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LA TERRE MAUDITE

La Terre Maudite n’est pas complètement dépourvue d'animaux. Pendant l'hiver même, à l'époque où plusieurs pieds de neige couvrent le sol, et où il semble impossible qu'aucun être vivant y trouve sa nourriture, ces déserts ont leurs habitants, et, ce qui paraîtra plus extraordinaire encore, il existe plusieurs espèces d'animaux qui choisissent de préférence cette contrée désolée pour y fixer leur résidence. C’est qu'il n'est pas sur la terre de lieu si stérile où l’on ne trouve quelque être vivant, et la nature prévoyante a pris soin de pourvoir ses créatures de qualités appropriées "x lieux où elles sont destinées à vivre. Ainsi par exemple, . uxiste tels animaux qui ne se plaisent que dans les lieux stériles et déserts, et qui mourraient bientôt si on les transportait sous un climat plus doux et sur un sol plus fertile. L’espèce humaine elle-même a de ces particularités inexplicables. L'Esquimau vit heureux au milieu de ses glaces, dans sa hutte de neige ; transportez-le sous le ciel brillant de l'Italie, dans quelque riche et somptueuse villa, il y périra d'ennui et de consomption.

Parmi les animaux qui habitent pendant l'hiver le sol glacé de la Terre Maudite, figurent au premier rang les loups. Comment ces carnivores trouvent-ils moyen de subsister ? C'est là une question que les naturalistes n’ont point encore résolue. Il est probable qu'ils vivent aux dépens des autres animaux qui se rencontrent de temps en temps dans le voisinage des lieux qu'ils ha- Lbitent ; mais on a rencontré des loups dans des lieux où les re-

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cherches les plus minutieuses n’ont pu faire découvrir la trace d'aucune autre créature vivante.

Il n'existe peut-être pas d'animal dont la race soit plus répandue sur la surface de la terre que le loup. On le trouve dans presque toutes les régions, et il est probable qu'il se trouvait autrefois partout sans exception. On le rencontre sur tous les points de l'Amérique, depuis le cap Horn jusqu’à l'extrémité des régions les plus septentrionales visitées par l'homme. Il est extrêmement répandu dans les forêts tropicales du Mexique et dans l’Amérique du Sud. Il parcourt en bandes les grandes prairies des zones tempérées de l’une et de l’autre partie du continent, et figure en grand nombre dans la fenne du territoire de la baie d'Hudson. Il fréquente la montagne, gal:pe sur les plaines, traverse les vallées, et partout semble être chez lui ; on dirait que l'univers est son domaine.

L'Amérique septentrionale possède deux espèces de loups bien connues : l’une est le loup de la prairie, ou loup aboyeur, que nous avons eu occasion de décrire plus haut ; l’autre est celle du loup commun ou gros loup. Les naturalistes ne sont pas d'accord sur la question de savoir s’il n'y a pas plusieurs autres espèces de loups indépendantes de celles que nous venons de citer. En toat cas, il y a plusieurs variétés, qui se distinguent entre elles par la taille, la couleur et mêrie aussi par la forme.

Tous les loups, que: qu'ils soient, ont les mêmes habitudes. De là une question ir';ortante : les variétés de cette espèce sontelles permanentes 01 seulement accidentelles ?

Quelques-unes au moins sont incontestablement accidentelles, et l'on a vu dans une même portée des loups de difrérentes couleurs. Quant aux espèces, on commence maintenant à croire qu'il en existe plus de deux depuis que les derniers explorateurs des montagnes Rocheuses ont signalé l'existence d'un loup plus grand que celui de l'espèce commune,-et'qu'ils désignent sous le nom de loup brun.

