‹ La baie d'Hudson [microforme]Chapitre 10 sur 53 · BASILE ET LE BISON · texte numérisé non relu

BASILE ET LE BISON

— Aussitôt que j'eus aperçu les buffalos, dit Basile en reprenant le fil de sa narration, je n’eus plus qu'un désir, m’approcher d'eux et les tirer. Ce gibier-là valait bien une charge de poudre et de plomb, et je me dis que, si je parvenais seulement à en tuer un, j'assurais des vivres à la communauté pour quinze jours au moins. Pour être plus à l'aise, je me débarrassai de mon sac, que je suspendis aux branches d’un arbre, et je me disposai à approcher les animaux. J'étais sous le vent à eux, et n'avais par conséquent aucune crainte qu'ils ne m'éventassent; la seule difficulté provenait du manque de couverts. La plaine était unie comme une table, et on n'apercevait à plusieurs milles à la ronde ni arbres ni buissons. Le seul moyen, c'était donc de les approcher directement en faisant le moins de bruit possible,

Je m’avançai silencieusement, et en moins de cinq minutes je me trouvai à bonne portée de fusil. Les bisons ne m’avaient point aperçu, tant le combat dans lequel ils étaient engagés absorbaïit entièrement leur attention.

Je n'ai de ma vie vu des bêtes aussi furieuses. L'écume blanchissait leurs lèvres et le feu leur sortait par les naseaux. De temps à autre ils reculaient comme des béliers, puis revenaient avec rage l’un sur l’autre et entre-choquaient leurs fronts avec tant de fracas, qu’on les eût crus brisés du coup. Il n’en était rien cependant, car les buffalos ont le crâne épais et dur, je le sais par expérience, et je me rappelle qu’un jour je tirai un animal de cette espèce à la tête. Je n'en étais pas à plus de dix pas. À ma grande surprise, la balle s'aplatit sur son front et tomba par terre aux pieds du buffalo, qui ne fut pas moins étonné que moi, je vous assure, car je l'avais tiré avant qu’il eût pu m'aper. cevoir.

J'avais vu plus d’une fois des combats de bisons, el je ne m'arrêtai pas à contempler celui-ci. Ma grande affaire était de me procurer de la viande, je pris juste le temps de bien viser celui qui me parut le plus gros, et je fis feu de ma carabine, J'avais

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ajusté l'animal au cœur ; le coup porta si bien, que le taureau s'affaissa sur ses jarrets et tomba le nez en terre. Son adversaire, qui le chargeaïit en ce moment, continua son attaque, et à ma grande surprise se précipita sur le blessé, qu'il frappa en pleine tête. Celui-ci, tr=p faible pour résister à ce nouveau choc, s’abattit sur le flanc, agita convulsivement les jambes, puis demeura sans mouvement : il était mort.

L'autre taureau, que la violence de son élan avait emporté quelques pas en avant, se retourna et revint pour faire tête à son adversaire. Grand fut son étonnement quand il l’aperçut couché sur le sol sans aucune apparence de vie. Il crut sans doute être l'auteur de ce grand coup, car dans son ardeur guerrière il n’avait ni remarqué ma présence ni entendu la détonation de l’arme à feu, dont le bruit avait sans doute été couvert par la force de leurs mugissements. Le nuage de poussière qu'ils soulevaient

sous leurs pieds les avait aussi empêchés de me voir, car c'é-

tait tout juste si dans le cercle où ils s’agitaient il y avait assez de jour pour que chacun püt distinguer son adversaire.

A la vue de son rival terrassé, le buffalo, tout enorgueilli d’un exploit dont il s’attribuait la gloire, leva fièrement la tête et fit entendre un cri de triomphe. Ce mouvement rejeta sur son cou les poils de son épaisse crinière, qui pendant le combat lui étaient tombés sur les yeux. Le nuage de poussière commençait aussi à se dissiper un peu, et l'animal m’aperçut enfin. J'étais occupé à recharger ma carabine.

Dans la crainte qu'il ne prit la fuite avant que je fusse en mesure d'y mettre ordre, je me dépêchai de bourrer mon arme, et laissai dans ma précipitation tomber à mes pieds ma boîte à capsules. Je tenais une capsule entre mes doigts, et, comme elle suffisait au coup que je voulais tirer, je ne jugeai pas à propos de perdre mon temps à ramasser la boîte, et pensai qu'il serait assez tôt de le faire quand j'aurais déchargé mon arme. J'épaulais donc ma carabine, quand je m'aperçus, à ma grande surprise, que le taureau, au lieu de fuir, comme je me l'étais imaginé, levait la tête et fonçait droit sur moi avec un beuglerment formidable. Raison de plus pour faire feu; mais le coup, parti un peu au basard, atteignit l'animal au museau et ne lui fit qu'une légère blessure. Au lieu de s'arrêter sur le coup, le taureau redoubla de vitesse et continua de foncer sur moi; sa fureur était à son comble,

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Je n'avais plus le temps de recharger, car j'avais tiré les buffles à la distance de quelques pas seulement, et j'eus bien juste le temps de me jeter de côté pour éviter d'être atteint par ses cornes. Je fus pourtant assez heureux pour m'ôter de son chemin, et il passa sans m'atteindre, avec la rapidité d’un éclair. Je sentis le sol trembler sous mes pieds.

Un instant après il se retourna, et revint sur moi la tête baissée et les cornes en avant. Je compris que, si je me laissais atteindre par ses terribles cornes, j'étais un homme perdu. Je me précipitai donc vers le buffalo mort et me fis un rempart de son corps.

Ce moyen de défense me réussit ; le taureau s'embarrassa dans les jarnbes du cadavre sans pouvoir m'atteindre. Sa fureur parut s'en augmenter encore ; ses yeux étaient injectés de sang, et, en le voyant se retourner, je compris qu'il ne se reculait que pour me charger une troisième fois.

Près du lieu je la lutte se trouvait un arbre, je l'avais vu du premier coup d'œil, mais je craignais de n'avoir pas le temps d'y arriver. Heureusement la manœuvre que j'avais opérée m'en avait un peu rapproché, et, désespérant de continuer à terre la lutte avec avantage, je me précipitai du côté de l’arbre avec l’intention de monter dessus. Je vous laisse à penser si je fus leste à courir ; et bien m’en prit, car le taureau revenait sur moi à fond de train, mais trop tard heureusement, car j'avais déjà gagné le pied de l'arbre. J'avais d'abord l'intention de me mettre à l'abri derrière quelques grosses racines que j'avais remarquées ; mais, m’étant aperçu de la présence de quelques branches assez rapprochées de terre pour que je pusse les saisir, je profitai de la circonstance et m’enlevai à la force des poignets.

Le taureau passa sous moi juste au moment où j'effectuais cette opération gymnastique. !l toucha presque mes pieds ; mais je m'en moquais, car l'instant d'après je fus commodément installé sur une branche fourchue et hors de toute atteinte. Une fois sur ce perchoir, ma première pensée fut d'envoyer une nouvelle balle au taureau. Dans cette intention, je me mis à recharger ma carabine.

Je n'avais pas à craindre que le taureau ne m'enlevàt par la fuite l'occasion de le mettre à mort, car l'animal, plus acharné que jamais à ma poursuite, lournait tout autour du tronc de

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