CHAPITRE XXXIV LE RENARD POLAIRE ET LE LOUP BLANC
Lucien se leva pour aller chercher son fusil dans l'intention de
punir l'hermine, bien qu'à tout prendre l'animal, en agissant ainsi, n'eûl fait qu'obéir aux lois de la nature.
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Le jeune naturaliste avait aussi un autre but en tirant l’her- Mine. [| voulait la comparer avec quelques autres qu'il avait vues sur les bords du lac Winnipeg, et qu'il croyait de plus grande dimension, Mn mesurant une de ces dernières, il avait trouvé qu'elle avait plus d'un pied de lung sans y comprendre la queue. Il désirait aussi comparer cetle Hérinine avec la belette ordinaire, qui lui ressemble à tel point que les trappeurs ne font aucune distinction entre elles. C'était dans ce double but que Lucien avait saisi son fusil. Il s’approchait donc avec précaution, et se préparait à tirer l'hermine, lorsque son attention fut attirée par l'arrivée d'un autre animal, qui apparut comme les premiers sur la plate-forme de l’amas de neige, Ce nouveau venu était couvert d'une fourrure blanche aux poils longs et hérissés. Son museau pointu, ses oreilles droites, sa queue touffue, indiquaïent un renard; ses mouvements &t sa marche tortueuse ne démentaient point cette apparence. C'était en effet un renard, le superbe réndtd blanc des régions polaires,
On croit communément qu'il n’y a que deux ou trois sortes de renard; en Amérique, et que ces renards ne sont que des variétés de l'espèce d'Europe. C’est une grave erreur , Il existe dans l'Amérique septentrionale seulement une douzaine de variélés au moins qui forment trois ou quatre espèces bien distinctes. Celui entrevu par Lucien était le renard polaire, espèce confinée dans les régions les plus froides et Cont le poil est blanc pendant l'hiver.
Le renard brun est une variété de l'espèce polaire, dont le seul caractère distinctif est sa couleur uniformément noirâtre.
Le renard américain (vulpes fulva), plus communément désigné sous le nom de renard rouge, a 616 longtemps confondu avec le renard rouge d'Europe, c'est encore une erreur. Ces deux espèces d'animaux différent sur plusieurs points, et ce qu'il y a de singulier, c'est que ces différences sont les mêmes que celles que nous avons signalées plus haut entre les loups d'Europe et ceux d'Amérique.
Le renard à croix est consia‘ré par les Indiens et par quelques naturalistes comme une simple variété du renard d'Amérique. Son nom lui vient de deux bandes de poils noirs qui se cralsent sur ses épaules. Cette particularité et la ‘areté de l’espèce donnent à s° fourrure plus de prix qu'à ce:le du renard
rouge. Une peau de renard rouge coûte quinze schellings (18 fr. 75 c.); une peau de renard à croix vaut cinq guinées prix courant (125 fr.).
Il existe une variété du renard rouge beaucoup plus prisée encore, c’est le renard noir ou renard bleu. La F au de cet animal vaut six fois toutes les autres fourrures de l'Amérique du Nord, ÿ compris celle de la loutre de mer. Cet animal est si rare, que les négociants de la compagnie de la baie d'Hudson ont toutes les peines du monde à s’en procurer chaque année quelques peaux, M. Nicholay, célèbre fourreur de Londres, m'a assuré plus d'une fois qu’une peau de renard noir valait, selon sa qualité, de dix À quatorze guinées (de 250 à 350 fr.). A l'exposition universelle de Londres, en 1851, on voyait un magnifique manteau appartenant à l'empereur de Russie et fourré de renard noir. Cette fourrure est tout entière de peaux de cou, seule partie du renard qui soit d’un très beau noir. Ce manteau était estimé trois mille quatre cents livres sterling (85,000 fr.). Je dois dire cependant que M. Nicholay, qui s'y connaît, trouvait cette valeur exagérée et n'’estimait pas ce manteau au-dessus de mille livres sterling (25,000 fr.). Georges IV avait une fourrure de renard noir qu’on estimait au même prix.
