BATAILLE AVEC LES LOUPS
Le lendemain matin, la petite troupe fut debout au lever de l'aurore, ce qui n'était pas encore de très bonne heure, car on était au milieu de l'hiver et à quatre degrés seulement du cercle polaire, et toute la journée était nécessaire pour une chasse qui pouvait se prolonger, car il n’était pas. impossible
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que les daims se fissent chasser longtemps avant de se laisser p'endre.
Le gibier tué la veille ne pouvait demeurer sans gardien, il fut décidé que Lucien resterait au camp. On eût bien pu pendre la viande aux branches des arbres, mais ce moyen, excellent contre les loups, était insuffisant contre les 1ynx et les wolverènes, qui tous deux sont d'excellents grimpeurs, et l’on avait de fortes raisons de croire qu il y avait des wolverères dens le voisinage ; ces bêles de proie ne manquent jamais de se trouver dans les parties du pays des fourrures fréquentées par d’autres animaux. D'ailleurs, les aigles, les faucons et les hiboux auraient pu sans difficulté s'emparer des perdrix accrochées aux branches d'arbres.
On songea un instant à cacher tout le gibier sous la neige, mais Norman fit observer avec raison que les renards trouveraient moyen de l'en tireren un clin d'œil. Quelqu'un proposa de le cache: sous un tas de pierres, mais il fallut encore renoncer à ce moyen dans la crainte des woiverènes, qui n’auraient pas manqué de renverser toutes ces pierres les unes après les autres à l’aide de leurs pattes, beaucoup plus fortes que îe bras d'un homme. 11 n’était pas impossible d’ailleurs que le gibier fût éventé par quelque ours brun, espèce particulière à la Terre Maudite, et de force à reuverser tout échafaudage construit dans le but de préserver la viande.
En un mot, il parut plus sage de confier les provisions à la garde d’un des quatre voyageurs, el Lucien, qui était le moins amateur de chasse, consentit volontiers à demeurer au camp.
Les préparatifs furent bientôt terminés, et les trois chasseurs partirent pour leur expédition.
Ils ne se dirigèrent pas directement vers le lieu où Norman avais aperçu la veille 15 troupeau de daims; celui-ci, pour avoir l'avantage du vent, leur fit prendre un chemin détourné derrière la colline. Norman, en chasseur expérimenté, savait que le Caribou ne manque jamais, quand il paît, de se placer le nez dans le vent, et il espérait pouvoir le surprendre en le prenant scus le vent. Ce détour les allongea considérablement, mais ils finirent pourtant par arriver sur la piste du troupeau.
Pendant ce temps Lucien, abandonné à lui-même, était loin de rester inactif; il avait à s'occuper de préparer son gibier et à le mettre en état d'être transporté faciiement, opération qui con-
sistait simplement à l’écorcher et à le couper par morceaux, sans avoir besoin ni de le saler ni de le faire cuire, car dans ces climats rigoureux la viande se gèle et se conserve dans cet état jusqu’à la fin de l'hiver.
Le loup fut dépouillé comme les autres, quoiqu'on n’en voulût qu'à sa peau et qu'on n’eût alors aucune prétention sur sa chair. Deux jours auparavant on s'en fût pourtant régalé. Ce ne serait
pas d’ailleurs la première fois qu’on aurait mangé de la chair de loup, car il est arrivé bien souvent aux Indiens, aux voyageurs et aux chasseurs de fourrures d’être forcés de se contenter, à défaut d'autre, de cette détestable nourriture, et de s’estimer heureux de l'avoir à leur disposition.
L'hermine et la souris furent, avec le loup, les seules dont on dédaigna la chair. Mais Lucien conserva avec soin celle du renard polaire et du lynx, qui passe avec raison dans ces contrées pour un mets aussi délicat que celle des lièvres, dont ils se nourrissent l’un et l’autre. Le hibou de neige, le gerfaut et l'aigle étaient au moins aussi délicats que les tétras. Il n’en est point ainsi du faucon pêcheur et de l'aigle à tête chauve, dont la chair a un goût rance et désagréable par suite de leur nourriture habituelle, qui consiste en noisson. Il n’y avait point à craindre de tomber sur un de ces oiseaux pêcheurs, qu’on ne rencontre jamais qu’aux approches des eaux vives, car tous ces oiseaux émigrent pendant l’hiver vers des climats moins rigoureux où les rivières et lés lacs ne sont pas couverts de glace.
