‹ La baie d'Hudson [microforme]Chapitre 26 sur 53 · SINGULIÈRE MANIÈRE DE TROMPER LES CANARDS · texte numérisé non relu

SINGULIÈRE MANIÈRE DE TROMPER LES CANARDS

Deux jours après la rencontre du blaireau nos voyageurs arrivèrent à Cumberland-House, l’un des postes les plus célèbres de la compagnie de la baie d'Hudson. Le facteur principal qui dirigeait cet établissement était ami du père de Norman, circon-

stance qui valut à nos jeunes gens une réception des plus cordiales. On mit à leur disposition tout ce que l'établissement pouvait fournir de mieux. Malgré cette bonne réception, et quoiqu'ils eussent besoin de se reposer de leurs fatigues, ils ne crurent pas devoir longtemps s’amollir dans les délices de cette nouvelle Capoue, car ils tenaient à voir terminé leur voyage avant l'hiver, époque où la navigation en canot devient impraticable. Pendant cette saison de l’année, la glace envahit non seulement les lacs, mais encore les rivières les plus rapides de ces régions septentrionales. Toutes ces eaux demeurent gelées pendant plusieurs mois; la couche épaisse de neige qui couvre le sol rend les voyages par terre presque aussi impraticables. On ne peut avancer qu'à l’aide de patins, à moins pourtant qu'on ne se serve de traîneaux tirés par des chiens. Ces moyens de locomotion sont employés non seulement par les Indiens et les Esquimaux, mais encore par les quelques blancs, marchands ou trappeurs, qui sont forcés pendant cette saison rigoureuse de se rendre d’un point à un autre de cette terre désolée.

Dans de telles circonstances, les voyages ne sont pas seulement difficiles, ils sont aussi très dangereux. Toutes les ressources manquent à la fois, et il est presque impossible de se procurer de quoi manger; la chasse est nulle, le gibier étant très rare à cette époque par suite de l'émigration de la plupart des quadrupèdes et des oiseaux qui pour se soustraire aux rigueurs de l'hiver gagnent chaque année des régions plus méridionales. Aussi l’on a vu plus d'une fois des troupes entières de voyageurs périr de misère et de faim. Ces terribles accidents arrivent même aux Indiens, moins difficiles pourtant sur la nourriture, et pour lesquels tout est bon; les reptiles et les insectes, la viande crue et même les cadavres en putréfaction.

Nos voyageurs, qui connaissaient toutes ces particularités effrayantes, n’élaient pas désireux de se laisser surprendre par l'hiver; aussi firent-ils tous leurs préparatifs en diligence. Ils trouvèrent au fort de quoi se composer un nouvel équipement, mais ils ne prirent que les articles qui leur étaient absolument indispensables : ils ne voulaient pas s'embarrasser, sachant très bien qu'ils seraient obligés de porter plusieurs fois leur bateau avant d’avoir gagné les eaux de la rivière Mackenzie. Comme le transport du canot nécessitait l'emploi de deux personnes, il fallait n'avoir pas plus de bagage que n’en pouvaient porter les

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En quittant le fort, ils s'embarquèrent sur le Saskatschewan, et remontèrent cette rivière pendant plusieurs jours, au bout desquels ils l’abandonnèrent pour entrer dans un de ses affluents. Cette direction les conduisit au nord, Ils quittèrent peu après ce dernier cours d’eau, portèrent leur bateau pendant un certain espace de temps, et gagnèrent de la sorte une nouvelle rivière tributaire du Mississipi ou rivière Churchill. Cette dernière navigation les conduisait au nord-ouest. Ils la suivirent pendant quelques jours, portèrent leur bateau à plusieurs reprises, atteignirent enfin le lac la Grosse, et pénétrèrent de là successivement dans les lacs Clear, Buffalo et Methy. Au sortir de ce dernier lac, ils furent de nouveau contraints de porter leur bateau jusqu'aux sources d’un cours d’eau corxu sous le nom de Clear-Water, sur lequel ils s’'embarquèrent, de là ils n’eurent plus qu’à descendre jusqu'à l'EIk, ou Athakasca, l’un des plus grands fleuves d'Amérique. A partir de ce point, ils se trouvèrent en réalité dans les eaux du Mackenzie même, car l'Elk, après avoir traversé le lac Athabasca, prend le nom de rivière de l’Esclave, conserve ce "om jusqu'au sortir du grand lac de l’Esclave, et prend alors celui de Mackenzie, qu'il contiüus à porter jusqu’à son embouchure dans l’océan Arctique.

