‹ La baie d'Hudson [microforme]Chapitre 39 sur 53 · LES SOULIERS A NEIGE · texte numérisé non relu

LES SOULIERS A NEIGE

Leur résolution arrêtée, nos aventuriers pensèrent aussitôt à l'exécuter. Ils avaient en leur possession la plupart des choses indispensables à ce voyage. Leurs habits étaient prêts, manteaux de fourrures, souliers à neige, couvertures de peau, gants fourrés, rien n’y manquait. Ils y ajoutèrent une paire de lunettes à neige pour chacun d'eux. Cet instrument consistait en deux petites planchettes de cèdre rouge, de forme concave. Elles étaient réunies entre elles par une petite courroie, s'appliquaient sur les yeux et s’attachaient derrière la tête. Une fente oblongue, pratiquée au milieu, permettait aux yeux de voir sans être blessés par l'éclat de la neige. Sans cette précaution utile, ils eussent couru le risque d’ophthalmies cruelles, et peut-être même de la perte totale des yeux.

Rien en effet n’est plus nuisible à la vue que l'éclat continuel de la neige : aussi la cécité est-elle une infirmité très commune chez les Indiens du Nord et chez les Esquimaux. Ceux qui ne sont point aveugles ont au moins la vue fatiguée. L'éclat de la neige, qui demeure pendant plusieurs mois sur la surface de la terre, est seule cause de cette affreuse maladie. Cette circonstance était connue de Norman, et c'était d’après ses conseils que les lunettes avaient été fabriquées. On fit aussi uue tente de cuir qu’on chargea sur un léger traîneau auquel Marengo fut attelé. Le brave chien ne fit aucune difficulté, car il était depuis longtemps dressé à cet exercice.

Il ne restait plus qu'à embarquer les provisions. On s’y prit

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de manière qu'elles causassent le moins d’embarras possible, et

l'on fit dans ce but, ce qu'on appelle dans je pays, des pemmicans. Rien de plus simple que ce moyen de transport. On fait sécher la viande, et on la broïe de manière à la réduire en poudre. On l’empile ainsi dans un sac de cuir dans lequel on coule ensuite de la graisse fondue. Ceite graisse se refroidit bientôt, et le tout forme alors une masse compacte impénétrable à l'air et qui peut se garder indéfiniment sans se gâter. La viande de bison, d’élan ou de daim préparée de cette manière, est ce qu’on appelle pemmican. C’est la méthode la plus sûre et en même temps la plus commode de transporter ses provisions. La viande, ainsi préparée, n’a pas besoin de cuisson pour être mangée, avantage immense dans un pays où l’on traverse quelquefois de grands espaces sans rencontrer un seul morceau de bois.

Norman, d’après les indications duquel on avait fabriqué le pemmican, avait eu à cette occasion une excellente inspiration, Il avait fait ajouter à la viande pilée et à la graisse un troisième ingrédient qui donnait à ce mets une saveur toute particulière. C'était une peute baie couleur pourpre, dont nous avons eu occasion de parler plus haut. Cette baie, assez semblable à l’airelle des bois, est à la fois plus douce et plus savoureuse. Ce fruit. se trouve dans toutes les régions septentrionales de l’Amérique. Dans certaines régions, telles que les bords de la rivière Rouge et de l’EIk, on trouve en grande quantité les buissons qui le produisent. Lorsque ces buissons sont en fleurs, ils sont si blancs, qu’ils semblent être couverts de neige. La feuille de cet arbuste est petite et généralzment de forme ovale. Cependant, il y a des variétés dont la feuille est différente. Quelques-unes d’entre elles sortent de la classe des arbustes et peuvent être considérées comme des arbres, car elles n'ont pas moins de vingtcinq à trente pieds de hauteur. Ce fruit a reçu différents noms; les Anglais l'appellent shad-berries, june-berries, service-berries ; les voyageurs canadiens le nomment poire. Les botanistes ne sont pas sur ce point plus d'accord que le vulgaire, et le désignent indifféremment sous les noms de pyrus, mespilus, aronia, cratægus el amelanchier. Sans décider laquelle vaut le mieux de ces différentes dénominations, qu'il vous suffise de savoir que ce petit fruit est très bon à manger lorsqu'il est fraîchement cueilli, Il n’est pas moins bon quand il est séché à la manière des raisins

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de Corinthe, et dans cet état il sert à assaisonner les puddings et le pemmican.

Nos voyageurs avaient eu soin de récolter une certaine quantilé de ces baies pendant la belle saison sur les bords de l'EIk ; ils les avaient fait sécher et les avaient conservées pour s’en servir à l'occasion. Cette sage prévoyance permit à Norman de fabriquersen pemmican dans les conditions les plus avantageuses. On remplit cinq sacs de cette précieuse denrée; chacun de ces sacs pesait environtrente iivres, l’un d’eux devait être transporté sur le chariot, les quatre autres étaient destinés à être portés par les voyageurs eux-mêmes. Chacun devait en prendre un sur ses épaules, ce qui, avec le fusil, constituait un chargement assez considérable.

