G A. DIX
colie rêveuse, par cette douce langueur que le regard égaré sur les mers en rapporte souvent. Ces attrayantes créatures, répandues par groupes sur les promenades ou nonchalamment penchées à leurs balcons, ou assises dans l'ombre de leurs miradors, donnent à Cadix je ne sais quoi de l'Orient, mais d'un Orient libre et chrétien. Les maisons, d'autres diraient peutêtre les harems, où s'abritent contre les rayons d'un soleil trop vif ces houris de l'Espagne, les maisons, peintes de vives couleurs, ont un air de fête perpétuelle. La plupart se terminent en une terrasse d'où s'élève un petit belvédère; c'était là que montait jadis le marchand impatient pour découvrir de plus loin ses navires revenant d'Amérique; mais aujourd'hui ce n'est plus l'espérance qui en monte les degrés, c'est le regret d'un passé à jamais perdu.
Cadix a de belles promenades : d'abord sa vaste muraille, que la mode favorise peu; l'Alameda d'Apodaca, où chaque soir, en vue de la mer, se presse une foule élégante, et qui laisse aux étrangers de si aimables souvenirs; enfin ses deux places, dont l'une, celle de Mina, autrefois huerta d'un couvent, a gardé la vigne des bons pères de San Francisco, mais a laissé périr le fameux Draco, ou arbre du sang, contemporain, dit-on, de Pline l'Ancien, et qu'on y voyait encore, il y a vingt ans.
J'ai dit ce qu'étaient devenues les ruines de la Cadix romaine; peut-être en trouverait-on encore des fragments dans l'épaisseur des murailles de la Cadix moderne. Celleci a peu de monuments, et ceux qu'elle possède, convena-
blenient appropriés à leur usage, n'ont rien de remarquable. La cathédrale seule, quand on l'aura achevée, sera digne d'une telle ville; entièrement revêtue de marbre, elle a une majesté toute chrétienne; mais ce qui l'embellissait le plus à mes yeux, c'était d'apprendre qu'elle est surtout l'œuvre de la charité. La foi fait encore de ces miracles. J'ai connu dans l'humble maison où il est mort le saint évêque qui a été le véritable architecte de cet imposant édifice; pour arriver jusqu'à lui, il fallait traverser à grand'peine des groupes de pauvres étendus sur les marches brisées de son escalier épiscopal, et qui attendaient là avec une patience admirable, sûrs qu'ils auraient leur tour. Cet Amphion de la charité et de l'Évangile se nommait fray Domingo de Silos Moreno.
On se souvient peut-être que c'est à Cadix que Murillo tomba d'un échafaudage pendant qu'il peignait dans un couvent le Mariage de sainte Catherine. J'allai faire une pieuse visite au chef-d'œuvre inachevé. Mais, dans le couvent même, la nature et le temps en ont fait un plus admirable encore : c'est un champ de palmiers. Derrière les tristes murs qui l'abritent (le couvent est devenu une maison d'aliénés), cette merveille étonne plus encore. « Cadix a ses palmiers, » s'écrie quelque part l'auteur des Orientales. Licence de poëte! me disais-je, Quand le hasard, car ce fut lui, m'eut amené devant cette féerie presque ignorée, je compris une fois de plus que les poètes devinent tout. Pour faire de ce bois la plus enchantée des promenades, il ne faudrait que dresser au centre une fontaine de marbre. Le jour où tomberaient
les quatre murailles de l'enclos mystérieux, Cadix ne serait pas une autre Grenade, il n'y en aura jamais qu'une dans le monde, mais elle aurait conquis la seule poésie qui lui manque, celle des souvenirs.
Cadix a donné aux lettres deux noms célèbres qui sont aujourd'hui ceux de deux rues voisines, dans l'antiquité celui de l'agronome Columelle, dans l'âge moderne celui du poëte Cadalso. Un de ces grands laboureurs que Rome aimait à retrouver dans les lettres après les avoir été chercher à la charrue pour commander ses armées, et un anacréontique, rien assurément ne se ressemble moins ; mais moins ces deux figures se ressemblent, plus elles réussissent à résumer par le contraste le double caractère de l'Andalousie, terre de laboureurs où court perpétuellement dans l'air un frisson de plaisir et de gaieté légère. Nulle part l'épi n'est plus riche, le fruit de la vigne n'est plus odorant. Nulle part on ne quitte plus lestement le travail pour le repos, et la prière pour la danse ; nulle part on ne fait plus volontiers de l'amour une longue causerie, de la vie une courte aventure. Je ne m'étonne pas que de quelque sillon de ces riches plaines soit sorti un rival du premier Caton, et je m'étonne encore moins que sous ces pampres l'Espagne ait trouvé sonÂnacréon.
On ne sait ni quelle année vint au monde, ni quelle année mourut L. Junitis Moderatus Columella, mais il est certain qu'il était né"a Cadix, « notre municipe de Gades, » dit-il quelque part, et qu'il vécut au temps de Claude, c'est-à-dire sur la fin du beau siècle des lettres romaines. Les échos du Capitole répétaient encore le dernier chant
des Géorgiques, et quoique déjà l'empire tout entier cherchât à vivre de la vie factice de Rome, on avait encore pour les vieilles mœurs et pour la vie rustique cette admiration de reconnaissance et de regret, dernier reflet des austères pratiques : on pouvait encore célébrer la culture des champs et môme en donner des leçons, sauf à ressembler un peu à Quiniilien enseignant l'éloquence à Rome, quand elle n'avait plus de forum. Si on ne parlait plus librement, du moins on cultivait encore les campagnes. Riche propriétaire, Golumelle devait à l'expérience la connaissance approfondie de Part dont il a si bien développé les ressources. Écrivant pour les Romains, il a dû étudier particulièrement la campagne romaine; mais l'Italie présente avec l'Andalousie assez d'analogie pour que sa pensée se reportât souvent vers sa patrie lointaine. Il l'a donnée parfois pour exemple, nulle part d'une manière aussi explicite que dans les lignes suivantes que j'extrais de son œuvre. « MarcusColumella, mon oncle, homme versé dans les hautes sciences, et agriculteur consommé de la province de Bétique, à l'entrée de la canicule, ombrageait ses vignes avec des nattes de palmier, parce que, sous cette constellation, quelques parties de cette contrée sont tellement tourmentées par l'Eurus, appelé Vulturne par les habitants du pays, que, si l'on ne prend soin de couvrir la vigne, son fruit est brûlé comme par une baleine de feu. »
Ce curieux passage prouve encore qucGolumelie n'appartenait pas à une famille vulgaire. Quant à ce terrible Eurus dontMarcus Columella savait si bien se défendre,
les Àndalous ne l'appellent plus du nom poétique de Vulturne, mais de celui de levante; c'est lui qui désole encore pendant l'été les charmantes villas semées autour de la baie de Cadix, et, à l'heure où j'écris, il achève de brûler sous mes yeux, de ce souffle enflammé dont parle le Romain, ce que l'oïdium a épargné des vignes de Jerez.
Le traité de Columelle, de l'Économie rurale (De Re rustica), est divisé en douze livres, et l'antiquité ne nous a rien transmis de plus complet sur cet art que Rome a pratiqué à l'égal de celui de la guerre et de la science du gouvernement. Les préceptes et les conseils du maître s'étendent à toutes choses, à la terre d'abord, puis à la vigne, ensuite aux arbres et aux troupeaux, enfin aux abeilles ; la fermière elle-même a son chapitre rempli de précieuses recettes, et tout est dit avec gravité, d'un style noble et simple, qui s'élève au besoin et que pénètre cet amour de la terre qui chez les Romains avait je ne sais quoi de filial et de sacré :
Salve, magna parens frugum, Salurnia Tellus!
Quelque chosede ce grand souffle virgilien a passé dans la prose de Columelle, et ne croyez pas que Virgile luimême soit loin de sa pensée. Le sévère laboureur ne dédaigne pas l'œuvre du poëte, il la cite parfois, et, poêle à son tour, touché du regret que Virgile a exprimé de ne pouvoir chanter les jardins, arrivé lui-même à cette partie de son sujet, d'une main qui n'a rien de malha-
LA BAIE D E CADTX.
bile il prend la lyre et développe en beaux vers l'esquisse que Virgile a jetée en passant dans le quatrième livre de ses Géorgiques.
Le traité des arbres de Columelle est plutôt la répétition développée de certaines parties spéciales de son grand ouvrage qu'un ouvrage nouveau destiné à compléter le premier; rien, on l'a vu, ne manque à celui-ci.
Je voudrais voir un de ces grands laboureurs d'Andalousie, qui vont à cheval, avec l'ancien costume du pays, passer la revue de leurs troupeaux et de leurs champs, emporter avec lui, pour les heures où la chaleur l'oblige à chercher un refuge, l'œuvre de Columelle. J'imagine qu'il prendrait goût à cette lecture, qu'il aimerait à comparer les usages antiques avec les procédés modernes, à voir comment dans la vieille Italie et aussi sans doute dans la vieille Bétique on taillait la vigne, de quelle manière on cultivait l'olivier. Oubliant, comme je l'ai fait un moment, que les anciens n'ont pas parlé de l'oranger, il courra tout d'abord au chapitre qui traite de la culture de l'oranger; il s'étonnera fort de ne pas le trouver; il sourira dans sa barbe grise de certaines erreurs aujourd'hui peut-être remplacées par d'autres, et deviendra plus humble en voyant que certaines pratiques dont il est fier étaient déjà connues des Romains, et, sans s'en apercevoir, échappant peu à peu aux mesquines considérations de l'intérêt personnel, aux misérables préoccupations du profit quotidien, il sentira son âme s'élever, et, par l'intelligence de cet art qui aida à faire des Ro-
mains un si grand peuple, il en viendra à mieux comprendre la majesté de la nature et l'intime alliance que Dieu a établie entre elle et l'homme. Le soir, quand il regagne la maison de ville par une de ces belles nuits si communes en Andalousie, les pieuses rêveries viendront d'elles-mêmes se mêler à ses souvenirs du jour et donner •des ailes à ses pensées.
Cadalso n'a pas les graves allures du Romain. Il a, au contraire, toutes les grâces piquantes de l'esprit moderne. Critique ingénieux, il donne à ses contemporains les leçons du goût le plus sûr; poëte, il n'enseigne plus, il célèbre les amours délicats, les amitiés fidèles .et choisies, les repas modérés, les champs, les retraites studieuses, sur un ton mesuré plus voisin d'Horace qu'il traduit quelquefois, que d'Ovide dont il invoque volontiers la muse et le souvenir, et d'Anacréon dont il retrouve parfois le rhythme nonchalant. Sa vie fut celle d'un brillant officier, à la fois courte et bien remplie, et ses ouvrages sont ceux d'un esprit charmant, original sans effort. Nous le ferons voir sous ce double aspect.
José Cadalso naquit à Cadix, le 8 octobre 1741, et y fut baptisé le surlendemain, dans cette cathédrale de Sainte-Croix dont nous avons parlé. Ses parents, après lui avoir donné eux-mêmes une première éducation soignée, l'envoyèrent à Paris achever ses études; il y apprit avec succès les sciences exactes, les humanités et les langues modernes. Il visita ensuite les différentes
LA BAll< DE CAhlX.
nations de l'Europe, comme pour faire l'essai de leurs divers idiomes, tout en observant leurs mœurs, leurs gouvernements et leurs lois. Il n'avait encore que vingt ans, lorsqu'il rapporta dans sa patrie ce trésor de rares connaissances, acquises dans les livres ou par le commerce des hommes. Comme, tout en étudiant la civilisation européenne, il avait fidèlement gardé dans son cœur et dans son esprit le culte de la patrie espagnole, il se sentit humilié de la retrouver uniquement occupée à reproduire servilement chez elle ce qu'il admirait volontiersailleurs et à sa place, mais ce qui en Espagne perdait toute sa grâce et toute son opportunité. Je ne doute pas que dès lors n'ait germé dans son esprit le vif et ingénieux pamphlet qui, dix ans plus tard, devait commencer avec éclat sa réputation littéraire, et dont le titre, les Êrudits à la violette, ne saurait être bien rendu en français que par celui-ci : les Savants à Veau rose. Mais, à vingt ans, ce n'est pas par la critique que d'ordinaire Ton débute. A vingt ans, Cadalso aimait et faisait des vers; il entrait en outre dans Tordre militaire de Saint-Jacques, et était attaché comme cadet au régiment de cavalerie de Bourbon. Sa carrière militaire, commencée le 4 août 1765, fut de tout point honorable et même brillante, et se termina par une mort glorieuse, au commencement de 1782.
