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cien reconnut les widgeons (anas americana). Ce qui étonna le plus nos voyageurs dans cette réunion, ce fut la manière singulière dont toutes ces espèces se comportaient les unes envers les autres. Ils remarquèrent que le: widgeons n'obtenaient leur nourriture que par fraude, et qu'ils prélevaient un impôt forcé sur la communauté des dos-de-toile.
Comme l’avait dit précédemment Lucien, cette dernière espèce se nourrit presque exclusivement de racines de valisnière. Mais l'acquisition de cette précieuse substance exige de leur part un assez grand travail. Il leur faut plonger à la profondeur de quatre ou cinq pieds, “Lt demeurer sous l’eau le temps nécessaire pour tirer cette racine de terre. Le widgeon est tout aussi friand de cette racine que le dos-de-toile; mais malheureusement il ne sait pas plonger, ou du moins s’il plonge, ce n'est que rareme£at, pour fuir ses ennemis ou pour jouer, mais jamais pour chercher sa nourriture. Il se verrait donc obligé de se priver des racines qu’il aime par-dessus tout, s’il n'y remédiait par une industrie fort habile sans doute, mais pourtant assez peu louable.
Voici comment il s’y prend pour obtenir :'objet de sa cons voitise.
ll se porte aussi près que possible d’un canard plongeur, et attend le moment où celui-ci ; longe et disparaît sous l'eau ; il s'approche alors de la place où celui-ci vient de s#'enfoncer, et surveille les environs d'un œil attentif. Bientôt les feuilles de valisnière qui s’agitent avec force lui indiquent le lieu où le plongeur exécute son travail sous-marin, Quelques instants après ces mêmes feuilles sont emportées par le courant : c’est le moment. Le plongeur a accompli son œuvre, et on le voit en effet reparaître aussitôt tenant dans son bec la précieuse racine, C’est là que l'attendait le widgeon. L'adroit fiiou a calculé avec précision la place où l’autre doit reparaître ; et avant que ce dernier ait pu se secouer la tête et ouvrir ses yeux aveuglés par l’eau, il se précipite sur lui et lui enlève sa proie, avec laquelle il s'enfuit précipitamment. Cela amène quelquefois des disputes ; mais le widgeon, qui connaît sa faiblesse, accepte rarement le combat et préfère se confier à son agilité, De son côté, le dos-de-toile, cui sait que son voleur est plus leste que lui, cherche rarement à le poursuivre. Il se contente la plupart du temps ce regarder avec un air chagrin sa chère racine qui s'éloigne, et finit, après avoir
lélléchi sans doute que les regrets sont superfus, par plonger de tiouveau et aller chercher au fond de l’eau des consolations à sa mésaventure.
Le rouge-tête se mêle rarement à ces contestations, car il se contente pour sa nourriture des tiges et des feuilles de la valisnière, et trouve à la surface de l'eau une pitance que personne ner .ge à lui disputer.
Pendant que le canot continuait à s'approcher des canards, nos chasseurs observaient avec intérêt leurs manœuvres et leurs mouvements. Le cygne trompette se trouvait au milieu de la bande, qui ne paraissait en aucune façon s'occuper de sa présence.
Depuis un moment Lucien examinait le cygne avec altention et remarquait en lui quelque chose d’extraordinaire. Son plumage semblait hérissé, sa démarche plus roide ot moins gracieuse qu'à l'ordinaire ; son cou, loin de se balancer mollement de côté et d'autre, était recourbé de telle sorte que son bec touchait presque l’eau ; en un mot, l'oiseau avait l'attitude qu'il prend ordinairement quand ji: veut saisir quelque chose à la surface de l’eau. Lucien, qui craignait en parlant d'effaroucher les canards, garda pour lui les observations qu'il venait de faire. Il pouvait d'autant mieux se dispenser de les communiquer à ses compagnons, que Basile et Norman avaient comme lui remarqué les mouvements et l'aspect singulier du cygne trompette. Quant à François, tout entier à ses canards, il ne s'était aperçu de rien.