Quard nos voyageurs se virent sur les eaux du fleuve qui devait les conduire jusqu’au lieu de leur destination, ils éprouvèrent une véritable joie, car, bien qu'ils eussent encore près de cinq cents milles à faire, ils étaient heureux de penser qu'ils n'auraient plus de terres à traverser, et de se voir désormais sûrs d'arriver au terme de leur voyage avant la fin des deux derniers mois d'été.

Le bassin de l’Elk qu'ils traversaient était charmant, et offrait à chaque pas les plus délicieux paysages. Rien n’est plus pittoresque, en eflet, que les rives de ce fleuve immense. L’Elk embrasse aussi dans ses eaux de grandes îles boisées qui font ressembler son lil bien moins à une rivière qu’à une suite de lacs,

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La rame devenait désormais inutile, car la force du courant suffisait pour les emporter avec rapidité; et nos jeunes voyageurs, mollement balancés par les eaux et à moitié couchés dans leur canot d'écorce, s’abandonnaient au doux far niente, et faisaient retentir l'écho des rives du fleuve de la barcarolle connue des bateliers canadiens :

Row, brotter, row!

Le temps qu'ils passèrent à descendre le cours de ce fleuve aux rives pittoresques fut sans contredit la partie la plus agréable de leur long voyage.

Les rives du fleuve, aussi bien que ses eaux, leur fournissaient abondamment de quoi renouveler leurs provisions de bouche. Les saumons et les hyodons de l'espèce connue sous le nom de poisson doré, pullulaient dans les eaux de l'Elk. Ils en prirent un grand nombre. Ils tuèrent aussi sur ses rives une foule de canards et d’oies sauvages ; aussi ne dinèrent-ils guère pendant tout ce tem; sans avoir devant eux à la fois chair et poisson.

Les oies qu'ils rencontrèrent étaient de différentes espèces. Là se trouvaient l’oie de neige, ainsi nommée à cause de la blancheur de son plumage ; l’o£e rieuse, dont le cri ressemble si fort au rire de l’homme que les Indiens, pour l’atlirer, se contentent de placer leur main ouverte devant leur bouche en prononçant à plusieurs reprises la syllabe : Ah ! ah ! Ils virent aussi plusieurs oies de l’espèce des barnaches, et notamment celle connue sous le nom d'oie du Canada, l'oie sauvage par excellence.

Ils furent loin cependant de rencontrer toutes les espèces d’oies qui fréquentent les régions septentrionales de l'Amérique, et Lucien leur apprit quil existait encore plusieurs autres espèces du genre, toutes fort recherchées des Indiens, qui vivent de ce gibier pendant la plus grande partie de l’année.

Bien que les canards ne manquassent pas non plus aux abords du fleuve, nos voyageurs cherchaient en vain des yeux une espèce qui ne se montrait point encore. C'était celle si justement célèbre parmi les épicuriens d'Amérique sous le nom de dos-detoile. Aucun de nos voyageurs n'avait eu occasion de goûter cet oiseau délicat, inconnu dans la Louisiane, et qui ne se trouve guère aux États-Unis que sur les côtes de l'Atlantique. Norman seul avait entendu parler de l'existence de cet oiseau dans les

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montagnes Rocheuses, où on prétend qu'il se rencontre ainsi que dans tout le pays des fourrures. Aussi se flattaient-ils tous quatre de l'espoir de le rencontrer aussitôt qu'ils seraient arrivés dans les eaux de l’Athabasca.

Lucien, qui dans ses lectures avait eu occasion de s'occuper de cet oiseau, se faisait fort de le reconnaître à première vue; il était d'ailleurs très au courant de ses mœurs et de ses habitudes, ainsi que de celles de tous ses autres congénères, Il offrit à ses compagnons de leur dire tout ce qu'il savait de ces oiseaux. Chacun ayant accepté avec joie la proposition, Lucien prit la paroïe.

