La baie de Cadix
L'indulgence avec laquelle le public a accueilli mon premier ouvrage sur l'Espagne m'encourage à lui offrir un nouveau volume de ces Études, où je cherche le secret de donner à un simple récit de voyage l'intérêt plus durable de l'histoire littéraire.
Hier je parlais de Séville, de ses coutumes, de ses monuments, de ses saints, de ses peintres, de ses poètes; aujourd'hui je m'attache à peindre Cadix et l'éternelle beauté de son golfe, à raconter l'histoire de ses poétiques origines et celle des charmantes villes qui l'entourent comme une reine, un Andalous dirait qui la servent comme une houri de l'Océan.
Dans ce nouveau sujet, qui s'est présenté sous ma plume aussi naturellement que le premier, se rencontrent également des poètes dont on aimera peutêtre à connaître en détail la vie et les œuvres ; des traditions qui font mieux comprendre l'histoire, et la rendent, en quelque sorte, plus vivante ; de naïves légendes, où le Christianisme se montre tout à la fois avec ses aspirations les plus mystiques et sous sa forme la plus populaire.
Dans mes études sur Séville, je me sentais animé, soutenu parles écrivains qui, m'ayant devancé dans la carrière, ont parlé avec autorité des choses de l'Espagne, MM. Yiardot, Chasles, de Puibusque, de Mazade, et d'autres encore. Leurs livres me prêtaient parfois un utile secours. Lors même que j'éprouvais quelque désappointement à trouver dans ces livres ce que je croyais avoir découvert le premier, j'avais du moins, à défaut des joies réprimées de la découverte, la consolation de pouvoir dire avec plus de confiance ce que je savais confirmé d'avance par le docte témoignage de mes devanciers. J'aime à leur renvoyer ici une partie du succès de mon ouvrage.
Si je réimprime, un jour, ces premières études, j'aurai à payer le même tribut de reconnaissance à ceux de mes amis d'Espagne dont les précieux conseils m'aident, chaque jour, n les rendre moins imparfaites.
Dans le nouvel essai que je hasarde aujourd'hui, c'est à ces derniers surtout que s'adressent mes remercîments ; car, celte fois, aucun écrivain ne me venait en aide du côté de la France, et je ne puis rendre qu'à l'Espagne ce que je n'ai reçu que de l'Espagne.
On s'étonnera peut-être que Cadix m'ait demandé tout un volume ; on comprenait plus aisément, ce semble, que Séville en eût voulu deux. Mais le lecteur voudra bien remarquer qu'ici même je prends encore la liberté de le ramener indirectement h Séville, ou de le promener aux environs de Cadix. Pouvais-je, d'ailleurs, consacrer moins de pages à cette ville délicieuse qui, uniquement faite, en apparence, pour le plaisir ou le commerce, a cependant joué, à diverses époques, un si beau rôle dans l'histoire, et dont l'image ne s'efface plus de
la mémoire de ceux qui Font une fois visitée? N'était-ce pas à Delphes même, et au pied du Parnasse, que lord Byron, encore tout ému de ses souvenirs, écrivait dans Childe-Harold :
«Elle est belle, l'orgueilleuse Séville! quelle soit fière de sa force, de sa richesse, de son antiquité ! Mais Cadix, qui s'élève plus loin sur la côte, réclame des éloges plus doux. »
Quant à moi, je sais à qui je garde mes secrètes préférences; mais qui pourrait me reprocher de m'être oublié, un peu longuement aussi, devant « la belle Cadix, assise (c'est encore lord Byron qui parle) sur le bord de la mer aux flots bleus ? »
Paris. 5 novembre 1857.
LA
La source du Guadalquivir et son cours jusqu'à son embouchure. — Essais de canalisation à différentes époques. — Les deux rives du fleuve. — Ses débordements périodiques. — Inondations de Séville.
Le grand chemin de Séville à Cadix, c'est le Guadalquivir. Si le Tage est l'honneur de Tolède, le Guadalquivir est la joie de Séville. Ces deux beaux fleuves résument en eux toute la vieille Espagne : le Tage la chrétienne, le Guadalquivir la musulmane. Ce dernier, arabe de nom et longtemps de nationalité, ne reçoit dans son, sein que des affluents qui portent des noms arabes. Il a été d'abord le Tartesus, et ensuite le Betis, d'où s'est appelée Bétique la province qu'il fertilise; il a reçu enfin le nom de Guadalquivir, en arabe le grand fleuve.
Sa source est incertaine, et il ne prend guère un cours un peu régulier qu'en sortant des sierras de Segura, dans le royaume deMurcie. Grossi déjà de quelques affluents, et de torrent devenu fleuve, il coule de l'orient au couchant avec une légère inclinaison vers le midi, et traverse toute l'Andalousie en visitant Baeza, Andujar et Cordoue. Là, tournant de plus en plus au midi, il descend à Séville, d'où, poursuivant sa course avec une majesté souveraine jusqu'à San Lucar deBarrameda, il force, on peut le dire, les barrières de l'Océan.
Dans un trajet de quatre-vingts lieues d'Espagne, il a rallié sur sa gauche, et près de sa source, le Guadiana inférieur, le Xandulilla, près de Jodar; la rivière de Jaen, près de Menxibar; quelques cours d'eau salée aux environs de Marmolejo et d'Aldea del Rio; le Lecobin, et la rivière de Vivoras, près du vieux pont de Cordoue; près de Palma, et aux environs d'Ëcija, le Genil, qui déjà a mêlé lui même ses eaux avec le Darro, son frère jumeau de Grenade; enfin le Guadajocetto et le Corbones, qui descendent de la sierra de Ronda ; plus loin, enfin, et au-dessous de Séville, il reçoit le Guadaira.
Sur la droite, la sierra Morena lui envoie, comme à un suzerain puissant, la plupart de ses sources. C'est, après le Guadalimar, qui lui arrive uni au Guadalen, le Guadalisa; en deçà de Ubeda et de Baeza, le Guaeliel, et, à peu de distance, leFerrumbral, et ensuite la rivière d'Escobar; près d'Andujar, le Jarradola, et d'Aldea del Rio, le fleuve de las Yeguas; à côté d'Almadovar, le Guadiato; près de Morataya, la rivière d'Embesa; près de
Peîiaflor, celle de Retornillo: un peu plus bas, le Lisée et le Gualvarcar; et, aux environs de Villanueva, le Galapagar; en approchant de Séville, la rivière de Huesna; celle de Biaz près de Cantillana; devant TAlgaba, celle de Iluelva unie à celle de Cala, dont l'humble cours a réfléchi les dernières ruines d'Italica; enfin, sur le territoire de Villamanrique, la rivière de San Lucar-la-Mayor vient tomber dans le bras que le Guadalquivir arrondit amoureusement, à l'occident, autour de la plus grande de ses îles.
Le Guadalquivir n'est navigable que de Séville à Cadix; mais, dans cette étendue, il est accessible même à de gros navires, et, il y a quelques années, nous avons vu le Newton, bateau français de la force de trois cents chevaux, remonter jusqu'à Séville, au grand étonnement des habitants, qui ont bien vite oublié que de leur tour de l'Or partaient jadis les hardis explorateurs du nouveau monde. De Séville à Cantillana, le fleuve porte encore des barques considérables; mais ensuite, et jusqu'à la hauteur de Cordoue, on le voit à peine sillonné par des embarcations étroites et légères.
On ne peut cependant douter que* dans l'antiquité, tout le cours supérieur du Guadalquivir n'ait été ouvert à une navigation active. Comment supposer, en effet, qu'entre Cordoue et Italica les Romains aient négligé une si belle route? S'ils en avaient tracé une autre à leurs armées ou à leur commerce, oii la reconnaîtrait aujourd'hui encore à quelques-uns de ces puissants vestiges que Rome laissait toujours après elle.
Les Maures, agriculteurs si ingénieux, n'usèrent-ils que pour l'arrosage de leurs terres de cette admirable ressource? Les Chrétiens, à leur tour, se contentèrent-ils de puiser dans le fleuve pour entretenir la verdure de leurs orangers? Je croirais qu'ils comprirent mieux rutile secours qu'ils pouvaient tirer du fleuve pour des intérêts d un ordre plus élevé. Dès le règne du roi don Pèdre, j'entends des mariniers se plaindre au Justicier que les prises d'eau portent préjudice à la navigation du fleuve. Cette simple et instinctive réclamation de la pratique est devenue, dans des temps plus rapprochés de nous, l'objection raisonnée de la théorie. Supprimez partout les prises d'eau, dit-elle, et le fleuve, dans son cours puissant, emportera tous les obstacles. Des ingénieurs moins absolus, et plus laboureurs que négociants, ont traité de barbare une mesure aussi radicale; il suffira, selon eux, de régler les prises avec prudence et de les pratiqueravec intelligence. Qu'ils s'accordent entre eux. Je me borne à suivre, de siècle en siècle, la fortune d'une idée, idée vraie sans doute, puisque, sans cesse reproduite, elle échoue sans s'avouer vaincue; mais difficilement praticable, il faut le croire, puisque tant d'expériences déjà n'ont pu la mener à bonne fin.
Le 25 décembre 1626, Philippe IV, dans une cédule adressée aux autorités de Séville, annonce qu'il a mandé de Flandre des ingénieurs chargés de rectifier le cours du Guadalquivir, et il nomm.e le corrégidor de Cordoue, don Gaspar Bonifax, pour surveiller l'œuvre qui devra suivre l'examen et le rapport de ces ingénieurs. Mais on
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ne dit pas que la cédule et la nomination aient été suivies de grands effets. Toutefois c'est à partir de celte époque que la question de rendre le Guadalquivir navigable entre Séville et Cordoue n'a jamais été complètement abandonnée. Tantôt c'est un système qui l'emporte, tantôt un autre. Vaut-il mieux creuser un canal latéral ou rectifier les bords mêmes du fleuve? Ces deux solutions résument tous les moyens proposés. Le nom du marquis de Pozo Blanco et celui du colonel du génie don Francisco Gozar sont demeurés attachés à des tentatives honorables, niais qui n'ont laissé aucune trace durable. Un peu avant 1808, on eut l'idée de construire un vaste radeau approprié aux circonstances; en 1811 et 1812, cette idée fit naître dans l'armée française celle d'établir des divisions de barques qui, s'arrêtant là où, par suite des prises, l'eau devenait trop basse, formeraient les relais d'un service régulier. Le fleuve se trouva divisé en trois grandes parties par les prises de Peîiaflor et de Lora, les seules alors qui fussent intactes et assez considérables pour entraver la marche des embarcations. Ces embarcations étaient au nombre de quatre-vingts : trente-quatre stationnaient à Cordoue, douze à Peîiaflor, et trentequatre encore à Lora. Environ huit cents hommes furent répartis entre ces trois services. Chaque barque était montée par six hommes, outre le patron, et sa charge pouvait, selon l'état des eaux, s'élever de cinquante à deux cent cinquante quintaux. 11 est probable qu'elles remontaient vides. Ces expéditions, ayant simplement pour but de ravitailler l'armée française, offraient un caractère
et donnaient un résultat nécessairement incomplets.
En 1815, un ingénieur polonais, qui avait servi dans l'armée française, et qui sans doute avait assisté à ces opérations, le baron de Karwinski, demanda à en recommencer l'essai au profit du gouvernement espagnol. H choisit, pour faire cette nouvelle épreuve, une des barques que les Français, en se retirant, avaient laissées à Penaflor, et qu'un débordement du fleuve avait emportées loin de ses bords. On choisit la meilleure, on la répara, on la remit à flot, on mit dessus soixante-dix quintaux d'équipages d'artillerie, et, manœuvrée par six hommes de l'ancienne tripulation de Cordoue, elle employa quatre jours à descendre à Séville; il lui en fallut dix pour remonter. Cette barque avait trente-trois pieds de long sur onze de large, et, avec sa charge, son tirant d'eau était de huit pouces et demi. L'expérience achevée, Karwinski déclarait que le Guadalquivir pouvait être ai sèment rendu navigable; mais cette expérience, aussi bien que les opérations françaises, laissait entière la question des prises d'eau et celle des modifications qu'apporte au niveau du fleuve la différence des saisons. Je ne sais si l'expérience s'est renouvelée, mais elle laissa des données certaines qui restèrent comme de précieux jalons pour l'avenir. Elle eut d'ailleurs cet autre résultat, que le gouvernement fit, cette même année, reconnaître le cours du fleuve par deux officiers du génie qu'il avait précédemment nommés pour suivre les opérations du baron de Karwinski. Mais cette reconnaissance ne paraît pas avoir laissé de traces.
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Une autre appela plus vivement l'attention, celle que lit en 1821 don Agustin de Garramendi; mais, uniquement préoccupé de la solution par un canal latéral, ce n'est qu'indirectement que Garramendi parle du Guadalquivir, qu'il semble cependant avoir sérieusement étudié.
Enfin, en 1842, une dernière reconnaissance fut pratiquée par ordre du gouvernement, qui en confia le soin à un ingénieur distingué, José Garcia Otero, et il en résulta un savant mémoire dont les conclusions sont à peu près les mêmes que celles de Garramendi. Au mois de juillet 1847, et par les soins d'un ministre éclairé, don Nicomedes Pastor Diaz, une adjudication fut ouverte; mais les événements qui suivirent emportèrent ailleurs toutes les pensées. Le moment viendra-t-il bientôt où il sera possible de reprendre ce noble dessein?
Mais laissons à la science et à l'avenir cette partie obscure du Guadalquivir, et revenons à cette partie brillante de son cours où tout est lumière, mouvement et poésie.
En quittant Séville, à bord de l'un des bateaux à vapeur qui font le service entre Séville et Cadix, on glisse lentement d'abord entre la riante promenade des Délices, à gauche, et, sur la rive droite, l'ancien couvent de los Remedios, qui a perdu ses moines, mais qui a gardé ses orangers et ses cyprès. Au bout de la Huerta, un beau palmier penché vers le fleuve semble ouvrir à un nouvel Argo les plages inconnues de l'Orient. Ici le fleuve tourne brusquement; son large cours, ses eaux souvent marquées d'une teinte rose, ses rives égales, me rappelaient le Nil. Plus loin, ses grands troupeaux de taureaux, venant s'a-
breuver au fleuve,- me faisaient encore souvenir des buffles de la Basse-Égypte. Un quart d'heure d'une course rapide nous porte au pied de San Juan d'Alfarache, gracieux village dont les blanches maisons se détachent de la verdure. En suivant une longue allée de cyprès qui monte du village dans un champ d'oliviers, le regard atteint une éminence qui le couronne, elle-même couronnée des ruines pittoresques d'un ancien couvent qu'entoure, à demi écroulée, une puissante muraille. On a de là une vue magnifique : Séville, au centre de sa riche plaine; par delà, les sierras de Ronda et celles de Grenade, et, devant soi, sur la rive gauche, Timmense prairie deTablada, où saint Ferdinand posa son camp, on disait alors son real, et où je voyais, l'autre soir, un torero, lancé de toute la vitesse de son cheval, jeter en passant le lazo aux taureaux, comme dans les savanes américaines. Gelves, un autre joli village, est à peine séparé de San Juan. Tous deux figurent au début de l'histoire de ce Guzman d'Alfarache, qui est, sinon un héros, au moins un type andalous, et qui, à ce titre, nous appartient . Guzman a emprunté à San Juan son surnom d'Alfarache; mais il étaitbien deGelves.