Ces arrangements terminés, nos voyageurs dirent adieu à la hutte hospitalière quiles avait abrités pendant deux mois, jetèrent un regard deregret à leur canot désormais inutile, chargèrent sur leurs épaules leurs fusils et leurs sacs de pemmican, et se lancèrent courageusement sur le vaste champde neige glacée qui s’étendait devant eux.

Avant de sortir, il avait fallu décider quelle route on suivrait. Cette décision n'avait pas été prise sans une assez vive discussion. Lucien opinait pour qu'on suivit la route du lac jusqu'à la rivière Mackenzie, qui naturellement était gelée à cette époque. Il prétendait que ce cours d’eau les guiderait dans leur marche, et que, dans le cas où l’on viendrait à manquer de provisions, on avait chance d’y trouver du gibier plus que partout ailleurs, ses rives continuant à être boisées presque jusqu’au bord de la mer, particularité qui était due à ce que cette rivière ayant sa source dans les latitudes méridionales, transportait dans ses eaux la chaleur et la puissance des climats qu’elle traversait.

Cet avis de Lucien paraissait raisonnable, et surtout dicté par la prudence. Cependant Norman ne le parlagea point, et crut devoir eu ouvrir un autre. Il dit qu'il faudrait marcher peadant longtemps vers l'ouest avant d'atteindre les bords de la rivière Mackenzie ; il assurait de plus que le cours de cette rivière était fort sinueux, et que s'astreindre à le suivre, c'était volontairement doubler la longueur de leur trajet.

- J'ai, continua-t-il, une route plus cour. à vous proposer. Au lieu d'aller rejoindre la rivière Mackenzie au point où elle sort du grand lac de l'Esclave, je crois qu'il vaudrait r1eux

prendre immédiatement dans le nord-ouest, et gagner le Mackenzie près de l’endroit où il reçoit la rivière des Montagnes, l'un de ses affluents occidentaux. Cette route me naraît tout aussi sûre, et a l'avantage de nous abréger beaucoup en nous faisant éviter toutes les sinuosités du cours de cette rivière.

L'avis de Norman prévalut. Basile et François l'adoptèrent de suite; Lucien finit par s’y ranger, mais après une longue résistance.

Cependant Norman ne connaissait pas la route qu'il avait conseillé de prendre. Ses voyages précédents, soit en remontant, soit en descendant le Mackenzie, avaient tous eu lieu pendant l'été, et s'étaient accomplis en canot et en compagnie des fourreurs et des voyageurs. Tout ce qu'il savait, c'est que le chemin qu'il proposait était le plus court. Mais le plus court n’est pas toujours le plus près, dit le proverbe, et Lucien, qui se rappelait que les proverbes sont la sagesse des nations, hésitait et craignait de se laisser emporter par la fougue naturelle à ses deux frères. Leur voyage ne devait pas s’accomplir sans qu'ilsreçussent de l'expérience une rude leçon, qu'ils n’oublieront sans doute jamais.

Mais au moment de leur départ ils ignoraient l'avenir, et s’éloignaient de leur cabane le cœur plein de confiance et d'espoir.

Les trois ou qualre premiers jours de leur voyage se passèrent sans un seul événement digne d’être raconté. Ils firent environ vingt milles par jour. Les trois jeunes habitants du Sud étaient devenus fort habiles dans l'emploi de leurs souliers à neige et faisaient avec cette chaussure, et sans se fatiguer, de trois à quatre milles par heure. Marengo et son traîneau leur causaient peu d’embarras. Le brave chien ne traînait pas moins d’une soixantaine de livres ; mais pour un animal de sa force, ce poids n’était qu'unebagatelle, et il marchaitsans paraître s’en inquiéter le moins du monde. Son harnais était fait tout entier en cuir d’élan, et consistait en un collier, un bât-selle et des traits; ces traits étaient attachés à l’avant du traîneau : les guides étaient inutiles, car Marengo était un chien habile et prudent qui n’avait besoin ni d'être conduit ni d'être retenu.

Rien de plus simple que le traîneau. Il consistait en quelques planches légères de bois liant, réunies les unes aux autres par des bandes transversales. En avant on avait adapté une pièce de bois cintrée et relevée comme le bout d’un patin. Get appendice était

destiné à ferdre la neige, comme la proue d'un vaisseau à diviser les eaux. Le chargement était disposé et assujetti avec soin, de telle sorte que quand il arrivait que le traîneau se renversait, iln'y avait aucun dommage causé, et que tout se bornait à le relever.

Marengo n’avait besoin de personne pour le conduire ; il suivait les traces imprimées sur la neige par les pieds de ses maîtres, et évi£ait avec une rare habileté les arbres, les rochers et tous les autres obstacles. Le brave animal semblait pénétré de la gravité de ses importantes fonctions et se donnait bien garde de se déranger, comme par le passé, pour chasser les lapins et les autres menus gibiers qui passaient à sa portée. Il continuait sa route gravement et sans s'occuper de festin.