Ce loup, assure-t-on, ressemble au loup d'Europe (loup pyrénéen, canis lupus) plus qu'aucun de ses congénères d'Amérique. Les loups d'Europe et ceux du nouveau continent ont entre eux plusieurs différences essentielles. Ceux des régions septentrionales de l'Amérique ont les oreilles plus courtes, le museau et le front plus longs et le corps plus ramassé que le loup d'Europe. Leur poil est aussi plus fin, plus épais et plus long ; leur queue

est plus fournie et plus semblable à celle du renard ; leurs pieds sont aussi beaucoup plus larges. Le loup d'Europe, au contraire, se reconnaît facilement à ses formes maigres, à son museau pointu, à ses mâchoires allongées, à ses oreilles droites, à ses longues pattes et à ses pieds très petits. Il ne serait pas impossible cependant que, malgré ces différences, le loup d'Europe et le loup d'Amérique ne fussent qu’une seule et même espèce modifiée par des circonstances de climat et de nourriture, Il ne serait pas étonnant, par exemple, quele poil laineux et épais du loup de la baie d'Hudson fût la conséquence de la température glacée sous laquelle il vit, et que la largeur de ses pieds fût due à l’habitude constante de marcher sur la surface de la neige. L'auteur de ce petit livre a toujours observé que la nature savait modifier solon leurs besoins les qualités de ses créaiures, et c'est une des considérations qui le portent à croire que les loups sont tous issus d’une même souche qui s’est transformée selon les exigences des climats. Il croit aussi que les loups de l'Amérique du Sud se rapprochent plus des loups d'Europe que les autres loups du nouveau monde. Ceux qu'il a eu occasion de voir dans les forêts tropicales du Mexique avaient la maigreur et les formes qui caractérisent leurs congénères de l’ancien continent. Il ne serait pas sans intérêt de comparer les loups de Sibérie et de Laponie avec ceux des régions septentrionales de l'Amérique, et de s'assurer des rapports qui peuvent exister entre ces espèces d’animaux vivant dans des conditions climatériques tout à fait identiques. C’est un point que les naturalistes ontjusqu'’à présent négligé d'étudier, et c’est peut-être à quelqu'un d’entre vous, mes jeunes lecteurs, qu'est réservé l’honneur de trancher cette question. Sous le rapport de la couleur il existe une grande variété chez les loups de l’un et l’autre continent ; dans l'Amérique du Nord, seulement, on rencontre des loups de six couleurs différentes : le gris, le blanc, le brun, le foncé, le rayé et le noir. Ces noms vulgaires indiquent suffisamment la couleur de chaque espèce. On trouve aussi des loups jaunes, des loups rouges et des loups couleur de café au lait. De toutes ces espèces la grise est la plus répandue ; on peut dire que le loup gris est le loup par excellence,

Ilest cependant certaines contrées où les loups d’une autre couleur sont en plus grand nombre. Dans quelques régions les loups

noirs sont les plus communs ; dans d’autres, au contraire, ce sont les blancs qui dominent. .

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L'uniformité de la couleur est loin de déterminer l'uniformité de la taille. Les loups de même couleur diffèrent très souvent en grandeur. Les plus grands loups d'Amérique ont six pieds de long, la queue comprise, et environ trois pieds de haut. La queue compte ordinairement pour un tiers dans la longueur de l'animal.

Les habitudes du loup américain sont à peu de choses près celles de son congénère d'Europe; c'est une bête de proie qui dévore tous les petits animaux qui se trouvent à sa portée. Il poursuit le daim el tue quelquefois le renard peur: s’en nourrir. Il tue et dévore aussi les chiens indiens, quoique ceux-ci lui ressemblent à s'y méprendre; il dévore même sa propre progéniture. Il ressemble au renard sous le rapport de la finesse et de la couardise. Cependant quand il est trop pressé par la faim, il devient courageux et va même jusqu’à attaquer l'homme ; mais les exemples en sont très rares.

Les loups américains se terrent comme les renards, et ont comme ceux-ci plusieurs entrées à leur terrier. Les louves ont le plus communément cinq petits à la fois, mais il n’est pas rare d’en voir jusqu'à huit d'une même portée.