Jetons les yeux, avant de passer outre, sur l'humble rivière qui, à notre gauche, entre sans bruit dans le Guadalquivir. Les peupliers blancs qui se croisent audessus de son embouchure laissent à peine passer quelques barques légères sous leur dôme mystérieux : c'est le Guadaira qui descend d'Aleala, dont il a effleuré le vieux château, et qui apporte au Guadalquivir un autre souvenir du saint conquérant de Séville,
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Nous glissons encore quelque temps entre des huertas d'orangers dont les racines à nu témoignent que le fleuve les entraîne parfois dans son cours, et nous arrivons à la hauteur de Coria. Coria a l'air d'un simple village, mais c'est une ancienne fondation romaine; et plus tard, au moyen âge, Coria battait monnaie. Aujourd'hui nul Vestige de son ancienne splendeur. Ses maisons, basses et inégalement groupées sur le versant d'un monticule dont l'église occupe le sommet, descendent jusqu'au bord du fleuve. Une foule de petites barques amarrées, pour ainsi dire, au seuil de leurs maîtres, semblent annoncer une population de pêcheurs; il n'en est rien pourtant. La terre de ces rives est trop fertile pour nourrir autre chose que des laboureurs. L'homme ne dévoue sa vie à l'incertitude des vents et des flots que là où la terre, son antique nourrice, lui refuse le sein. Ici seulement les laboureurs occupent la rive droite, et les terres cultivées par eux sont sur la rive gauche. Le matin, chaque barque porte un laboureur au bord du sillon commencé la veille, et les bœufs suivent à la nage ; et le soir, de la môme manière, le laboureur retourne à sa chaumière, le bœuf à son étable.
La Puebla, qui vient après Coria sur la rive droite, est plus considérable en apparence, mais n'a rien de ses illustres origines.
N'oublions pas à gauche deux charmantes îles que forme le Guadalquivir; la plus petite et la plus rapprochée de Séville, l'île Amélie, n'a qu'une lieue de tour. Le fleuve qui l'entoure y entretient une délicieuse
verdure. Dans les belles journées du printemps et de l'automne, parfois un des bateaux de la compagnie y dépose dès le matin de joyeuses bandes qu'il viendra reprendre le soir. Tout le jour les gais échappés de la ville mènent la vie pastorale des bergers de Théocrite ou des amoureux de Garcilaso; ils errent par couples ou par groupes au bord de l'eau, s'étendent pour rêver sous les rares arbres de ces prairies, et dévorent sensuellement les mets simples qu'ils ont apportés. Le voyageur qui passe rapidement sur le fleuve les prend pour quelque peuple de l'âge d'or oublié dans le nôtre, et, de retour chez lui, il en parlera avec émotion et envie, si dans l'intervalle personne n'est venu lui apprendre que ce sont de bonnes gens de Séville qui sont venus dans ce lieu respirer un peu de fraîcheur.
L'autre île plus grande, son nom l'indique, a plusieurs lieues de circonférence. Dans l'une comme dans l'autre on engraisse des troupeaux. Il faudrait d'immenses travaux, que la crue annuelle des eaux rendrait peut-être inutiles, pour établir dans ces îles une culture régulière.
Depuis longtemps déjà nous avons perdu de vue la pointe de laGiralda, qui se voit de six lieues, et les rives du fleuve devenues plates et monotones semblent offrir moins d'intérêt. C'est seulement l'intérêt qui change d'objet et de caractère. Tout à l'heure on sentait l'approche d'une grande ville; maintenant on se croirait sur l'un de ces grands fleuves qui traversent les solitudes du nouveau monde. D'immenses troupeaux de taureaux
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errent lentement par groupes sur ces berges solitaires et nues, et jusqu'à l'horizon je voyais se découper dans le ciel bleu leurs silhouettes immobiles. J'aimais à contempler dans leur liberté paisible ces héros qui s'ignorent encore, et qui préludent par les luttes obscures du pâturage au combat de la place qui leur donnera du moins un quart d'heure de gloire avant la mort. Quelques-uns d'entre eux, que le bateau, dans sa course rapide, surprenait occupés à boire les eaux du fleuve, s'enfuyaient effarouchés au bruit de la machine; mais il y en avait toujours un qui demeurait immobile, les pieds plongés dans la vase, suivant fixement du regard le bateau qui s'éloignait.
Plus, loin, c'étaient des troupeaux d'oies sauvages qui passaient sur nos têtes pour aller s'abattre sur Tune ou l'autre rive.
Mais déjà les escadrons d'oiseaux de mer qui succèdent aux pesants bataillons des oies font pressentir l'approche de l'Océan. D'autres signes l'annoncent aussi. D'abord un cours moins rapide et qui s'épand volontiers sur les rives; puis, à l'horizon, ces blanches pyramides qui s'élèvent. Oserai-je les donner comme un trait nouveau de ressemblance avec le Nil? Pour que cette comparaison ne ressemble pas trop à une moquerie, je dois faire ici au lecteur une humble confession de voyageur. L'image des pyramides de Gizeh m'est restée comme une des visions qui, une fois entrées dans la pensée, la hantent pour toujours. Au moindre appel du hasard ou de ma volonté, je les revois au sein de cette immense plaine de Mem-
phis, où chaque grain de sable cache une merveille, où chaque palmier abrite un débris colossal, quelque page sublime de l'histoire ou de la poésie. Par l'éloignement des temps et la distance des lieux, elles ont reconquis et gardent pour moi toute la grandeur qu'avant de les voir leur prêtait mon imagination. Mais, je l'avoue, le premier regard que je jetai sur elles fut suivi d'un assez vif désappointement, et mon impression d'abord fut à peu près celle que j'éprouvai ici à l'apparition de ces autres pyramides. Heureusement la réflexion met chaque chos.e à sa place, et, si maintenant les pyramides du Nil m'émeuvent profondément quand elles se dressent dans mon souvenir, que de fois j'ai passé sans détourner la tête devant celle du Guadalquivir ! Ce ne sont, hélas! que des pyramides de sel. Mais par-dessus ces pyramides, hâtonsnous de saluer, en passant, non les montagnes de Ronda, qui ferment si majestueusement l'horizon delà rive gauche, mais cette haute tour qui domine Lébrija, l'ancienne Nébrissa. Cette tour est à peu prés tout ce qu'on peut en voir, et cette petite ville n'offre, dit-on, rien de bien remarquable ; mais son nom mérite de survivre, parce qu'elle a donné le jour à Juan Diaz de Solis, qui découvrit le Rio de la Plata, et au premier grammairien de l'Espagne, Antonio de Lébrija, qui, au début du seizième siècle, découvrait, lui aussi, dans ce monde du langage moderne, encore aussi peu exploré que l'autre, quelques terres inconnues:
Mais, pendant que ma pensée interroge cette terre de Lebrija, etlui demande si elle est romaine, maure ou chré-
tienne, le bateau, après beaucoup de détours, glisse majestueusement entre des forêts de pins qui couvrent, ou, pour mieux dire, qui ornent les deux rives, et vient s'arrêter en face de la douane abandonnée de Ronanza.
Le môle de Bonanza est le vrai port de San Lucar de Barrameda. Le bateau y laisse ceux de ses passagers qui craignent la mer, et reprend sa marche vers l'embouchure du Guadalquivir. 11 effleure d'abord ces belles plages de San Lucar dont parle Cervantes, mais qui, de son temps, étaient pleines de voleurs. Aujourd'hui leur sable fin, leur sûr abri, leur fraîcheur, y attirent de nombreux baigneurs. Par delà ces plages qui viennent avec grâce s'arrondir autour de la mer, San-Lucar, la ville des Guzman, offre à mi-côte un coup d'œil charmant ; nous y entrerons quelque jour, je ne veux aujourd'hui que montrer en passant sa physionomie pittoresque. Vu de la mer, San Lucar a tout Tair d'une grande ville, et on sait qu'il fut sur le point de devenir une capitale. La masse imposante de son vieux château, le palais des Medina Sidonia, ses nombreux couvents, les coupoles et les clochers de ses églises, relèvent la simplicité de ses maisons de pêcheurs et de vignerons. Un immense palmier qui se balance à l'une des extrémités de la cité, et qui est l'une des merveilles des jardins de M. le duc de Montpensier, contribue à répandre sur le tableau ce caractère à demi mauresque qui est toujours, à quelque degré, celui des villes de l'Andalousie. Un nid énorme de cigognes, hardiment suspendu au clocher de Tune des églises, et sur le bord duquel se découpe, à toute heure,
l'immobile silhouette de l'un de ces oiseaux, ajoute à cette teinte orientale je ne sais quoi de doux et de patriarcal qui invite le voyageur.
Mais le bateau, que l'habitude a rendu sourd à cet appel de l'antique hospitalité, est déjà dans la barre et au milieu de ses brisants.
La barre du Guadalquivir est formée par une ligne de rochers qui, à mer basse, présente une véritable barrière. Elle part du château démantelé de YEspiritu Santo, et se prolonge du sud à l'ouest, environ un demiquart de lieue, laissant entre elle et le Coto d'Onana un très-étroit passage : passage difficile en tout temps, mais redoutable dès que la mer se courrouce, et qui a vu bien des n-aufrages. Au premier signal d'un navire en danger, de hardis pilotes s'élancent de la côte voisine de Ghipiona, mais sans pouvoir toujours arriver à temps au secours de ceux qui ont négligé de prendre, en passant, l'un d'entre eux à leur bord. Parfois, dans la nuit, on entend le canon de détresse, on distingue des cris qui appellent. Mais le vent qui gronde et la mer qui brise élèvent leur voix plus haut que celle des infortunés qui implorent l'assistance de l'homme, en attendant celle de Dieu. Puis, au bout de quelques heures, il se fait tout à coup un silence terrible : la tempête s'apaise, le jour naît, et le soleil indifférent du lendemain éclaire le corps fracassé d'un navire sans mât, sans gouvernail, immobile dans les rochers qui le retiennent comme une proie, tandis que les pauvres restes des naufragés sont apportés par le flot redevenu paisible et caressant sur
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ces beaux sables qui ne les couvrent qu'à demi, comme le dédaigneux linceul d'une pitié stérile.
Ici le bateau à vapeur prend congé du Guadalquivir, qui, avant de s'enfouir dans l'Océan, baise amoureusement les racines des pins d'Onana, et continue sa route vers Cadix où, quelque jour, il nous portera nous-même. Maintenant la mer se joue du frêle bâtiment, tout à l'heure si fier, si sûr de lui-même sur le pacifique fleuve. Il salue, en passant, l'antique Chipiona, aujourd'hui petite ville de pêcheurs, mais qui a dû son origine aux Romains et à Scipion. Le voici à la hauteur de Régla; mais bientôt il ne verra plus ces beaux palmiers qui donnaient à notre cher monastère l'air d'un couvent de Palestine; le feu du ciel en a desséché cinq, et le dernier seul a gardé ses palmes vertes. Dans un moment, le bateau atteindra les blanches maisons de Rota, et Rota est déjà dans la baie de Cadix. Mais revenons au Guadalquivir.
Tout à l'heure je l'ai appelé le fleuve pacifique. C'est un titre qu'il ne mérite pas toujours. Ses débordements sont célèbres dans l'histoire de Séville, où ils ont laissé plus d'une date funeste. Depuis des années, on paraissait les avoir oubliées. On s'était si bien accoutumé à voir le fleuve suivre son cours paisible, qu'on le croyait entièrement revenu de ses anciens caprices. Les vieillards en parlaient bien comme de quelqu'un qui aurait eu une jeunesse orageuse. Mais l'âge devait avoir corrigé la pétulance de son humeur. Les laboureurs même se plaignaient beaucoup, depuis quelques années, de la
rareté des pluies. « Voici onze ans, médisait l'un d'eux, et il y a longtemps déjà, que la terre ne s'est désaltérée à sa soif. » Mais depuis quelques mois on ne se plaignait plus; des pluies abondantes étaient tombées à l'automne, et Séville commençait à se souvenir que plus d'une fois elle s'était éveillée à demi ensevelie sous les eaux de son fleuve bien-aimé. Chacun avait à me raconter quelque anecdote de ses terribles emportements. J'en trouvais d'ailleurs l'histoire écrite sur toutes les murailles.
11 n'était pas un monument qui ne témoignât par une inscription que, telle année, les eaux du Guadalquivir avaient atteint telle élévation. En feuilletant les poètes, je trouvais des vers au Guadalquivir débordé. Dans les chroniques je lisais d'effrayants récits de ces brusques débordements. Tout annonçait que nous allions assister à l'un de ces terribles spectacles. Les grandes pluies ne s'arrêtaient pas, le fleuve coulait à pleins bords, le vent du sud retenait son cours. J'usai les heures pénibles d'une attente douloureuse à rechercher dans mes vieux livres et dans la mémoire de quelques amis, dont je me sers comme de mes livres, la date et les détails de quelques-unes des inondations antérieures.
En 1297, car de remonter plus haut, ce serait vouloir commencer par le déluge, le fleuve sortit de son lit et exerça de si grands ravages, que la reine dona Maria, mère de Ferdinand IV, céda à Séville une rente annuelle de dix mille maravédis, qui fut employée à faciliter l'écoulement des eaux de Triana. Les torrents de la Sierra Morena, descendus à travers TAlgarafe et venant s'unir
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au Guadalquivir, mettaient Triana en grand péril. On se servit de Maures réfugiés dans ce faubourg pour pratiquer dans la Yéga de profondes saignées, et Triana fut sauvé. Ces dix mille maravédis avaient été pris sur les jeux. C'était l'eau d'un égout qu'on faisait servir à en laver un autre.