En s’approchant davantage, Lucien, ainsi que Basile et Norman, furent témoins d'une nouvelle manœuvre qui ne laissa pas que de les étonner. À mesure que le cygne arrivait près des canards, on voyait ceux-ci plonger et disparaître sous l’eau. Les jeunes gens crurent d’abord qu'ils ne plongeai ent ainsi que pour céder la place au cygne et s'ôter de son chemin, car leur manière de plonger dans cette circonstance n'était pas du tout la même que celle employée par ceux qui alluient à la recherche des racines. Ce qu'il y avait de plus singulier, c'est qu'’auc «au de ceux qui plongeaient dans le voisinage du cygne ne reparaissait à la surface.
IL y avait dans tout cela quelque chose de fort extraordinaire, et les trois jsunes gens allaient sans doute se communiquer leurs idées à cet égard, quand la double détonation du fusil de François vint appeler leur attention d’un autre côté, Ils regardè-
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rent à travers les branchages qui les couvraient combien leur jeune compagnon avait tué de canards, Il y en avait un grand nombre qüi flottaient sans vie àla surface de l’eau; mais aucun d'eux n'eut l'idée de les cofipler, car quelque chose d'éirange, et l'on pourrait même diré d'effräyanlt, se mon:rait alors à leurs yeux et les remplissait d'étonnement. La conduite du cygne, qui leur avait paru singulière quelques instants auparavant, leur paraissait maintenant bien plus extraordinaire encore. Au lieu de s'envoler sur le cop, comme chacun s'y était attendu, l'oiseau s’agitait convulsivement sur l’eau et plongeait de temps à autre en poussant des cris affreux tout à fait semblables à ceux d’un homme en détresse: puis on le vit sortir à moitié de l’eau comme s’il voulait prendre son vol, mais retomber aussitôt sur le dos, tandis qu'à la place qu'il venait de quitter on voyait s'agiter un objet noir et de forme ronde qui cherchait à gagner la rive en continuant à pousser les cris affreux qui avaient dès l’abord épouvanté nos chasseurs.
Get objet noir n'était autre chose que la tête d'un être bumain.
La profondeur de l’eau diminuait en s'approchant de la five, et progressivement on vit s'élever au-dessus de l’eau un cou et des épaules d'homme. C'était un Indien peau rouge. Tout fut alors expliqué : l'Indien était un chasseur de canards qui pour tromper ces oiseaux s'était caché sous une peau de cygne, et à l'aide de ce déguisement les avait facilement approchés. Le iälheureux n'avait point aperçu le canot caché sous la verdure, et ne s'était apergu de la présence des voyageurs qu'au moment où il avait entendu le coup de feu tiré par François. En somme, il avait eu plus de peur que de mal, Le bruit de l'arme à feu et la présence de quatre visages blancs, les premiers et les seuls qu'il eût jamais vus sans doué, lui avaient fait perdre la tête, de là ses evis et sa fuile précipitée, I ne devait point avoir été blessé, mais qu'il le fût ou non, personne n'en sut jamais rien, Car le pauvre sauvage n'c't pas plutôt touché la rive, qu'il prit sa course et disparut dans l'épaisseur des bois. On eût dit qu'il avait le diable à ses trousses, et de fait je su's sûr qu'il crut et croit énovre avoir eu affaire à ce terrible ennemi du genre huain,
Les voyageurs ramassèrent la peau du cygne qu'ils exami-
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nèrent avec curiosité. La chasse de François fut encore plus productive qu'on ne s'y était attendu. Car, en outre des oiseaux tués par ses deux coups de fusil, on Lerita d'une vingtaine de canards happés par le sauvage, et que le pauvre garçon avait abandonnés dans sa fuite. Ceux qui n'étaient que blessés furent pris également, et on leur tordit impitoyablement le cou. Quand tous les oiseaux eurent été repêchés et installés à bord, on débarrassa le canot des branchages qui l'encombraient; on reprit les rames et les avirons, et le léger esquif, poussé par dos bras vigoureux, partit comme une flèche dans a direction du courant.