Promené de garnison en garnison, ce fut à Saragosse qu'il commença à se livrer sérieusement à l'étude de la poésie. De Saragosse il passa à Madrid, et de là à Henarez où arrivait, presque en même temps, des Asturies, au collège de Saint-lldefonse. le célèbre Jovellanos,
encore an tout jeune homme. Voici comment, dans une épître où il raconte les premières années de sa vie, s'exprime le futur auteur de tant de beaux ouvrages :
« L'impitoyable Minerve signa le fatal décret qui du foyer paternel me fit passer à Henarez. Là, confondu parmi les fils illustres du grand Cisneros, j'attirai les regards de Dalmiro, sur la rive où se traîne lentement le vieux et sage Henarez. Là me vit Dalmiro, Dalmiro dont le génie déjà célèbre rendait de doux soins aux nymphes, et excitait la jalousie des bergers. C'est là, peut-être aiguillonné par cet illustre exemple , que j'appris à escalader les sommets du Parnasse. Imberbe encore, et sans feu, sans inspiration, j'osai m'élever jusqu'au trône d'Apollon lui-même. »
Dalmiro, c'est Cadalso; Dalmiro est le nom qu'il se donne dans ses vers, et que lui donnent familièrement les poètes de son temps qui l'ont aimé, célébré, pleuré. Les plus illustres poètes de l'Espagne ont pris de ces noms de bergers. Et nous verrons le plus cher des amis de Cadalso, l'auteur de la tragédie de Hachel, Vicente Garcia de la Huerta, s'appeler Ortelio. Et remarquons-le bien, quand ils ne veulent pas signer leurs ouvrages, ils se gardent bien d'y mettre ce nom de guerre trop transparent pour les lecteurs, ils se font alors un nom nouveau. Fray Gabriel Tellez, par exemple, s'appellera Tirso de Molina; le grand Lope redeviendra l'humble licencié Burguillos, et Cadalso lui-même sera tour à tour don Juan del Valle ou don José Vazquez; ce dernier nom, au surplus, était celui de sa mère. Ainsi l'auteur, imprimant son livre, se
donne un pseudonyme de son choix; et, ayant à parler de lui-même dans ses vers, il prendra un autre nom, un nom connu, accepté de tous, qui est celui de son rôle dans cette poétique Arcadie des beaux esprits.
En 1771, Cadalso était à Salamanque, dans cet autre centre glorieux de la science espagnole. Il y trouvait tout un cénacle des plus aimables poètes de cette époque; Fray Diego Gonzalez qui, augustin comme Fray Luis de Léon, avait pris, non sans succès, ce dernier pour modèle, et a doté la poésie espagnole d'un de ses petits chefs-d'œuvre, le récit de la mort d'une chauve-souris martyrisée par des écoliers; Don José Iglesias, poëte satirique, plein de sel et de grâce; enfin, un jeune poëte qui devait les effacer tous et Cadalso lui-même, son ami et son maître, je veux parler de Melendez. Comme la plupart de leurs devanciers, et bon nombre de leurs successeurs, la plupart de ces poètes portaient la soutane du prêtre ou la robe du moine, et on ne voit pas que leur libre inspiration y ait rien perdu. Mais ce devait être quelque chose de piquant que cette docte et, en apparence, si grave académie, présidée par un brillant officier de cavalerie. Cet honneur qui semble lui avoir été naturellement déféré, à quoi le devait-il? Précisément peut-être à cet uniforme qui le tirait de pair; mais surtout, il faut le croire, à cette renommée de connaissances si variées qu'il avait rapportées de l'étranger, et à ce bon goût qu'il avait eu l'art de conserver dans son intégrité castillane parmi tant d'écueils où maints autres s'étaient brisés.
La poésie espagnole, à cette époque, cherchait sa voie entre mille sentiers confus. Vicente Garcia de la Iluerta, poëte de talent, mais sans goût, restait fidèle à tous les défauts de l'ancienne école purement castillane. Son caractère hautain ne lui permettait pas de profiter des nouvelles influences que d'autres tout près de lui faisaient prévaloir dans la poésie, le premier des Moratin, et les deux fabulistes Iriarte etSamaniego. Ces deux derniers surtout, dans leurs petits récits, aussi naturels qu'ingénieux, cherchaient à donner à cette muse, jusque-là si altière, les allures plus humbles de la prose. Cadalso, ami de tous, et, comme les derniers venus, admirateur éclairé des muses étrangères, se tient dans un milieu discret. Plus, quand il attaque les excès inintelligents de Timportation littéraire , il se sent luimême tout imprégné de cet air nouveau qui souffle sur l'Espagne, plus, quand il écrit de verve, il prend à tâche de rester fidèle aux anciens modèles, Garcilaso et Villegas.
Toutefois le premier ouvrage qu'il fit imprimer fut une tragédie qui n'a ni le mouvement ni le style de l'ancien théâtre espagnol . Don Sancho Garcia, comte de Castille, est une de ces pâles et froides imitations de notre scène, où Von croit faire comme nos grands maîtres, parce qu'on écarte la réalité vive, sans la remplacer par cette profonde connaissance du cœur humain, par cette délicate analyse de ses passions, par cette peinture exacte et modérée des caractères qui font d'une belle tragédie française un tout mélodieux et idéal. Don Sancho Garcia eut
peu de succès. On en a cependant retenu quelques vers heureux.
L'année suivante, Cadalso publiait enfin le petit livre qui devait lui marquer sa place à la tête des meilleurs esprits de son temps : les Savants à Veau rose. C'est une satire ingénieuse contre ces esprits superficiels, qui veulent tout savoir et ne rien apprendre, et, en particulier, contre ces jeunes Espagnols qui, ayant parcouru l'Europe et éblouis d'une civilisation qu'ils ne comprennent pas, recouvrent leur ignorance d'un vernis d'impertinente supériorité. C'est un art qui mérite qu'on l'apprenne et dont Cadalso tient école. Mais que chacun se rassure : le cours entier n'a que sept leçons, et chaque jour de la semaine suffit à l'une des branches de la connaissance humaine. Une science qui s'apprend si vite ne doit pas coûter davantage à enseigner. On comprend d'avance qu'un pareil enseignement ne peut être qu'une ironie perpétuelle. Quelques citations donneront une idée de ce tour vif, enjoué, et on verra par là ce que la raillerie de Cadalso cache d'érudition véritable et de bon sens aiguisé ! Je les emprunte naturellement au chapitre qui traite de la rhétorique et de la poésie. Il nous fournira, chemin faisant, quelques appréciations qui ne seront peut-être pas sans intérêt.
Le professeur parle de YÉnéïde : « Passez au livre IV, qui est le plus charmant : dites ce qui a trait à la forêt, à la tempête, à la caverne; et, de cette manière, prenez une fleur de chaque bouquet dans toute l'étendue de Pipiivre, et tout le monde vous tiendra pour grand poëte,
si grand même, qu'on vous chargera d'achever les vers que Virgile a laissés incomplets...
« En ce qui est de nos épiques, Ercilla est le seul que vous nommerez, et encore n'en citerez-vous que le discours de Colocolo, que vous louerez beaucoup, parce qu'il a été loué par un Français célèbre, vous gardant bien de louer d'autres morceaux excellents qui s'y trouvent aussi; mais quoi ! le susdit Français ne les a pas loués.... »
Ce n'étaient pas seulement ses élèves, mais tous ses compatriotes, que Cadalso devait trouver un peu froids à l'endroit d'Ercilla. La première fois que je lus en espagnol et dans l'original le poëme de Y Araucaria, plein d'admiration pour cette œuvre héroïque, écrite de la main d'un soldat, j'allais partout, comme la Fontaine, demandant à chacun : Avez-vous lu... Barruch? non, Y Araucaria"! Et, voyant avec quelle froideur ma question était accueillie, je craignais de m'être mépris. Cadalso m'a réconcilié avec mon admiration première. Tl ne perd pas une occasion, dans ses vers comme dans sa prose, de citer Ercilla, et toujours il le range parmi les plus grands. Je lui devrai d'oser relire Y Araucaria.
Je continue, ou plutôt je laisse continuer Cadalso : « Parmi les Français, célébrez Boileau, ses satires, son Art poétique, et apprenez par cœur, sans en perdre une syllabe, ce beau passage où il veut bien nous traiter de sauvages, parce que nous n'aimons pas les comédies à unités. Dites qu'il a répandu la bonne semence de la vraie poésie cultivée par Racine, par Corneille et leurs
successeurs. Citez un morceau de chacun d'eux, en ajoutant que le chef-d'œuvre du premier est le Cid, et Phèdre celui du second; mais en vous gardant bien de dire que ce Cid appartient à notre Guillen de Castro, quoique si bien vêtu et peigné à la française, que personne ne saurait dire qu'il a été espagnol. »
Il faut rapprocher de ce passage une page jetée ailleurs et qui le complète en le développant :
« J'ai dit que cet illustre père du théâtre français a fait un Cid qui ne paraît pas espagnol, et, je le répète, car, outre que je l'ai vu moi-même vêtu et peigné à la française avec son justaucorps, sa veste, sa culotte, taillés à la dernière mode de Paris, en l'an de grâce 1757, il lui arrive souvent de dire des choses peu conformes au génie de nos pères, en ces âges reculés, et particulièrement à celui du Cid, Ruy Diaz de Yivar, ce héros qui montait Babieça, qui portait Tisona à son côté, qui prit Valence, qui fut l'amour de dona Jimena, et qui est enterré dans le monastère de San Pedro de Cardena , par lequel il avait coutume de jurer, avec une élégance qui témoigne de la foi très-vive qu'il avait dans le cœur, selon le proverbe : celui-là croit bien qui jure bien. Quelque fondées que soient les critiques qu'en ont faites certains ennemis de Corneille, en en citant des morceaux entiers tirés de l'original espagnol, la tragédie du Cid mérite qu'on en fasse une bonne traduction, afin qu'en la comparant avec l'œuvre de Guillen de Castro on juge des différences de goût qui peuvent se produire entre des siècles si rapprochés et dans des pays si voisins. »
Je n'étais pas fâché de marquer ici, en passant, chez un des esprits les plus modérés de l'Espagne, au dernier siècle, le sentiment espagnol à l'endroit du Cid de Corneille. Je sais tout ce que l'on peut répondre et ce que cent fois on a répondu. C'est désormais querelle jugée, une de ces batailles après lesquelles chacun chante le TeDeim de son côté. Mais, tout en gardant mon admiration profonde pour le Cid, que j'appellerai le Cid français puisqu'il ressemble si peu au Cid espagnol, j'avouerai que l'autre soir, en voyant jouer la comédie de Guillen de Castro sur le théâtre d'une petite ville, je m'étonnais que Corneille y eût laissé encore tant de beautés qu'il pouvait si bien prendre, et je me demandai en applaudissant si la critique française avait assez hautement rendu justice au premier auteur de ce chef-d'œuvre.