Je passe les inondations de 1454; mais en 1485 il y en eut une si terrible, que le fleuve, dit un témoin oculaire, emporta un grand nombre de villages et même de villes construits sur ses bords, en deçà de Cordoue:une partie de Palma et de Guadagenil, un grand lambeau d'Ëcija, un autre de Cantillana, Brenes, l'Algaba, le Rinconera. Je cite ces derniers noms, parce que ce sont ceux de quelques bourgs voisins de Séville; et que chaque fois c'est par eux que le fleuve commence ses ravages. Pendant trois jours, ajoute le même témoin que j'ai déjà cité, il n'entra rien dans Séville, pendant trois jours, il n'en sortit personne. Les pluies avaient commencé en novembre, et ne cessèrent qu'à Noël.
Je ne rencontre, au seizième siècle, aucun détail digne d'intérêt ; mais il y a dans les œuvres d'un poëte supérieur de cette époque, don Juan de Arguijo, des vers qui sont, à mes yeux, la plus éloquente des inscriptions. Né en 1560, comme je l'ai dit ailleurs, Arguijo mourut probablement vers 1622. Il ne vit donc pas la grande inondation de 1626, que je raconterai plus loin. Mais il faut qu'il ait vu le fleuve bien près de se déchaîner sur sa rive, puisqu'il lui adresse une admirable prière pour le conjurer, et presque pour lui ordonner d'épargner hum-
blement les antiques murailles de la meilleure ville qui fut jamais.
Mais, comme Arguijo n'était pas seulement un vrai poëte, mais un des magistrats populaires de Séville, un de ses vingt-quatre, il est permis de croire qu'il ne se contenta pas d'opposer un sonnet aux envahissements du fleuve. Tout en écrivant ses vers, il s'assurait sans doute si les égouts étaient solidement fermés, si les greniers étaient pourvus, si les moulins étaient en lieu sûr, et, comme on sait par ses contemporains qu'il s'acquittait à merveille de ses fonctions municipales, la postérité ne lui saura aucun mauvais gré d'avoir essayé aussi de cette manière d'apaiser le dieu irrité. Elle n'en voudra pas davantage à M. le duc de Montpensier d'avoir fait graver ces vers sur une table de marbre, et de l'avoir fait sceller dans Tune des murailles de son palais de Séville.
L'inondation de 1626 est celle qui a laissé le plus terrible souvenir. L'hiver commença par des pluies torrentielles, et Séville eut tout le loisir de voir le fléau s'avancer sur elle. Au 17 janvier, les pluies redoublèrent de violence, et un vent contraire retenait les eaux du fleuve incessamment grossi. Aussi, non content de se répandre au loin sur ses rives et de battre les murs plus pittoresques que solides de la ville, il força les issues de tous les égouts et entra dans la place. Ce fut le 25 janvier qu'il osa ce coup de main contre la ville de Saint-Ferdinand. Vainement toutes les autorités, les magistrats, les moines, le clergé de la cathédrale et celui des paroisses, lesasso-
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dations charitables et de riches particuliers s'entendirent pour lui résister. Le mal fut encore plus puissant que le remède. Ce n'étaient que barques se croisant, se heurtant, sur les places et dans les rues, les unes emportant des familles entières qui désertaient leurs maisons en ruines, les autres portant des secours à ceux qui, ne pouvant quitter leur logis, essayaient du moins de s'y maintenir.. Les malheureux qui ne trouvaient plus sous leur toit un asile assuré se réfugiaient avec leurs femmes et leurs enfants dans les quartiers élevés. Ceux des couvents que leur situation préservait de l'invasion ouvraient généreusement leur porte à des frères moins heureux. Toutes rivalités s'oubliaient dans le malheur commun. Que d'antiques querelles ajournées pour être reprises, si elles pouvaient l'être après que la charité aurait ainsi rapproché les deux partis! On voyait de pauvres religieuses qui avaient juré à Dieu de ne plus passer le seuil de leur pieuse demeure, arrachées du cloître par le courage de quelque bon prêtre, traverser avec une sainte honte les rues encore ouvertes pour aller gagner par un long détour la maison de leur sauveur, devenue pour elles un autre couvent.
Environ un tiers de la ville fut inondé, et en quelques endroits l'eau s'éleva jusqu'aux étages supérieurs des maisons. Il en tomba près de trois mille, et quelquesunes si subitement, que leurs habitants demeurèrent ensevelis sous les décomhres. Les pertes de tout genre furent immenses, et on évalue le total à près de quatre-vingts millions de réaux, plus de vingt et un millions de notre
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monnaie. La Chartreuse à elle seule perdit en troupeaux et en récoltes la valeur d'environ deux millions deréaux. Joignez à toutes ces pertes que, les chemins étant inondés, les vivres ne pouvaient entrer dans Séville, où on mourait de faim avec des monceaux de blé, parce que les moulins ne pouvaient fonctionner; et cette inondation dura quarante jours î Elle ne cessa que le 26 février, époque à laquelle, les pluies ayant discontinué, le vent tomba à son tour, et le fleuve put porter ses eaux à l'Océan, La religion eut sa part dans ce tardif apaisement du fléau. Dès le 6 février, des prières avaient été commencées dans celles des églises qui n'étaient pas la proie des eaux. Le 8, et suivant la coutume usitée en pareil cas, une relique de la vraie croix fut portée en pompe à la cathédrale. Une procession de tout le clergé monta les degrés de la tour, et, du haut de la Giralda, le doyen donna la bénédiction à la ville entière. Ailleurs, d'autres circonstances également touchantes remuaient les âmes et les pénétraient d'un sentiment de religion et d'espérance. Il y avait en dehors de la porte de Triana, et dans la rue de las Harinas, qui existe encore, mais en dedans de la ville, une honnête et pauvre famille de Barcelone, établie dans ce faubourg. Le mari se nommait Antonio Perez, la femme Antonia Villafane ; ils avaient dans le zaguan de leur chétive maison un tableau de N. D. del Populo, devant lequel, chaque jour, ils allumaient une petite lampe, ce qui est encore en usage dans beaucoup de maisons. Celle-ci fut inondée une des premières, et les eaux, atteignant la vierge, l'arrachèrent du mur: mais
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ce fut tout ce qu'elles purent sur elle ; car, pendant trente jours, on vit la sainte madone se tenir droite sur les vagues. Devant elle marchait la lampe toujours allumée, sans que Ton aperçût la main qui en renouvelait l'huile, et sans que le vent qui soufflait avec violence fût assez puissant pour l'éteindre. Ravis de ce prodige, les deux époux firent le vœu de donner leur vierge à un couvent, s'ils survivaient à l'inondation, pour que désormais elle y trouvât un culte digne d'elle et fût offerte à la vénération publique, et on ajoute que, ne sachant pour quel monastère se décider, ils jetèrent différents noms dans un vase, d'où la main d'un enfant ramena par deux fois celui d'une maison récemment fondée par Tordre de Saint-Augustin. Les Pères reçurent avec joie la sainte image, et, à dater de cette époque, leur couvent fut placé sous l'invocation de N. D. del Populo. Pourquoi faut-il qu'on dise que ce couvent est devenu une prison ? Tel est trop souvent, hélas ! le dénoûment que les révolutions apportent aux plus poétiques légendes.
Ce fut aussi le 17 janvier que commença, en 1642, une autre inondation aussi terrible, du moins en apparence, que celle de 1626. Mais cette fois la ville était avertie et se garda si bien, qu'il ne paraît pas que le fleuve y soit entré. Il s'en vengea sur les campagnes voisines, noyant les bestiaux, pourrissant les semences, emportant les maisons et quelquefois les champs eux-mêmes. Mais, si l'inondation avait été violente, elle fut courte aussi, et dès le 26 le fleuve battait en retraite.
En 168i, il s'y prit mieux, ou ce furent les gardiens
de la ville qui se laissèrent surprendre. Cette fois l'inondation fut précoce, et les pluies qui l'amenèrent avaient d'abord causé une grande joie, car elles venaient après de longues sécheresses qui menaçaient l'Andalousie d'une famine. La tempête commença dès les premiers jours de décembre, et, dans une de ses impétueuses colères, elle avait arraché la palme et une partie de la main de la statue colossale qui couronne la Giralda. C'était d'un fâcheux augure. Aussi le fleuve ne tarda-t-il pas à s'emparer de la ville, et cette fois il en couvrit plus de la moitié. On vit se reproduire toutes les calamités de 1626, mais aussi tous les prodiges de charité qui les combattirent. Comme alors aussi, des prières publiques furent adressées au ciel, et une procession solennelle reprit le chemin de la Giralda. De l'endroit où sont les cloches, la relique devait être présentée au peuple sur chaque côté de la tour, pendant que l'on chanterait un Évangile approprié à la circonstance. L'Évangile avait été à peine chanté une fois, et la sainte relique éleVée entre les mains du prêtre, que l'on vit, le fait est attesté par tous les documents de l'époque, se dessiner sur la nue un magnifique arc-en-ciel, et, au même moment, un nuage menaçant qui s'avançait sur la ville reculer d'abord, puis se dissiper. Au moment où la procession atteignit la plate-forme, le vent du sud soufflait encore avec violence, comme il n'avait cessé de faire depuis plusieurs jours. Elle n'avait pas encore redescendu la pre-^ mière marche que le vent tourna au nord, les pluies s'arrêtèrent, et le ciel se découvrit. La cérémonie commencée
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sur la tour s'acheva au maître -autel de l'église, au milieu d'une joie universelle.
L'inondation, toutefois, laissait derrière elle des traces cruelles de son passage. Que d'édifices tombés ou menacés de ruine, que de malheureux sans asile et sans pain ! Le fleuve avait emporté une partie du pont de bateaux qui joignait Séville à Triana, et Séville elle-même était si peu rassurée, que, durant quelque temps, il fut défendu aux voitures de circuler dans les rues.
En 1706, il fallut recourir encore à cette précaution trop significative. Cette année-là, du 6 janvier au 5 mars, on ne compta pas moins de douze inondations; — mais on parvint à fermer au fleuve l'entrée de la ville. Néanmoins, comme les pluies continuaient, l'eau, ne trouvant pas d'issues, s'amassa dans plusieurs quartiers, et quelques malheureux furent noyés. Mais la charité sauva et nourrit le grand nombre. Toutes les bourses s'ouvrirent, tous les couvents prodiguèrent leur pain. Le bois de la vraie croix fut étendu sur la ville du haut de la Giralda. Mais, quand les eaux se furent retirées, il fallut renoncer, pour cette année, aux processions de la Semaine Sainte; celle même de la Fête-Dieu fut ajournée.
Pendant vingt ans le fleuve se tint tranquille. Mais en 1731, las sans doute d'un si long repos, il sort de son lit et se présente aux portes de la ville. Les trouvant fermées, il en commence le siège. Les fils de Philippe V, qui se trouvaient alors à Séville, montèrent sur la Giralda pour se donner le spectacle de l'inondation, et, dit un contemporain, étonnés de la grandeur et de l'admirable
situation de la ville, ils se demandèrent, comme tant de rois avant eux, pourquoi Sévilie n'avait pas toujours été la capitale de l'Espagne.
Le Guadalquivir saisit cinq ans plus tard la bonne occasion qui lui avait fait défaut en 1751, et il entra dans la ville. Cinq grands mois de pluies avaient singulièrement préparé les routes. La mer elle-même fut en proie à de telles tempêtes, que des troupeaux de thons remontèrent jusqu'à Sévilie : on les harponnait, on les tuait à coups de fusil, on en prit jusque dans les fossés du palais de l'Inquisition. J'ai vu moi-même quelques-uns de ces poissons passer la barre du Guadalquivir, précéder longtemps le bateau à vapeur, mais jamais en nombre ni si loin. Effrayés du bruit de la machine, ils couraient effarés, devant le bateau; mais, dès que celui-ci les avait dépassés, revenant aussitôt à eux-mêmes, ils reprenaient paisiblement le chemin de la mer.
Au commencement de 1740, nouvelle invasion qui tombe surtout sur les quartiers pauvres, mais qui heureusement dure peu. Dès le 22 janvier on se crut délivré et toute la ville porta ses actions de grâce à la paroisse de Saint-Julien. Elle jugea sans doute que sainte Juste et sainte Rufine, ses antiques patronnes, l'avaient mal défendue en cette rencontre, puisqu'elle adressait sa reconnaissance à Notre Dame de la Hiniesta que sa paroisse opposait depuis longtemps aux deux martyres romaines. Je ne sais si les douces martyres s'en courroucèrent dans le ciel, mais l'inondation recommença et ne cessa qu'au 25 février.
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En 1758, la tempête fit de nouveau rebrousser le fleuve, dont les eaux atteignirent une telle hauteur, qu'il fallut aller à cheval retirer le saint sacrement de la paroisse de San Roque pour le transporter à San Roman.
Je laisse de côté deux ou trois débordements pour arrivera rannéel78oet 1784, dont le souvenir effrayeencore les imaginations; l'inondation eut lieu à la fin de décembre. Dès le 28, on dut couper le pont de Triana et en interdire le passage. Mais, dansla nuit du 30, les tronçons du pont emportés à la dérive menacèrent d'entraîner tous les bâtiments qui étaient à l'ancre dans le fleuve. Les bateaux menacés tirèrent le canon, Séville s'éveilla en sursaut dans l'épouvante et l'horreur. Mais, pendant que les débris énormes du pont allaient heureusement échouer contre Tablada, un malheur plus grand menaçait la ville : un égout creva dans un de ses quartiers, et les eaux, entrant avec violence, faillirent noyer tous ses habitants. A peine était-on parvenu à se rendre maître des eaux sur ce point, qu'elles forcèrent un autre égout près de la porte de Cordoue. On ne réussit à contenir les eaux qu'en leur opposant tous les matelas du voisinage. Tous les pauvres gens apportèrent les leurs à l'envi. Le premier jour de l'année nouvelle fut magnifique, et l'espérance revint avec le soleil. Les pluies cependant recommencèrent; mais, dansla nuit du 5 janvier, tout à coup le fleuve rentra dans son lit. Ce fut, au réveil, une joie immense, mêlée d'étonnement et d'épouvante, lorsqu'à l'extrémité de la promenade publique Ton aperçut
une sorte de flottille hollandaise, une tartane et de moindres bateaux, qui, surpris par cette retraite inopinée, étaient restés à sec, attendant une marée qui ne devait pas revenir.
