LE MONITEUR ET LE CARIBOU
— Mes aventures, dit-il, ne sont pas bien intéressantes. Je les appellerai pourtant des aventures d'oiseau comme les précédentes, car le fait est que c'est grâce à un oiseau que j'ai quelque chose à vous raconter en ce moment. Je n'ai tué qu'un daim, mais peut-être ne serez-vous pas fâchés d'apprendre comment j'ai été conduit à rencontrer cet animal.
La première chose que je fis après vous avoir quittés fut de grimper sur cette colline là-bas.
Et, en parlant ainsi, Norman désignait du doigt un coteau qui s'élevait sur la rive opposée du lac, dans la direction qu'il avait prise en se séparant de François, car ‘es deux frères avaient tiré à droite tandis qu’il allait à gauche.
— Je ne rencontrai rien absolument, continua-t-il, ni plume, ni poil, ni empreinte jusqu’au sommet de cette colline. La vue embrassait, de ce point élevé, une grande étendue de pays. Je pus me convaincre que toute la campagne environnante était rocheuse, sans un seul brin de bois, et j'en conjecturai qu'elle ne devait pas renfermer grand gibier. Ce n’est pas là qu'il faut aller, me dis-je, et aussitôt je partis en longeant la colline dans une direction parallèle à celle prise par l'ami François, dans l'espoir qu'il ferait peut-être lever quelque gibier qui se réfugierait de mon côté.
J'allais tourner à gauche, quand j'entendis crier au-dessus de ma tête. Je levai les yeux en l'air, et j’aperçus un oiseau qui volait au-dessus de la masse de rochers au milieu desquels je eheminais.
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Cet oiseau me parut fort singulier, et je le pris pour un hibou, quoique je lui trouvasse certains rapports avec le faucon, Il participait de l’un et de l’autre de ces deux oiseaux.
— Tu ne t'es pas trompé, Norman, interrompit Lucien, l'oiseau que tu as rencontré doit être un hibou de jour. Get oiseau est particulier aux régions septentrionales, et se rapproche assez du faucon tant par la forme que par les habitudes. La force des choses contraint cet animal à déroger aux habitudes de sa famille, et il devient chasseur de jour, parce qu'il lui est impossible de toujours chasser la nuit dans un climat où il y a un jour d'été qui n’a pas moins de plusieurs semaines de durée,
Il a, comme les hibous, la face large et la tête couverte d'un plumage épais. Ses oreilles diffèrent beaucoup de celles de ses congénères. Elles sont moins grandes que celles des autres oiseaux de proie, et ne sont pas operculées comme celles du véritable hibou. Le petit hibou (strix funerea), autre oiseau des régions arctiques, appartient à l'espèce dont nous parlons.
— Tout cela peut être vrai, reprit Norman; quant à moi, cousin Lucien, tout ce que je sais de l'oiseau dont je vous parle, c'est que c’est une des créatures les plus singulières que je connaisse. Il n’est guère plus gros qu’un pigeon, son plumage est d'un brun moucheté ; mais ce qui le rend digne d'attention, c’est qu'aussitôt qu’il aperçoit quelque chose en mouvement, homme ou animal, il le suit en volant, et ne cesse de faire entendre un cri aigu comme celui d’un enfant, et qui n’est rien moins qu’agréable. Il agit de la sorte en toute circonstance, et ne se contente pas de suivre ceux qui passent à portée de son nid, comme le pluvier et les autres oiseaux, on l’a vu plus d'une fois suivre les voyageurs pendant des heures entières. C'est pour cette particularité que les Indiens l’appellent moniteur ou donneur d'avis, car c’est pour eux une sentinelle vigilante qui les avertit de l'approche des étrangers et de leurs ennemis. Il sert aussi souvent à indiquer au chasseur la présence du gibier ; aussi est-il en grande faveur chez les Indiens, qui se servent des indications fournies par ses cris et son vol pour découvrir le daim et le bœuf musqué.