Pendant leur voyage à travers la Terre Maudite, nos voyageurs eurent souvent occasion de rencontrer des loups. C’6taient tous des loups gris de la plus grande espèce. Plus tard ils aperçurent une bande de six ‘1e ces animaux, et crurent reconnaître qu'ils les suivaient à la piste, car chaque nuit ils les entendaient hurler autour de leur camp, et reconnaissaient ceux qu'ils avaient vus la veille. Ils ne cherchèrent point à les tirer, tant parce qu'ils savaient qu'il n’y avait aucun parti à tirer de leur chair et de leur peau, que parce qu'ils voulaient épargner leurs provisions qui commençaient à diminuer sensiblement. Cette longanimité de la part des voyageurs encourageait les loups qui en profitaient pour s'approcher à petite distance du camp et hurler pendant toute la nuit suivant leur habitude. Les jeunes gens ne pouvaient se rend re compte du motif qui déterminait ces animaux à les sui vre avec autant d'obstination, car ils n’avaient abattu aucune espèce de gibier, et croyaient n'avoir rien apporté qui pôt tenter leur voracité. Après tout, peu leur importait, et

comme ils le disaient en plaisantant, ces loups vivaient peut-être d'espoir. ba

Un soir qu'ils avaient établi leur campement au pied d'une

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colline, à l'abri de quelque masse de rochers, ils n'avaient pas fait de feu faute de bois, et s'étaient contentés de déblayer une place de la neige qui l’encombrait, et de se coucher sur le sol enveloppés de leurs fourrures ; comme la tente était de très petite dimension, on laissait toujours dehors le traîneau de Marengo, les objets de cuisine et les sacs de pemmican, Tous ces objets étaient confés à la garde de Marengo, qui se couchait auprès, el on les croyait ainsi suffisamment assurés contre toute attaque du dehôrs. Le soir en question le traineau se trouvait à sa place accoutumée, c'est-à-dire en dehors, près de l'entrée de la tente; le chien avait été dételé, et comme nos voyageurs n'avaient point encore fini de souper, les sacs de pemmican se trouvaient déliés, deux d'entre eux étaient même ouverts.

À deux cents pas du campement se trouvait un pelit ruisseau vers lequel Basile et François s'étaient dirigés pour faire de l’eau; l'un d'eux avait pris la hache pour briser la glace, l'autre portait le seau. En arrivant sur le bord du ruisseau, l'attention des deux frères fut attirée par quelque chose de singulier qui se montrait sous leurs pas. Il était tombé le matin même une pluie fine qui avait détrempé la neige, dont la surface se trouvait encore humide, et sur laquelle on remarquait une double ligne de petits points ronds allant dans différentes directions et semblant indiquer que quelque animal avait dû passer par là depuis peu de temps. Quelque naturelle que fût cette supposilion, Basile et François n'y crurent pas tout d’abord, tant les traces qu'ils remarquaient étaient petites et déliées. Une souris eût laissé une plus large empreinte.

Cependant, en y regardant de plus près, ils constatèrent la présence de cinq petits doigts armés de griftes, et force leur fut d'admettre que ces traces avaient été laissées par le pied de quelque animal lilliputien.

Ils s’arrêtèrent et regardèrent de tous côtés, dans le but de découvrir l'animal qui avait laissé ces empreintes; mais la neige s'étendait autour d'eux; on ne voyait ni n’entendait rien qui pôt trahir la présence d’un être quelconque.

— C'est peut-être un oiseau, dit François; il aura trotté sur la neige pendant quelque temps, puis il aura pris son vol.

— Je ne crois pas, répondit Basile, c’est plutôt un quadrupède qui se sera tapi sous la neige.

— Mais, reprit François, j'ai beau regarder, je ne vois de

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dll à | à à | 4 |

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traces nulle part. Cherchons pourtant, nous trouverons peutêtre.

D'après l'avis de François, ils suivirent la trace, qui les conduisit bientôt à une place où une touffe de longues herbes sortait du milieu de la neige. Tout près de cette touffe se trouvait un petit trou pratiqué tant par le mouvement destiges balancées par le vent dans la neige, que par les pattes de quelque animal. Il devenait évident que, quelle que fût la bête à la poursuite de laquelle étaient nos chasseurs, elle avait dû s’enfoncer dans la neige au pied même de cette tige d'herbes.