Ce brusque retour du beau temps n'effaça pas l'impression de tous les malheurs qui avaient précédé. Tous les habitants du faubourg de la Macarena avaient dû émigrer dans l'hôpital voisin delà Sangre. Les capucins dont le couvent est dans le voisinage, surpris par les eaux, avaient enlevé le saint sacrement de l'église pour le monter au premier étage. Le Guadalquivir avait forcé la muraille de leur jardin, et avait par ce côté envahi le couvent et l'église, sans s'arrêter devant les chefs-d'œuvre dont, un siècle auparavant, Murillo avait couvert les murailles.
Moins heureux cependant, les pères d'un couvent voisin durent arracher les grilles de leurs fenêtres, et se sauver avec la sainte hostie, abandonnant à la furie de l'onde tous les trésors de leur église. Les moines de la Chartreuse, également chassés par l'eau, avaient du moins de riches fermes où se réfugier. Ils laissèrent ie saint sacrement au plus haut du couvent sous la garde de deux moines qui se dévouèrent à veiller sur la sainte hostie. Je renonce à peindre les calamités inséparables du fléau et les efforts de la charité toujours prête à venir en aide aux malheureux. Le gouverneur de la ville fut, de la part du roi, l'objet de grandes récompenses, et Maria Candide Trigueros, le même qui s'est donné la peine de récrire quelques comédies de Lope de Vega, célébra en
beaux vers ce débordement du Guadalquivir, très-digne, en effet, d'exciter la verve d'un poëte.
C'en était assez pour un siècle, et le fleuve pouvait s'en tenir à cette dernière manifestation de ses colères. Mais en 1796 il sortait encore de son lit pour renouveler des malheurs qu'on avait eu à peine le temps de réparer, loin de les oublier. La Chartreuse fut de nouveau envahie, et les pères n'eurent que le temps de se réfugier dans la cellule de leur prieur. L'un d'eux courut à l'église s'emparer du saint sacrement; comme au retour il avait de l'eau jusqu'à la poitrine, il se hâta d'escalader une grille. On fit un trou à la voûte, d'où on lui jeta une corde; mais il s'attacha si mal, qu'il tomba dans l'eau, et laissa échapper le vase sacré, qu'on ne put parvenir à ressaisir.
Depuis cette époque, vingt-cinq ans s'écoulent dans le repos et la sécurité, qui n'est de nouveau troublée qu'en 1823. L'invasion la plus récente est naturellement celle qui devait laisser dans les esprits l'impression la plus terrible. Aussi, quand, cette année, le fleuve a paru vouloir rompre ses digues, chacun s'est souvenu avec épouvante de 1825. L'abondance des pluies fut pour peu de chose dans le cataclysme; il eut surtout pour cause la fonte des neiges, qui, pendant l'hiver, n'avaient cessé de tomber dans les Sierras. Ce fut au mois de février que le Guadalquivir sortit de son lit, et il atteignit le bord du dernier degré de la digue que l'on construisit, il y a près d'un siècle, pour arrêter l'eau aux portes de la ville. Quelques pouces de plus, et Séville était inondée.
Mais, si je rappelle tant de calamités successives, est-ce pour le vain plaisir de faire parade d'une érudition puérile et facilement puisée dans des recueils que j'ai sous la main? Non, sans doute, et, pour peu qu'on voulût savoir à quelles extrémités peut se porter un fleuve sorti de son lit et abandonné à lui-môme, il suffisait de rappeler ce qu'il vient de faire à Séville. Mais il se trouve qu'en marquant les traits essentiels des inondations précédentes j'ai donné comme une esquisse de la dernière dont Dieu a permis que je fusse témoin. Dans celle-ci, en effet, j'ai vu réunis tous les traits épars dans les autres, en y ajoutant seulement un tremblement de terre, circonstance dont je n'ai trouvé trace à aucune époque antérieure.
Depuis la fin du mois d'août, les pluies avaient rarement cessé de tomber. Le vent du sud soufflait, et le fleuve montait. On sait que le Guadalquivir ne traverse pas Séville, mais qu'il passe à côté, du nord au sud, séparant la ville entière du faubourg de Triana, dont il fait pour ainsi dire une ville à part. On voyait l'eau s'avancer lentement, comme un froid tacticien qui resserre ses lignes, et presse d'un cercle chaque jour plus étroit la place qu'il assiège.
Déjà, le 4 et le 5 janvier, les eaux amassées dans la Vega venaient battre les premières maisons deTriana. C'est toujours, on l'aura remarqué, par la ville des Bohémiens que commencent les inondations. Le fleuve ensuite attaqua la ville par ses deux extrémités; mais, avant d'en forcer les portes, il essaya d'abord de s'introduire par les/oies ca-
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chées. Trouvant les issues mal fermées, il s'y glisse comme un voleur, ou pour mieux dire comme un séducteur : on le voit se répandre sans pouvoir dire comment il est entré, et quelle main perfide lui a ouvert une porte secrète. Il soulève les briques du sol, il se fait passage sans bruit entre les pierres de la muraille; puis il monte si doucement qu'on ne perd jamais l'espoir de le voir s'arrêter. 11 se trouve enfin que vous êtes pris, porté, pour ainsi dire, dans ses bras, sans vous en être aperçu.
Mais après cette invasion sourde et qui se fait, pour ainsi dire, par le mineur, il y a ce que j'appellerai la prise d'assaut. Celle-ci eut lieu dans la nuit du 7 janvier. De tous côtés les nouvelles arrivaient plus terribles d'heure en heure. Partout un silence morne, interrompu seulement de loin en loin par des coups de fusil isolés, ou par des appels qui ressemblaient parfois à des cris de détresse. Au sud, le fleuve poussait devant lui les eaux qui depuis quelques jours inondaient les prairies; au nord et en face de TancienneChartreuse, il se répand dans l'Alameda d'Hercule, où jadis était son lit. De cette grande promenade dont il fait un vaste lac, il pénètre dans les rues voisines, et grossissant sa marche de celles de ses eaux qui par les égouts, par les puits, par les citernes, par les infiltrations de toute nature, ont déjà pris possession du centre de la ville, il va se réunir au flot qui arrive par Tablada et par les prés de Sainte-Rufine. La ville est prise. Quand on en est bien sûr, c'est alors qu'on songe à se mettre en défense. 11 ne s'agit plus de repousser l'ennemi, mais de s'arranger pour vivre avec lui le moins mal
que l'on pourra. On lui abandonne une partie de sa maison, on se contente de l'autre, pourvu qu'il veuille bien accorder chez lui un droit de passage qui permette d'aller au dehors visiter ses amis, s'enquérir de ce qui se passe chez les autres et se pourvoir de quelques provisions. On entasse les bancs, les chaises, les planches, et on parvient à se créer des chemins où l'on s'aventure comme si jamais on en n'avait connu d'autres. Le jour, en se levant, trouve la ville à demi consolée et presque faite à l'humeur de son hôte. Mais il montre en même temps toutes les difficultés de la position, difficultés immenses, redoutables, pleines de périls et de misères. A la première heure, cependant, ce n'est pas d'elles encore dont il est question. Le fleuve donne un grand spectacle, chacun veut en avoir sa part, ou pour mieux dire, ceux qui ont échappé à l'eau veulent voir comment on fait pour vivre dans l'eau. Vite, courons à la Giralda i De tous côtés on ne voyait que familles entières se hâtant dans les rues encore libres qui avoisinent la cathédrale. J'eus assez de peine, je l'avoue, à atteindre le sommet de la tour, tant les trente-cinq degrés de sa spirale infinie étaient chargés de monde qui montait ou qui descendait, les uns avec cette impatience qui craint de trouver toutes les places prises, les autres avec l'air épanoui de la curiosité satisfaite. Le coup d'œil, en effet, était magnifique, et ceux qui n'avaient pas vu Venise pouvaient prendre là une idée du magique spectacle de cette ville. Le soleil éclata ut, qui tombait d'aplomb sur les vagues épandues, leur donnait je ne sais quel reflet du vif éclat de la lagune. Les
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villages à demi ensevelis sous les eaux rappelaient assez bien ces îles sans nombre semées autour de Venise. À mes pieds, seulement, la comparaison cessait d'être possible, car rien ne ressemblait moins à Saint-Marc que la cathédrale de Séville, et l'Alcazar n'a rien de commun avec le palais des Doges.
Mais, après les premières minutes données à l'étonnement et à l'admiration, le cœur se serrait: car, hélas! combien de calamités cachées derrière cette décoration de théâtre ! Il faut se hâter de laisser la poésie au sommet de la Giralda, pour retrouver en bas toutes les misères un moment oubliées.
Et d'abord la première question quise présenta fut celleci : comment nourrirait-on Séville? L'Andalousie n'est pas le pays delà prévoyance; on y vit volontiers au jour le jour, et pour les provisions on s'en repose sur le marché. Pauvres ou riches, tout le monde y courut, et la panique fit que, là où il y avait du pain pour tous, un grand nombre en manquèrent. Il fallut mettre des sentinelles à la porte des boulangers. Il était d'ailleurs permis de s'inquiéter. Séville, je l'ai dit ailleurs, ne pétrit pas ellemême tout le pain qu'elle consomme; un tiers au moins lui vient d'Alcala. Chaque nuit de longues caravanes d'ânes chargés de pain descendent d'Alcala à Séville. Mais, d'une part, l'envahissement des eaux rendait le chemin difficile, et, de l'autre, des bandes affamées ou simplement craignant la faim se portaient au-devant des convois. On dut envoyer des troupes pour les défendre. L'abondance sagement ménagée et énergiquement pro-
tégée fit, sur ce point du moins, renaître la sécurité, et il y eut du pain pour tout le monde. Mais ce qui devait manquer, c'était l'argent pour l'acheter et le travail pour gagner l'argent. En pareil cas, tous ceux qui vivent de leur travail journalier sont forcés de tendre la main, d'autant plus à plaindre qu'ils ont encore, quelques-uns, la fierté de l'homme qui ne sait pas demander, et qu'un bien petit nombre a la patience du mendiant qui s'est fait de la besace un arsenal plein de ressources ingénieuses et assurées. Ajoutons que, la campagne étant inondée comme la ville, tous les laboureurs accoururent et se crurent le droit de demander le pain qui leur manquait à ceux qu'ils nourrissaient pendant toute l'année. A tort ou à raison il fallait nourrir tout ce monde. Plus d'un, sans doute, se souvint alors, avec un regret mêlé de quelques remords, de ces riches couvents d'autrefois où la charité, si douce en tout temps, devenait, dans les calamités publiques, une providence visible. Plus d'un dut baisser la tête en passant devant ces antiques asiles du pauvre aujourd'hui en ruines ou transformés. Quelques-uns ont encore des moines, mais devenus eux-mêmes les premiers pauvres, et réduits à partager le pain de l'aumône avec ceux qu'ils nourrissaient autrefois. Heureusement qu'en détruisant les couvents on n'a pas détruit la charité, et jamais je ne l'ai vue si active, si prodigue d'elle-même, et on me comprendra bientôt, quand j'ajoute si auguste.
L'ayuntamiento tenait quelque argent en réserve pour acquitter d'anciennes dettes. Il reconnut que la créance des pauvres était à ses yeux la plus sacrée. L'antique
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confrérie de la Charité fondée par don Miguel de Manara se souvint que son fondateur avait donné, dans des occasions semblables, l'exemple du dévouement évangélique, et elle se montra fidèle à ses admirables traditions. L'association de bienfaisance fondée par l'Infante d'Espagne, duchesse de Montpensier, animée à son tour par sa royale fondatrice, multiplia ses ressources pour les répandre. Le clergé à la cathédrale et dans les paroisses, les magistrats au seuil de leur palais de justice, la milice et la garnison dans leurs casernes, la Maestranza, tout le monde enfin se montra prodigue de sa bourse, et ce fut tout le temps que dura le fléau, et, après même qu'il eut cessé, une généreuse et touchante émulation à qui donnerait aux pauvres le meilleur pain, à qui leur servirait la meilleure soupe; et c'est'à dessein que je m'exprime ainsi. Car, depuis le simple soldat jusqu'à la sœur de la reine, chacun voulut avoir l'honneur de servir les pauvres. Le premier exemple de cette humilité bienfaisante fut donné à SanTelmo. De là partaient les bons conseils, les mesures utiles, les décisions rapides qui réparaient le mal, quand elles n'avaient pu le prévenir. Là se rencontraient, à toute heure de jour et de nuit, les messagers de tous les villages voisins, et jamais ils ne repartaient les mains vides. Qui chargeait d'or, de pain, de vêtement, ces commissions désolées? qui relevait les courages abattus? qui luttait, heure par heure, contre l'opiniâtreté du fleuve par l'opiniâtreté d'une charité invincible? qui s'assurait, chaque jour, que l'ayuntamiento était en mesure de donner du pain là où man-
quai t le travail, et d'envoyer le renfort d'une résistance intelligente là où le fleuve pouvait encore être contenu? Serai-je donc le seul qui ne pourrai dire ce que pendant trois semaines toute une ville, toute une province a vu? Qu'il me soit permis de le raconter, puisque aussi bien la joie de le dire est, après celle d'en avoir été le témoin, toute la récompense que j'attends de mon long exil. Deux jeunes princes, deux fils de Henri IV et de saint Louis, se portèrent d'eux-mêmes pour les parrains de Séville dans son duel séculaire avec le Guadalquivir.
Dès le matin, les pauvres disputaient aux eaux les avenues du palais de San Telmo; à midi, les grilles s'ouvraient et livraient passage à un grand nombre d'entre eux, qui, munis de cartes distribuées la veille par les curés, par les dames de l'association, souvent par les princes eux-mêmes, venaient recevoir une soupe qui suffisait au dîner d'une famille entière. Comme la soupe n'était jamais exactement mesurée au nombre des billets, on allait désigner, parmi les malheureux restés en dehors des grilles, les plus âgés, les plus infirmes, les aveugles, et ceux-ci aussi venaient s'asseoir à ce banquet des noces évangéliques. Si la soupe manquait, ceux dont le tour n'était pas venu recevaient du pain, de l'argent ou une carte pour la distribution suivante, qui avait lieu le même jour, à cinq heures. Le prince et l'Infante présidaient à l'une et à l'autre, écoutant les plaintes, recueillant les placets, interrogeant les malades. Tel de ces pauvres gens s'abandonnait, en passant, à cette vive et intarissable éloquence particulière au peuple andalous,
et il était quelquefois nécessaire de les prier de faire place à d'autres. — «Laissez, disait alors l'Infante avec un sourire que dut avoir souvent sur les lèvres sainte Elisabeth de Hongrie, laissez-les parler, cela leur fait du bien.» Voilà ce que j'appelle faire l'aumône avec le cœur, et ce mot que nous venons de rapporter, saint François de Sales l'eût dit comme l'Infante. Un autre jour qu'elle se sentait un peu souffrante, on voulut l'engager à rester chez elle. « Non, dit-elle de cette voix que la nature a faite un peu rude, mais qui devient si douce en parlant des pauvres, non, je veux les voir. » Nous autres, qui pratiquons l'aumône d'une façon si vulgaire, et ne faisons souvent que céder à l'importunité de la faim et du malheur, comprenons, si nous le pouvons, tout ce qui se cache d'ardente charité dans le besoin de voir la misère. Il est clair que, sous ces guenilles, le regard perçant de la foi avait entrevu Jésus-Christ lui-même.
