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CHAPITRE XXXV LE GERFAUT ET LE TÉTHAS BLANC

— Mes aventures, dit François, sont bien simples : je n’ai eu affaire qu’à des oiseaux, comme vous pouvez tous le voir, et je serais même fort embarrassé s’il me fallait vous dire le nom de ces oiseaux. L'un d'eux doit être un faucon, quoiqu'il soit blanc et que ce soit la première fois que j'en vois de cette couleur; l'autre me paraît être une espèce de perdrix, blanche aussi, car tout est blanc dans ce pays. Me suis-je trompé, Lucien?

— Ïl y a un point sur lequel tu as raison, répondit Lucien en indiquant du doigt un des oiseaux rapportés par François, lequel

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était blanc avec de petites tathes brunes sur le dos. Ceci est un faucon, comme tu viens de le dire, ou plutôt un gerfaut, Tu connais la différence qui existe entre ces deux variélés ?

— J'avouerai franchement que non, répondit François.

— Eh bien, apprends alors que la principale différence entre ces deux oiscaux gît dans la forme du bec. Le bec des gerfauts possède à la mandibule inférieure une échancrure qui correspond à une saillie de la mandibule supérieure ; leurs narines offrent aussi quelque différence. Un autre caractère distinctif également dans leurs habitudes. Ces deux oiseaux se nourrissent de chair fraîche et dédaignent la charogne. C'est au vol qu'ils prennent leur proie, maisils diffèrent dans la manière de s’en emparer. Les faucons descendent obliquement sur leur proie et la saisissent en passant, tandis que les gerfauts au contraire se laissent tomber verticalement dessus.

— Alors, dit François, je garantis celui-ci pour un gerfaut, car je l'ai vu s’abattre verticalement et de la plus belle façon du monde.

— C'est en effet un gerfaut, l'un des plus beaux et des plus hardis de ceux qui habitent l'Amérique septentrionale, où l’on comple au moins vingt espèces de ces oiseaux. Je ne m'étonne pas que tu ne l’aies encore jamais rencontré, car il ne sort pas des contrées les plus froides. On ne le voit même pas dans les parties les plus septentrionales des États-Unis, et à plus forte raison dans la Louisiane. On le trouve dans le nord de l’Europe, au Groënland, en Islande, et dans toutes les régions polaires. Il est connu sous le nom de gerfaut, mais son véritable nom zoologique est faucon d'Islande (falco islandicus).

— Cet oiseau à aussi un autre nom, interrompit Norman : les Indiens l'appellent oiseau d'hiver ou hiverneur, par la raison sans doute qu’ils le rencontrent à une époque de l'année où on ne voit plus aucun autre oiseau dans ces régions glacées. Les chasseurs de fourrures le désignent de leur côté sous le nom de faucon-perdrix moucheté ; quelques-uns de ces oiseaux ressemblent en effet un peu à la perdrix.

— Cela est vrai, reprit Lucien, les petits de cette espèce sont presque bruns et ne deviennent mouchetés qu’à l’âge de quinze cu seize mois. Ce n’est qu’au bout de plusieurs années qu'ils deviennent entièrement blancs, aussi est-il rare de rencontrer des gerfauts sans une seule tache. Oui, continua le jeune naturaliste

après un nouvel examen, c’est bien là le véritable gerfaut, et ces oiseaux que François appelle des perdrix sont ceux aux dépens desquels il se nourrit habituellement. François a tué le tyran et la victime. Ce ne sont pas cependant des perdrix proprement dites, mais bien des .étras, ou cogs de bruyère. Cette espèce est connue sous le nom de tétras des saules (tetrao saliceti).

En parlant ainsi, Lucien prit à la main les oiseaux en question, qui étaient tous d’un blanc de lait, à l'exception de leur queue, dont les grandes plumes étaient mouchetées de noir.

— Ah! s'écria-t-il d’un ton de surprise, nous avons ici deux espèces de tétras. Etaient-ils tous ensemble lorsque tu les as tués, François?

— Non, répondit celui-ci, j'ai tué l’un deux sur un terrain découvert près de l'endroit où j'ai rencontré le gerfaut; les autres ont été tués sur un arbre au milieu d’un bois, et j'avoue que je n'ai vu entre eux aucune différence.