Parlant de Phèdre, Cadalso ajoute : « Vous ne dites pas davantage que, dans la Phèdre, il y a un récit enflé, boursouflé, pompeux, du genre de ceux que l'on critique tant chez nos pauvres auteurs du siècle passé. » Cadalso a raison ici dans une certaine mesure; mais il oublie de dire une chose, c'est que ce récit de Théramène, dont nous admirons fort la poésie, au point de vue dramatique, nous le blâmons comme lui, sévères ici envers Racine comme envers Lope de Vega.
Le dimanche, le professeur résume son cours, et traite en courant de certaines sciences et de plusieurs sujets qui avaient échappé à son rapide enseignement : l'histoire, les langues vivantes, le blason, la musique, les
voyages et la critique. Je détache une page piquante relative aux langues :
« Les langues vivantes forment aujourd'hui une partie fort importante de l'érudition et de l'éducation. Je vous demande en grâce de ne pas prendre cette étude au sérieux; car d'apprendre le français, l'anglais, l'italien, l'allemand, c'est un travail qui demanderait quatre vies entières, et plus encore si on voulait apprendre à fond l'origine de ces langues, leurs variations, leur caractère, en quoi elles sont riches, en quoi elles sont pauvres, leurs progrès, leurs rapports, leur usage. Il suffira que vous sachiez du français ce qu'il en faut pour lire certains livres qui sont tout sucre et tout miel; de l'italien, ce qui est nécessaire pour entendre les ariettes que chantera une dame. Dites de l'anglais que c'est la langue des oiseaux, qu'elle a peu de règles, et que d'ordinaire le signe du génitif, de l'ablatif et du datif se met à la fin de la phrase; que, dans la poésie, ils coupent des mots par la moitié, comme le maçon casse une brique pour la faire entrer dans un mur. De l'allemand, dites que c'est une langue très-rude, mais louez son antiquité. Si vous dites que, dans notre idiome, tous les mots qui commencent par al sont d'origine arabe, vous passerez pour un interprète universel, et vous aurez toutes les voix pour être nommé archiviste de la tour de Babel.
« Je ne trouve en tout ceci qu'un seul et léger inconvénient. Je crains qu'avec cette imparfaite connaissance de tant d'idiomes vous ne parveniez à oublier celui de notre pays. Mais c'est un petit scrupule qu'il fai.it laisser de
côté, et, pour vous consoler, dites-vous qu'avec tous ces bouts de langue on doit aisément faire une langue entière, comme d'une foule de petits cierges on fait un cierge pascal. Plaignez-vous souvent de la pauvreté de Tidiome castillan, et dites que Charles-Quint était un pauvre sire, quand ,il prétendait que c'était la meilleure langue pour s'adresser à Dieu, sans doute parce qu'il croyait y trouver beaucoup de majesté, d'abondance, de douceur et d'énergie. Dites que nous n'avons rien en espagnol qui réponde aux mots français coquetterie, papillotage, persiflage et autres de la même importance, rien qui réponde aux mots anglais rake, freethinker. Emportezvous, autant qu'il sied à un savant, contre les Espagnols qui soutiennent que leur idiome est susceptible de toutes les beautés imaginables; qui, pour le prouver, citent de leurs auteurs anciens des passages que nous n'entendons plus, et qui s'opposent à l'entrée de tout barbarisme ou de tout mot étranger, comme si c'était une armée de Maures débarquant sur la côte de Grenade. »
Ce sensé badinage eut un succès éclatant et marqua aussitôt la place de Cadalso. Cette fine critique, dans laquelle l'instinct castillan est très-heureusement tempéré par un rare bon sens, était chose redevenue nouvelle en Espagne, et se rattachait, par un fil imperceptible, mais solide, à l'exquise tradition de Cervantes. La même année, Cadalso donnait un supplément à son œuvre, lequel n'est inférieur à l'œuvre même sous aucun rapport; c'est la même verve, le même sel, la même opportunité. Armés
de cette science, enlevée d'assaut comme une redoute mal défendue, les disciples se sont présentés dans le monde, et le poëte, le philosophe, le mathématicien, le jurisconsulte, le théologien, racontent tour à tour au maître, dans des lettres dont chacune est une petite scène de comédie, comment leur orgueilleuse et facile théorie est venue échouer devant le simple bon sens, devant la plus humble remarque d'un homme du métier. Le récit de tous ces désappointements est la moralité de l'œuvre entière.
11 y a tout un chapitre à part sur les voyages, chapitre rempli d'observations judicieuses et bonnes pour tous les temps. Ce sont les conseils d'un père à son fils qui se propose de voyager, véritable voyage à Veau rose, qu'il se propose de réaliser dans ce fauteuil devant lequel Alfred de Musset vit passer un jour de si beaux drames. Le père, homme d'expérience et vieil Espagnol, relève avec un peu d'amertume quelques jugements sur l'Espagne hasardés par Montesquieu dans ses Lettres persanes. Il a raison, pleinement raison sur plus d'un point. Mais devait-il prendre au sérieux quelques saillies dont tout le monde avait fait justice après en avoir ri? Il eût été plus digne du sens élevé de Cadalso de ne pas relever des drôleries sans portée, et de prendre acte, au contraire, des pages sérieuses où le grand publiciste, d'accord cette fois avec tous les bons esprits et avec Cadalso lui-même, attribue en partie la décadence de l'Espagne à l'expulsion dernière des Maures, et à ces conquêtes lointaines qui ont ruiné l'Espagne en la couvrant d'or.
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Le nom de Montesquieu et les Lettres persanes m'amènent naturellement à parler d'un ouvrage que Cadalso écrivit à l'imitation de celui-ci, mais qui ne fut publié qu'après sa mort : les Lettres marocaines. C'est une œuvre estimable, mais un peu languissante. Elle est pleine de sages remarques, de nobles sentiments, d'utiles maximes, de piquants récits, écrits avec élégance et bon goût. Mais, outre que toute imitation est froide par elle-même, il sera toujours difficile de faire réussir en Espagne un livre où Ton se raillera de l'Espagne. À part même le merveilleux talent de l'écrivain, le succès des Lettres persanes a tenu à ce que, dans un siècle qui remettait tout en question, l'auteur touchait à tout et portait aux institutions les plus graves des coups, d'autant plus terribles que la main semblait plus légère. Rien de pareil ne pouvait être tenté ni permis en Espagne; d'où il résulte que le Marocain de Cadalso, ou l'ami qui lui sert de guide, ayant dû se borner à des ridicules littéraires ou sociaux essentiellement passagers, ces lettres n'ont pu avoir qu'un agrément éphémère et d'où la vie s'est promptement retirée. J'adresserai à l'exécution même un reproche essentiellement littéraire. Un Persan, qui voyage en France, trouve, entre les sentiments, les idées, les croyances, les habitudes qu'il apporte avec lui et ce qui frappe ses yeux, un contraste d'où naît tout le piquant de la forme. Entre un habitant de Fez et l'Espagne, le contraste ne pouvait exister au même degré. 11 y eut toujours entre les deux pays des relations qui devaient le rendre moins vif et ôter quelque peu de sa vraisemblance
à rétonnement du voyageur. Mais, si Cadalso l'eût voulu, n'y avait-il pas dans l'idée de ce jeune Maure visitant un pays qui avait été la patrie de ses pères, quelque chose qui prêtait aux plus heureux développements, aux incidents les plus inattendus? Là devait être, selon moi, l'originalité de l'œuvre. Qu'on relise VAbencerrage de H. de Chateaubriand, si Ton veut bien comprendre ma pensée tout entière.
Mais revenons à Salamanque. Il paraîtra, je pense, tout naturel que Cadalso, doué, outre son rare talent poétique, d'un goût exquis, d'un esprit léger, de connaissances si étendues, avec un caractère doux, enjoué, sympathique, et cet ascendant involontaire que prend naturellement l'homme d'épée, même le plus modeste, dans une réunion de simples lettrés, se soit trouvé à Salamanque le chef, le maître, disons mieux, l'oracle de cette école de jeunes poètes, tous animés d'ailleurs d'une inspiration parente de la sienne.
Mais de tous ces poètes, il y en avait un que Cadalso entourait d'une affection particulière et presque paternelle; c'était Melendez. Dans ce jeune homme, qui alors n'avait pas encore vingt ans, il voyait avec un tendre étonnement, avec une touchante abnégation, se développer son propre génie, mais avec un éclat supérieur. Pour mieux suivre ses progrès, pour étudier de plus près le développement de son talent, il le prit dans sa maison. 11 sentait confusément que Melendez serait son ouvrage le plus accompli, et qu'il y allait de sa gloire à le maintenir dans une bonne voie. Melendez était, à la même
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époque, la préoccupation d'un autre noble esprit, de Jovellanos, que Cadalso, on l'a vu, avait rencontré et révélé, pour ainsi dire, h lui-même, à Henarez, et qui, maintenant magistrat à Séville, s'associait de loin, par d'austères conseils, à l'œuvre paternelle de son ancien maître,
Je trouve dans les poésies de Cadalso une gracieuse petite pièce qui doit se rapporter au commencement de cette époque de douce initiation mêlée déjà d'admiration. Elle a pour titre : « A l'occasion de la rencontre faite, à Salamanque, d'un nouveau poète d'un goût exquis, particulièrement dans les compositions tendres. »
Plus tard il lut adressait ce morceau plein d'une grâce mélancolique et attendrie :
a Mon printemps est passé (les années chères à l'amour etàPhœbus, qui jamais les rappellera?), et je n'ose joindre ma voix épuisée à ton souffle jeune et frais ;
« Sinon je chanterais mes amours au ton de ta lyre, et au ton de la mienne tu chanterais parmi les fleurs ; ainsi font les rossignols dans un harmonieux accord.
« Mais poursuis, poursuis tes chants î... ne perds pas le temps de ta florissante jeunesse, pendant que j'achève ma vie ennuyée et si mal employée dans les camps et dans les cours.
« Sur les ailes de la renommée, tes chants viendront frapper mes oreilles, soit que la trompette m'appelle aux mers jadis conquises, ou parmi les peuplades révoltées de l'Inde;
(( Soit que je porte au pôle antarctique les bannières du grand Charles, partout Apollon me dira tes vers, et les peuples accourront pour les entendre et y applaudir.
« Ni le fracas horrible de Neptune me menaçant d'une mort sans pitié, ni le tumulte de Mars, ne troubleront mon àme quand l'harmonie de tes vers viendra caresser mon oreille.
« Et, si la dure Parque refuse à ma vie de plus longs délais, et que, dans la barque funèbre, je me voie emporté sur le Styx aux délices de l'Elysée,
« J'entendrai Catulle couché à l'ombre d'un myrte, entre Properce et Tibulle, lire avec étonnement les vers que la muse t'a dictés;
« Je verrai s'approcher, inquiets, au bruit sonore, Laso et Villegas; ils répéteront avec envie : Quel céleste prodige! qui donc Apollon a-t-il doué d'un tel souffle?
« Et moi, témoin de ta gloire, dont je ferai la mienne, je dirai : Je fus son ami; il m'aimait et le disait en vers délicieux.
« Je me vois alors au milieu d'eux tous, assailli de mille questions : qui tu es, et quels dons sont les tiens* et quel le est la bergère que tu aimes, et comment elle danse quand tu fais résonner ta lyre.
« Et avec la même tendresse qu'un père raconte les grâces et la beauté de son fils bien-aimé, et se sent grandir lui-même, s'il voit qu'on l'écoute avec charme, à mon tour, je chanterai ton nom, ta patrie, ton génie, tes vers, et quelle sera leur admiration quand je leur dirai ton élégie à la mémoire de ma chère Philis ! »
J'ai cherché dans les œuvres de Melendez les pièces qui ont gardé la trace de cette poétique amitié. Je trouve d'abord dans une églogue ce joli passage :
« Et Dalmiro chantait, celui qui a été à laguerre et qui a vu les contrées où meurt le jour, que le fleuv ede nos montagnes ne ressemblait en rien à cette mer superbe qui répand la terreur. Il disait, je m'en souviens, que la mer irritée par le vent rendait d'horribles gémissements; qu'elle semblait vouloir aller se briser avec ses vagues contre le ciel couvert de nuages, dévorant les navires comme nos fleuves emportent les cabanes, et qu'alors le dernier cri des pauvres mourants déchirait le cœur, comme si on entendait le faible bêlement d'une brebis blessée, ou du petit chevreau qui réclame sa mère. »
Ailleurs, dans une ode charmante, Melendez célèbre la douceur des vers saphiques de son ami, le capitaine don José Cadalso; il termine ainsi :
« Quand tu chantes, tout se tait; ta voix résonne; l'harmonieux concert peuple l'air et ravit l'âme dans une amoureuse extase. .