Et vous croyez peut-être que le matin, et entre les deux distributions du jour, les princes se reposent. Dès le matin, au contraire, et aussitôt que la première distribution est achevée, ils montent en char à banc, et par les rues inondées, par les places qui tout à coup s'affaissent sous la roue, ils vont, de paroisse en paroisse, voir par eux-mêmes comment le pauvre est secouru, et secourir eux-mêmes ceux qui ne peuvent sortir de leurs maisons. Les points les plus menacés ont toujours la préférence. Si on leur rapporte que tel couvent s'écroule, c'est là d'abord qu'ils courent, la parole et les mains pleines de consolations pour les pauvres religieuses ; les
crèches, les hôpitaux, les casernes, inquiètent et sans cesse préoccupent leur infatigable attention. Si on leur dit que les eaux ont enseveli les fours d'un quartier, ils s'y rendent avec des charrettes chargées de pain, aujourd'hui à la Macaren, demain à San Roque, une autre fois à San Bernardo, le plus souvent à Triana, au risque d'être emportés avec le pont qu'il faut traverser. Arrivés à l'autre bord, il faut descendre de voiture et s'embarquer. Les voilà lancés dans une frêle et sale barque, entre des rangs de maisons dont quelques-unes peuvent s'écrouler, et dans un courant si rapide, que chaque fois que la barque s'arrête, il la faut retenir avec des cordes : tout le peuple accourt aux balcons, et en voyant sous quelle forme charmante la charité vient à eux, les malheureux ont déjà oublié la faim et le danger. Des balcons, des fenêtres, des toits mêmes, descendent des corbeilles que des mains royales se font honneur de charger de pain, et qui en remontant sont accueillies par des transports de joie et des cris de bénédiction. Une fois, une pauvre vieille, ne sachant comment faire parler sa reconnaissance, arracha une fleur sauvage qui avait fleuri dans le mur de sa maison, et la jeta dans la barque de l'Infante. Cette fleur ainsi jetée me rappelait la rose que, dans la prison de Silvio Pellico, Maroncelli offrit au chirurgien qui venait de lui couper la jambe î Après Triana, l'Alameda. Cette antique promenade, que dominent encore, du haut de leur colonne romaine, Jules César ci Hercule, était devenue comme un second lit du Guadafquivir. Le rnveàiî de l'eau atteignait la tète des
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arbres et les lanternes des réverbères. Le flot battait de ses tristes eaux, non des maisons neuves, mais des masures chargées de familles indigentes. Quelquesunes de ces maisons avaient, comme en temps de peste, arboré le drapeau noir. Les inondations, hélas! ne laissent-elles pas toujours après elles les germes de la peste? C'était pitié de voir ces femmes, ces vieillards, ces enfants dont la faim avait pâli le visage, tendre leurs bras amaigris et promener autour d'eux des regards désolés. Mais, par une rue voisine qui mène au centre de la ville, on entend tout à coup le bruit de deux rames égales; toutes les têtes se tournent avidement de ce côté. Dès que les Infants ont été reconnus, éclate un immense cri de joie qui ressemble à un long applaudissement, tant cette touchante apparition de la charité arrivait bien à son heure, et comme envoyée de Dieu, pour dénouer ce drame sinistre du naufrage dans la misère. Le lendemain de la première de ces visites, j'allai moi-même en barque faire le tour de l'Alameda. Elle avait repris sa physionomie triste et lugubre. De temps en temps apparaissait à quelque balcon un visage inquiet qui interrogeait tour à tour le ciel ou la hauteur des eaux, ou de quelque autre descendait à demi nu quelque pauvre diable plus semblable à un spectre qu'à une créature vivante, qui allait, sautant de borne en borne, ou, plongé dans l'eau jusqu'au cou, chercher quelque misérable ressource : du pain pour un enfant, un médecin, un prêtre pour quelque cher mourant. Tout à coup le batelier qui me conduisait, apercevant à
une fenêtre une figure de connaissance, dit en passant sous le balcon : « On dit que l'Infante reviendra demain. » En un moment, vous auriez vu accourir à ces fenêtres abandonnées jine foule affamée, et, à mesure que la nouvelle passait d'un groupe à l'autre, un frémissement de joie courir de maison en maison et faire le tour de la promenade. Du pain pour le lendemain, c'était de l'espérance pour aujourd'hui, et on vit de cela en attendant.
Cependant, le vent ayant tourné, les pluies ayant cessé, le fleuve commençait à retirer ses eaux, comme un conquérant qui rappelle à lui, pour se remettre en marche, les troupes qu'il chargea d'enlever quelque place forte. De même aussi que, dans une ville prise d'assaut et tout à coup abandonnée, chacun renaît à l'espérance et à la joie, on sort de chez soi, on s'aborde, on s'interroge, on se raconte réciproquement et en même temps des histoires toutes semblables ; on veut voir tous les endroits où le fleuve a coulé, on veut passer à son tour partout où il s'est frayé passage ; on dépense enfin de toutes les manières cette activité si longtemps contenue. Cette grande calamité publique dont chacun a laissé chez soi sa part, qu'il retrouvera au retour, est pour chacun, chez les autres, un objet de curiosité expansive, et, suivant la mesure des dégâts, satisfaite ou envieuse. Mais, pendant que chacun répare sa maison, lave sa porte et répare sa rue, voici que, le 19 janvier, un peu avant midi, Séville est agitée d'un tremblement de terre; il n'en résulta pas des désastres immédiats, mais une
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épouvante générale, et la suite prouva qu'on avait eu raison de s'effrayer.
Ce phénomène, en effet, fut le prélude d'une tempête plus terrible que la première. Les pluies recommencent, et ce redoutable vent du sud se réveille plus opiniâtre que jamais; d'énormes et lourds nuages qui, à chaque instant, changent de forme, de couleur et d'allures, tantôt courent rapidement à l'horizon, tantôt se traînent audessus de Séville. Le fleuve s'enfle de nouveau, elle 22 il se déchaînait encore sur ses deux rives, emportant pêle-mêle tout ce qui semblait vouloir le contenir et lui faire obstacle. Rien ne saurait rendre l'accablement des esprits, à cette nouvelle invasion des eaux. Au moment où Ton croyait avoir fait les derniers efforts, les suprêmes sacrifices, se voir obligé de recommencer les mêmes efforts, les mêmes sacrifices ! La charité fit ce prodige, et, en présence decalamités nouvelles, elle trouva de nouvelles ressources, une énergie nouvelle; on eût dit que le fleuve revenait sur ses pas, comme pour châtier cette joie insolente, comme pour s'emparer de tout ce qu'il avait épargné la première fois. Plus d'une église se trouva soudainement envahie. Au milieu d'une nuit horrible, on annonce au curé de Sainte-Lucie que le fleuve bat les murailles de son église et que bientôt il en aura forcé la. porte. Aussitôt le saint prêtre s'empare de la mule d'un boulanger, son voisin, et va chercher le Saint-Sacrement. 11 dut escalader ainsi les marches de l'église et aller à cheval jusqu'au tabernacle. Au retour, tout le voisinage éveillé se mit à sa suite, et les uns à
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cheval, d'autres sur des ânes, quelques-uns clans des charrettes, plusieurs même à pied dans l'eau, mais tous avec des torches dans les mains et chantant les hymnes de l'Église, firent cortège au Saint-Sacrement jusqu'à la paroisse voisine de Saint-Julien, procession d'un nouveau genre, que suivaient du regard, agenouillés à leurs balcons illuminés; ceux qui n'avaient pu trouver aucun moyen de s'y associer de plus près.
Ce qui fît la terreur de cette nouvelle inondation, c'est que l'on se demandait si, après le tremblement de terre qui, sans rien renverser, avait beaucoup ébranlé, les fondements des maisons pourraient résister à ce long siège des eaux. Pendant la première inondation, les beaux jardins de San Telmo, création d'une vive imagination, servie par de précieux souvenirs, n'avaient été inondés que par infiltrations successives, sans violence aucune, et, quand les eaux s'étaient retirées, elles avaient laissé toute chose en sa place, les serres, les arbres et les fleurs. Mais cette fois le fleuve était entré lui-même par toutes les grilles, et son limon corrosif, qui peut être une richesse pour le laboureur, était un venin pour des plantes délicates et rares, apportées à grands frais des jardins de France et d'Angleterre, de ceux de Lisbonne et du Brésil, des Canaries et des Baléares, des serres de Hollande et de Belgique. On eût dit que le fleuve se vengeait ainsi des obstacles que lui avaient suscités ailleurs les maîtres de la maison. Mais telle est l'admirable fécondité de ce beau ciel, que, quelques mois après la retraite des eaux, toutes les traces de leurs ravages avaient disparu, et, si jamais
elles reviennent visiter ces belles collections, elles retrouveront les serres hors de leur atteinte mortelle.
Mais c'est trop s'appesantir sur les emportements passagers d'un fleuve qui, toute Tannée, fait la joie de Sévillo et celle de l'Andalousie. Les Andalouses ne lui gardent aucune rancune de ses violences; elles sont un peu, je le croirais, de la race delà femme de Sganarelle, et, comme à elle, il leur plaît parfois d'être battues. La promenade des Délices, qui longe le fleuve, a été à demi emportée par lui. Mais, aussitôt qu'un sentier a pu être tracé au milieu des berges écroulées, vous auriez vu les belles promeneuses suivre de leur pas accoutumé les détours capricieux du fleuve. On eût dit que le fleuve venait de luimême replacer sous leurs petites mains sa crinière encore frémissante.
Si on s'est occupé à plusieurs reprises du cours supérieur du Guadalquivir, l'attention de l'Andalousie et de l'Espagne s'est également portée sur son cours inférieur Enlever les obstacles qui le rendent inégal, rouvrir le port de Séville aux grands navires et y creuser un bassin qui les reçoive à l'aise, telle devra être la tâche de l'avenir. Les efforts intelligents de M. le duc de Montpensier, ses instances réitérées auprès du gouvernement, réussiront peut-être à rapprocher cet avenir. Tôt ou tard le Guadalquivir coulera à Séville entre deux quais de granit. La civilisation le veut ainsi, et la civilisation est, elle aussi, un fleuve dont on peut bien ralentir le cours, mais qui ne s'arrête ni ne se détourne. Mais, abandonné à ces libres et vagabondes allures, -le Guadalquivir aura
toujours plus de grâce ; le danger jmême de ses débordements ajoute encore au charme de ses rives par le sentiment d'une menace toujours suspendue. Quand vous l'aurez chargé de chaînes, ce ne sera plus que le lion amoureux.
LES BATEAUX A VAPEUR DU GUADALQUIVIR
Comment ces bateaux ont été construits. — Les Andalous à bord. — Le San-Telmo. — Le doyen don Manuel Cepero. — Sa conversation. — Ses improvisations. — Ses souvenirs. — Le capitaine Navarro. — Les Andalous sont-ils les Gascons de l'Espagne. — Manolito Gazquez. — Sa vie. — Son portrait. — Ses saillies. — Ses prétendues aventures.
Je l'ai dit, en commençant le chapitre précédent, le Guadalquivir est la grande route de Séville à Cadix. La traversée est une fête pour les Andalous, et surtout pour les Andalouses. Elles ne manquent jamais d'arriver sur le bateau dans leurs plus beaux atours, et c'est une des rares occasions où elles se croient permis l'usage du chapeau. Tout d'ailleurs dans ce court voyage leur est surprise et plaisir, mais plaisir grave, comme tout ce qui
ouvre un horizon nouveau et apporte des 'impressions nouvelles. Il n'est pas jusqu'à cette laborieuse surveillance d'elles-mêmes et le soin de leur toilette qui ne voilent, sans l'éteindre, l'étincelle de la gaieté andalouse. Mais cette gravité même a son charme lorsque, las d'interroger sur les rives du fleuve et dans le fleuve luimême l'antique et la moderne Andalousie, on la recherche plus près de soi, dans ces yeux si vifs, dans ces nonchalantes attitudes, dans ce ton piquant de langage et jusque dans l'inutile sacrifice qu'elle fait de ses grâces naturelles à une mode qui ne lui sied qu'à demi.
Il y a bien des années déjà que le Guadalquivir a des bateaux à vapeur, et, à voir les difficultés que les chemins de fer trouvent à s'établir en Espagne, on s'étonne toujours de cette bonne fortune du fleuve. Ces bateaux appartiennent à deux compagnies différentes: Tune n'en a qu'un, solide et bon marcheur, aussi l'appelle-t-on le Rapido; l'autre en a trois, non moins excellents, quoiqu'un peu plus petits, et tous les quatre sont commandés par des officiers obligeants et habiles.
Ces bateaux, construits par un simple ingénieur de Triana, homme de médiocre instruction, mais en qui a survécu le génie des anciens navigateurs andalous, portent des noms illustres, ceux d'Adrien, de Théodose, deux empereurs romains, nés, comme on sait, dans le voisinage, àltalica. Aunom deTrajan, autre empereur, compatriote des premiers, a été substitué , pour le dernier bateau, celui de San Telmo, un des glorieux compagnons de saint Ferdinand, et ce nom est devenu celui du palais que possède à
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SévilleM . le duc de Montpensier . Quoiquele prince use avec la môme confiance de tous les bateaux du Guadalquivir et trouve sur tous le même empressement, c'est habituellement sur le San Telmo qu'il fait en famille ses excursions à Cadix et à San Lucar de Barrameda. Dans ces solennelles occasions, les directeurs de la compagnie se mettent gracieusement du voyage, et font en personne les honneurs de leur bateau, et, si le spirituel doyen de la cathédrale, don Manuel Lopez Cepero, n'est point allé visiter ses taureaux et ses abeilles, à sa chartreuse de Casalla, il est aussi de la partie.