Le canard dos-de-toile, dit-il, est le plus célèbre et le plus prisé de tous les oiseaux de sa famille en raison de la saveur exquise de sa chair, que quelques gourmets mettent au-dessus de celle de tous les autres oiseaux. C'est un des plus petits canards, son poids s'élevant rarement au-dessus de trois livres. Son plumage est loin d'égaler en beauté celui de la plupart de ses congénères. Sa tête est rougeâtre ou plutôt d'un brun châtain, sa poitrine d'un noir lustré, et tout le reste de son corps est grisâtre. En y regardant de près, on s'aperçoit cependant que cette teinte n’est pis uniforme, et qu’elle est au contraire mêlée d’une foule de petites lignes qui s’entre-coupent en zigzags. Je suppose que cette disposition du plumage ayant quelque rapport avec la contexture d’une toile à voile, a été la cause première du nom sous lequel on désigne vulgairement cet oiseau. Cependant je ne voudrais pa: répondre de l'authenticité de cette origine, sur laquelle il y à beaucoup d'obscurité. Quoi qu'il en soit à cet égard, ce canar 1 ressemble tellement par le plumage au pochard, ou tête rouge d'éurope, et à son congénère le canard à tête rouge d'Amérique (anas ferina), qu'à une certaine distance on les confond très facilement. Cette dernière espèce est d'autant plus facile à confondre avec le dos-de-toile, que les bandes de ces deux oiseaux vivent ordinairement de compagnie. Aussi sur les marchés de New-York et de Philadelphie ne se fait-on pas faute de vendre le rouge-tête sous le nom de dos-de-toile.

Si les acheteurs y sont trompés, le naturaliste cependant ne doit pas s’y laisser prendre, et l'examen du bec et des yeux doit lui suffire pour distinguer ces deux espèces. Le dos-de-toile a les yeux rouges avec le bec d'un vert sombre et presque droit, tandis que le rouge-tête a les yeux orangés, le bec bleuâtre, avec la partie supérieure légèrement concave,

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Le dos-de-toile est appelé en histoire naturelle anas valisneri1, du nom de la valisnière, plante aquatique des racines de laquelle il fait sa principale nourriture. La valisnière est une sorte d'herbe rubannée qui doit elle-même son nom au botaniste ilalien Antonio Valisneri. Cette plante de rivière pousse dans les eaux tranquilles ; on la rencontre aussi parfois dans la mer, près des côtes, aux lieux où l’âcreté des eaux salées est un peu adoucic par le voisinage des rivières. Cette plante choisit ordinairement les endroits où l'eau n’a pas plus de trois à cinq pieds de profondeur. Sa tige s'élève au-dessus de l’eau à la hauteur de deux pieds, et même quelquefois plus. Elle est ornée de longues feuilles rubannées d’un vert sombre. Ses racines blanches et savoureuses ont quelque ressemblance avec le céleri, d'où le nom de céleri sauvage qui lui a été donné par les chasseurs de canards. Ce sont ces racines qui forment la principale nourriture du dos-de-toile et qui donnent à sa chair cette saveur particulière si appréciée des gourmets. Ce n’est guère que dans la baie de Chesapeake et dans quelques rivières telles que l'Hudson que la valisnière pousse en abondance, et ce n’est que là aussi qu'on rencontre le canard à dos-de-toile.

Cet oiseau ne mange pas les feuilles de la valisnière et ne s'attaque qu'aux racines qu'il va chercher sous l’eau en plongeant avec beaucoup de dextérité. Ce: feuilles, lorsqu'elles sont séparées de leurs racines, sont assez iégères pour continuer à flotter sur l'eau. Les canards détruisant un grand nombre de rac.nes, on voit des masses de ces feuilles détachées de leur pied flotter sur l’eau et être rejetées par le vent sur les côtes, où elles sont généralement désignées sous le nom de varech.

Les prix élevés auxquels les canards se vendent ordinairement sur les marchés des grandes villes d'Amérique engagent un grand nombre d'individus à se livrer à cette chasse productive et l'on en compte dans les environs de la baie de Chesapeake qui n'ont pas d’autres moyens d'existence. Cette chasse a même été l'objet de contestations assez vives. Chacun des États qui entourent la baie prétend s’en arroger seul le droit. Les choses en sont même venues au point qu'on a équipé de petites flottes et levé de petites armées. Mais le gouvernement des États-Unis est intervenu dans la question, et a heureusement réglé toutes choses à la satisfaction des parties. ‘