C’est ce même oiseau qui m'a aujourd’hui servi de guide. Je devinui, d’après ses mouvements, qu'il devait y avoir quelque chose au milieu des rochers ; j'ignorais ce que cela pouvait être, mais j’espérai sur la présence de quelque gibier bon à manger.
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Je changeai ma route, et me dirigeai vers le lieu où m'appelaient les cris du donneur d'avis.
L'endroit que je voulais gagner était éloigné d'environ un demimille; il me fallut, pour y arriver, passer à travers une masse de rochers. Je ne voulais pas attirer l'attention de l'oiseau, dans la crainte qu'il ne vin! voler au-dessus de ma tête, et donner par ses cris l'éveil au gibier à la rechercle duquel je marchais. Je m'avançais avec toutes les précautions possibles, me cachant derrière les rochers, mais je ne pus prévenir ce que je voulais empêcher : l'oiseau m'aperçut, et vint en criant voler au-dessus de ma tête. Ayant de la sorte perdu mon guide, je ne tardai pas à revenir sur mes propres traces et à m'égarer complètement. Il n'y avait pas moyen de rien faire tant que l'oiseau ne serait pas éloigné de moi pour reprendre sa position à la suite de l'animal qui l’occupait d’abord. Pour l’éloigner, je me glissai sous une anfractuosité de rochers, et m'y cachai. Le moniteur ayant cessé de me voir, tourna quelque temps en l'air au-dessus de ma tête, puis s’éloigna.
Je suivis la direction de sou vol, et bientôt je pus me passer de mon guide ailé, car je vis s'ouvrir devant moi un grand espace . découvert, dans lequel devait se trouver indubitablement le gibier que je cherchais.
Je ne me trompais pas. En tournant la pointe d’un rocher, j'aperçus un troupeau d'animaux encornés qui ne comptait pas moins d’une cinquantaine de têtes. Je n’eus pas de peine à reconnaître des rennes, seuls quadrupèdes à cornes qui fréquentent la Terre Maudite pendant l'hiver. Tous les autres daims sont à cette époque retirés dans les bois.
Quelques-uns de ces rennes ‘écarlaient la neige avec leurs pieds, pour mettre à découvert la mousse dont ils font leur principale nourriture, tandis que d’autres, établis au milieu des rochers, arrachaient le lichen avec leurs dents. Heureusement je me trouvais sous Je vent, sans quoi l'odorat si subtil de ces animaux m'eûtflairé avant que j’eusse pu les approcher. Je ne craignais pas de les effrayer tant qu'ils ne verraient qu’une partie de mon corps; car ces rennes sont si stupides ou plutôt si curieux, qu'il suffit de la moindre chose pour fixer leur attention, et leur faire oublier le soin de leur propre sûreté.
Pour captiver plus sûrement leur attention, j'usai d’une ruse qui m'avait réussi déjà plus d'une fois. C’est la chose la plus -
simple du mrnde, et je me mis à remuer le canon de mon fusil de haut en bas, en imitant autant que possible le mouvement des cornes des rennes lorsque ceux-ci se frottent le cou contre un arbre ou un rocher. Si j'avais eu une paire de cornes à ma disposition, c'eût été meilleur sans doute, mais je n'avais que mon fusil, et je dus m'en contenter.
Les rennes ne paraissaient pas très timides, il y avait sans, doute longtemps qu'ils n'avaient été chassés, ils me laissèrent approcher d'autant plus velontiers que, pour assurer le succès de ma ruse, en même temps que j'agitais mon fusil, j'imitais avec mes lèvres le bramement de ces animaux. En peu de temps j'en eus plusieurs à la portée de ma carabine, j'en ajustai un, je tisai et je l'étendis roide mort, le reste prit la fuite.
Là, continua Norman, se termine mon aventure, à moins que vous ne vouliez que je vous parle du trajet qu'il me fallut faire pour revenir au camp avec un poids de plus de cent livres sur le dos, ce qui n’est pas, je vous assure, la partie la plus agréable de mon histoire.