A peine a-t-on perdu de vue le faîte de la Giralda, que le cercle se forme autour du doyen, et alors, dans sa conversation toujours savante ou légère, mêlée de prose et de vers, d'extases et de larmes, de vifs récits, d'hymnes ardents à l'Andalousie et à la Giralda, à don Pèdre de Castille et à Cervantes, à sainte Thérèse et à Murillo, de dissertations profondes et de saillies originales, d'imprécations contre les chemins de fer et d'élans vers l'âge d'or qui, par l'éloquence comme le parfait oubli du temps où nous vivons, rappellent l'admirable scène de don Quichotte chez les bergers, on voit se dérouler la longue trame de cette vie successivement agitée par toutes les passions de notre âge, et qui, dans sa verte vieillesse, a gardé quelque chose de la flamme de chacune d'elles! 0 l'heureux temps où, dans cette chartreuse de Casalla, aujourd'hui son riche domaine, quand les ennemis devaient le croire occupé à nouer de noires intrigues politiques, il écrivait des vers charmants à son ami le grand
poëte don Juan Nicasio Gallego, prisonnier aussi dans la chartreuse de Jerez, ou vérifiait par lui-même les assertions de Virgile en son quatrième livre des Géorgiquesî Il y a eu de tout et de tout à la fois dans cette existence si active et si pleine; il y a de tout encore dans cette âme intrépide et forte, dans cette puissante imagination. Après des heures de ce monologue qui tour à tour vous charme et vous irrite, qui vous émeut doucement et qui vous trouble, qui vous tient haletant et qui vous endort, c'est avec bonheur qu'on se laisse aller à suivre sans penser le cours égal du fleuve et à promener son regard sur la tranquillité des deux rives.
Je dois ici un souvenir à un homme dont la grosse bonhomie, au fond pleine de finesse, a été longtemps une des joies de cette rapide traversée. Qui n'a connu et aimé l'excellent Navarro, le capitaine du San Telmo? Homme d'un esprit délié sous une épaisse encolure, le vieux Navarro, qui se fût donné volontiers les apparences d'un loup de mer, était, dans la véritable acception du mot, un Andalous d'Andalousie. Lui et le fleuve semblaient faits l'un pour l'autre, et jamais Gascon ne fut possédé du génie familier de la Garonne comme le bon Navarro de celui du Guadalquivir. Il en savait à merveille toute la légende et la continuait en la racontant. Sa mémoire était une source inépuisable des anecdotes les plus fantasques, et son propos était sans cesse assaisonné de ces prodigieuses menteries qui font d'autant plus rire les autres, que celui qui les dit est le seul qui n'en rit jamais.
C'est par de longs entretiens avec don Manuel Cepero,
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c'est parles récits de Navarro que j'ai appris à connaître un personnage assez singulier, mort à Séville depuis bientôt cinquante ans, mais dont il suffit encore de prononcer le nom pour éveiller sur les lèvres de tous un sourire de bonne humeur.
Manolito Gazquez, c'est le nom du personnage, m'amène naturellement à rechercher et à définir ce que c'est dans le fond que l'esprit andalous.
On a souvent comparé la Gascogne à l'Andalousie, ou, pour mieux dire, les Andalous aux Gascons. Il faut qu'il y ait, du moins à la surface, une singulière analogie entre les deux races pour que l'idée de cette comparaison soit venue à l'esprit de tout le monde. De part et d'autre, on ne peut le nier, c'est le même sel, le même enjouement, la même verve, un penchant égal à la vanterie, aussi peu de goût pour l'exactitude, la même répugnance à ne pas prêter à la vérité l'air et les grâces de la fable. Mais c'est précisément sur ce dernier point que je note une première et essentielle différence. La vérité nue est, j'en conviens, aussi peu en honneur sur les bords du Guadalquivir que sur les rives de la Garonne. Mais, chez les Andalous, la hâblerie est moins un vice du cœur qu'une saillie naturelle de l'esprit, un abus désintéressé de la parole humaine. Le Gascon y met, je crois, plus de malice et de calcul, ce qu'on appellerait, en bonne justice, la circonstance aggravante de la préméditation. Sa flèche la plus innocente en apparence vise presque toujours à quelque but. C'est là peut-être une conséquence vicieuse de deux qualités admirables de l'esprit français, la net-
Leté et le sens pratique. Avec cette imagination qui colore tout, le peuple andalous trouve la vérité trop simple, et ce besoin de la parer, au risque de la défigurer, est chez lui un emploi qui s'ignore lui-même de la faculté poétique. «Faute d'instruction, disait le doyen don Manuel Cepero, précisément à propos de Manolito Gasquez, faute d'instruction, il ne savait que faire de la vive et forte imagination dont Favait doué la nature. )) On pourrait appliquer aux Andalous, en général, cette remarque d'une rare justesse. Ceux qui, d'entre eux, ne sont ni peintres ni poètes, je me reprends, ceux qui ne font ni tableaux ni vers, mettent leur imagination à toute chose; ils la répandent comme un parfum, et d'un bout de l'Andalousie à l'autre souffle une improvisation perpétuelle emportée à tous les hasards, à toutes les surprises de l'heure qui passe, et des lieux qu'elle traverse. Monsieur de Crac est, dans la littérature française, la personnification un peu pâle, mais vive et légère de l'esprit gascon. Le Figaro de Beaumarchais se présente naturellement comme le type littéraire du génie andalous. Mais Figaro a trop d'intrigue pour un véritable Andalous. 11 appartient d'ailleurs de trop près à la France de son temps ; et par là même il dépasse de beaucoup les Picaros, qui ont fait souche en Espagne, qui ont été longtemps tout le roman espagnol, et qui ont certainement donné à Fauteur du Barbier de Séville la première pensée de son immortelle création.
Depuis Figaro, ou plutôt du temps même de Figaro, la hâbleuse Andalousie se personnifiait elle-même avec une
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verve et une audace incroyables, mais avec une naïveté, une bonhomie qui allaient parfois jusqu'aux limites de l'hallucination, dans un singulier personnage dont j'ai pu, sur place, recueillir les dernières traditions. Manolito Gazquez, né à Séville, vers 1730, et mort au mois d'avril 1808, a laissé dans la mémoire de tous ceux qui ont pu le connaître un souvenir affectueux et une foule d'anecdotes que se font dire avec un empressement qui ne se lasse pas ceux qui sont nés trop tard pour en avoir connu le héros.
Manolito Gazquez n'était cependant qu'un simple velonero, c'est-à-dire qu'il gagnait sa vie à fabriquer de ces petites lampes à quatre mèches, appelées velon, et dont se sert le peuple en Andalousie. Voici quel était à peu près son portrait vers le commencement du siècle, à l'époque de sa plus grande popularité. Sa taille était audessous de la moyenne ; gros et replet, mais sans exagération, il avait les traits réguliers, le visage rond et poli, et on n'en perdait rien à cause de l'habitude qu'il avait de ramasser derrière sa tête, en les nouant avec un ruban noir dont il laissait flotter les bouts, le peu de cheveux qui lui restaient et qui étaient entièrement blancs. 11 avait, en outre, les épaules carrées, la poitrine large. Quand il s'asseyait, il croisait volontiers ses bras robustes sur son ventre un peu grassouillet, et ses doigts, plus gros qu'on ne les a d'ordinaire à cet âge, témoignaient que sa vie n'avait pas été oisive. Tout en causant, en effet, il ne laissait pas que de travailler. Il était rarement sans visite dans sa petite boutique. Cette boutique, plus authentique que celle
de Figaro, était dans la rue Gallegos et occupait remplacement où est aujourd'hui le dépôt des faïences de la Cartuja. C'est là que Manolito Gazquez allait et venait toute la matinée, mêlant son travail d'incomparables saillies et donnant ses ordres à son unique ouvrier du ton dont il eût commandé à tout un régiment. L'ouvrier, aussi vieux que lui-même et presque aussi original, lui en faisait la remarque, ce qui amenait entre eux, à la grande joie des assistants, les plus plaisants dialogues.
Ce qui manquait à la pauvre boutique, ce n'étaient ni les curieux ni les amis, c'étaient plutôt les chalands. S'il en venait un par hasard, et que Manolito n'eût pas de velon à lui livrer : « Que n'êtes-vous venu hier? répondait-il de la meilleure foi du monde : j'en ai chargé deux frégates pour l'Amérique. »-
Sa femme Teresa représentait dans l'humble maison un personnage muet, qui n'était point sans grâce : Manolito n'était pas homme à refuser dans les grandes chaleurs un verre d'eau à un passant. Venait-on lui en demander un, il courait au pied du petit escalier qui faisait communiquer sa boutique à l'étage où il vivait : « Teleza, s'écriait-il, descends ; apporte la carafe d'or avec de l'eau fraîche. Si tu ne l'as pas sous la main, apporte celle d'argent ou celle de cristal. Tu ne les trouves pas? eh bien , apporte alors la tasse de faïence. Monsieur voudra bien nous excuser pour cette fois; l'intention est tout. »
Manolito, on Ta remarqué, disait Teleza pour Tereza. C'est que, par un vice de prononciation qui lui était naturel, il mettait partout des / à la place des r; ce qui
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ajoutait encore à l'originalité de ses récits. Cette originalité était réelle et tenait, outre la grâce de l'imprévu, à la parfaite bonne foi du conteur. On l'eût offensé, et surtout bien étonné, en lui laissant voir qu'on le croyait capable d'altérer la vérité. « Il avait l'air respectable, me dit quelqu'un, qui Ta bien connu, et le sérieux de sa physionomie était le meilleur assaisonnement de ses récits. )) Ce qui lui manquait, ce n'était pas la sincérité, mais l'intruction. Il disait, presque en pleurant, que, si on lui eût appris à lire et à écrire, il serait allé plus loin que Sénèque. Sénèque! remarquons-le en passant, un Romain de Cordoue. Pour suppléer ce défaut d'études premières, Gazquez recherchait toutes les occasions d'attraper un certain vernis littéraire. Comme Toinette, il aimait les thèses, mais non pas pour l'image. Il assistait volontiers aux actes universitaires et en rapportait toujours quelque chose : une date, un mot, un nom comme le Sénèque de tout à l'heure.
La gazette surtout lui servait à grossir son petit butin d'érudition. Deux fois par semaine, dans l'après-midi., il allait à Triana entendre lire les nouvelles. Il s'asseyait invariablement sur l'un de ces pins énormes qui venaient alors par le Guadalquivir, de Segfura à Séville, et on faisait cercle autour de lui. Pour une faible rétribution, quelqu'un se chargeait de lire. Une carte d'Europe ouverte sur une planche servait de commentaire au journal. Manolito suivait d'un œil attentif l'épingle qui marquait l'endroit désigné; mais il était rare qu'il n'intervînt pas dans l'affaire. Un jour, arrive la nouvelle de la
bataille d'Austerlitz. « Voici Austerlitz, » dit avec empressement celui qui tenait l'épingle. — « En effet, dit Manolito en s'avançant d'un air grave, voici où était le général en chef, là se tenaient les vivandières. » Et de son large pouce il dépassait tellement l'endroit, que les vivandières se trouvaient à quelques centaines de lieues du champ de bataille.
Une autre fois, la gazette parlait de la Sublime Porte. Gazquez ne dit rien, mais le mot reste dans sa mémoire. Le soir, un de ses habitués entre dans sa boutique et le trouve courbé sur une table, occupé à dessiner d'énormes clous. « Manolito, dit-il, voilà de bien beaux clous! — Je le crois bien ! répond notre homme ; je les fais pour la Sublime Porte. »
Il aimait les gens qui venaient de loin, sans doute parce qu'il trouvait près d'eux matière à apprendre. Il recherchait surtout les Maures qui passaient par Séville. Il avait la prétention d'entendre leur langue, ayant été, disait-il, à Tanger et au Maroc; notez qu'il avait dit, un quart d'heure auparavant, qu'il n'avait jamais voyagé que par terre. Sur quoi il s'élevait entre don Manuel Cepero et lui une controverse des plus piquantes. « Manolito. lui disait son malin contradicteur, vous n'avez jamais vu de Moreria que le quartier de Séville qui porte ce nom » Et, comme ce quartier était celui des femmes de mauvaise vie, le pauvre Manolito, dont les mœurs avaient toujours été irréprochables , commençait par s'indigner, puis maintenait son dire. Poussé à bout, il finit par demander que l'on apportât une mappemonde.
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On mit le globe sous ses yeux, et on lui montra du doigt l'Espagne séparée de l'Afrique par la Méditerranée. Manolito met ses lunettes et prie gravement son interlocuteur de lui dire où est le cap de Gâta. Et, aussitôt qu'on le lui a montré : « Eh bien, dit-il, il part d'ici au trottoir en face un petit chemin qui n'est connu que de trois ou quatre personnes. » Et, ôtant ses lunettes, il s'en allait comme un homme convaincu qu'il n'y avait rien à lui répondre.
Il jouait du basson et se joignait volontiers, le soir, avec son instrument aux confréries qui allaient fêter la Vierge. Il croyait son talent connu du monde entier, et son basson avait un rôle dans ses aventures. Il racontait qu'un jour, à Rome, il entra à l'église Saint-Pierre, où Ton célébrait la fête de l'Apôtre. Sur ce, grande description de l'effet du Pange lingua chanté par deux mille cinquante voix, vingt orgues et des instruments sans nombre. Il y avait là le pape avec tous les cardinaux, cent cinquante-cinq évêques, et enfin toute la chrétienté. Manolito entre avec sa simple veste andalouse et se place modestement derrière une colonne à droite; puis, au moment où le tapage était à son apogée, il lui prend fantaisie de souffler dans son instrument: aussitôt le chœur s'arrête et l'église résonne comme si elle allait éclater. On se rassure cependant et l'hymne continue. Un moment après, voilà Manolito qui recommence : nouvelle interruption et nouvelle épouvante. Mais cette fois le pape, souriant : — « C'est le monde qui s'abîme, dit-il, ou Manolito de Séville est ici. » — « On me chercha partout, disait en finis-
sant l'honnête velonero; mais j'avais affaire à Séville où j'arrivai juste pour l'heure du Rosaire. » Ces chutes d'une humilité comique étaient familières à Manolito Gazquez. Il y glissait toujours quelque trait qui donnait un air de vérité aux plus fantasques récits.
Quelque sujet que Ton traitât, il lui arrivait toujours à point une histoire qui fermait la bouche au plus effronté.
Parlait-on devant lui d'une nouvelle urgente à transmettre à Cadix : « Pardi ! la belle affaire i envoyez-la par eau. — « Comment? Mais une barque mettra trois ou quatre jours (il n'y avait pas encore de bateaux à vapeur entre Séville et Cadix)! — «Bah! disait Manolito, et à quoi bon une barque ? Qui vous parle d'une barque? Un jour, pendant la guerre avec les Anglais, j'avais à porter un ordre au général; la nuit venait; je me jette à la nage à la hauteur de la Tour de l'Or; en deux brasses, je suis à Tablada, deux autres brasses, et me voici à San-Lucar, encore deux autres et j'arrive à Rota ; une fois là, d'un trait je gagnai Cadix: il était temps, on tirait le canon, et la porte de mer allait être fermée; voyez un peu ! si je m'étais amusé en route, je passais la nuit dehors.))