« Poursuis, ô poète souverain, et que rien rie suspende ton chant limpide et sonore; use du don sublime que d'une main prodigue ont répandu sur toi Apollon et l'Amour.
« Jouis-en longtemps, et que toujours la douce langueur de tes accents, enchantant mon oreille, me remplisse d'une tendresse céleste, d'un immortel contentement. ))
Ailleurs encore, il adresse à Cadalso une ode remplie du plus vif enthousiasme, à l'occasion de celle quil avait lui-même adressée à Moratin. Celui qui avait l'âme si naturellement ouverte aux pures émotions de la poésie et de l'amitié devait achever, à Montpellier, le 24 mai 1817, dans l'abandon et la tristesse, une vieillesse éprouvée parles violences populaires, par l'exil et la pauvreté. Trente-sept ans auparavant, il avait vu mourir, dans la fleur de l'âge, son maître et son ami.
Mais nous ne sommes encore qu'à cette heureuse époque où Cadalso, tenant garnison à Salamanque, ne trouvait parmi ses émules que des amis ou des disciples.
En 1775, encouragé par le brillant accueil fait a sa prose, et toujours sous le transparent pseudonyme de don José Vazquez, il publie le recueil de ses vers. Arrêtonsnous à l'examiner. Reflet d'une vie studieuse et en même temps agitée, ou du moins peu stable, il y a de tout dans ce précieux petit recueil. Il a pour titre : Loisirs de ma jeunesse. Cadalso était de ces poètes qui, se dévouant à leur carrière, regardent la poésie comme l'heureux privilège du jeune âge, lui disent adieu en même temps qu'à la jeunesse, et ne lui demandent plus, durant le reste de leur vie, que de rares faveurs, aux heures secrètes d'un repos chèrement payé d'avance. En publiant son recueil, Cadalso nerenonçait pas à la poésie, mais il ne paraît pas qu'il en ait beaucoup multiplié les pages. 11 avait mis le meilleur et le plus exquis de lui-même dans cette œuvre de ses jeunes années.
Il envoie suri livre à Madrid, l'adressant à Ortelio, le plus cher de ses amis; Ortelio, nous l'avons dit, c'était le poëte Vicente Garcia de la Huerta. En se séparant de ses vers, Cadalso leur dit, comme avant lui Horace d'abord et ensuite Ovide: « Allez, mes heureux vers; allez, ô ma consolation, allez àla cour du plus bienveillant des monarques, de cette cabane au toit de chaume, qui fut notre berceau et mon doux refuge. Allez où l'humble Manzanarès baigne le pied du superbe palais des rois. Mais, dans l'innocente pensée que vous êtes mes enfants, engendrés dans les larmes et nés dans la peine, n'allez pas vous faire illusion et perdre vos pas et vos efforts; cherchez un Mécène entre les puissants. Au milieu du luxe des livres dorés, quelle figure feraient les simples feuillets du petit livre où ma mélancolie a gravé ses soupirs? N'allez pas davantage, follement orgueilleux, demander aux savants qu'ils vous placent à côté d'Ovide, de Boscan, deGarcilaso, de Martial, de Virgile, d'Argensola, de Lope et du divin Homère. Faibles comme vous êtes, ne vous exposez pas au danger; car, même dans un golfe, les petites barques peuvent se perdre entre les navires qui emportent de Cadix, aux mers de l'Inde, les armes de Charles, sa foi et son empire. »
On a ici le ton de Caldaso et le tour ingénieux de sa pensée. Il s'éleva quelquefois plus haut, mais rarement et pour peu de temps. A voir le brillant uniforme qu'il a revêtu si jeune et qu'il porta toute sa vie, on pourrait croire sa muse ambitieuse et hardie, mais il n'en est rien; l'odeur de la poudre a pu un moment lui monter au cer-
veau, mais l'ivresse a été courte, et bientôt il ne lui est resté du choix qu'il a fait de la carrière des armes que le sentiment des sévères devoirs qu'elle impose :
« Les neuf sœurs ne devaient leurs» éloges qu'aux âmes fières et inhumaines;
« Mon âme s'emplissait de fureurs, quand je lisais Thistoire de Quinte-Curce ou celle de Solis, flatteurs d'Alexandre et de Cortès.
« J'enviais à l'un et à l'autre la gloire qu'ils avaient eue de voir sur Montezumaet sur Darius la fortune et la victoire épuiser leurs caprices.
« Un héros sage, un pieux monarque, me semblaient indignes de leur race, et le livre de leur vieindigne d'être étudié
a Je me réjouissais de voir rouler sur la rude Espagne le char retentissant de Mars... »
Mais cet enthousiasme dura peu; et, dans une autre pièce d'une tout autre manière, il semble avoir voulu répondre à celle-ci :
« Reviens, ô ma douce lyre! reviens à ton humble style, et laisse les Homères chanter les Àchilles. »
11 avait d'abord essayé du ton héroïque. Outre sa tragédie de don Garcia, une héroïde de Florincle, morceau élégant, mais peu ému, donne la mesure de ce qu'il peut faire dans ce genre. Plus heureux dans l'expression des idées morales, il a adressé à la Fortune une épître où l'on trouve des accents fermes et élevés. Une fois, datts une ode à Moratin, il a rencontré l'essor lyrique; mais
il se soutient peu à une certaine hauteur. Disciple de Yillegas, à des siècles de distance, et gracieux précurseur deMelendez, Cadalso est surtout un poëte anacréontique. Il est tout entier dans cette leste et ravissante petite pièce :
« Quel est celui qui descend de cette colline, une bouteille dans la main, le sourire sur les lèvres, la tête couronnée de pampres et de lierre, entouré de bergers, accompagné de nymphes qui, aux sons du tambour de basque, répandent leur allégresse, célèbrent ses exploits, applaudissent à sa venue? A coup sûr, c'est Bacchus, le père du raisin; mais non, c'est le poëte, auteur de cette letrilla, ))
Ailleurs, il se peindra lui-même : « Disciple d'Apelles, s'il te prend fantaisie d'employer ton beau pinceau à reproduire ce laid visage, ne va pas me peindre renfrogné, les yeux pleins de courroux, portant dans la main droite la fameuse épée de Tolède, dans la gauche le frein de quelque monstre belliqueux, ardent comme la foudre, léger comme le vent, et sur la poitrine l'insigne qui, dans les siècles glorieux, animait les nôtres au combat, et faisait tomber les Maures la face contre-terre. Ne couvre pas ce corps d'un costume militaire, bleu et rouge, relevé de l'or des Indes, Ne me représente pas davantage comme un savant prétentieux, entouré de livres et de plans, de cartes et de sphères. Garde ces attributs pour les sublimes insensés qui aspirent à l'honneur de vivre dans les siècles lointains. Pour moi, dont toute l'ambition est d'achever dans le repos le cours monotone de cette vie
fragile, montre sur mon visage la sérénité de mon àme. l'enjouement sur mon front, la volupté sur mes lèvres. Couronne ma tête avec le thym odorant, avec le myrte amoureux, avec le pampre, source d'une douce ivresse. Que mes cheveux épars couvrent mes épaules, et que ma loyale poitrine respire librement. Dans ma main droite mets une large coupe, ruisselante du nectar de Jerez, ou de celui qui mûrit dans les plaines delà Manche, » etc, etc.
11 y a dans tout ceci, j'en conviens, un peu trop de mythologie bachique; mais, sous cet appareil un peu suranné, le sentiment reste espagnol, et la verve ne dépasse jamais certaine limite. Ce sont, d'ailleurs, chansons de la jeunesse , et pour lesquelles demanderaient grâce, au besoin, la vie sérieuse et la mort prématurée du poète. Tout en se laissant aller à ces entraînements d'une muse andalouse, il s'inquiète parfois de ce que pensera du sujet de ses vers son austère ami Ortelio. « Son génie, dit-il quelque part, n'aura jamais d'éloges que pour ce qu'il y a de plus sublime et de plus relevé ; la sérénité de son visage s'offusquerait d'une pensée honteuse, d'une parole malséante. » Et ailleurs, lui envoyant quelques manuscrits, il voit d'avance son ami s'étonner de n'y trouver que des bagatelles, et il ajoute : « Déjà tu fronces, déjà tu hausses ce sourcil redoutable; déjà tu laisses échapper le manuscrit et tu dis : « Pour- « quoi, pour de pareils jouets, abandonner les points « importants? »
Mais je plains Vicente Garcia de la Huerta si, dans son
goût hautain, il demeurait insensible à la délicieuse pièce que je vais essayer de traduire.
« Je meurs d'amour, accours, ô ma mère! Si tu ne viens vite, tu me verras mourir.
« J'ai quatorze ans; je les eus hier, le premier d'avril, le mois fleuri ; et petits et petites ne cessent de me répéter: « Dis, Mariquitta, est-ce qu'on ne te marie « pas? »
a Je meurs d'amour, etc.
« Ce que je sais, ô mère chérie, c'est que là-bas, dans le jardin, me voyant seule, je me suis regardée longtemps dans le petit miroir que, à la foire dernière, me donna, à Madrid, mon cousin Luis.
« Je meurs d'amour, etc.
(( Je me regardai, je me regardai cent fois, mille fois; et je dis en pleurant: «Pauvre de moi! Faut-il donc « perdre ce doux sourire, ce tendre regard? Ah! mala heureuse enfant! »
« Je meurs d'amour, etc.
« Et aussitôt j'ouïs dans mon cœur comme une voix de fée qui se mettait à dire : « Une jeune fille qu'on ne <( marie pas, à quoi sert-elle? Mariée, une vieille même « est plus heureuse. »
« Je meurs d'amour, etc.
« Si tu ne veux aller par la ville me chercher un amoureux, laisse-moi ce soin. J'en trouverai tant, que j'aurai à choisir, et sans, pour cela, sortir de la rue.
« Je meurs d'amour, etc.
(( Tout à enté, un jeune garçon vit comme un sera-
phin; il entend la môme messe que moi. Si je vais seule, il se glisse tout près de moi ; si tu m'accompagnes, il se tient plus loin.
u Je meurs d'amour, etc.
u II me regarde, et je le regarde; s'il m'a vu, je le vois; et le voilà, que le carmin n'est pas plus rouge. Si pareille chose lui arrive, au pauvre garçon, dis, ma mère, que veux-tu qu'il ni arrive, à moi ?
<( Je meurs d'amour, etc.
« En face en est un autre, celui-là rempli de malice, qui, en passant, me regarde et rit. Il marche sans bruit derrière moi et me suit pour voir où je vais.
« Je meurs d'amour, etc.
« Il y en a un autre qui, d'un air gracieux, passe cent fois dans la rue, ai-je dit cent ou mille? et qui dit à notre suivante : « Ta maîtresse est jolie, te parle-t-elle de moi? »
« Je meurs d'amour, accours, ô ma mère! Si tu ne te hâtes, tu me verras mourir. »
J'ai dit que Gadalso aimait les champs et qu'il se plaisait à les célébrer. Quelquefois sans doute, las de la vie active, il se voyait d'avance retiré dans quelque village, d'où il se promettait bien de ne plus sortir. Il avait sans doute, au bord de TÈbre, sur la côte de l'ancienne Cantabrie, dont sa famille était originaire, et que deux fois il appelle sa patrie, quelqu'une de ces antiques et chères masures vers laquelle se tourne toujours et de partout la pensée du poëte, du voyageur, du soldat, de tous ceux enfin que la destinée entraîne dans ses mille chemins.
