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LE FAUCON PÊCHEUR

Peu de jours après, un autre incident de voyage servit à renseigner nos voyageurs sur les habitudes d’un autre oiseau, l'orfraie ou faucon pêcheur, car c'est sous ce dernier nom que l'oiseau dont il s’agit est le plus ordinairement désigné en Amérique.

L'orfraie (falco alietus) est un oiseau de la famille des faucons, et l’un des plus grands de l'espèce. Il ne mesure pas moins de deux pieds, de la naissance du bec à l'extrémité de la queue. Ses ailes sont en proportion et son envergure a près de six pieds. La partie supérieure de son corps à la couleur brune particulière à tous les individus de la famille des faucons. Son ventre est d'un gris cendré, ses pattes et son bec sont bleus, ses yeux d’un jaune orangé. Il habite dans presque toutes les parties de l'Amérique où se trouvent des eaux poissonne:ses, car c’est de poisson qu'il fait sa nourriture exclusive. Il est plus répandu sur les côtes que dans l'intérieur, bien qu'on le rencontre aussi fréquemment dans le voisinage des grands lacs. Pendant l'été, à l’époque où les eaux sont débarrassées de glace, il pousse très avant dans l'intérieur des terres. On ne le voit que très rarement dans le voisinage des riv.ères bourbeuses. Il a besoin d'une eau claire doni la transparence lui permette d'épier sa proie.

Le faucon est un oiseau voyageur ; à l'approche de l'hiver il gagne les régions méridionales et affectionne principalement les côtes du grand golfe du Mexique, où on le vois pêcher par

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troupes nombreuses. Au retour du printemps, ces oiseaux repassent au nord et reviennent sur les côtes de l'Atlantique, où ils apportent la joie et l'espoir au pêcheur ; leur arrivée étant presque toujours l'annonce de la présence prochaine des bancs de harengs, de saumons et des autres poissons sur lesquels ils fondent leurs espérances. C'est pour cette raison sans doute que les pêcheurs tiennent cet oiseau en vénération toute particulière. Un vêcheur ne voudrait pas, pour un plein bateau 42 poissons, se charger la cnscience du meurtre d’un de ces oiseaux qu’il regarde comme un confrère, et fait ainsi mentir le proverbe qui veut que deux collègues ne soient jamais amis.

Le fermier, qui n’a pas les mêmes motifs de respecter le faucon pêcheur, prend quelquefois son fusil pour tirer sur lui, mais cette conduite n'est ordinairement de sa part que le résultat d’une confusion : il prend le pêcheur pour le busard ou pour quelque autre faucon, auxquels il ressemble beaucoup à une certaine distance. Mais aussitôt qu’il reconnaît son erreur, il pose son fusil et laisse l’ciseau pêcheur continuer son vol en toute liberté. Cette raçnn d'agir s'explique parfaitement. Le fermier sait qu’il n’a rien à craindre du faucon pêcheur pour ses canards et pour ses poules, tandis qu’il a tout à redouter des busards, des émérillons, des milans, ct de tous les autres fau cons qui sont pour la basse-cour autant de fléaux terribles. Grâce à cette protection particulière, le faucon pécheur est un des oiseaux les plus en sûreté; personne ne lui en veut et il peut nicher à la porte du fermier ou d 1 pêcheur, sans crainte de voir sa couvée troublée par l'un ou par l’autre. Puisque je parle de couvée, c’est le lieu d'ajouter que l’incubation ne regarde en rien le faucon mile ; c’est à la femelle qu'incombe le soin de demeurer constamment sur les œufs, elle ne se dérange même pas pour prendre sa nourriture à laquelle le mâle pourvoit abondamment, en apportant dans le nid tout le poisson dont elle peut avoir besoin.

C’est au petit norabre de ses ennemis que le faucon pêcheur doit d’être une des espèces les plus norbreuses du genre. On peut dire qu'il pullule. On rencontre dans le même lieu jusqu'à vingt ou trente nids de ces oiseaux. Il y a même telles petites îles où l’on en compterait plus de trois cents.

