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160 LA BAIE D'IUDSON.
attention. C'était encore un oiseau, mais bien différent des colibris par le plumage et par la forme. I! appartenait à l'espèce dont nous avons parlé précédemment. Il était perché sur les branches d’un arbre, à quelque distance des chèvrefeuilles. De temps à autre il quittait son perchoir, a!lait se mêler aux colibris, puis revenait prendre sa place sur l'arbre.
D'abord nos jeune: gens n’y prirent pas garde, ce n'était pas la première fois qu'ils voyaient des oiseaux agir de la sorte ; les geais, entre autres, n’agissent pas autrement. Mais Lucien, qui
surveillait cet oiseau de plus près que les autres, déclara au bout
d’un moment qu’il n’approchait du chèvrefeuille que pour s’emparer des colibris, et qu'à chacun de ses voyages fréquemment répétés il revenait à son percnoir, emportant dans ses griffes une nouvelle victime que son peu de grosseur l'avait jusqu'alors empêché de distinguer. De la sorte averti, chacun se mit à surveiller l'oiseau gris avec plus d'attention, et l'on ne tarda pas à vérifier ce que Lucien avait avancé. Au moment où l’un des colibris plongeeit son bec dars la corolle d’une fleur, !e gros oiseau le saisit et l’'emporta sur son arbre. Cette conduite barbare excita l’indignation de François, il saisit aussitôt son fusil et s’approcha de l'arbre où l'oiseau carnassier était en train de déchirer sa dernière victime. C'était un arbre de peu d’élévaiion, de la famille des locustes ou pseudacacias, et couvert, comme tous ceux de cette espèce, de longues épines acérées. Sans prendre garde à cette circonstance, François continua @e s'avancer pour choisir une place où il pût facilement tirer. Il l'eut bientôt trouvée. Il ajusta quelque temps, puis fit feu. Le coup porta, et l'oiseau frappé par le plomh meurtrier dégringola de branche en branche. Le chasseur s’avança et ramassa l'oiseau mort, non qu'il espérât tirer quelque avantage d'un si chétif gibier, mais Lucien, qui désirait examiner cet oiseau de près, avait prié son frère de le lui rapporter. Il était déjà en train de retourner au camp avec sa chasse, quand il jeta par hasard les yeux sur l'arbre où il avait tué l'oiseau. Il y vit sans doute quelque chose de fort extraordinaire, car il poussa une exclamation de surprise et appela ses coripagnons qui vinrent aussitôt le rejoindre et ne tardèrent pas à partager sa stupéfaction.
Je crois avoir dit que l'arbre en question était couvert de longues épines. L'une des branches de cet arbre attirait plus particulièrement l'attention de nos voyageurs, Cette branche
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était garnie d'une douzaine d’épines, et chacune portait un gorge de rubis empalé. Les pauvres petites bêtes étaient mortes sans que leur plumage eût souffert le moindre doramage. Ils étaient tous placés le dos en l’air, et si bien embrockés qu’on eût dit qu'ils avaient été placés là par les mains d’une créature humaine. En y regardant de plus près, ils découvrirent que ce singulier garde-manger n'était pas garni de colibris seulement ; il ÿ avait encore des sautcrelles, ds araignées, des coléoptères ; sur une branche à part deux petits mulots, qui tous avaient péri de la mêrne manière.
Pour Basile, Norman et François, la chose était tout à fait inexplicable. Lucien seul comprenait ce mystère. Il apprit à ses frères que tous les animaux qu'ils voyaient avaient été ainsi empalés par l'oiseau que François venait de tuer, qui n’était autre, leur dit-il, que la p‘°-grièche (/anius), plus connue sous le nom &d’o‘seau boucher, qui lui a été donné en raison des habitudes que nous venons de mentionner.
On demanda à Lucien pourquoi cet oiseau se conduisait de cette singulière façon. Mais le jeune savant ne put répondre à cette question d'une manière satisfaisante.
— Les naturalistes, dit-il, ne sont pas d'accord sur ce point. Quelques-uns prétendent qu’il empale ainsi les araignées et les autres insectes dans le but d'attirer les petits oiseaux dont il fait sa proie; mais cett= opinion n’est guère admissible quand on réfléchit qu’il empale autant d'oiseaux que d'insectes, et que d’un autre côté il se nourrit volontiers de ces insectes dont il fait même une grande destruction.
L’explication la plus admissible de la cruelle habitude de l'oiseau boucher, c'est qu'il agit ainsi pour mettre ses provisions à l'abri des rats, des souris, des renards et des autres bêtes carnassières, comme fait un cuisinier prudent qui suspend aux clous de son garde-manger le gibier et la viande qu'il veut mettre en réserve pour les jours suivants. Les animaux ne sont poiut cruels sans nécessité, et ce n’est pas pour faire souffrir ses victimes que la pie-grièche leur inflige ce cruel supplice, c'est tout simplement une manière de conserver pour les jours suivants le superflu de ses provisions. C’est le même instinct qui pousse les geais, les corbeaux et les pies à faire des dépôts dans les crevasses des murs ct dans les troncs des arbres. On objecte à cela que les pies-grièches abandonnen: souvent l'arbre où elles
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ont empalé leurs victimes et n’y reviennent plus. Cette objection me paraît sans valeur et se réfute facilement. Il est probable que lorsque la pie-grièche agit ainsi, c'est qu'elle a été chassée par la présence de quelque ennemi, ou qu'elle a trouvé ailleurs un lieu plus à sa convenance. Les chiens, les renards, les loups et la plupart des autres animaux de proie agissent souvent de la même manière.
Après ces explications, nos voyageurs retournèrent à leur camp, et quand la chaleur du jour fut un peu passée, ils s’emberquèrent de nouveau et reprirent le cours de leur voyage.