Tel que nous l'avons représenté, il n'avait pas, on en conviendra, l'encolure d'un danseur. Il ne fallait pas le lui dira, car aussitôt il vous racontait que dans sa jeunesse nul n'avait fait meilleure figure au bal. « Un jour ajoutait-il, chez la marquise une telle (il ne fréquentait jamais dans ses histoires que la meilleure société), je me fis longtemps prier, puis enfin je consentis à danser; mais, du premier bond, j'arrivai au plafond où je restai;
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on me pressait beaucoup de redescendre. — « Descendez « donc, seigneur Manolito. » J'attendis que l'ennui me vînt; quand je repris terre, je tirai ma montre : il y avait quinze minutes que j'étais en l'air. »
Avec de pareilles dispositions, et à Séville, Manolito Gazquez aurait été, s'il l'eût voulu, le premier matador de l'Espagne : qui pouvait en douter? ce n'était pas lui du moins. Bien entendu, la race des toreros se perdait ; Pepe Hillo lui-même (c'était le Montés de l'époque) n'était plus qu'une none. Un jour, un taureau furieux avait si bien balayé la place, que nul n'osait s'y aventurer; mais lebicho avait compté sans Manolito. Celui-ciVélance des gradins dans la place, le taureau quitte Pepe et vient droit à lui; mais il vit bien qu'il n'avait plus affaire à Pepe Hillo : « Je le retournai comme un gant, racontait froidement le héros de l'aventure; il alla se briser contre la barrière, et les mules vinrent le chercher. »
Sur les armes, il avait été naturellement de première force, et de plus renommés auraient été en peine de donner de leur adresse une preuve égale à celle-ci. A l'époque des grandes pluies de 1776, une nuit, c'est encore un récit de Manolito Gazquez , tous les habitants de la tertullia de je ne sais plus quelle comtesse étaient partis, et il ne restait avec Manolito que deux dames dont la voiture était en retard. Ces dames perdaient patience. Manolito tire son épée et leur dit : « Que chacune de vous prenne un de mes bras. » Et il ajoutait : « De la lame de mon épée, j'écartai si bien toutes les gouttes de l'eau qui tombait, que ces dames arrivèrent chez elles sans un fil de mouillé.
pendant que derrière nous la Giralda perdait pied. »
Le doyen lui-même a pris la peine d'écrire la plupart de ces détails dans une lettre quia été publiée en grande partie. J'aurais pu les multiplier encore; mais, à mesure que le temps marche, emportant chaque année quelques contemporains de Manolito Gazquez, l'ingénieux velonero devient un mythe, une légende, et on ne se fait plus aucun scrupule de lui attribuer mille fantaisies plus ou moins heureuses : c'est le sort des héros qui n'appartiennent qu'à la tradition. On charge leur portrait, et chacun se croit en droit d'ajouter une page à leur histoire: j'arrive encore à temps pour démêler le faux du vrai , pour restituer à cette bonne et honnête figure ses traits véritables. Un peu de caricature serait peut-être, en pareil le matière, de la couleur locale; mais, si j'écris en Andalousie et sur l'Andalousie, je nesuispasÀndalous moi-même : n'est pas Andalous qui veut.
Au surplus, Manolito Gazquez ne serait pas un type s'il était unique; aussi ne le donné-je pas pour une exception, mais, au contraire, comme la personnification populaire de ce don inné chez les Andalous de se faire valoir aux dépens de la vérité. Je suis bien convaincu qu'il n'est pas une rue dans Séville qui n'ait son Manolito Gazquez, moins beau diseur peut-être que l'ancien, mais qui aura sa grâce pourtant, et qui avec moins de facilité clans l'imagination, moins d'imprévu dans la repartie, aura la même bonne foi dans l'exagération, et , si l'on osait le dire, la même sincérité dans le mensonge.
CAOIX
Ses origines. — Son histoire. — Cadix sous les Romains, sous la domination maure, sous les rois chrétiens. — Ancien commerce de Cadix. — Sa décadence. — Mœurs et. usages. — Monuments. — La cathédrale. — Les palmiers du couvent des Capucins. — L'Alameda d'Apodaca. — Columelle. — Le poëte Cadalso. — Analyses et traductions.
Par quelque côté que Ton aborde Cadix, cetle ville présente un aspect magique. On Ta caractérisée d'un mot qui fait image : Cadix, a-t-on dit, est un vaisseau de pierre à l'ancre au milieu de l'Océan. A ce compte, les forts qui l'entourent seraient les chaloupes de l'immense bâtiment. J'ajoute que par un jour serein, sous un ciel sans nuages, ce vaisseau ressemble assez à celui qui portait du Pirée à Délos les blanches théories de l'Attique. Lorsque
la tempête se déchaîne, on se demande s'il pourra résister à l'assaut furieux des vagues et des vents. Quand la mer et le ciel se sont rassérénés, le souvenir du danger passé, mais sans cesse renaissant, assaisonne le calme et donne du piquant à la grâce. Sauf la cathédrale, dont les hautes tours se dressent au centre de la ville et sont comme les grands mâts du navire, les principaux édifices, la douane, l'hôpital, le palais du commandant général, l'église du Carmel2 la place des Taureaux, lui forment comme une ceinture de façades qui regardent la mer et qui, en égayant le regard, donnent de la vie au tableau. La grande muraille qui entoure la ville est ellemême sa plus belle promenade.
Si vous débarquez au midi et que par la porte de mer vous entriez dans la ville, l'illusion continue, l'image est toujours exacte : Cadix est encore un vaisseau. Toutes ses rues, propres et bien alignées, ses maisons peintes et luisantes, l'animation affairée, mais régulière des habitants, j'allais dire de l'équipage, enfin ces mille odeurs de la mer et du bord qui s'exhalent de ses marchés et de ses magasins, vous feraient croire que vous n'avez pas encore quitté le pont du navire qui vous a amené.
Cadix aun évêque, un gouverneur civil, un gouverneur militaire, un corps consulaire et environ cinquante mille habitants. C'est encore une ville imposante, mais de sa vie d'autrefois elle n'a plus que l'apparence. Jadis l'entrepôt de tout le commerce de l'Espagne avec le nouveau monde, et la ville la plus vivante de l'Espagne méri-
dionale, elle n'est plus que l'ombre d'elle-même, depuis que l'Espagne a laissé échapper ses belles colonies d'Amérique. Mais cette grande patricienne du commerce dispute noblement aux circonstances les restes de sa grandeur passée et mettra encore des siècles à se laisser périr. Elle a encore, elle gardera longtemps les marques de ce qu'elle fut ; elle gardera toujours cette distinction de physionomie que les siècles lui ont donnée, sa vive intelligence des choses, cette grâce hospitalière qui lui est propre; et depuis longtemps déjà Malaga, qui semble appelée à recueillir sa succession, se sera emparée de tout le commerce de ces côtes, que Cadix paraîtra encore une grande et noble ville. La réalité de la puissance aura achevé de se retirer d'elle, qu'elle paraîtra n'en avoir perdu que le bruit, et, pour ainsi dire, le fracas extérieur. Cadix est le Bordeaux de l'Espagne. A Cadix, comme à Bordeaux, les hommes ont l'élégance et la culture de l'esprit, les femmes la beauté piquante et la grâce à demi créole.
Cadix n'a guère été par elle-même qu'une ville de commerce et de plaisir. Mais, comme dans ses âges reculés elle a eu affaire aux Carthaginois et aux Romains, les grands noms de l'histoire du monde ont communiqué à la sienne quelque chose de leur grandeur même, et on trouve tout naturel qu'à diverses époques plusieurs de ses ingénieux enfants, et tout récemment M. Adolfo de Castro, aient pris le soin d'écrire longuement ses annales. Je résumerai, en partie d'après ce dernier, les faits principaux de cette histoire.
On raconte que des Phéniciens, chassés des côtes de l'Asie par la hrusque irruption du peuple de Moïse dans la terre de Chanaan, vinrent chercher un asile à Tanger, où, du temps de Procope, se lisait encore sur deux colonnes de marbre une inscription qui relatait ce fait. Des côtes de l'Afrique, les Phéniciens passèrent sur celles de l'Espagne et fondèrent Cadix sur la pointe occidentale d'une île. Sur la partie orientale ils élevèrent un temple à Hercule qui fit longtemps l'admiration des peuples, et où, du temps d'Appien, ce dieu était encore honoré selon le rit phénicien.
Les Phéniciens donnèrent à la nouvelle ville le nom deGadir ou Gadis, dont les Piomains firent Gades, et qui est peut-être un souvenir de la patrie lointaine, car ce nom se retrouve dans la géographie de la Judée antique. De là les navigateurs phéniciens reprirent leurs courses aventureuses, recevant à vil prix les riches métaux et les fruits délicieux de l'Andalousie qu'ils emportaient ensuite en Grèce, en Egypte, en Asie. Us allèrent même si loin, après avoir passé les colonnes d'Hercule, qu'à la description vague de certaines contrées où ils abordèrent quelques modernes ont cru reconnaître l'Amérique.
Les Phéniciens de Gades vécurent longtemps en paix avec les populations voisines ; mais, au sixième siècle avant J. G., les étrangers ayant voulu étendre leurs conquêtes du côté de la terre, les indigènes se levèrent et vinrent en armes assiéger Gades. La haine des étrangers, si naturelle aux Espagnols, la riche proie qu'ils
espéraient trouver dans la ville nouvelle, le désir enfin de s'emparer des richesses accumulées dans le temple d'Hercule, furent sans doute aussi pour quelque chose dans ce mouvement en apparence tout national de l'Andalousie. Les Espagnols avaient armé une flotte, elle fut battue par celle des habitants de Gades. Mais, peu de temps après, on les trouve en possession de l'île entière.
Cependant les Phéniciens étaient allés chercher du secours à Carthage, puissante colonie de la patrie commune. Les Carthaginois vinrent donc à leur tour assiéger Gades qu'ils rendirent à ses maîtres dépossédés. Mais on ne voit pas qu'ils se soient eux-mêmes montrés fort pressés de retourner chez eux. Séduits au contraire par la beauté de ces côtes, ils y firent divers établissements, et c'est de l'un d'eux que, au cinquième siècle, serait parti Hannon pour ce fameux voyage dont nous avons encore le récit.
Il ne paraît pas que les Carthaginois se soient toujours conduits en voisins désintéressés avec leurs compatriotes de Gades. Peu à peu ceux-ci sentirent le joug, et, voulant le secouer, ils envoyèrent demander l'amitié d'Alexandre, précisément à l'époque où le conquérant assiégeait Tyr. Cette singulière coïncidence me ferait croire que la haine d'un commun oppresseur avait peu à peu rapproché et même confondu les indigènes avec les premiers Phéniciens, et que, Phéniciens ou Espagnols, l'Espagne était devenue la patrie de tous. Quelle fut la réponse d'Alexandre, on l'ignore ; mais il y a ici
deux faits dignes de remarque : le premier, c'est qu il fut élevé une statue à Alexandre dans le temple même d'Hercule; le second, c'est que, lorsque Amilcar eut amené en Espagne une armée carthaginoise, l'an 27)b avant J. C, ce ne furent pas des alliés, mais des conquérants, qui débarquèrent dans l'île de Gades.
Après Amilcar, c'est Annibal en personne qui apparaît à Gades. Maître de Sagonte, il enrichit le temple d'Hercule des dépouilles échappées à l'héroïque incendie de cette ville et renouvelle au pied de ses autels le fameux serment de son enfance.
Annibal court en Italie. Magon lève une armée pour marcher à son secours, mais il commence par imposer de grosses contributions aux habitants de Gades, et c'est chargé de leur or et de leur argent qu'il met à la voile. Chemin faisant, il ravage la côte, perd huit cents hommes devant Carthagène, traîtreusement attaquée, puis, craignant de rencontrer la flotte romaine, revient brusquement sur ses pas ; mais il trouve fermées les portes de Gades, qui, ne voulant pas se voir dépouiller une seconde fois, avait résolu de se livrer à Rome. Le Carthaginois furieux envoie demander la raison d'un pareil outrage; on lui répond que le bas peuple indigné des excès de ses soldats s'est révolté contre les magistrats et se refuse à recevoir des alliés si peu scrupuleux. Magon attire sur sa flotte les principaux de la ville, et, une fois maître de leur personne, les fait fouetter outrageusement et pendre aux amarres de ses vaisseaux. Après ce lâche exploit, il reprend le chemin de l'Italie. Peu de
temps après Scipion entrait à Gades et y mettait une garnison capable de la défendre.
Soixante-neuf ans avant Jésus-Christ, venait en Espagne en qualité de simple questeur celui qui devait être Jules César. Chargé par son général de visiter les provinces du midi, il vit le temple d'Hercule, et on assure que ce fut à cette occasion, et devant cette statue d'Alexandre, dont nous avons parlé, qu'il versa ces larmes immortelles qui promettaient au conquérant macédonien le seul rival qu'il ait eu dans l'ancien monde. Plus tard, quaranteneuf ans avant Jésus-Christ, César rentrait, maître de Rome et de ses peuples, dans cette ville où il avait passé obscur, vingt ans auparavant, et n'y laissait après lui que des citoyens romains.
Sous le règne d'Auguste, Gades ne possédait pas moins de six cents chevaliers, et il ne faudrait pas juger de son étendue d'alors par l'espace qu'occupe aujourd'hui la moderne Cadix. Celle-ci, placée à l'extrémité de l'île, ne couvre guère, au dire des érudits, que ce qui formait le cimetière de l'ancienne. Elle était alors remplie de monuments dont les ruines employées à des constructions nouvelles ont achevé de disparaître au seizième siècle. C'est alors aussi qu'elle donnait à Rome le premier consul qu'elle ait daigné prendre hors de son sein, L. Cornélius Balbus, l'ami de César et de Cicéron, comme elle lui donna aussi dans la personne d'un autre Ralbus, neveu du premier, le premier étranger qui ait monté, sur un char de triomphe, les degrés du Capitole. Peu de temps après, Rome, qui bientôt allait devoir à l'Espagne méri-
dionale Martial, Florus et les deux Sénèque, devait déjà à Gades un éminent prosateur, Columelle, en attendant un poëte charmant, CassiniusRufus, etDomitia Paulinn, la mère de l'empereur Adrien.