Luciez n’était point allé, comme ses frères, à Ja recherche des aventures, il en eut cependant quelques-unes qui vinrent le trouver elles-mêmes. Pendant qu'il était occupé à plumer les tétras, il aperçut une ombre qui se dessinait sur la neige. Il leva les yeux, et vit que cette ombre était produite par un grand oiseau presque aussi gros qu'un aigle, qui volait lentement en décrivant des cercles. Son plumage était d'un brun tacheté. A son cou ramassé ei à sa grosse tête ronde, le jeune naturaliste n'eut pas de peine à reconnaître que ce visiteur appartenait à la famille des hibous. C'était le plus gros hibou que Lucien eût encore jamais vu, et, en effet, il appartenait à l'espèce cendrée (strix cinerea), la plus grande de celles connues en Amérique. Get. oiseau, comme je l’ai-dit, volait au-dessus de la tête de Lucien, à près de deux cents pieds en l'air, et semblait accorder
une attention toute particulière aux travaux de Lucien, aux opé-
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rations duquel il eût volontiers pris part. Chaque fois que Lucien prenait son fusil et cherchait à le mettre en joue, il s’envolait plus loin et se mettait hors de portée.
Lucien, piqué au jeu, était d’ailleurs fort désireux de s’emparer de cet oiseau, qui le tentait sous le double rapport de la cuisine et de l'étude. Mais le hibou, de son côté, paraissait se soucier fort peu de figurer soit dans le garde-manger, soit dans une collection d'histoire naturelle.
Le jeune chasseur eut alors recours à la ruse : il prit un des tétras et le jeta sur la neige à une trentaine de pas de distance. Le hibou n’aperçut pas plutôt ce morceau tentateur, qu'oubliant à la fois la prudence et la crainte, il s’abattit sur le tétras et le saisit entre ses serres. Il allait s'envoler avec sa proie, si Lucien n'y avait mis bon ordre en lui envoyant une balle qui l’étendit roide mort sur la neige.
Le chasseur, enchanté de son coup, après avoir ramassé le hibou, vint s’asseoir auprès du feu et se mit à examiner attentivement sa capture. L'oiseau, qu'il prit la peine de mesurer, avait juste deux pieds de long de la pointe du bec à l'extrémité de la queue. Son envergure était de cinq pieds; son plumage d'un beau brun était moucheté de taches blanches, son bec et ses pattes étaient d’un jaune d’or. Comme tous les hiboux qui passent l'hiver dans les régions polaires, il avait les pieds garnis de plumes. Lucien se rappela que cet oiseau passe pour ne pas quitter le voisinage des bois, et cette circonstance le confirma davantage dans l'opinion qu'ils ne devaient pas être loin des régions boisées.
Il venait à peine de terminer l'examen de son hibou, quand son attention fut appelée sur un incident d’une tout autre nature.
Sur la rive du lac opposée à celle où le camp était établi, s’élevait une colline ou plutôt un coteau que je crois avoir déjà mentionné.
Ce coteau faisait face au lac, au bord duquel il s'élevait gradueliement en présentant une pente dégarnie d'arbres et de végétation, et entièrement recouverte d’une couche uniforme de neige, Du camp où était Lucien on voyait parfaitement toute cette pente.
Lucien était donc tranquülement assis auprès du feu, quand *es oreilles furent frappées d'un son ou plutôt d'une suite de sons
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ressemblant assez aux aboiements d’une meute. Lucien crut d’abord que c'était Marengo qui chassait quelque gibier à vue; mais, en écoutant plus attentivement, il reconnut que ces accents ne pouvaient provenir d’un seul animal, et qu'ils ressemblaient bien plus à des kEurlements de loups qu’à des aboiements de chien.
Cette dernière supposition se trouva bientôt vérifiée, car quelques instants après on vit apparaître un renne lancé à toute vitesse sur la pente du coteau et se dirigeant vers le lac. A vingt pas derrière lui courait une bande d'animaux hurlant à qui mieux mieux. Ces animaux, au nombre de douze, chassaient exactement comme une meute lancée à vue. Un coup d'œil suffit à Lucien pour reconnaître des loups. Quelques-uns étaient blancs et gris, les autres étaient tout blancs ; quelques-uns étaient aussi gros que le caribou qu'ils chassaient, car dans les environs du grand lac de l’Esclave ces animaux atteignent parfois des dimensions extraordinaires.