Voici une des fêtes champêtres que Cadalso promet à son imagination et à sa vieillesse. Sous le charme de l'Idylle, on sent hattre le cœur du soldat :
« Notre Espagne produit pour se défendre les chevaux du Bétis, le fer de Cantabrie, et ce vieux sang des Goths qui se répand avec joie dès que la patrie le demande, dès que le roi l'ordonne. Elle a, pour se réjouir, les fruits délicats, les poissons de ses côtes que baignent deux mers, et les trésors que Bacchus prodigue à Malaga, à Jerez, à Péralta, à Tudela et dans la Manche voisine. Donc allons, mes amis, pendant que les divinités protectrices de l'heureuse Espagne daignent nous accorder une paix tranquille dont se réjouissent les sillons, les vignes et les vergers, les cabanes et les troupeaux; vivons et jouissons de tout ce que nous donne d'une main libérale la nature avare pour tant d'autres. Venez, venez joyeusement, bergères et bergers; venez avec castagnettes, tambourins, tambours de basques, guitares et musettes, venez à ma chaumière humble mais riante, où manque le luxe, mais où l'agrément abonde. De ce côté les jeunes garçons, de celui-ci les jeunes filles, et ici devant ma porte les vieux et les vieilles. Qu'ils pleurent de joie à l'aspect de leur postérité chérie. Mêlez aux danses joyeuses les joyeux refrains, pendant qu'on prépare le repas rustique, pendant que du meilleur vin on apporte au moins vingt outres, les jambons de Galice, les salaisons de Biscaie, les olives de Séville, les pommes d'Aragon. Chantez les vieilles romances tombées dans un injuste oubli, comme à nos aïeules les chantaient les leurs. Dites-nous com-
ment Rodrigue, le dernier roi et le plus malheureux de la race des Goths, se perdit pour l'amour de la méchante Gava, et laissa l'Espagne perdue aux mains des Africains, et désormais captives ses provinces désolées. Dites comment Pélage sortit des montagnes avec ce qu'il put trouver de compagnons : ils étaient peu, mais braves.... De ce doux siège qui fut celui de mes aïeux et qui passera à mes petits neveux, j'entendrai vos chansons et je verrai vos danses... Chantez donc et dansez avec allégresse, si dure la paix sainte; mais, si Mars vous trouble de ses fureurs, s'il fait retentir ses trompettes et ses tambours, laissez-là ces plaisirs et courez aux armes; car notre Espagne produit pour se défendre les chevaux du Bétis, le fer i!e Cantabrie, et ce vieux sang des Goths qui se répand avec joie, dès que la patrie le demande, dès que le roi l'ordonne. »
Cependant les garnisons sont journalières comme les armes. Le régiment de Cadalso dut quitter Salamanque, et il fut envoyé en Estrémadure, dans la petite ville de Montijo. Là, ayant pour toute distraction l'obscur labeur d'un cours de tactique dont il s'acquittait, du reste, à merveille, il enviait à Iriarte la bonne fortune qu'il avait de vivre à Madrid, au milieu des poètes, des littérateurs les plus distingués. Mais l'ingénieux fabuliste lui répondait par le tableau peu flatté des misères littéraires du moment: «Toi qui te vois exilé dans ce coin de TEstrémadure, si triste et si solitaire, que tu crois habiter le pôle antarctique, cesse de m'envier le bonheur de résider ici, où tu t'imagines que je vis dans la société des muses es-
pagnoles et latines, et où tu penses que l'amour des lettres est tenu en haute estime. Que tu juges mal, cher Dalmiro, du lamentable état du savoir dans cette cour, il y a deux siècles, la maîtresse des sciences, et dans le nôtre l'humble apprentie du génie du Nord. »
Iriarte était Tun de ceux qui faisaient rude guerre à cette aveugle imitation des œuvres étrangères. Son épître finit ainsi :
« Pour peu que tu éprouves de tristesse à te voir éloigné de ce monde littéraire dont je viens de te tracer l'esquisse, je changerais volontiers mon sort contre le tien, et volontiers je vivrais solitaire à Montijo où j'aurais à traiter avec de simples laboureurs, et non avec des sots qui se donnent pour docteurs. Enfin, cher Dalmiro, faisons un marché, mais j'ai grand peur qu'il ne te déplaise; si tu veux m'envoyer un ignorant candide, je le ferai présent d'un pédant présomptueux. »
Deux ans après, Iriarte lui dédiait sa traduction de l'Art poétique d'Horace, et on conviendra que nul en Espagne n'était alors plus digne d'une telle dédicace.
Après cet hommage rendu au poëte par un poëte. on aimera peut-être à voir comment parlait du commandant Cadalso son inspecteur général, comme nous dirions aujourd'hui : « Cet officier, écrivait dans l'un de ses rapports don Antonio Ricardos Carillo, cet officier a une valeur remarquable, un talent distingué; il a fait preuve d'une rare application dans l'emploi qu'il occupe, et, quand il aura corrigé dans sa conduite certaines saillies de jeune homme, on peut attendre de lui les plus
utiles services. » Qu'on me dise si un poëte eut jamais brevet pareil. Mais, n'en déplaise au grave tacticien Ricardos, nous serions bien fâché de ne pas voir percer un peu la bonne humeur du poëte dans ces vivacités de jeunesse dont ou l'invite à se corriger.
La mort ne lui en laissa pas le temps. La guerre ayant éclaté entre l'Espagne et l'Angleterre en 1759, Cadalso conduisit son régiment devant Gibraltar. Le général en chef de l'armée, don Martin Alvarez de Sotomayor le prit alors pour aide-de-camp et lui fit donner, vers la fin de 1781, le grade de colonel. Cadalso, plus que jamais le premier au danger, paya de sa vie ces faveurs méritées. Avant été envoyé en reconnaissance vers une batterie, en face de Gibraltar, dans la soirée du 21 février 1782, on vit, à neuf heures et demie, s'élever de la batterie ennemie qui portait le nom d'Ulysse, une grenade qui se dirigeait du côté où se trouvait le jeune colonel. On se hâta de l'avertir du danger dont il était menacé, mais il dédaigna de se mettre à l'abri, et un éclat de la malheureuse grenade, l'ayant atteint à la tempe droite, lui emporta tout un côté de la tète et mit ainsi fin à sa courte et glorieuse vie; il n'avait guère que quarante ans. •
Cette mort fut vivement sentie, même dans l'armée ennemie; des officiers s'associèrent noblement aux regrets que manifestèrent et aux honneurs que décernèrent à sa mémoire les compatriotes de Cadalso, et, plus que personne, le digne général qui en avait fait son aide-decamp et son ami. Dans le reste de l'Espagne la douleur fut
universelle; plusieurs pleurèrent l'officier distingué, tous pleuraient l'homme d'un caractère si aimable, d'un commerce si attrayant et si sûr. Les poètes menèrent dignement le deuil du poëte. Trois d'entre eux surtout célébrèrent comme elle le méritait cette chère mémoire : le comte de Norona, qui, ainsi que lui, avait suivi avec éclat la carrière des armes, mais qui, plus heureux, avait gagné une bataille; l'augustin Gonzalez et celui dont la douleur sans doute avait le plus besoin de se consoler en s'épanchant, Juan Melendez. L'ode que ce dernier consacra à la mort du ôolonel don José Cadalso, son maître et son tendre ami, est pleine de pathétique sincère et d'élévation. Je n'en citerai que cette saisissante strophe : « Non, jamais cette déplorable image ne sortira de ma pensée; jamais l'horrible spectacle ne cessera de blesser mon cœur. Je vois son front déchiré, ses yeux égarés et tremblants, le fleuve de sang qui sort de la plaie en bouillonnant; j'entends le bruit du bronze impitoyable et la chute, hélas î de celui qui se débat, et déjà sans connaissance se roule dans le sable; ses plaintes, les mots qu'il ne prononce pas; et je vois cette main qui s'agite et demande à tous un secours qu'ils ne peuvent donner.»
L'ode est restée inachevée, mais seulement en apparence, et comme si Melendez eût voulu montrer par là que sa dernière larme sur une telle perte ne tomberait que le dernier jour de sa vie.
Je me suis arrêté avec complaisance à raconter la noble vie, à analyser et à peindre le talent exquis de Cadalso;
mais c'est que j'éprouve un attrait irrésistible pour ces généreuses natures de poètes, qui, plus jaloux de l'honneur des lettres que de leur propre renommée, se dévouent à la gloire des autres. Cadalso fut un de ces amants désintéressés de la muse.
Né à Cadix, il aima le plaisir; mais il le chanta avec grâce, candeur et mesure. J'aurais été bien étonné si sur ce poétique rocher Dieu n'avait fait naître un poëte.
Souvenir du tremblement de lerie de Lisbonne et mort du jeune Racine. — La Chaussée. — La lsla. — San Fernando. — La Carraca. — Le collège de Marine. — L'Observatoire. — Le pont de Suazo. — Les Salines. — Cbiclana. — Torre-Gorda. — Puntales. — Puerto Real. — Le Trocadero. — Le Puerto b'anta Maria. — Le guilarero. — Le coup d'œil de la baie. — Rota.
Séparer Cadix de sa baie, c'est avec le mouvement lui ôter la vie. Lorsque du haut d'une des tours de la cathédrale on a vu s'étendre au midi les plaines immenses de rOcéan, et au nord s'arrondir cette baie magnifique avec ses charmantes villes, Rota, Puerto Real, Puerto Santa- Maria, ses établissements maritimes, ses travaux de défense, Cadix n'est plus le vaisseau de pierre dont nous parlions dans un précédent chapitre, mais la tête et le
centre d'un vaste système dont on ne saurait le séparer. Je ne pouvais surtout détacher mes regards de la baie. Chacun des points lumineux de l'harmonieux contour m'attirait insensiblement comme un mystère d'amour, de fraîcheur et de poésie. Redescendu dans la ville, je me sentais comme étouffé dans ses rues étroites qui tout à l'heure encore m'avaient paru si jolies. J'avaisgardé dans le cœur un désir insurmontable de forcer les barrières de cette prison, pour aller respirer sur ces fortunés et prochains rivages un air plus pur, les parfums de la terre.
La seule porte qui mène au continent s'appelle de ce nom significatif : la Porte de Terre. Si pressé que je fusse de l'atteindre, je pris par la partie de la muraille opposée à la baie pour me rendre compte, chemin faisant, des deux châteaux qui, du côté de la mer, sont comme les ouvrages avancés du mur d'enceinte. Le plus rapproché de l'entrée de la baie* le château de Santa Catalina, se dresse à la pointe d'un écueil qui disparaît sous l'eau à la marée montante et qui vient se relier à la Caleta, cette extrémité de l'île qui, du temps des Romains, formait un amphithéâtre où se représentaient des batailles navales, et par laquelle la mer fit irruption dans la ville, sans doute par un reste de vieille habitude, à l'époque du célèbre tremblement de terre* Par sa position comme par son importance, le château de Santa Gatalina est comme la citadelle de Cadix : douze cents hommes y peuvent tenir à l'aise. Fondé au seizième siècle, on n'a pu éclaircir encore si ce fut au commencement ou à la fin.
Aucune incertitude semblable en ce qui concerne le
La baie de cadix. in
château de San Sébastian, chargé comme son voisin de défendre aussi cette pointe de l'île. Il fut bâti, en 161 3, sur un amas de rochers qui s'élèvent à un demi-quart de lieue en mer, et qui, au dire de quelques érudits, seraient les ruines d'un ancien temple de Saturne. Ce fort peut être, en cas d'attaque, armé d'une manière formidable.