Le renard gris est un animal moins septentrional que tous ceux dont il vient d’être question; il habite de préférence la zone tempérée des États-Unis; on le rencontre cependant dans la partie méridionale du Canada. C’est l'espèce la plus commune aux Etats-Unis, où l'on trouve aussi une espèce de renard rouge différente de celle dont nous avons parlé plus haut, et qui ressemble tellement au renard d'Europe, qu'il est à croire que cette espèce a été importée d'Angleterre par les premiers colons qui sont venus s'établir dans le pays.
On irouve encore en Amérique plusieurs autres espèces de renards, parmi lesquels il faut citer le renard de poche, ainsi nommé sans doute à cause &e l’exiguité de sa taille. Ce petit animal habite la prairie et se creuse des terriers dans la plaine, loin de toute espèce de bois. C’est un des hôtes les plus timides et les plus légers de la prairie, sans même en excepter les antilopes.
Dès qu'il eut aperçu le renard, Lucien cessa de penser à la belelte, et s'accroupit pour ne pas effrayer ce gibier et le laisser approcher à la bonne portée. Il savait que ia chair du renard
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polaire est très estimée des chasseurs, aussi avait-il le plus vif désir d'en orner son garde-manger. C'était une précieuse capture pour des gens aussi à court de vivres que l'étaient alors nos quatre voyayeurs.
Le renard se dirigeait du côté de Lucien, mais sans suivre la ligne droite. Il chassait le nez en terre et décrivait au contraire force zigzags, comme un limier lancé sur une piste. Apparemment qu'il découvrit les traces de la belette, car il partit en faisant entendre un jappement joyeux. Sa course le fit passer près de Lucien; mais quelque envie que le chasseur eût de le tirer, l’amimal passa si rapidement que Lucien n'osa pas risquer son coup, Car il craignait de le manquer, et son arme était une carabine à un seul canon. Il supposait d’ailleurs que le renard s’arrèterait au moment où il rencontrerait la belette, et il crut plus sage d'attendre et de se préparer à tout événement.
Le renard continuait à s'approcher de l'hermine. Celle-ci tout entière à sa proie, ne s’aperçut de l'approche de son ennemi qu'au moment où il la vit elle-même. Aussitôt, abandonnant la souris à moitié rongée, elle s’assit sur son derrière comme un écureuil ou un singe, cracha et montra les dents en jurant comme un chat en colère. Elle ne garda pas longteinps cette attitude courageuse, et la vue du renard qui arrivait sur elle la gueule ouverte lui fit bientôt changer de manière, Elle prit la fuite; mais au bout de quelques pas, Lucien la vit dresser sa queue en l’air et s’enfoncer dans la neige la tête la première. Le renard imita son exemple et pénétra dans la neige avec la rapidité d’un trait,
En un clin d'œil ils furent l’un et l’auire hors de la vue de Lucien. Pendant un moment on vit la surface de la neige s'agiter comme une eau troublée, puis il ne resta plus de preuves de l'existence des deux créatures que les empreintes marquées sur la neige et le trou dans lequel elles avaient disparu,
Lucien s’avanga alors, se plaça à quelques pas de ce trou, et attendit, le fusil à la main, dans l'espoir que les deux animaux, ou tout au moins le renard, ne tarderaieut pas à reparaître. Il attendait ainsi depuis cinq minutes, quand ses regards furent attirés par un mouvement qui se manifestait sous la neige, à une distance assez considérable de l'endroit où il se trouvait, cinquan‘e pas environ; la croûte supérieure de la neige se fendit et livra passage à la tête du renard, le corps suivit de près, et
ji :
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l'animal tout entier reparut à la lumière. ll enait dans sa gueule l'hermine privée de vie.
Lucien allait le tirer, mais le renard l'aperçut et partit comme une flèche, emportant sa proie avec lui. 11 fut bientôt hors de portée, et Lucien voyant qu'il n'avait plus de chance de s'en emparer, se préparait à retourner à sa marmite, quand il vit le renard s'arrêter, se retourner et s'enfuir dans une nouvelle direction. Cette manœuvre était trop sirgulière pour n'être pas déterminée par quelque motif puissant, Lucien regarda, et bientôt la cause de ce changement d'allure apparut à ses yeux sous la forme d’un animal cinq fois gros comme le renard, mais lui ressemblant pourtant sous beaucoup de rapports. Ce nouveau venu était blanc comme l’autre, avait le poil long, la queue touffue et les oreilles courtes et droites. C'était, Lucien le reconnut au premier abord, un grand loup blanc.