Norman se tut, et la conversation, dont son récit avait fourni le sujet, roula pendant quelque temps sur les daims, les rennes et autres animaux de même espèce, désignés en Amérique sous le nom générique de caribous.
— Le renne se trouve, dit Lucien, dans les régions septentrionales de l’Europe, de l'Asie et de l'Amérique, c’est le cervus torandus des naturalistes; on en compte plusieurs variétés, qui pourraient aussi bien être considérées comme des espèces différentes.
Ceux de Laponie sont à bon droit les plus célèbres, car ils fournissent aux habitants de ces tristes contrées la nourriture et le vêtement, et leur servent aussi de bêtes de trait; ce sont eux qu’on attelle aux traineaux.
Les Tongouses, peuplades du nord de l'Asie, possèdent un renne plus grandque toutes les espèces connues, qu'ils montent comme nous montons les chevaux. Les habitants du Kamstchatka ont d'immenses troupeaux de rennes, les riches propriétaires de ces contrées possèdent souvent de dix à vingt mille de ces animaux.
Il n'est pas certain que le renne d'Amérique soit de la même espèce que celui d'Europe et d'Asie; ce renne compte deux variétés bien distinctes auxquelles on pourrait même, je crois,
of (a
ea ajouter une troisième. L'une est le caribou de la Terre Maudite, l’autre le caribou des bois.
Le premier de ces deux rennes est l'animal le plus petit de la famille des daims. Les mâles ne pèsenr jamais au-dessus de cent livres. Cornne son nom l'indique suffisamment, il fréquente de préférence le sol pierreux de la Terre Maudite ; pendant l'hiver, néanmoins, il se réfugie assez souvent dans les bois. Sur le territoire de la Terre Maudite et sur les côtes désolées des îles de Ja mer Polaire, le rennes est la seule espèce de daim que l’on rencontre ; toutefois, à l'embouchure du fleuve Mackenzie, existent de grandes vallées boisées où l’on trouve aussi l'élan.
La nature semble avoir créé le car: sou tout exprès pour habiter les rochers désolés de la Terre Maudite. Un sol plus Yertile et un climat plus doux lui conviendraient moins, car il n’y trouverait ni les mousses ni les lichens qui sont sa nourriture de prédilection. Pendant le court été des régions polaires, cet animal abandonne la Terre. Maudite pour pousser encore plus au nord. Aussi loin que les navigateurs se soient avancés vers le pôle, ils oni rencontré ce quadrupède, qui fréquente les îles de la mer Polaire, et ne ‘es quitte qu’à l'approche de l'hiver, à une époque où les glaces qui couvrent la mer lui permettent de regagner les côtes du continent.
L* caribou des bois est plus grand que le précédent. Un faon de cette espèce est aussi gros qu’un renne mâle de la Terre Maudite. Cependant ce dernier a les cornes plus larges et plus branchues. On trouve le caribou sur les côtes de la baie d'Hudson et dans toutes les parlies boisées au sud du pays des fourrures, mais il ne pénètre jamais dans l’enccinte rocheuse de la Terre Maudite.
Gel animal émigre tous les ans, et p2r un contraste singulier, tandis que son congénère de la Terre Maudite se dirige au nord vers les côtes de la mer Polaire, il gagne de son côté des régions plus méridionales. Tant de différence dans la forme et surtout dans les habitudes me porteraient à croire que ces deux animaux sont, non pas des variétés, mais des espèces distinctes. La chair du caribou des bois n’est pas à beaucoup près aussi estimée que celle de l’autre caribou, et comme il habite des pays boisés, où l’on trouve en grande quantité des animaux plus gras et meil'eurs à manger, il ne compte pas pour grand'chose dans l'économie de la vie humaine.