Nous voici enfin devant la porte de Terre. C'est le seul point par où Cadix est accessible à une armée. Aussi ce point est -il de tous le plus fortifié. L'ennemi, que cette langue de terre, qui joint Cadix au continent, amènerait devant la Porte de Terre, la trouverait défendue par de solides retranchements et de hautes murailles qui dans leurs flancs épais recèlentdeux casernes à répreuve de la bombe. Quand je fus sorti de ces voûtes basses et ténébreuses, quand j'eus franchi je ne sais combien de ponts-levis, je me sentis rouler sur une route charmante, bordée de chaque côté de ces peupliers blancs, communs en Andalousie, et qui, quoique arrêtés dans leur croissance par le vent de la mer, n'en ont pas moins beaucoup de charme, quand c'est par eux que l'on recommence à se retrouver en commerce avec la terre. A droite et à gauche s'étendent de riches vergers, des jardins. embaumés, auxq uels, de loin en loin, quelque palmier donne une couleur africaine • qui n'est démentie ni par la beauté du ciel ni par les grandes lignes de la mer que les accidents du chemin montrent ou cachent tour à tour. Cette riante culture sert de cadre au joli faubourg de San José, dont l'élégante église semble une première ébauche de la cathédrale. Après San José, la route se réduit peu à peu à une simple
lî'J LA KME DE CADIX.
chaussée entre deux plages. A gauche c'est le contour de la baie, à droite la haute mer. « Après le tremblement de 1755, lorsque la mer, se retirant tout à coup, revintconlre Cadix, comme pour en finir avec cette ville, les deux mers (dit un témoin oculaire qui a laissé de la catastrophe un récit minutieux, et qui par les deux mers entendait naturellement les eaux delà baie et celles de la haute mer), se joignirent par-dessus la route qui resta à peu près détruite. De ceux qui, fuyant de Cadix, cherchaient un asile à la Isla, bien peu échappèrent à la mort, et il est à croire que le nombre fut grand de ceux qui périrent en ce lieu. On retrouva quelques cadavres qui furent rapportés les uns à Cadix, les autres à la Isla. Mais ce ne fut guère que par charité qu'on les recueillit. » En me rappelant ce passage sur les lieux mêmes dont parle le narrateur, je me disais que le corps du jeune Racine était peut-être l'un de ces cadavres recueillis par la charité! Il allait en poste à un mariage, dit Lebeau dans l'éloge qu'il a écrit de Louis Racine, et cette route par-dessus laquelle se rejoignirent les flots de la mer est la seule, on l'a vu, qui de Cadix mène par terre au continent. J'avais donc sous les yeux le lieu même où étaient venues s'ensevelir tant de douces espérances. Je songeais à ce jeune homme dont le caractère doux, honnête, plein d'une aimable simplicité, disent ses contemporains, retraçait celui de son père et de son aïeul ; je songeais surtout à la vieillesse désormais solitaire du second Racine. « Plongé dans la plus amère douleur, continue Lebeau, il put à peine survivre à cette affreuse nouvelle. Il aban-
donna ses études, il vendit sa bibliothèque et un recueil d'estampes qu'il avait pris plaisir à rassembler; il ne conserva que les livres saints et ceux qui pouvaient entretenir en lui le goût de l'autre vie après laquelle il soupirait. La conversation de quelques amis, les assemblées de notre Académie, un petit jardin qu'il avait loué dans le faubourg Saint-Denis, où il allait tous les jours, dans la belle saison, cultiver des fleurs et des plantes, c'étaient là tous ses plaisirs. » Je songeai aussi au lyrique Lebrun, et, comme une dernière oraison funèbre, je murmurai quelques-uns des beaux vers qu'il 'adressait, au départ, à son jeune ami, lui reprochant de quitter les muses pour le commerce :
Quoi! tu fuis les neuf Sœurs pour l'aveugle fortune! Tu quittes l'amitié qui pleure en t'embrassant ! Tu cours aux bords lointains où Cadix voit Neptune L'enrichir en le menaçant!
Sur les flots où tu suis la déesse volage, Puissent de longs regrets ne point troubler ton cours! Les muses, l'amitié, ces délices du sage, N'ont point d'infidèles retours.
Ton père nous guida tous deux sur le Parnasse; Nos jeunes ans erraient dans les mômes sentiers Nos jeunes cœurs, épris de Tibulle et d'Horace, Aspiraient aux mêmes lauriers...
Oh ! combien ton aïeul frémit au sombre empire De voir qu'impatient des trésors du Betis, Son fds, son doux espoir, sur un frôle navire, Se livre aux fureurs de Thélis !
Malheur à qui des mers franchit la borne antique!
Cependant, après une demi-heure de marche, on arrive à la Cortadura. On appelle de ce nom une profonde tranchée qu'en 1810 les habitants de Cadix firent de leurs mains et à leurs frais, pour y introduire la mer, et avoir, dans l'occasion, un ennemi de plus à opposera l'armée française. Cette coupure fait de Cadix et de son faubourg comme une première île. Après elle, la chaussée devient plus étroite encore et on dirait d'un pont magnifique jeté sur la mer, qui, à la marée haute, vient en battre les flancs. A ma gauche, je voyais se développer le riche contour de la baie, puis le groupe imposant des édifices dont se compose l'arsenal de la Carraca. A ma droite l'aspect de la mer avait un autre caractère. Elle haïssait alors et laissait à découvert une vaste plage hérissée de ces roches sans nombre où les pécheurs forment, avec leurs filets, des parcs qu'ils viennent fouiller à mer basse. J'avais, moi aussi, une proie à chercher parmi ces algues et ces pierres. Là, m'avait-on dit, on pouvait encore apercevoir quelques vestiges de ce fameux temple d'Hercule. Je voulus voir par mes yeux, et, laissant de côté ma calesa sur la chaussée, j'allai, de rocher en rocher, à la recherche des ruines augustes; mais déjà la mer revenait sur moi, que je n'avais rien découvert. Vainement je regardai au fond des eaux limpides; vainement j'interrogeai la forme des roches ellesmêmes, tout disposé à les prendre pour les puissantes fondations du monument détruit. Alors je me souvins qu'une opinion particulière avait placé le temple d'Hercule à la pointe du rocher où s'élève aujourd'hui le fort
de Santi Pétri. Un peu désappointé, je regagnai la voiture qui m'avait amené, ne rapportant de mon expédition hasardeuse que cette conviction que le temple d'Hercule a certainement existé, puisque des historiens dignes de foi ont assuré l'avoir vu, mais que, pour en découvrir les fondations, c'est dans l'histoire qu'il faut regarder, et non clans la mer qui efface et emporte tout.
À laCortadura commence l'île de Léon proprement dite, l'île de San Fernando si l'on veut, ou tout simplement l'île, et, comme on parle ici, la Isla. Peu après la Cortadura, la route qui suit la chaussée se détourne à gauche, et court vers une ville qui porte habituellement les deux noms de l'île, San Fernando ou la Isla. Mais, au point où la route fait angle, elle laisse sur la mer une pointe avancée qui mérite d'arrêter un moment l'attention : cette pointe est celle de Torre-Gorda. Il y avait là, en effet, une grosse tour qui vient d'être utilisée, je crois, pour y placer un télégraphe, et qui ne date que du siècle dernier. Mais, dans les temps anciens, il y en avait une autre dont les fondations sont les mêmes, et qui était l'œuvre des Phéniciens. Celle-ci était un édifice mystérieux, sans portes ni fenêtres, et surmonté d'une idole de bronze; la main droite del'idole, armée d'une clef, était tournée vers l'Occident comme pour en ouvrir les portes; sa main gauche, tendue vers l'Orient, semblait faire appel à des populations invisibles. Cette tour, dit un auteur arabe, Jbnu Ghalib, avait pour but d'arrêter les vents à l'entrée du détroit, ce qui prouve, pour le dire en passant, que la fantaisie humaine n'invente rien de nouveau; quelqu'un
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n a-t-il pas écrit, de nos jours, que les pyramides d'Égypto ont été construites pour contenir les vents du désert? La preuve que donne lbnu Ghalib paraît peu concluante: « Quand l'idole tomba, dit-il, l'enchantement fut rompu, et on vit la mer se couvrir impunément de bateaux; » ce qui prouve seulement que la tour était construite pour repousser les marins, et non les vents. Comment tombèrent la tour et l'idole ? Un des émirs qui plus tard régnèrent sur ces côtes, s'imaginant que le mystérieux édifice cachait des trésors, le démolit pour fouillerses flancs; mais il n'y trouva rien; et, par un juste châtiment de son avidité, ayantnégligé de rebâtir la tour, la côte demeura sans défense. La ville de San Fernando n'a guère moins de vingt-cinq mille habitants, et elle est la capitale des établissements de marine qui se trouvent placés sous le commandement supérieur d'un capitaine général de département. L'Espagne maritime en forme cinq, et le chef-lieu de l'un deux est à San Fernando. La ville primitive s'est successivement appelée, dans l'antiquité, du nom d'Érithrée, de Junon, de Yénus. Elle avait ses racines en pleine mythologie. C'est de là, en effet, qu'Eurysthée aurait chargé Hercule de conduire à Argos les troupeaux de Géryon; ce qui démontre seulement une chose, c'est que, dès ces époques reculées, l'Andalousie avait de ces grands bœufs que nous admirons aujourd'hui. La rue principale de San Fernando, dans sa longueur démesurée, est bordée de belles maisons peu élevées, mais vastes. Je n'y ai guère remarqué qu'un édifice de quelque importance, l'Ayuntamiento.
Mais les véritables monuments de San Fernando, ce sont ses établissements publics. L'arsenal de la Garraca doit être nommé le premier. Ses vastes ateliers occupent un espace immense et forment sept rues entières; mais la plupart ne sont que des ruines. Le feu en a dévoré une partie, et les traces de l'incendie y sont encore toutes récentes; l'incurie en a laissé tomber une autre, et l'argent a manqué pour relever les murailles abandonnées. Je dis l'argent, pour ne pas dire ce souffle puissant qui, au seizième siècle, emportait si loin les grands navigateurs de l'Espagne, lesquels, partis inconnus, revenaient illustrés par la découverte de quelque empire nouveau. Par la grandeur des ruines de la Carraca, on peut juger de ce qu'a été la puissance maritime de l'Espagne. Dans un atelier, on me montra une chaîne rapportée de Lépante, Ce morceau de fer me remua le cœur, car il me rappelait que, quelques années auparavant, par une belle nuit de septembre, je passai devant le golfe immortel, en jetant aux mers de la Grèce les noms de Cervantes et de don Juan d'Autriche : ces deux noms me redisent aujourd'hui, comme alors, que tout n'est pas fini pour l'avenir maritime de l'Espagne, et que la Carraca peut sortir de ses ruines.
L'école des jeunes marins, qui est à deux pas de la Carraca, ranimait encore chez moi cette espérance qui déjà commence à se réaliser. C'est un bel édifice élevé, en 1845, sous le ministère du général Armero. Il contient environ cent élèves ; ils y entrent à treize ans, en sortent à seize, mais pour continuer, pendant six autres années,
sur les bâtiments de l'État, leur rude apprentissage. Je me réjouis de retrouver là les plus beaux noms de l'Espagne ; mais ma satisfaction eût été plus complète si l'on m'eût appris que ces jeunes gens étaient arrivés à l'école par le concours, et si j'eusse vu sur leur uniforme de simples aiguillettes de laine. On étudie mal avec des galons d'or. A part ces deux réserves que je hasarde en passant, tout charme le regard, tout satisfait l'esprit dans ce bel établissement, surtout l'air modeste et grave de ces jeunes gens, l'irréprochable tenue de leurs officiers; rien ne manque de tout ce qui peut contribuer à l'instruction du marin. Je vis dans la chapelle, sur l'autel, la Vierge que don Juan d'Autriche portait à Lépante sur son navire; en cherchant bien, j'aurais retrouvé, parmi les plus jeunes de l'école, le dernier descendant de cet illustre Santa Cruz qui se fit une si belle part dans la gloire de cette journée.