Le renard préoccupé de la présence de Lucien, n'avait point vu l'ennemi qui le guettait au milieu des rochers, et avait donné en plein dans la gueule du loup. C'était à peine s’il avait eu le temps de se retourner et de fuir. Le loup se mi sa por:rsuite. La direction qu'ils suivaient devait les faire passer tout près de Lucien, de la présence duquel ils ne paraissaient s'inquiéter nullement.
Le loup gagnait tellement sur le renard, que Lucien conjectura de suite qu'il ne tarderait pas à l’atteindre. Il pensa que la lutte le forcerait à s'arrêter, et qu'il y aurait peut-être alors moyen de le tuer facilement. Ce fut dans cet espoir qu'il le suivit. Mais il avait affaire à l’animal le plus rusé de la création. Le loup avait très bien remarqué qu'on le suivait; et quand il cut atteint le renard, au lieu de s'arrêter pour le tuer, il lui saisit le cou, le serra dans ses puissantes mâchoires, enleva l’animal de terre, et continua sa course sans que ce fardeau parût en diminuer la rapidité.
Le renard se débattait comme un diable et criait comme un chien qu'on fouette ; mais ::s cris devenaient de plus en plus faibles, et ses efforts cessèrent bientôt tout à fait. Quant au loup, il continuait sa course en emportamt sa proie de la même manière que quelques instants auparavant le renard avait emporté l'hermine.
Lucien vit qu'il était inutile de le suivre, et le laissa tranquillement s'éloigner avec sa proie. Il se disposa à retourner auprès
LA DAIE D'HUDSON. 239 du feu, où, pour comble de mortification, il s'attendait à trou-
ver ses feuilles de thé réduites en cendres. Il s'arrêta pourtant
encore un moment pour jeter un dernier regard sur le loup, qui s’enfuyait à toutes jambes, et qui était sur le point de disparaître derrière la crête de la colline. Le renard était toujours dans sa gueule, mais il ne faisait plus d'efforts. Sa tête pendait, et ses jambes retombaient inertes de chaque côté de :a gueule de son ravisseur. Au même moment Lucien vit le loup s'arrêter, chanceler et tomber sur la neige à moitié replié sur luimême. Il ne faisait plus aucun mouvement, et ne paraissait pas moins mort que le renard qu’il tenait encore à la gueule.
Ce fait, si étrange qu'il pût être, ne demeura pas longtemps un mystère pour Lucien. Une colonne de fumée bleuâtre qui s'élevait dans le cie! et une détonation d'arme à feu qui parvint en même temps à 5es oreilles lui expliquèrent tout. Presque au même instant un bonnet de peau de racoon apparut au-dessus de la neige, et Lucien, reconnaissant son frère Basile, courut audevant de lui.
Ils s’'approchèrent du cadavre du loup et se mirent à l’examiner. Basile était encore plus étonné que Lucien, qui avait assisté aux scènes précédentes. C'était en effet un spectacle fort extraordinaire. Le chasseur s'était du même coup procuré quatre gibiers : d’abord le grand loup dont le corps maigre gisait sans vie sur la neige, en second lieu le renard placé en travers dans sa gueule contractée, en troisième lieu l’hermine pendue aux crocs du renard et tenant encore elle-même entre ses dents les resles à moitié dévorés d’une souris blanche, toute une chaîne de destruction.