Le caribou gagnait sur les loups en descendant le coteau. Il était évident qu'il se dirigeait vers le lac, trompé qu'il était par la surface glacée qu'il prenait pour de l’eau, et dans l'espoir que cet élément arrêterait ceux qui le poursuivaient, car le caribou est un habile nageur, et toutes les fois qu'on le chasse il cherche à gagner l’eau pour se débarrasser des chiens et des hommes.
Le caribou et les loups arrivèrent bientôt au pied du coteau. La chasse se poursuivait toujours. Le caribou conservait son avantage, et paraissait excité par la vue du lac, qui produisait sur ses adversaires un effet tout opposé, car ceux-ci savaient fort bien qu'ils n'étaient pas de force à le suivre à la nage. Au surplus, ils n'eurent guère le temps ni les uns ni les autres de se livrer à ces réflexions, car poursuivants et poursuivis furent en quelques secondes au bord même du lac.
En arrivant près de l'eau le caribou ne s'arrêta pas, mais pondit au contraire, et s’élança comme pour plonger; mais, à sa grande surprise, ses pieds rencontrèrent la glace. L’élan fut tel, qu'il glissa sur la surface polie comme un patineur iancé à toute vitesse; mais son désappointement lui Ôtait une partie de ses forces. Il se rendait parfaitement compte que ses adversaires, avec leurs pattes armées d'ongles, avaient dorénavant un grand avantage sur lui. Cette défiance, jointe à la difficulté du terrain, le ft broncher et plier les genoux à plusieurs reprises. Les loups,
de leur côté. ne tardèrent pas à s’apercevoir de leurs avantages, et leur ardeur en redoubla d'autant. Pendant que le caribou glissait à chaque pas, ses adversaires tenaient ferme sur la glace, et bientôt Lucien vit le plus grand de la troupe prendre les devants et s'élancer sur le caribou, qu'il atteignit anx flancs. L'animal blessé glissa et tomba sur le côté. Cet incident termina la chasse, etla curée commença. Les loups arrivèrent les uns après les autres, se précipitèrent sur l'animal abattr, et se mirent à le dévorer à belles dents.
C'était à peu près vers le milieu du lac que le caribou avait été abattu. Au moment même où Lucien l'avait vu engagé sur la glace, il avait pris son fusil et s’élait avancé à sa rencontre dans l'espoir de le trouver à moitié route et de le tuer. L'accident arrivé au caribou ne l’empêcha pas de continuer sa route, et il s’approcha dans l'intention d'écarter les loups et de s'emparer de leur proie. Quand il ne fut plus qu’à une vingtaine de pas de la bande, et qu'il s'aperçut que ces animaux voraces continuaient à dévorer le caribou sans s’effrayer de sa présence, il commença à réfléchir qu'il serait peut-être imprudent à lui de s’aventurer plus avant. En même temps il se persuada qu’un coup de feu suffirait pour les effrayer, et sans plus de réflexion iltira sur eux.
Un des loups tomba mort sur le coup; mais les autres, au lieu de paraître effrayés et de prendre la fuite comme Lucien s’y était attendu, s'élancèrent, à sa grande surprise, sur leur camarade, et se mirent à le déchirer avec non moins d’acharnement que le daim. Cette vue fit naître quelques craintes dans l'esprit de Lucien, ces craintes ne tardèrent pas à redoubler, car il s’aperçut que ceux des loups qui ne pouvaient prendre part au festin commençaicnt à le regarder avec des yeux furieux. Ce n'était pas sans raison que Lucien avait peur, car sa position était des plus difficiles. Il se trouvait au milieu d’un lac glacé où ses pas étaient mal assurés. S'il essayait de regagner le camp, les loups, le voyant fuir, se lanceraient à sa poursuite et l’attraperaient en quelques bonds. Il savait d’ailleurs que s'il manifestait la moindre crainte il était perdu, èt que ces bêtes féroces ne manqueraient pas de l’assaillir aussitôt.