A côté de l'école est une batterie modèle où se forment les artilleurs de la marine. De là, comme de l'école, on aperçoit la mer, et la mer, c'est le monde. Partout elle se montre à ces jeunes gens commela prochaine récompense de leurs efforts, comme une carrière sans limite ouverte à leur patriotisme et à leur courage.
L'observatoire de San Fernando couronne cet admirable ensemble. Placé au centre de l'île, il la domine avec toute la majesté de la science; le plus complet de l'Espagne, l'Europe n'en possède pas qui soit mieux situé. Ici le ciel est si pur, l'horizon si étendu, qu'on se demande, en arrivant sur la dernière plate- forme, si l'œil a
véritablement besoin de tant de secours artificiels pour s'approcher des étoiles et les interroger face à face. J'avoue qu'arrivé là je songeais moins aux étoiles qu'à l'admirable panorama qu'embrassaient mes regards; c'est une de ces cartes vivantes qu'il faut renoncer à décrire. Mais, pour ceux qui sont moins sensibles aux beautés de la nature qu'aux secrets et austères enchantements de la science, j'ajouterai que l'observatoire de San Fernando n'a rien à envier aux meilleurs de l'Europe pour le nombre et la précision de ses instruments, pour la savante organisation, pour les précieux résultats de ses travaux, enfin pour l'inépuisable obligeance avec laquelle les officiers qui président à ces travaux les suspendent pour faire aux étrangers les honneurs de ce bel établissement.
Mais revenons à San Fernando et à sa rue interminable ; elle aboutit à un bras de mer auquel on a donné le nom de Rio San Pedro. Là commence l'île; du côté de la mer, l'accès de ce cours d'eau est défendu par le château de Santi Pétri, situé sur un îlot, et qui peut mettre en batterie jusqu'à trente pièces de canon.
Un beau pont jeté sur le San Pedro fait communiquer l'île à la terre ferme. Cette hardie construction de cinq arches porte le nom de Suaw. Voici comment ce nom lui fut donné. Il est permis de croire que la première pensée de ce pont remonte aux Phéniciens, et dans sa forme dernière il garde encore, sans nul doute, quelque chose des Romains, et plus tard des Arabes. Il est certain qu'Alphonse X, lorsqu'il reprit sur les Maures cette par-
tie de l'Andalousie, trouva un pont à la place où nous en voyons un, car, pour le défendre, il fit construire, à l'ouest du pont, le château de San Romuald, qui tour à tour a été forteresse, paroisse et prison. Sous le règne de Jean II, le vieux pont menaçait ruine. Personne n'osait plus s'y aventurer; et, pour passer le fleuve, on avait établi un bac qui avait grand'peine à gagner l'autre bord- Le roi remit le soin de cette restauration à l'un des auditeurs de son audience, le docteur Juan Sancbez de Suazo, qui, ayant affaire à Rome, traversait alors l'Andalousie. Le docteur paraît s'être acquitté à merveille de sa mission; il en jugea ainsi tout le premier, carenrécompenseil pria le roi de lui octroyerniedeCadix, qu'il trouvaità son gré, et ce qu'il y a de plus étrange, c'est que le roi lui accorda sa demande, le 19 novembre 1408 : mais la ville ferma ses portes et résista si bien, que la donation fut révoquée. L'auditeur, ne se tenant pas pour battu, réclama de nouveau, et de nouveau le roi lui rendit la grâce qu'il venait de révoquer. Mais le vainqueur, usant modestement de la victoire, se contenta de la lieutenance du château : peut-être y aurait-il eu danger pour lui à s'aventurer plus loin. Nous avons vu ailleurs comment son fils vendit son droit d'aînesse pour un plat de lentilles, en cédant la souveraineté de l'île au marquis de Cadix pour des avantages plus matériels; mais il gardait le château, et le nom de l'auditeur demeura attaché au pont, qui le porte encore.
Ici, je devrais me jeter dans un des canots qui se trouvent amarrés sous le pont, et, remontant le San Pe-
dro, entrer dans la baie de Cadix. Mais, puisque me voici sur la route de Chiclana, pourquoi ne pas poursuivre? Chiclana est inséparable de Cadix. C'est là que vont se reposer de leurs fatigues les riches commerçantsdeCadix: ceux qui ne cherchent le délassement que dans le mouvement et le bruit vont de préférence au Puerto Santa Maria. Chiclana est un lieu paisible, un lieu d'Eaux minérales, qui attire surtout les malades et ceux qui, comme les malades, ont besoin de silence, de paix et d'un air pur. Comme ce sont choses qui me plaisent, j'allai à Chiclana. J'avais remarqué, en me rendant à San Fernando, qu'à l'endroit où la route tourne tout à coup, elle traverse un large marais entrecoupé de petites lagunes égales. Ce sont des salines. Au commencement du printemps, on laisse entrer la mer dans ces petits canaux, où ensuite on prend soin de l'enfermer; un peu plus tard, le soleil fait évaporer l'eau, et le sel, resté à sec, est soigneusement recueilli et élevé en petites pyramides qui se détachent sur l'azur du ciel. De petites barques à voile, lancées ensuite sur quelques canaux ménagés dans le marais, viennent prendre le sel pour le porter à Cadix. A voir de loin ces blanches voiles glisser sur le marais, on les prendrait pour d'énormes papillons perdus sur les bruyères. Quand on a franchi le pont de Suazo, le marais est plus étendu, les salines plus nombreuses s'étendent de chaque côté de la route. L'œil suit avec intérêt ces patientes conquêtes de l'industrie de rhomme sur la stérilité de l'Océan, sans avoir le temps de se lasser de leur monotonie; car bientôt il se repose sur une suite de
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petites collines ombragées de pins d'Italie, qui laissent voir à mi-côte de jolies maisons de campagne : c'est le commencement de Chiclana. Au pied des collines et sur la lisière des pins, une belle avenue d'arbres conduit au village même. Quand Chiclana n'est pas en proie au levante, son ennemi de tout Tété, il a un air champêtre qui attire et réjouit l'œil. On y remarque quelques belles maisons, de frais jardins, d'où Ton embrasse une étendue immense; une église, dont l'architecture n'est pas sans noblesse, et un établissement de bains dont le patio rappelle ceux de Séville.
Chiclana est la patrie ordinaire des grands toréadors de l'Andalousie. Les deux derniers, morts récemment, Montes et Redondo, étaient l'un et l'autre de Chiclana : Montes, le dernier représentant de l'ancienne école, grave, prudent et hardi tout ensemble; maître de lui-même, et on pouvait dire maître de son taureau ; Redondo, ou, pour lui donner son vrai nom, son nom populaire, le Chiclanero, l'initiateur d'une école»plus jeune, partant plus aventureux, plus brillant, et en apparence plus téméraire, mais chez qui l'audace était tempérée dans l'occasion par un sang-froid d'inspiration, et qui excellait à dissimuler sous les grâces naturelles de la jeunesse tous les artifices d'une habileté consommée; jamais plus sûr de son bras, de son œil et de son épée, que lorsqu'il semblait se précipiter au-devant de l'inconnu. Avant ces deux maîtres de toutes les places de l'Espagne, Chiclana en avait produit un autre non moins remarquable, Candido. C'est à Chiclana que les Espadas aiment à recruter leurs
quadrilles de picadors, de chulos et de banderilleros, les pesants hommes d'armes et les troupes légères de la course. A Chiclana, on naît torero ; l'enfant cherche le taureau et court à lui dans la rue. Dans les grands villages, dans les petites villes de l'Andalousie, la meilleure fête qu'on puisse donner au peuple, c'est un taureau de corde. Comparé aux grands spectacles des grandes places, le taureau de corde, c'est la tragédie jouée dans une chambre d'auberge entre deux chandelles. On prend un jeune taureau ou une vache un peu méchante, qu'on lâche en pleine rue, sans autre précaution que de leur passer dans les cornes une longue corde qui ne sert guère qu'aies empêcher de retourner aux champs età redoubler leur fureur contre ceux quiles provoquent. Au milieud'un peuple dressé dès l'enfance à ces luttes dangereuses, ce genre de course a vraiment son prix. Il se révèle là, par les traits d'audace les plus imprévus, des vocations singulières . Cette parodie sérieuse de la grande course, pleine d'une variété attachante, n'est pas toujours sans danger. A Tarifa, par exemple, dans le Tarifa de Guzman el Bueno, on supprime la corde: on fait mieux encore, on ferme les portes de la ville, et, au lieu d'une vache, c'est cinq ou six taureaux qu'on lance par les rues : c'est alors un sauve qui peut général, une ivresse mêlée d'épouvante, une terreur pleine, à ce qu'on dit, d'émotions charmantes. Quand ces bêtes furieuses ont promené quelques malheureux sur leurs cornes et versé assez de sang pour refroidir un peu cet enthousiasme sauvage, on ouvre les portes de la ville, et les taureaux reprennent au grand
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trot le chemin de leur déhésa. A Chiclana. les choses se passent avec moins de rudesse. Jem'y trouvai un jour que, pour faire honneur à l'Infante qui, ce jour-là, visitait Chiclana, on donnait au peuple un taureau de corde. Sur le seuil de la maison d'où la jeune princesse devait assister à ce spectacle, j'avais entrevu, dans son costume andalous, l'élégant Chiclanero. J'étais curieux de voir de quel air le grand artiste accueillerait la bête irritée, quand elle passerait devant lui. Mais, quand le taureau vint, Chiclanero, las sans doute de l'attendre, avait disparu. En revanche, debout contre une porte voisine, le vieux Montes, enveloppé de son manteau, fumait tranquillement son cigare. Le vieil Entelle, alors riche et rassasié de gloire, mais à demi aveugle, se reportait sans doute, par la pensée, aux jours de son enfance. Oh! que sans doute il eût de bon cœur donné, pour y revenir, toute sa fortune et tous les applaudissements du cirque!
Mais il est grand temps d'entrer dans la baie. Au point où nous sommes, le plus simple est de la prendre à revers, c'est-à-dire en partant de ce dernier réduit que défend, du côté de Cadix, le château de Puntalès, et du côté de la terre le Trocadero. Au fond de cette partie intérieure de la baie se détache, comme un point lumineux, la jolie ville de Puerto Heal. C'était autrefoisle port de Cadix, PortusGaditanus, et le second des Balbus, celui qui mérita les honneurs du triomphe, en fut le fondateur. Sur les ruines du port antique, les Rois Catholiques fondèrent la ville nouvelle, simple ville de pêcheurs, où la marine recrute de bons matelots, et où vontde Cadix res-
pircr un air plus frais ceux qui trouvent Chiclana trop loin. Puerto Real a une population d'environ quatre mille âmes, uneassez belleéglise,d'attrayantespromenades. La route qui de Puerto Real mène au Puerto Santa Maria, à travers un bois de pins qui souvent laisse apercevoir la mer, est, à mon gré, la plus agréable. Mais ce n'est pas celle-là que nous suivons en ce moment. En quittant Puerto Real, d'où trois fois le jour un joli bateau à vapeur va toucher à San Fernando et à Cadix, nous suivons, à droite, le contour de la baie, et la mer nous porte rapidement en face du Trocadero. Ce fort, dont on a tant parlé en France à une certaine époque, démantelé depuis 1825, ne sert plus que de magasin pour des agrès de navire. San Lorenzo del Puntal, qui s'élève en face, est encore un point redoutable de défense. 11 a une bonne caserne et un puits d'eau presque douce. Durant la guerre de l'indépendance, et pendant les deux ans et demi que dura lesiége de Cadix, il répondit au feu des assiégeants. Un maçon intrépide, aussi opiniâtre que les batteries, réparait d'heure en heure les brèches du canon ennemi, et durant ces trente mois, infatigable et serein, rien ne put le détourner de son héroïque labeur.