Chaque soir, à l'entrée de la nuit, on s’arrêtait pour camper, en ayant soin de choisir une place abritée contre le vent et située sur le bord d’un lac ou d’un cours d’eau dans une partie boisée, car l'important était d'avoir de l'eau et du combustible. L’eau s’obtenait en pratiquant un trou dans la glace.

Le cinquième jour après leur départ, les bois commencèrent à devenir plus rares et moins épais. A la fin de la journée nos voyageurs se trouvaient äans un pays entièrement découvert, à l'exception de quelques bouquets d'arbres rabougris semés çà et là à de grandes distances les uns des autres. Le jour suivant, les bois diminuèrent encore, et ils furent obligés de s'arrêter pour camper dans un lieu où iln'y avait que des saules pour alimenter leur feu : c'est qu'ils étaient arrivés en effet sur la limite de ce vaste désert, qui s'étend, sous le nom de Terre Maudite, depuis le grand lac de l’Esclave jusqu'aux côtes de l'océan Arctique au nord, et jusqu’à la baie d'Hudson à l'est. Jamais pays ne mérita mieux ce triste nom, car nulle part on ne trouve une terre plus stérile et plus désolée, pas même au milieu des sables du grand Sahara africain.

La Terre Maudite et le Sahara sont deux immenses déserts également difficiles à traverser et dangereux aux voyageurs, qui trouvent souvent la mort dans l’un comme dans l’autre, mais par des causes différentes.

Dans le Sahara, c’est la soif qui tue; dans la Terre Maudite, c'est la faim. Le manque d’eau n'y est point à craindre, on y trouve au contraire ce liquide en grande abondance. Au besoin la neige y pourrait suppléer. Rien de triste et de sombre comme

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l'aspect de ces campagnes désolées ; les collines succèdent aux collines dénudées, hérissées de pierres et de rochers ; ce ne sont partout que des masses de granit, de basalte et d’autres roches de formation primitive. Ces pentes abruptes ne sont couvertes d’aucune végétation ; à peine un peu de mousse et de lichens blanchâtres. Les vallées ne sont guère plus fertiles. Quelques saules rabougris, de rares bouleaux nains et de misérables pins hauts à peine comme des bruyères sont les seuls ornements de ces mo-

‘ notones paysages. Chaque colline a sa vallée, et chaque vallée

renferme son lac, eau dormante, silencieuse et triste, pendant l'hiver, recouverte, comme la terre elle-même, d’un manteau uniforme de neige. A cette époque de l’année ces régions incultes prennent encore un aspect plus triste, et le voyageur qui traverse ce paysage glacé ne trouve nulle part ni le mouvement ni la vie. Ses oreilles écoutent sans entendre, sa voix n’a point d’écho, partout le silence ;on dirait qela mort a choisi ces solitudes glacées pour y établir sa demeure.

Telles furent les scènes au milieu desquelles nos voyageurs pénétrèrent le septièmejour après leur départ.

Ils avaient entendu plus d’une fois parler dela Terre Maudite : on leur avait fait plus d'un récit effrayant des souffrances éprouvées par les voyageurs perdus dans ce Sahara glaré ; mais la description était demeurée bien au-dessous de la réalité. Aucun d'eux ne se faisait une idée des difficultés qu’ils devaient rencontrer, et bien qu’ils eussent pour eux le témoignage de leurs yeux, ils pouvaient à peine croire à tant d’aridité et de désolation. À mesure qu'ils avançaient dans leur voyage et qu'ils s'éloignaient davantage des régions boisées, leurs appréhensions et leurs craintes devenaient de plus en plus fortes. Combien de temps leur faudrait-il pour traverser la Terre Maudite ? Le calcul qu'ils firent à cette occasion leur démontra qu'ils avaient à peu près pour u1 mois de provisions, circonstance qui les rassura sans leur donner pourtant une entière confiance dans l'avenir. Ne pouvait-il pas arriver en effet mille accidents qui retarderaient leur marche: des montagnes à traverser, des précipices infranchissables, en un mot, des obstacles imprévus qui pouvaient les tenir éloignés pendant plus d'un mois des lieux où ils devaient rencontrer du gibier.

Ces pensées étaienttrop tristes pour qu'ilss’y abandonnassent ; ils es secouaient comme un fardeau importun et continuaient à

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avancer avec courage Leur marche cependant devenait à chaque pas plus difficultueuse, le terrain se montrait de plus en plus montagneux, et souvent ils trouvaient des précipices qu'il était impossible de franchir, et quiles obligeaient à de longs détours et leur faisaient perdre un temps précieux. Ils ne pouvaient faire alors plus de cinq milles par jour.

En dépit de tous ces obstacles, malgré le froid dont ils souffraient et la fatigue qui les accablait, ils eussent bravement continué leur route sans un événement qui non seulament trompa leurs calculs, mais vint encore les plonger dans un danger imminent.

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