— Il en existe cependant, reprit Lueien, quoiqu'elle ne soit pas très ap,.arente. Ces deux variélés ont, ilest vrai, les pattes emplumées et des plumes noires à la queue; le bec est noir chez l’une et chez l’autre, mais en les examinant avec soin on reconnaît que le bec du télras des saules est plus fort et moins aplati. Cet oiseau est lui-même plus grand que son congénère qu’on nomme fétras de roche (tetrao rupestris). Ges deux oiseaux sont souvent confondus à tort avec le ptarmigan ({etrao mutus), qui existe dans le nord de l’Europe, et se rencontre aussi parfois, mais plus rarement, dans les parties septentrionales de l’Amérique. Au surplus, il n’est pas étonnant qu’on confonde ces oiseaux, car le ptarmigan ressemble en tout point aux autres tétras, à cette exception près qu'il est plus gros.

Les habitudes du tétras de roche et du tétras de saule sont absolument les mêmes. Ce sont deux oiseaux qui s’accommodent parfaitement de la neige, et qui se rencontrent sous les latitudes les plus septentrionales où l’homme soit parvenu jusqu’à présent.

Pendant l'hiver le tétras de saule aime à percher et affectionne par suite les régions boisées. Son congénère préfère, au contraire, les terrains découverts; et notre cher François les a trouvés l'un et l’autre dans leur lieu de prédilection.

— En effet, dit celui-ci, après vous avoir quittés je traversais an terrain élevé et découvert, quand j’aperçus ce faucon blanc ou ce gerfaut, si vous l’aimez mieux, qui planait dans l'air, et

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parassait chasser quelque chose. Je me cachai derrière un rocher dans l'espoir qu’il s’approcherait de moi, et me donnerait peut-être l’occasion de le tirer. Peu d’instants après je le vis reployer ses ailes et se laisser tomber avec la rapidité d’une flèche ; presque en même temps j'entendis un bruyant froufrou : c'élait une bande de perdrix blanches, non, je m6 trompe, de trétes de roche, com'ae Lucien vient de les appeler. Le gerfaut avait mis toute la bande en fuite. Je suivis leurs mouvements, et remarquai le lieu où ces oiseaux allaieut sa réunir. Ils s’abattirent à environ cent pas de là, et s'enfoncèrent sous la neige, chacun se creusant un trou précisément à la place même où il s'était posé en s’abattant. Vous jugez, nes amis, si je fus surpris du procédé. Je ne perdis pourtant pas la tête, et pensant au contraire qu'il serait facile de tirer ces oiseaux au moment où ils sortiraient de dessous la reige, j’allai me placer près des trous, et y attendis leur réapparition. À deux ou trois cents pieds au-dessus de ma tête le faucon continuait à planer.

Je croyais que les oiseaux étaient encore à la place où je les avais vus disparaître, et je me demandais si je ne devais pas fouiller la neige pour les prendre, quand je remarquai qu’elle s'agitait précisément au-dessous du point où planait le gerfaut »lanc, qui s’abattit alors et disparut aussi sous la neige. Fresque au même instant la croûte supérieure de la neige se fendit en plusieurs endroits et livra passage aux tétras qui sortirent les uns après les autres, et s’envolèrent sans me donner le temps de les tirer, Le gerfaut n'avait point encore reparu ; je m'avançai dans l'intention de guetter sa sortie, 11 ne tarda pas à se monirer comme je l'avais prévu. Il emportait avec lui un trétras qu'il avait pris sous la neïge. Je le couchai er joue, et j'eus le plaisir de le voir tomber avec la proie qu'il portait.

Je songeai alors à m’approcher de la compagnie de tétras. J'avais remarqué que ces oiseaux étaient allés se remiser dans un petit bois de saules et de bouloaux. Ce fut de ce côté que je m'acheminai. À mesure que je m'ayançais, j'apercevais plus distinctement sur les branches d’un saule des objets blancs que je pris d’abcrd pour des flocons de neige; mais ces différents objets étzient en mouvement, et je crus reconnaître les oiseaux que je cherchais. Il paraît que je me trompais, d’après ce que Lucien vient de nous apprendre. Quoi qu'il en soit, je me glissai à travers les arbres, et fus me placer à bonne portée. Ainsi

installé, je tirai tout à mon aise, et vous voyez le résultat de mes coups.

En parlant ainsi François montrait avec orgueil les oiseaux qu'il avait tués. Il y en avait neuf y compris le gerfaut.

Parmi ces morts figurait le tétras de roche tué par l'oiseau de proie ; les autres étaient des têtras de saule, comme l'avait dit Lucien.

François ayant terminé le récit de ses aventures, Basile prit la parole à son tour.

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