Cet oiseau choisit les plus gros arbres pour y bâtir son nid. ‘Cependant il ne le place pas à leur sommet comme la plupart

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des oiseaux de proie, ei l’établit le plus ordinairement dans quelque branche fourchue, à une vingtaine de pieds du sol. Ges nids se composent de brindilles, de paille et d'herbes liées ensemble par de la terre glaise. L'intérieur est tapissé d'herbes marines ou d’autres plantes également flexibles et chaudes. Ce nid est si gros qu'il suffit à lui seul pour remplir un chariot et qu’un cheval en a sa charge. On aperçoit celte masse dans les bois à une grande distance, et d'autant plus facilement, que ce nid se trouve presque toujours situé sur un arbre mort et par conséquent dépouillé de ses feuilles. On prétend que le faucon choisit de préférence les arbres morts. Je crois qu'on prend ic: l'effet pour la cause. Le faucon n’a point de prédilection à cet £gard ; seulement le poids du nid, les excréments des oiseaux et les débris de poissons en tombant sur ses racines fnissent par flétrir l'arbre et le faire mourir.

On comprend que les jeunes dénicheurs d'oiseaux n'aient pas de peine à découvrir ce nid monstrueux, mais ils se gardent bien d’aller voir les œufs qui sont ordinairement de la grosseur de ceux du canard et marquetés de taches brunes. Cette opération ne serait sans danger ni pour leurs yeux ni pour leurs jours, et très probablement l'oiseau leur ferait payer cher cette témérité.

On raconte à ce sujet une aventure arrivée à un nègre. Cet Africain résolut un jour de s'emparer d’un nid de faucon, et tenta bravement l’entreprise sans avoir autre chose pour protéger sa tête contre les coups de l'ennemi qu’il allait affronter, que la couverture laineuse implantée par la nature elle-même dans son cuir chevelu. A son approche, grande rumeur parmi les faucons. Le nègre est assailli par le mâle et par la femelle. Il n'en poursuit pas moins l’aventure, et redescend avec les petits; mais le brave Africain avait fait sans s’en douter une bien autre capture. Il avait pris le père. Cet oiseau, en fondant sur la tête du ravisseur, s'était si bien embarrassé les pieds dans sa chevelure laineuse, que le nègre se retrouva « terre avec cet ornement sur la tête.

Je ne voudrais pas garantir l'authenticité de cette anecdote. Tout ce que je puis dire, c’est que ces oiseaux défendent leur nid avec un courage poussé jusqu’à la fureur, et je pourrais citer plus d’une personne qui a été sévèrement punie d’avoir voulu leur ravir leurs petits.

Le faucon pêcheur, comme je l'ai déjà dit, se nourrit exclusi-

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vement de poisson, et on ne l’a jamais vu manger la chair des quadrupèdes ou des volatiles, même lorsqu'il se trouvait depuis plusieurs jours privé de sa nourriture ordinaire par suice de Ja prolongation des froids, qui retenaient les rivières gelées plus longtemps que d'ordinaire. Aussi plusieurs espèces d'oiseaux construisent-elles ordinairement leur nid dans le voisinage de cet oiseau, preuve évidente qu’elles n'ont rien à redouter de sa part.

C'est le genre de nourriture qui constitue la principale différence entre l'orfraie et les autres espèces de faucons. Cette différence d'alimentation est justifiée chez cet oiseau par la forme de ses pieds et de ses jambes appropriées par la nature au genre de nourriture et à la manière de sela procurer. Ses jambes, qui sont très fortes, sont aussi très longues, et dépourvues de plumes. Les pieds et les doigts sont aussi très longs et couverts d’une peau rude et écailleuse comme une râpe, circonstance qui lui permet de retenir plus fortement sa proie glissante. Ses griffes sont longues, recourbées en forme de croissant, et terminées par des pointes aussi acérées qu’une aiguille.

Je crois avoir dit qu’un accident mit nos chasseurs à même de constater les habitudes de cet oiseau intéressant.