Lucien en était là de ses explications, quand le canot tourna

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un angle de la rivière. Une nappe d'eau d'une grande étendue se découvrit aussitôt aux yeux de nos voyageurs. De chaque côté de la rive, le courant était des plus lents, et dans le milieu du fleuve se trouvait une masse d'herbes aquatiques aux feuilles longues comme celles du gazon, et qui faisait ressembler cette partie du fleuve à une longue prairie. Sur l’un des côtés de cette prairie flottante, on voyait une grande troupe d'animaux sauvages occupés à plonger et à prendre leur nourriture. On ne pouvait s’y tromper, c'étaient des canards. L'espèce à laquelle ils appartenaient était évidemment des plus petites. Mais quelle était cette espèce ? c'était ce que l'on ne pouvait distinguer à la distance où l'on se trouvait encore de la bande emplumée. Un oiseau d’un autre genre, un gros cygne trompette, voguait aussi sur l'eau entre la rive et les canards, vers lesquels il paraissait se diriger. François chargea aussitôt un des canons de son fusil avec du plomb à cygne, ou, pour mieux dire, des chevrotines. Basile, de son côté, prépara sa carabine. Ce n'était point aux canards qu’en voulaient nos chasseurs, mais bien au gros cygne trompette. Pendant ce temps, Lucien s'était armé de son télescope et observait la bande d'oiseaux.

Le canot voguait doucement et sans bruit, abandonné à l’action du courant, quand tout à coup une exclamation de Lucien attira l’attention des chasseurs et leur fit changer leur premier projet.

— Je crois que ce sont précisément là les canards dos-de-toile dont xous parlions à l'instant! s’écria le jeune naturaliste en même temps qu'il arrêtait le bateau et considérait avec plus d’atiention la troupe de ces volatiles.

Bientôt le doute ne fut plus permis : la couleur, la grosseur et la forme, tout indiquait en effet les fameux dos-de-toile. II n’en fallait pas plus pour exciter l'ardeur de nos chasseurs. Tous quatre désiraient vivement tuer des dos-de-toile, et encore plus s'assurer par eux-mêmes s'ils méritaient leur réputation. On résolut donc de laissor là le cygne pour donner la chasse aux canards ; mais ce n’était pas chose facile que d'approcher ces oiseaux, qui passent à bon droit pour les plus prudents et les plus timides de tous les gibiers d’eau. Ils poussent, dit-on, la précaution jusqu’à établir des sentinelies chargées de veiller à tour de rôle à la sûreté générale. Peut-être y a-t-il dans l’allégation de ce fait quelque exagéralion, je n’en voudrais pas jurer; mais ce

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qu'il y a de certain, c'est qu'on ne voit jamais ces canards plonger tous à la fois, et qu’il en demeure toujours une partie sur l’eau, dont le rôle parait consister en effet à veiller à la sûreté de ceux qui sont dessous.

Nos chasseurs n'ignoraient aucune de ces circonstances, et se trouvaient fort embarrassés, n'ayant à leur disposition aucun couvert qui pôût leur servir à se cacher aux yeux des canards. On se réunit en conseil, et plusieurs plans furent proposés. On finit, après quelques minutes de délibération, par adopter celui proposé par Norman; il était bien simple. Il n'y avait pour l’exécuter qu'à couvrir le canot de branchages, de manière qu'il fùt entièrement caché sous celte verdure avec tous ceux qui le montaient.

Sans plus de retard, le canot fut poussé sur une des rives, C1 descendit, on y coupa une certaine quantité de branchages qu'on arrangea convenablement sur le canot, puis on reprit le cours de l'eau et on se laissa glisser doucement dans la direction des canards. Les carabines à longue portée furent laissées de côté comme inutiles, et toute l'espérance de la chasse reposa désormais sur le fusil double de François et sur l'adresse de son propriétaire, qui se plaça à l’avant du bateau, pendant que les autres lui donnaient à la fois la direction et l'impulsion.

Le jeune chasseur eut soin d’enieve: des canons de son fusil le chevrotines qu’il y avait glissées à l'intention du cygne, et les remplaça par du petit plomb, bien suffisant pour tuer un canard, et bien plus propre à tirer sur la masse compacte formée par la troupe de ces oiseaux.

Pendant un quart d'heure le canot longea les plantes aquatiques, qui n'étaient autres que des valisnières ou céleri sauvage, ct arriva si près du lieu où stationnaient les canards, que les chasseurs purent à l'œil nu reconnaître parfaitement les oiseaux auxquels ils avaient affaire. A leur grande surprise ils reconnurent que la bande se composait de irois différentes espèces de canards mêlées les unes aux autres. Au premier rang figuraient les dos-de-toile ; puis venait une autre espèce presque semblable, mais un peu plus petite ; c'étaient les :ouges-têtes ou pochards ; !« troisième espèce différait un peu plus des deux autres, elle avait aussi la tôte rouge, mais d’un rouge plus brillant, avec une ligne blanche partant de la racine du bec et venant aboutir derrière la tête, À cette marque particulière Lu-

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