Ces créatures étaient toutes mortes comme elles avaient vécu, en se détruisant les unes les autres, De ces quatre animaux la petite souris était seule innocente ; les trois autres étaient des bêtes carnassières, qui en définitive n'avaient fait qu'obéir aux lois de la nature. L'homme lui-même suit cette loi de destiruction, Basile en était une nouvelle preuve. C’est là une triste nécessité que tous les raisonnements du monde ne sauraient justifier. Pourquoi la nature a-t-elle voulu que ses créatures vivent aux dépens les unes des autres? Cependant, tout en ne comprenant pas la cause de ce fait, il ne faut pas condamner le fait lui-même, et je ne crois pas que ce soit un crime que de détruire des êtres v'vants pour satisfaire aux nécessités de l'existence,
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Ceux qui pensent le contraire, et qui, pour être conséquents avec eux-mêmes, voudraient condamner l'humanité à un régime exclusivement végétal, me semblent de bien pauvres raisonneurs. S'ils avaient étudié la nature de plus près, ils sauraient qu'enlever une fleur ou un fruit à une plante et détacher une feuille à une laitue, c’est à la fois causer souffrance et mort. Les plantes vivent et sentent comme les animaux, et je crois qu’il n’est pas difficile de le prouver.
J'admets volontiers qua les organes de la sensation sont moins développés chez les plantes que chez les animaux, e° que toutes les plantes ne sentent pas au même degré. Il est probable aussi que le plaisir qu'elles sont susceptibles de recevoir est en raison directe de la souffrance qu'elles peuvent endurer, ce qui constitue chez les végétaux une suite d’espèces toutes plus perfectionnées les unes que les autres, qui, partant de la plante la plus simple, finissent par aboutir à une plante mieux organisée, qui participe à la fois du végétal et de l'animal, et qui sert d'anneau pour réunir les deux règnes.
Mais je m'arrête ici, mes jeunes amis, car je craindrais, en sondant ces mystères de la nature, de me laisser entraîner dans des considérations d’un ordre trop sérieux pour vous. Peut-être quelques-uns d’entre vous sont-ils destinés à étudier l'histoire naturelle et à faire avancer la science de quelques pas. Je m'’estimerais heureux si les études superficielles que nous avons faites ensemble pouvaient vous encourager dans cette carrière. Je ne serai point jaloux de vos succès, au contraire, et si un jour je vous voyais dominer des hauteurs de la science l'humble auteur de ce pelit livre, je serais fier de penser que c'est moi qui vous ai montré la route sur laquelle je n'aurais pas toujours pu vous suivre. ;
Lucien s'aperçut avec plaisir que le loup n'était pas le seul gibier tué par son frère Basile, et que celui-ci avait dû au contraire décharger son fusil plus d'une fois avant üe frapper cet animal vorace, car de sa gibecière on voyait sortir les serres recourbées et les ailes d’un grand oiseau. Il tenait aussi à la main un lièvre blanc, plus petit que le lièvre polaire tué précédemment et appartenant à une espèce différente, Le chasseur avait encore sur ses épaules le corps d'un quadrupède à l'air farouche, que Lucien reconnut aussitôt pour le grand chat sauvage ou lynx d'Amérique (/ynæ canadensis). L'oiseau que Basile
di CES LCR Ed | EL
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avait dans son sac élait un aigle doré (aquila chrysaetos), l'un des rares oiseaux qui bravent la rigueur des climats septentrionaux, el qui n'émigrent pas comme leurs congénères, l'aigle à tête blanche et l’orfraie, vers des régions plus chaudes.
Basile retournait seul au camp, car ses deux autres compagnons, Norman et François, avaient pris des directions différentes, dans l'espoir d'augmenter leurs chances et de rencontrer plus de gibier.
Norman revint quelques instants après, portant un daim entier sur ses épaules.
Pendant qu'on était à examiner ceite précieuse capture, un hourra prolongé annonça l'arrivée de François, qu'on vit bientôt paraître, chargé comme un baudet d’une quantité de gros oiseaux blancs comme la neige.
Le camp présenta alors l'aspect le plus attrayant. Jamais cuisine de palais n'avait été mieux fournie. Il y avait sur le sol toute une ménagerie frappée de mort, une douzaine de pièces à moins.
a soupe au lièvre était prête, elle fut servie par Lucien et iui valut de justes éloges. Le jeune maître queux avait eu soin aussi de préparer de nouvelles feuilles de thé, et après le diner la coupe courut à la ronde. Pendant ce temps, les jeunes gens, assis autour de leur feu, se reposaient de leurs fatigues tout en se racontant mutuellement les événements de la journée,
François fut celui qui parla le premier.