Mais Gades paraît avoir perdu depuis cette époque toute sa splendeur, et, sous la domination des Goths, ce n'est plus qu'une ville sans importance, dépendant de l évêché de Jerez. Tomba-t-elle au pouvoir des Arabes par suite de leur victoire sur les bords du Guadalete, ou déjà, avant cette époque fatale, s'en étaient-ils emparés? Rien de certain à cet égard. Mais cette incertitude même est une preuve du rôle inférieur auquel elle était descendue.
Au milieu du neuvième siècle, une bande de Normands apparaissant tout à coup sur les côtes d'Espagne, débarqua à Cadix et y commit de grandes cruautés dont il ne paraît pas que les rois maures de la contrée aient montré beaucoup d'empressement à la venger.
Enfin arriva le règne d'Alphonse le Sage. Ce roi, étant à Séville, apprit que Cadix était mal gardée. Sur-le-champ il commande à l'amiral de sa flotte, don Pero Martinez, d'aller avec quelques bâtiments et quelques vaillants hommes, commandés par don Juan Garcia, surprendre les Maures dans Cadix. L'encadre part, un matin, sans bruit, et le lendemain se trouve en présence de la ville dont elle trouve les portes ouvertes. Pero Martinez garde les navires, pendant que Juan Garcia, avec ses hommes, se jette résolument dans la ville, s'empare des portes, et tue des Maures autant qu'il en rencontre. Pendant quatre jours entiers, les chrétiens ramassent les
marchandises, l'or, l'argent, tout ce qui leur tombe sous la main, entassent sur leurs galères ces précieuses dépouilles, et repassent paisiblement la barre du Guadalquivir. Les Maures arrivèrent trop tard au secours de la ville dévastée. Ce coup de main héroïque fut pour les chrétiens de Cadix l'avant-goût d'une prochaine délivrance; il est probable qu'elle eut lieu au mois de septembre 1262. Alphonse, en s'emparant de Cadix, eut surlout Tidée d'en faire un poste avancé pour passer en Afrique. Dans ce dessein, il la rebâtit de nouveau, dans le lieu qu'elle occupe aujourd'hui, l'entoura de fortes murailles, et, y ayant appelé trois cents familles chrétiennes prises dans le reste de l'Espagne, il lui accorda de nombreux privilèges. Cadix fut déclarée ville, eut un évêque, deux alcades et un alguazil principal, avec une juridiction qui s'étendait à la plupart des villes voisines.
Cette nouvelle importance accrue, encore dans les âges suivants, n'empêcha pas qu'elle ne fût saccagée au mois de juin 1370 par une flotte portugaise. Dans cette douloureuse circonstance, l'église de Séville vint généreusement au secours de celle de Cadix.
Les liens de l'autorité royale s'étaient alors singulièrement relâchés; car, sous le règne de Henri IV, on voit le grand Ponce de Léon, comte de Arcos et seigneur de Marchena, s'emparer de Cadix, sous prétexte de la garder au roi, et celui-ci, en 1470, croire qu'il ne pouvait se dispenser de donner cette ville à son gardien, avec le titre, que seul il a porté dans l'histoire, de mar-
quis de Cadix. Une transaction féodale fit tomber l'île entière au pouvoir de celui-ci, et c'est depuis qu'elle s'est appelée l'île de Léon.
La mort du grand marquis, arrivée en 1492, rendit Cadix à ses vrais maîtres : c'étaient alors les rois catholiques.
Ferdinand et Isabelle confirmèrent les anciens privilèges de Cadix. La découverte récente encore du nouveau monde devait être pour elle le point de départ d'une destinée toute nouvelle. Nul vaisseau en commerce avec l'Amérique ne pouvait encore se détacher des côtes de l'Espagne sans prendre, pour ainsi dire, ses licences à Séville, et c'était aussi là que, au retour, il rapportait le fruit de ses expéditions. Une cédule de la reine Jeanne, datée du 15 mai 1509, affranchit le commerce de cette condition onéreuse, qui, à des retards considérables ajoutait les dangers de la barre du Guadalquivir Désormais les navires purent partir de Cadix et y toucher au retour. C'était y faire passer comme un large fleuve tous les trésors du nouveau monde.
Mais c'était aussi attirer sur Cadix les regards jaloux et avides de l'ancien. En 1550, Barberousse, roi d'Alger, prenant le moment où les galères d'Espagne étaient sur les côtes de l'Italie, résolut de tenter un coup de main sur Cadix. Charles-Quint méritait de mieux réussir lorsqu'il rendait leur visite aux barbares. Quoi qu'il en soit de celte dernière expédition dont la France s'est chargée d'effacer le souvenir, André Doria accourut de Majorque et sauva Cadix des malheurs qui la menaçaient. Vingt
ans plus tard, un autre roi d'Alger, Selarraës, se mit en campagne poussé du même dessein; mais une tempête furieuse le rejeta dans le détroit. Une autre tentative, faite en 1574, amena six brigantins et une goélette jusqu'au pied de Torregorda, mais sans être, au fond, plus heureuse. Les Maures sautèrent à terre et firent quelques prisonniers; mais les habitants de l'île, avertis par un renégat, accoururent, et à leur tour surprirent les Maures pendant qu'ils s'efforçaient vainement de remettre à flot la goélette échouée dans le sable. Après une lutte sanglante, l'ennemi fut forcé de rendre ce qu'il avait pris, et les habitants de Cadix ramenèrent chez eux en triomphe les prisonniers délivrés.
■ Dans le grand épisode qui suivit des communes de Castille, Cadix, comme toute 1 Andalousie, prit parti pour l'autorité royale, et Charles-Quint lui conféra, en retour, les titres de très-noble et de très-loyale.
A ces titres, Philippe II ajouta un écusson. Que pouvaitelle mettre dans ses armoiries, sinon Hercule, et derrière lui les deux célèbres colonnes, mais avec leur inscription démentie : Plus ultra !
En 1578, avant de partir pour l'Afrique d'où il ne devait plus revenir, l'infortuné et héroïque don Sébastien de Portugal entra à Cadix avec sa flotte et y fut fêté pendant huit jours par le duc de Medina Sidonia, alors capitaine-général de l'Andalousie et des côtes de l'Océan.
Cependant l'Angleterre, avertie que Philippe II préparait contre elle une flotte formidable, résolut de le prévenir et envoya une escadre contre Cadix. L'amiral Drake
entra clans la baie, le 29 avril 1587, mais il se contenta d'y brûler quelques navires, n'osant hasarder des troupes de débarquement dans une ville avertie et secourue. Mais, en 1596, le comte d'Essex, ne se contentant pas d'une demi-attaque, jeta une armée dans la ville qu'il dévasta et saccagea. Toute l'Andalousie s'émeut; de toutes parts on lève des troupes, on organise des escadres; mais, quand le secours arriva, déjà le comte d'Essex avait remis à la voile, ne laissant guère derrière lui qu'un monceau de ruines. Les rois de Castille dépensèrent de grandes sommes pour en tirer une autre Cadix. Mais cette fois, à ses fortifications relevées ils en ajoutèrent de nouvelles, et Cadix se trouva désormais à l'abri, sinon d'une catastrophe, au moins d'un coup de main.
Un mariage projeté entre doîïa Maria, sœur de Philippe IV, et celui qui devait être Charles Ier, fut sur le point de rétablir la bonne harmonie entre l'Angleterre et l'Espagne; mais, ce dessein ayant échoué par des motifs de religion, les haines se réveillèrent plus ardentes, et une autre flotte anglaise parut devant Cadix. Ce fut d'abord dans Cadix une grande joie parce qu'on crut que c'était la flotte qui revenait d'Amérique; mais cette joie se changea en terreur quand on reconnut les bannières anglaises. Toutefois la ville et l'île se défendirent énergiquement, et l'amiral Henri Cecil fut obligé de se rembarquer, emportant, outre la honte d'avoir échoué dans son entreprise, la peste sur ses vaisseaux. Cervantes s'était moqué, dans un sonnet ingénieux que nous avons cité ailleurs, delà tardive intervention du duc de Médina Si-
rlonia en 159G. Lope de Vega célébra dans un autre, d'un accent héroïque, la revanche de 1625.
Mais à la guerre succéda la peste; plusieurs épidémies désolèrent Cadix dans le cours du siècle, aucune comme celle qui commença en 1649, dura trois ans, et emporta quatorze mille personnes. De loin en loin aussi passaient sur Cadix des ouragans qui ressemblaient à des épidémies, rassemblant en quelques heures les malheurs que la peste ne produit qu'en quelques mois, du moins en quelques jours; le 15 mars 1671, il y en eut un qui fit périr six cents personnes.
Depuis 1683, l'Espagne était en paix avec la France. Mais, celle-ci ayant mis la main sur le Luxembourg, l'Espagne usant de représailles lui brûla quelques bâtiments de commerce qui venaient d'entrer, richement chargés, dans la baie de Cadix. La France, ayant d'abord réclamé, mais en vain, envoya contre Cadix une flotte bien armée de soixante navires qui jeta l'ancre dans les eaux de Chiclana, au mois de mai 1686 ; mais, au bout de deux mois d'observation, la flotte française passa le détroit et reprit la route des côtes de France. Tout ce dix-septième siècle avait apporté à Cadix de notables accroissements et fut pour son commerce une ère de grandeur et de prospérité.
Pendant la guerre de la Succession, l'Angleterre, ayant pris parti pour la maison d'Autriche, arma une nouvelle flotte contre Cadix. Elle fut signalée le 24 août 1702 ; elle jeta sur la côte cinq cenls hommes, qui emportèrent aisément le château de Rota ; mais, après une attaque
infructueuse contre le Puerto Santa Maria, et contre la chaîne qui fermait le port, l'amiral anglais assembla un conseil de guerre de l'avis duquel, rappelant ses troupes à bord, il leva l'ancre et se dirigea vers le cap Saint- Vincent.
Nous avons vu le commerce de Cadix affranchi par la mère de Charles-Quint de la tutelle, ou, pour mieux dire, du joug de Séville. En 1720, le tribunal des Indes est lui-même transféré de Séville à Cadix; et alors on voit de plus en plus affluer dans ses entrepôts les richesses du nouveau monde.
Un de ces cataclysmes qui font époque dans l'histoire d'un peuple faillit accomplir, en quelques heures, ce que n'avaient pu les flottes de l'Angleterre et de la France, les galères barbaresques et plusieurs pestes : je veux parler du célèbre tremblement de terre de 1755. On sait ce qu'il fit de Lisbonne ; on a vu comment, à Séville, la foule rassemblée dans la cathédrale, à l'occasion de la solennité du jour, sortit épouvantée et se répandit sur les places voisines. A Cadix, il dura dix minutes, secouant avec violence tous les édifices qui, peu à peu, reprirent leur assiette. Les habitants, d'abord remplis de terreur, se rassurèrent, en voyant que tout se terminait par la chute de quelques vieilles maisons. Mais voici que tout à coup, quand déjà le ciel était redevenu serein et que le vent était tombé, la mer se retira précipitamment comme pour prendre son élan, et, revenant sur Cadix avec ses vagues droites, hérissées, furieuses, s'abattit sur la plus grande partie de la ville. Faisant brèche dans la
muraille, elle entra par le côté appelé la Caleta, et se répandant dans les rues, à une hauteur d'environ dix pieds, eût infailliblement noyé tous les habitants, si la plupart, poussés par Tinstinct de la peur, plus clairvoyante parfois qu'on ne le croit, ne s'étaient réfugiés dans les étages supérieurs et sur les terrasses des maisons. A l'autre extrémité de la ville, les deux mers, se joignant par-dessus la chaussée qui sépare Cadix du reste de l'île, engloutirent tous ceux qu'une terreur mal conseillée avait précipités loin de la ville.
Mais, si grand que fût un tel désastre, du moment qu'il n'emportait pas Cadix lui-même et son rocher, ses effets furent vite oubliés; et, quand l'Espagne, cette fois encore unie à la France contre l'Angleterre, arma une flotte pour aller attaquer cette dernière au sein de l'Amérique, c'est encore à Cadix que l'on se donna rendez-vous. La paix vint rendre inutiles ces formidables préparatifs.
Mais l'Angleterre ne les oublia ni ne les pardonna, et, la guerre s'étant rallumée, l'amiral Nelson parut devant Cadix en 1 797, et la bombarda la 5 et le 5 de juillet. Ce qu'il voulait, c'était moins détruire la ville qu'attirer hors de la baie l'amiral Juan Mazarredo qui s'y tenait sagement cantonné. Mais, s'apercevant bientôt que, si ses canons faisaient peu de mal à la ville, il ne parvenait pas davantage à tirer la flotte espagnole de sa prudente réserve, il se limita à bloquer l'entrée de la baie, attendant de la faim ce qu'il ne pouvait obtenir du courage trop bien conseillé de l'amiral ennemi.
Nelson revint en 1800 , mais Cadix était alors en proie
à la peste, et le capitaine-général des quatre royaumes d'Andalousie, don Thomas de Morla, ayant demandé à l'amiral anglais avec une fière résignation quel trophée il comptait rapporter d'une ville décimée par la peste, à supposer que dans sa détresse elle ne retrouvât pas l'énergie dont elle avait fait preuve tant de fois, le généreux Nelson comprit ce qu'il y avait de magnanime dans cette ironie delà douleur, et, se contentant de fermer la baie, répartit sa flotte entre Gibraltar, Espartel et le cap Saint-Vincent.
Un peu plus tard, en 1808, je retrouve un nom cher à Cadix, et qui a brillé d'un vif éclat dans les annales maritimes de l'Espagne, celui de don Juan Ruiz de Apodaca. Un tel adversaire honore le vaincu même, et l'amiral Rosily put sans déshonneur lui rendre l'escadre qu'il commandait. Mais l'histoire de Cadix prend ici de telles proportions, elle entre à tel point dans les courants contraires de l'histoire contemporaine, que je craindrais de ne plus y rencontrer que des écueils. Les révolutions modernes ont si violemment détourné l'Espagne de ses habitudes séculaires; elles ont à un tel degré modifié ses allures, je ne dis pas ses instincts, que bientôt l'Espagne, si Ton n'y prend garde, ne sera plus l'Espagne, et c'est elle surtout que je cherche et m'attache à connaître et à peindre.
Dans Cadix même, je la retrouve vivante et pleine de grâce; la beauté des femmes de Cadix est célèbre dans le monde; elles portent dans les yeux, avec la passion espagnole, la gaieté andalouse, tempérée déjà par cette mélan-