Il demeura quelques instants dans l'irrésolution. Il avait bien commencé à charger son fusil ; mais ses doigts roidis par le froid rendaient cette opération très difficile, et il lui fallut longtemns
avant que l'arme fût préparée pour un nouveau coup. Il finit pourtant par y réussir ; mais il se donna bien de garde de déchar: ger tout de suite son arme, et la garda au contraire pour le moment de la crise. Il voulait essayer de retourner au camp, près duquel se trouvaient quelques arbres, afin d'être à même de grimper sur l’un d'eux dans les cas où les loups se détermineraient à l'attaquer. Comme il était fort dangereux de tourner le dos aux loups, il se mit à marcher à reculons, les yeux toujours fixés sur la bande affamée.
Il avait à peine fait quelques pas, qu'il vit à sa grande terreur les loups se mettre en mouvement et s'avancer de son côté. Lucien comprit que continuer sa retraite, c'était les attirer vers lui; il s'arrêta donc, et se tint prêt à faire feu. Les loups, qui n'étaient plus maintenant qu'à vingt pas de lui, adoptèrent une nouvelle manœuvre. Ils se divisèrent en deux bandes, dont l’une prit à gauche et l’autre à droite, dans le but de l’attaquer par derrière. La retraite lui fut bientôt coupée.
Il se trouvait alors le centre d’un cercle de bêtes féroces, dont le diamètre allait se rétrécissant à chaque instant. La situation était effrayante, elle eût ému l’homme le plus vigoureusement trempé, et Lucien se sentit terrifié. Il se mit à crier de toutes ses forces et fit feu en même temps sur l’animal qui se trouvait le plus près de lui. Le loup tomba, mais ses compagnons n’en parurent point effrayés, et sa mort ne fit au contraire que redoubler: leur fureur. Lucien n'avait plus qu'une ressource, c'était de se servir de son fusil comme d'une massue : il le prit par le canon et le fit tourner autour de lui; mais il ne se tenait qu'avec peine sur la glace, et ses efforts faiblissaient à chaque instant.
S'il eût eu le malheur de tomber en cet instant, c'en était fini de lui, car les loups l’auraient aussitôt assailli et se fussent élancés sur lui comme des tigres. Il commençait à perdre l’espoir, les dents des monstres furieux brillaient à ses yeux comme ‘des éclairs et lui donnaient des éblouissements ; il sentait ses forces diminuer, cependant il se roidissait contre l'épuisement et continuait à faire tourner son fusil avec l'énergie du désespoir.
Cette lutte ne pouvait se continuer longtemps de la sorte, et Lucien devait succomber infaj!liblement si la Providence ne venait à son secours. Heureusement qu'elle ne l’oubliait pas. Un grand bruit se fit en ce moment sur le sommet de l1 colline, c'étaient les chasseurs qui revenaient. Lucien les appela à son secours, et
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ils accoururent à ses cris de toute la vitesse de leurs jambes. Les loups, tout entiers à leur attaque, ne s'étaient pas aperçus de l'approche des nouveaux venus. Les coups de fusil et de pistolet leur apprirent qu'ils s'étaient laissé surprendre. Plusieurs d'entre eux tombèrent morts ou blessés, le reste prit la fuite en poussant des hurlements affreux. En un clin d'œil ils eurent abandonné la vallée. Lucien, à moilié mort de fatigue, était tombé
dans les bras de ses libérateurs.
Sept loups périrent dans cette affaire, deux avaient été tués par Lucien lui-même; sur les cinq autres deux n'élaient que blessés, mais si grièvement qu'ils ne purent s'enfuir, et que Marengo les étrangla sans prine.
Cette journée, qui avait failli devenir si fatale au pauvre Lucien, avait cependant été une des meilleures que nos chasseurs eussent encore faite, car ils avaient rencontré le troupeau de caribous et en avaient tué trois. Ils étaient en train de les apporter au camp ; mais en entendant les cris de Lucien ils les avaient laissés sur la colline et étaient accourus à son secours. On retourna les chercher, et bientôt nos quatre jeunes gens eurent la satisfaction de manger autour d'un feu brillant des tranches savoureuses de venaison.
Lucien, remis de sa fatigue et de ses émotions, égaya la soirée par le récit des aventures qui lui étaicnt arrivées pendant l’absence de ses compagnons.
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