serait en effet une très-bonne chose, mais le difficile est de se le Pr'ocurer, et je crains bien que nous ne trouvions pas ici d'arbres assez gros pour cet usage, Nous ne sommes plus sur les bords du Mississipi, ne l'oublions pas.

— Quelle dimension doit avoir l'arbre dont Vous avez besoin? demanda Norman, qui était fort mal renseigné sur la forme des canots en question,

— Îl faudrait, répondit Lucien, qu’il eût au moins trois pieds de diamètre sur une longueur de vingt pieds. Un canot moins grand que cela ne pourrait pas nous contenir tous les quatre.

— Alors je crains bien, répondit Norman, que nous ne trouvions pas ici d'arbres convenables. Dans mes pérégrinations d'hier et de ce matin je n'en ai vu aucun de cette dimension.

— Ni moi, ajouta Basile.

— Je ne crois pas, en effet, que nous puissions en trouver, dit Lucien à son tour.

— Si nous étions dans la Louisiane, répartit François, je me ferais fort de ne pas faire cent pas Sans trouv:" au moins Cinquante arbres propres à faire de: 5:"gues. Mais on n’a jamais vu d'arbres aussi j.:isnifiants que Ceux qui nous entourent.

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— Ah! cousin François, vous n'êtes pas au bout, et ces arbres, dont la petitesse vous étonne, sont des géants auprès de ceux que vous rencontrerez plus loin,

Gette dernière observation partait de Norman, qui, habitué aux régions septentrionales, savait que les arbres vont toujours en décroissant au fur et à mesure qu'on s’avance vers le nord, jusqu'à n'avoir plus guère que la taille des groseilliers de nos jardins.

— Mais, continua-t-il, s’il est impossible de trouver un arbre assez gros pour y creuser un canot, ne pourrait-on arriver à la même fin en en prenant trois?

— Comment trois? répéta Francois. Trois ar.

bres pour faire un canot! Vous n’y pensez pas, cousin Norman, c’est un radeau que vous-voulez dire. :

— Non pas, non pas, répondit l’autre, je parle d'un canot et encore d'un canot qui pourra nous servir pendant tout notre voyage.

Les yeux des trois frères se tournèrent en même temps vers Norman, il était évident qu’on attendait l'explication de ses paroles.

Norman reprit la parole :

— Vous ne me paraissez pas très curieux, dit-'

il, de remonter la rivière ?

— Non, répondit Basile en son nom et en celui de ses frères. Nous ne demandons qu'à aller en avant.

— Très bien, très bien! répondit le jeune mar: chand de fourrures, et je suis sur ce point tout à fait de votre avis. C'est pourquoi je vous propose

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de construire avec trois arbres un bateau capable de nous porter tous quatre. Ce travail nous prendra quelques jours, peut-être aussi serons-nous forcés de perdre un peu de temps à la recherche du bois nécessaire, mais nous finirons par en trouver, car je crois pouvoir vous certifier qu'il

y en a dans cette forêt, Pour faire cet ouvrage

convenablement, j'ai besoin de trois espèces de

bois différents ; d'ici j'en vois déjà deux, il ne me. Manque donc plus que le troisième, et j'espère

le trouver sur les coteaux que nous avons aperçus

ce matin.

En parlant ainsi, Norman montrait du doigt deux arbres qui croissaient avec plusieurs autres à quelques pas de là. Ces arbres étaient d'espèces différentes, comme il était facile de le reconnaitre. à la seule inspection des feuilles et de l'écorce,

Le plus rapproché de ces deux arbres excita aussitôt la curiosité de nos trois Mméridionaux, Lucien le reconnut tont d’abord d'après Ja description qu’il en avait lue dans les livres de science, maïs il était tout à fait inconnu à Basile et François, qui, n’étudiant l'histo re naturelle que dans les Prairies et dans les bois, n'avaient pas eu occasion d'examiner cet arbre dans les forûôts de la Louisiane, où il ne se rencontre jamais.

C'était le fameux bouleau à canot ou bouleau papier (betulu Papyracea), ainsi que Lucien l’appela. C'est avec l'écorce de cet arbre que l’on Construit les magnifiques canots qui portent des milliers d’Indiens sur les lacs de l’intérieur et les rivières de l'Amérique du Nord. L'écorce de ce

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bouleau ne sert pas qu'à ce seul usage. On l’emploi également pour faire des tasses, des seaux et des paniers. On en recouvre les tentes, on en fait des chandrons et des vases pour faire bouillir l’eau, en un mot cet arbre est un véritable bientait de la Providence pour les pauvres Indiens qui habitent les froides régions où il pousse de préférence.