C'était un samedi soir, le camp venait d’être dressé et l’on se proposait d'y demeurer jusqu’au surlendemain matin. Le lieu choisi par nos voyageurs était un petit promontoire élevé d'où l'on dominait le fleuve sur une assez grande étendue. Près de la place du campement s'élevait un grand peuplier dans l’une des fourches duquel une orfraie avait fait soi. nid. L'arbre était mort, comme :oujours, et nos jeunes voyageurs voyaient très distinctement le nid de l'oiseau dan; lequel se trouvaient plusieurs petits. Les oisillons étaient déjà grands et recouverts de leurs plumes, mais il entre dans les mœurs des orfraies de nourrir leurs petits longtemps après que ceux-ci sont devenus capables de fournir par eux-mêmes à leur subsistance. Les petits se laissent faire très volontiers, et le père etla mère sont souvent obligés de les chasser du nid à coups d'ailes et de bec; mais ils ne les abandonnent entièrement que lorsque ceux-ci ont fait preuve pendant longtemps de leur aptitude à saisir leur proie.

Lucien avait donné ces détails d’après un bruit accrédité sans oser pourtant en garantir l'authenticité. L'occasion d'en vérifier l'exactitude ne devait pas se faire longtemps attendre. Après

l'arrivée des voyageurs, les faucons père et mère se mirent à tourner autour de leur nid avec une inquittude visible, poussant des cris et faisant de temps à autre entendre un fort battement d'ailes. La présence des étrangers les inquiétait visiblement. A la fin, voyant que les nouveaux venus ne faisaient aucune démonstration hostile, ils se calmèrent, et se posèrent tranquillement au bord de leur nid ; puis, après être demeurés quelque temps dans cette position, ils s'envolèrent l’un après l’autre, et se mirent à tourner en cercle au-dessus du fleuve. Ils étaient à peu près à une centaine de pieds en l'air. Rien n'était plus gracieux que leur vol; on les voyait de temps à autre se suspendre, planer iminobiles, et se retourner de bout en bout, comme s'ils eussent manœuvré sur un pivot. Tous ces mouvements étaient si naturels, que c'était à peine si on apercevait un léger frémissement des ailes. On les voyait aussi de temps à autre descendre à moitié de la hauteur où ils se tenaient habituellement, et de ce point fixer le fleuve avec attention. C'était sans doute quelque poisson qu'ils apercevaient ; mais anparemment que la proie était trop lourde, ou peut-être aussi à une trop grande profondeur. car après un moment ils remontaïent en l'air et recommencaient leur vol circulaire. Quelquefois aussi ils s'ab&ttirent complètement sur l'eau; mais le poisson, qui avait l'œil sur eux, avait sans doute plongé au moment où les oiseaux s'abaissaient, car on les vit remonic. en l’air les serres vides comme auparavant.

Après quelque temps consacré à toutes ces manœuvres, on vit le plus grand des deux oiseaux, la femelle par conséquent, abandonner la chasse et retourner à son nid. Elle n’y demeura qu’une seconde, et, au grand étonnement des jeunes gens, ils la virent frapper ses petits avec ses ailes comme si elle eût voulu les faire déguerpir. C'était précisément son dessein. Peut-être était-elle irritée d’avoir manqué sa proie, et trouvait-elle convenable que ses petits vinssent pêcher à leur tour. Quoi qu’il en fût, elle les eut bientôt conduits au bord du nid. Quand ils furent là, moitié poussés, moitié battus, ils se décidèrent à ouvrir leurs ailes, et s’envolèrent l'un après l’autre dans la direction du fleuve. Ces petits étaient au nombre de deux.

Au même moment le mâle, qui venait de s’abattre de nouveau sur l’eau, remonta en l'air avec un poisson dans ses griffes. Il vola au-devant de ses petits, et se rencontra bientôt dans les plaines. de l'air avec l’un d'eux dont il s’approcha, et auquel il

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donna le poisson qu'il venait de prendre. Le jeune faucon reçut celte pitance comme chose à lui légitimement due, et sans plus de façon l’emporta sur un arbre voisin, où il se mit à la dévorer de fort bon appétit. L'autre petit ne se fut pas plutôt aperçu de la chose, qu'il vola à côté de son frère pour partager sa proie. En moins de rien le poisson fut dévoré. Les jeunes faucons, dont l'appétit était sans doute satisfait, regagnèrent leur nid, où ils furent bientôt rejoints par leurs parents, qu'on entendit pendant longtemps pousser de petits cris. C'étaient sans doute des félicitations qu'ils adressaient à leurs enfants sur la manière heureuse dont ils s'étaient tirés de leur première volée.

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