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Il en est tout autrement du caribou de là Terre Maudite, qui est indispensable à l'existence de plusieurs tribus d'Indiens et d'Esquimaux, et bien que ces peuplades grossières n'aient pas encore trouvé le moyen d’apprivoiser le caribou et de l'utiliser pour les travaux domestiques, sa chair fournit à leur alimentation, et il n’est pas une seule partie de son corps dont ils ne sachent tirer parti. Les cornes servent à faire des lances, des harpons et des instruments de toute espèce. Les os, fendus et aiguisés, servent de couteaux ; les peaux fournissent les vêtements, les matelas, ies couvertures et les tentes. Le cuir tanné est utilisé pour les courroies, les lignes, les câbles et toute espèce de cordes; les courroies les plus fines servent pour la confection des chaussures à neige, chose indispensable à ces peuplades. Leurs filets à poissons ne sont pas faits d'autre matière, tandis que lestendons et les muscles, divisés en filaments, fournissent un excellent fil pour la confection des vètements.
.Indépendamment de tant de services, la chair du caribou fournit
encore à l'alimentation des Indiens et des Esquimaux pendant la plus grande partie de l’année. Il n’y a pas une partie de l’animal, excepté les cornes, lorsqu'elles sont dans le velours, qui ne soit mangée par les sauvages, et si un événement quelconque venait à faire disparaître les caribous de ces contrées, les malheureux habitants mourraient bientôt de misère et de faim.
Get animal n'est pas difficile à approcher, surtout pendant l'été. A cetie époque de l’année, les Indiens en tuent en grande quantité.
Après ces diverses explications données par Lucien, Norman prit la parole à son tour pour expliquer à ses cempagnons les différents modes de chasse employés par les Indiens et les Esquimaux pour s'emparer du caribou. Il signala surtout à leur attention une espèce de traquenard pratiqué dans la neige par les Esquimaux.
— Ce traquenard, dit-il, consiste en une sorte de construc-
-tion de neige disposée comme une hutte. Un plan incliné con-
duit au haut de cette construction, qui a cinq ou six pieds d’'élévation, et dont l'intérieur est assez spacieux pour contenir plusieurs daïins à la fois. Figurez-vous une cabane dont on aurait enlevé le toit, et “ont les murailles seraient à pic, de manière qu'il fûtimpossible au daim d'arriver au sommet autrement que par le plan incliné dont je vous ai parlé. A la partie la
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plus élevée de ce plan incliné, an établit une planshe à bascule qu'on recouvre de neige. Le haut des murailles de la cahute est recouvert de lichens et de mousses, destinés à servir d’appât Le daim gravit le plan incliné, fait jouer la bascule, et se trouve précipité dans l’intérieur du piège, où il est entouré de tous côtés par un mur de cinq ou six pieds qui l'empêche de sortir; au même instant la bascule se replace par son propre poids, et le piège se trouve prêt à recevoir un autre imprudent visiteur. Il arrive souvent qu'on prend de la sorte plusieurs daims dans la même journée.
Norman, qui connaissait aussi une autre sorte de chasse à l'usage des Esquimaux, proposa à ses compagnons de se mettre le lendemain à la recherche du troupeaz de rennes, se faisant fort de leur montrer comment les choses se pratiquaient, et leur assurant une réussite certaine. La proposition était trop engageante pour être refusée, et c'eût été une bonne fortune inappréciable aue de pouvoir tuer plusieurs animaux et de se faire ainsi une bonne provision de viande. Ilest vrai qu'ils en avaient pour plusieurs jours ; mais qui pouvait savoir ce qui leur était destiné ? Leur voyage pouvait encore se prolonger pendant des semaines et même pendant des mois entiers. Ils suppusaient qu'ils ne devaient pas être très éloignés des régions boisées qvi bordent le Mackenzie ; mais, bien qu'ils eussent la chance d'y rencontrer du gibier en plus grande abondance que dans les pays qu'ils avaient traversés, ils ne jugèrent pas moins prudent de profiter de la présence du troupeau de rennes et d'utiliser ia science de Norman.
En conséquence ils résolurent de faire une grande chasse, et de rester campés pendant quelques jours à la place où ilsse trouvaient.