Nos jeunes habitants du Sud considéraient donc cet arbre avec une sorte d’étonnement curieux. Ce bouleau avait environ soixante pieds de haut sur un pied de diamètre. Ses feuilles étaient d’un vert sombre,taillées en forme de cœur ; mais ce qui le rendait surtout remarquable c'était son écorce blanche et brillante comme de l'argent poli, ei la multitude de ses petites branches. L'écorce de cet arbre n’est blanche qu’en dehors, et si l’on enlève la surface extérieure, on renconire une substance solide et flexible d’un rouge foncé, et assez épaisse pour être divisée en plusieurs couches. Son bois donne un excellent feu, et s'emploie beaucoup ponr cet usage. Il est dun grain assez dur et susceptible de poli, et propre à beaucoup de choses; mais il demande à étre employé à l'intérieur, car l’eau le détériore très promptement. Le bouleau à canot n’est pas le seul arbre du même genre que possède le nord de l'Amérique. Le genre betula (nom donné probablement à ces arbres du mot celtique batu, qui signifie écorce) possède au moins une demi-douzaine de variétés toutes renfermées dans cette partie du monde.

L'arbre indiqué par Norman à ses compagnons

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de voyage appartenait précisément à cette espèce

désignée en botanique sous le nom de pin blanc

(pinus alba).

L'arbre en question n'avait pas plus de trente à quarante pieds de haut: son tronc de couleur sombre n'avait guëre qu'un pied de diamètre : ses feuilles en aiguilles, très-déliées et trés-acérées, d'environ un pouce de long, étaient d’un vert tirant sur le bleu; ses fruits, loin d’être encore à maturité, étaient alors d’un vert pâle ; en vieillissant, ils prennent ur.e couleur plus sombre et atteignent en grosseur à peu près deux pouces de diamètre,

Ni Basile ni François ne soupconnaient le rôle que cet arbre devait jouer dans la construction du bateau : Lucien seul s’en doutait.

François entama la question,

— Cousin, dit-il, c'est avec ce bois, je suppose, que tu feras les cintres de notre canot ?

— Non, dit Norman, je compte employer pour cet usage une troisième espèce de bois. Si je ne la rencontre pas, il faudra bien m’en passer, mon canot en sera moins parfait.

— Et quel est ce troisième arbre? demanda François.

— Cest le cèdre, répondit l'autre.

— On ne peut mieux choisir, en effet, répondit François, c’est un bois doux et liant, et trés-propre à l'usage auquel tu le destines. Es-tu bien sûr d'en avoir vu ce matin sur les collines ?

— Je le crois; du moins les arbres que jai aperçus ont une apparence toute semblable.

— Je suis de l'avis de Norman, dit Lucien à

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son tour ; j'ai remarqué ce matin certains arbres au noir feuillage qui m'ont produit tour l'effet d’être des cèdres, et je crois, comme notre cousin, que s’il y en a dans le pays, c’est sur les coteaux que nous dbvons les trouver. Cette position est d'ailleurs conforme aux habitudes des cèdres, qui poussent de préférence dans les lieux escafpés.

— La question, dit Basile, doit être bientôt tranchée, Nous voulons faire un canot, n'est-ce pas ? Eh bien. ne perdons pas de temps, et rassemblons au plus vite ies matériaux nécessaires. On dit qu'il doit y avoir des arbres sur la colline, allons-y donc voir sans perdre de temps.

— Bien dit, firent les autres tout d'une voix.

Et, ce disant, chacun se leva et jeta son fusil sur son épaule. On prit aussi la hache, et l’on s’achemina gaiement vers la colline. Ce voyage d'exploration ne demeura pas longtemps infructueux ; les collines voisines, composées principalement de rochers et de craie, étaient couvertes de bouquets de cèdres rouges (juniperus virginiana).

Après avoir examiné quelques pieds de cèdre, Norman s'arrêta.

— Nous avons maintenant, dit-il, tout ce qu’il faut pour faire notre canot, mettons-nous donc tous à l'ouvrage et sans perdre de temps.

— Trés-bien répondirent ses trois cousins, nous sommes prèts à t’obéir, dis-nous seulement ce qu'il faut que nous fassions.

— La première chose à faire, dit Norman, c’est, je crois, de changer notre camp de place et de l'établir ici, où nous trouverons les différentes espèces d'arbres dont j’ai besoin, et tous de meil-

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leure qualité que sur les bords de la rivière. Voici, en effet, continua-t-il en indiquant du geste une petile vallée bien boisée, de magnifiques bouleaux et de superbes épinettes. (C’est ainsi que les voyageurs canadiens appellent le sapin blanc.)

— Tu as raison, répondit Basile, allons chercher notre viande sèche, et établissons-nous ici pour travailler à notre grande opération.

Il fut arr té séance tenante qu’on rêtournerait au Camp ef qu'on en rapporterait tout ce qui y restait encore.

Ce qui avait été dit fut bientôt exécuté. Nos jeunes gens dressérent leur petit Camp au pied d'un grand cèdre, aux branches duquel ils suspendirent leurs provisions de bouche et leurs munitions. Les fusils furent appuyés contre le tronc de l'arbre, on alluma le feu, et le nouveau campement se trouva au complet. Il eût été plus comfortable sans doute s’ils eussent pu dresser une tente, mais leur toile avait fait naufrage <omme le reste, et nos héros durent s’en passer. C'était dur, mais après tout ils n'étaient pas les premiers qui campassent ainsi à la belle étoile, Car dans les solïtudes de l'Amérique, cela arrive

ious les jours au chasseurs et aux voyageurs.

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