En y regardant de plus près ils découvrirent une autre trace qui s’étendait dans une direction opposée, et qui indiquait qu'après être entré dans la neige, l'animal avait dû en repartir.

Curieux de connaître cet être mystérieux, ils appeïèrent Lucien et Norman en leur disant de venir les rejoindre; ceux-ci arrivèrent bientôt en compagnie de Marengo. A la vue destraces

qu'on lui montrait, Lucien déclara sans hésitation qu'elles .

appartenaient à la petite musaraigne (sorex parvus), le moins gros de tous les quadrupèdes américains.

Ainsi que le témoignaient les traces nombreuses imprimées çà et là sur la neige, il devait y avoir dans le voisinage plusieurs animaux de toute espèce. Un peu d'attention fit, en effet, découvrir un grand nombre d’autres trous tous pratiqués au pied de quelque touffe d'herbes, dont l'extrémité sortait au-dessus de la neige.

Norman, qui n'était pas sans avoir vu déjà plusieurs de cos petits animaux, dit à ses compagnons de se tenir tranquilles, que sans doute ils ne tarderaient pas à en voir sortir quelquesuns. On demeura donc silencieux et immobile. Au bout de quelques instants on vit apparaître une tête à peu près de la grosseur d’un pois, suivie d'un corps gros comme une noisette. A ce corps était appendue une queue longue d'un pouce, de forme carrée, et se terminant en pointe comme celle des souris. Cette petite créature était couverte d’un poil ras et uni, couleur de cannelle, avec du blanc à la poitrine et sous le ventre. Ce quadrupède microscopique, ainsi posé dans la neige, était sans contredit une des choses les plus singulières que nos jeunes gens eussent encore vues.

ls se demandaient comment ils feraient pour s'emparer de

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cette jolie petite bête, quand Marengo, que Basile retenait par le cou, fit entendre trois ou quatre hurlements, échappa des mains de son maître et se précipita du côté du camp. Chacun, fort étonné de l’emportement du chien, le suivit des yeux, Tout fut bientôt expliqué à la granäe consternation des spectateurs ; auprès de la tente on voyait plusieurs gros loups. Ges animaux traînaient quelque chose sur la neige, et dans ces objets qu'ils tenaient à leur gueule, nos voyageurs reconnurent leurs sacs de pemmican. Une partie de la provision était déjà dévorée. Tout le reste était répandu sur la terre.

A cette vue, les jeunes gens poussèrent de grands cris et s'élancèrent du côté des loups. Pendant ce temps, Marengo s'était précipité au milieu de la bande et jeté sur un des voleurs. Si ses maîtres n’eussent pas été si près, c'en était sans doute fait du pauvre chien, les loups l’auraient vite expédié ; mais, comme ceux-ci arrivaient au pas de course, les loups ne crurent pas prudent de les attendre, et décampèrent au plus vite ; mais, à la grande consternalion des voyageurs, chacun d'eux emportait un de leurs sacs de pemmican, ce qui n’embarrassait en rien leur fuite.

— Nous sommes perdus ! s'écria Norman avec un accent de terreur, ils emportent toutes nos provisions.

Ce n'était que trop vrai ; les loups eurent bientôt disparu derrière une colline, et, malgré la poursuite acharnée des chasseurs, qui s'étaient aussitôt armés de leurs fusils, on ne put arrêter un seul des fuyards.

Ce fut à peine si quelques bribes de pemmican échappèrent à la voracité des loups, ce qui en restait était éparpillé de côté et d'autre sur la neige. Cette nuit-là, nos aventuriers furent obligés de se coucher sans souper; ils dormirent fort mal, comme on peut bien le conjecturer, car la faim et la crainte les tinrent éveillés pendant la plus grande partie de la nuit,

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