Après le Trocadero, ia baie va s'élargissant. et bientôt nous arrivons à l'embouchure d'un fleuve; c'est le Guadalete, au dire de plusieurs, le Léthé des anciens. Sur sa rive droite, à quelque distance de l'embouchure, s'élève le Puerto Santa Maria, ou, pour parler comme tout le monde, le Puerto. 11 communique avec Cadix par un service de bateaux à vapeur qui font le trajet plusieurs fois
par jour, et suivant les heures de la marée : Je seul obstacle qu'ils rencontrent est la barre du fleuve, dont la mobilité est quelquefois un danger pour les barques, mais ne saurait être qu'un embarras et un retard pour un bateau à vapeur.
Le port de Sainte-Marie apparaît déjà dans Ptolomée, sous le nom de Port de Menestée. Alphonse le Sage l'ayant repris aux Arabes, qui l'avaient en partie détruit, le restaura et lui donna, dès cette époque, le nom qu'il porte aujourd'hui. Vingt ans plus tard, en 1284, le roi don Sanche IV, en faisait don à l'amiral génois Benedetti Zacharias, à la charge par lui d'y entretenir, à ses frais, une galère toujours armée. Mais bientôt l'amiral s'en dégoûta, et rendit le port et la ville à dona Maria Aldonsa Coronel, femme de don Alonso Perez de Guzman, qui .ui-mème, en 1295, recevait l'investiture de toutes les côtes de l'Andalousie. En 1506, le port de Sainte-Marie entrait dans la dot que Leonor Perez de Guzman apportait, en se mariant, àLuisdela Cerda, duccleMedinaCœli. Les Rois Catholiques en firent le chef-lieu d'un comté, au profit de ses possesseurs. Philippe V, enfin, le fit rentrer dans le sein de la monarchie, et y résida lui-même durant trois mois. Telles furent les fortunes diverses du Puerto Santa Maria. Sa gloire, s'il en eut, fut devoir sortir de son sein, h. différentes époques, diverses expéditions contre les Maures. En 1-499, sur une petite escadre équipée par un ancien compagnon de Christophe Colomb, don Alonso de Ojeda, sortait, en qualité de simple marchand, le Florentin Americ Yespuce, géographe habile.
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qui, dans la carte qu'il dressa du nouveau monde,, eut Fart clé glisser son nom à la place de celui de Colomb. L'histoire a corrigé Terreur dans ses annales, mais la cruelle méprise est restée sur la carte.
Puerto Santa Maria est aujourd'hui une ville de dixhuit à vingt mille âmes, ville de plaisir, de mouvement, de passage, pendant l'été, mais qui, durant les autres saisons, n'existe guère que de la vie qu'elle emprunte au mouvement commercial de Cadix et de la Isla. Il est cependant lui-même entouré de terres bien cultivées, et ce n'est pas sans fierté qu'il montre ses belles caves aux. étrangers. Ses maisons ont un air de fête, ses rues sont propres, sa population est remuante et gaie. Outre un joli théâtre et une place de taureaux qui fait son orgueil, le Puerto a quelques autres monuments qui témoignent qu'il n'est pas une ville d'hier. Son église paroissiale offre de précieux détails de style gothique, et on admire dans l'intérieur un riche tabernacle de marbre et de jaspe. Parmi les monastères en ruines du Puerto, un couvent de minimes, celui de la Victoria, mérite d'être visité, surtout à cause de son patio en pierres de taille, luxe assez rare en Andalousie. La Victoria est aussi le nom d'une belle promenade où domine le parfum des orangers. Le Vergel en est une autre qui, plus petite, mais plus rapprochée du port, est partant plus fréquentée. Que de fois, dans les soirées embaumées de l'été, je me suis arrêté à quelques pas de cette allée d'arbres, unis plutôt que séparés par des bancs, pour entendre se mêler au son des guitares et des castagnettes le murmure des
causeries, les petits cris, les frais éclats de rire, les soupirs à demi étouffés, les chansons cent fois interrompues et reprises cent fois; parmi ces chansons revenait souvent le refrain vif et original de celle qui a pour titre les Taureaux du Puerto. Elle a fait le tour de l'Europe, sans que l'Europe ait songé peut-être à demander le nom de Fauteur des paroles : c'est tout simplement un ancien président du conseil des ministres de la reine Isabelle, don Luis Gonzalez Bravo; tant il est vrai qu'en Espagne tout le monde tient à être Espagnol !
Mais souvent, tandis qu'accoudé sur le petit mur qui entoure le Vergel, je prêtais une oreille charmée à cette harmonie formée de tant de joyeuses dissonances, le terrible levante, arrivant sur toute cette joie comme le voleur de l'Écriture, enveloppait tout à coup le Vergel d'un tourbillon de poussière. Je n'entendais plus alors que l'aigre sifflement de la bise dans les rameaux tordus, et le grincement des lanternes secouées par l'ouragan. A la lueur effarée des réverbères, tout à l'heure éclatants de lumière, je voyais se disperser, silencieux et hâtifs, ces groupes naguère si animés. Moi-même, à demi aveuglé par le vent, je regagnais mon domicile, la main sur mon chapeau, et méditant cette éternelle image des joies de ce monde qu'un rien trouble et emporte.
J'ai parlé des taureaux du Puerto. Les courses du Puerto sont célèbres. Nulle part ce spectacle, partout si bruyant, n'est une plus grande fête pour le peuple. Quand vient la Saint-Jean d'été, il n'est bruit dans toute l'Andalousie que des courses du Puerto. Elles durent deux jours, et à la
Saint-Pierre elles recommencent. La veille et favant-veille, on voit les routes se couvrir de gens qui se hâtent. Tout ce qui marche, tout ce qui roule, est mis en réquisition. On ne voit que cavaliers fringants portant clames en croupe, calesas légères, lourdes berlines chargées de familles entières, chariots à bœufs, sur lesquels s'arrondissent des cerceaux, recouverts de draps, ornés de rubans et de fleurs, et d'où s'échappent des cris, des chansons, des bruits de guitares. Le bateau à vapeur se charge de passagers à sombrer, mais sans suffire au nombre des curieux; la mer se couvre de barques qui de Cadix, qui dePuerto Real , qui de Rota, quideSan Fernando,amènentdesflotsincessants.La place destinée à les recevoir est élégante et légère. C'est un édifice en bois, à deux étages, et si heureusement disposé, que, quand il se trouve plein, la charpente entière disparaît sous les spectateurs. C'est alors un ravissant coup d'œil. Ici la femme du peuple, laissant aux riches le luxe dispendieux de la mantille, la remplace par un châle de couleur éclatante qu'elle arrange avec coquetterie sur sa tête et d'où le regard s'échappe comme une flèche. Ce saisissant pêle-mêle de toutes les couleurs ajoute je ne sais quoi de plus vif encore au tumulte de la joie populaire.
Mais je me demande comment ceux qui ont bâti cette place si près delà mer ne lui ont pas donné la mer pour perspective. Il semble qu'on n'aurait qu'à faire tomber quelques planches pour donner à une partie des spectateurs le spectacle de la rade de Cadix et de Cadix ellemême. Cette vue merveilleuse, placée en face des Lan-
quettes qui sont au soleil, serait le dédommagement de ceux qui ne peuvent payer un siège à l'ombre. La nature doit et souvent elle donne aux pauvres, en ce monde, de ces charmantes compensations. La même réflexion m'était venue dans la place de Cadix, placée au bord même de TOcéan, et impitoyablement fermée, sinon à ses rumeurs, au moins à l'aspect de ses vagues tranquilles tour à tour ou soulevées. Si, à Antequerre, les montagnes qui entourent la ville dominent aussi la place de Taureaux, c'est qu'il n'a pas été possible d'élever cette place sur les montagnes mêmes. A Séville, une large brèche dans le cirque laisse en perspective la cathédrale et la Giralda. Mais je crois que les propriétaires de la place aspirent au moment où ils pourront, en fermant cette brèche, abaisser le rideau sur cette splendide décoration. C'est donc un parti pris. Mais quelle en est la raison? Partout la même, je crois, et rien ne montre mieux à quel point règne en Espagne la passion des courses de taureaux. C'est que le spectateur n'éprouve en aucune façon le besoin de ce supplément de spectacle. Les yeux attachés sur la place par une sorte de fascination irrésistible, ou il ne verrait rien des merveilles de la nature, ou il s'en détournerait avec impatience comme d'une importune distraction. Pour lui la nature n'a produit qu'un chefc d'œuvre digne d'être regardé, c'est le taureau impassible devant le matador. L'humanité n'a produit qu'un héros qui mérite d'être applaudi, c'est le matador impassible devant le taureau.
Gette vue de Cadix et de sa baie, que je regrettais si fort,
et que seul, peut-être, je regrettais dans la place du Puerto, nulle part je ne la retrouvai plus magique que d'un bois de pins qui a poussé dans le sable à quelque distance de la place. Pendant que je gravissais avec effort ces mamelons de sable, je voyais la mer s'approcher, et Cadix avec ses monuments, sa grande muraille, sa ceinture de navires, sortir peu à peu de la vapeur lumineuse du soleil. A mesure que les bouquets d'arbres devenaient plus rares, je voyais le panorama s'étendre, et, quand j'arrivai sur la lisière du bois, toute l'île m'apparut nettement détachée sur l'azur du ciel, comme une magnifique carte en relief. J'avais à mes pieds un fortin en ruines, où, par la porte brisée, j'apercevais un ou deux carabiniers en guenilles raccommodant eux-mêmes leurs habits, contraste saisissant de la misère de l'homme et de la splendeur de la nature. Après avoir rassasié, enivré mes regards de l'incomparable beauté cle ce spectacle, après en avoir pour ainsi dire recueilli dans ma pensée tous les traits merveilleux, je me retournai vers le Puerto. Le paysage, de ce côté, accompagnait dignement la lointaine perspective : à ma gauche s'étendaient les blanches maisons du Puerto, à mes pieds quelques essais de culture disputés par la faim et par l'industrie de l'homme à la stérilité des sables et à la dévorante ardeur des vents de la mer. Plus loin, quelques citernes avec leur auge de pierre me faisaient penser aux chameaux d'Éliézer. Deux beaux palmiers, qui s'élevaient* solitaires, à quelque distance, ajoutaient un trait de plus à mon rêve d'Orient. Je marquai cette place pour y reve-
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nir un jour. Mais que de places j'ai marquées ainsi sur cette terre que mes yeux n'ont jamais revues, qu'ils ne reverront jamais! Quand je revins au Puerto, deux ans plus tard, les deux palmiers avaient été coupés, leur absence avait pour moi décoloré le magique-point de vue, etjen'ysuisplusretourné. Que de mécomptes, dont celuici n'est qu'une faible image, je trouverais sans doute à Athènes, à Smyrne, à Constantinople, où a passé la guerre, et au bord du Nil où s'est abattue, sur les Pyramides, une légion de ces oiseaux de proie que l'on appelle, avec un orgueil qui ne me dit rien de bon, les pionniers de l'industrie!
On va, ai-je dit, du Puerto Santa Maria à Cadix sur un petit bateau à vapeur qui fait la traversée en moins d'une heure. Lorsque le temps est beau et la mer calme, c'est une agréable promenade, surtout si quelque pauvre joueur de guitare vient encore l'égayer par ses chansons. Je n'oublierai jamais celui que j'y rencontrai ou mois d'août 1854, et je demande au lecteur la permission de retracer ici cette petite scène telle que je l'écrivis en quittant le bateau. Je m'étais souvenu, ce jour-là, que j'avais été poète dans ma jeunesse :
LE GUITARERO
De Cadix au Pueito je retournais un soir. Un homme sur l'avant était venu s'asseoir, Jeune encor, mais aveugle; une (emme limide, Portant une guitare et lui servant de guide, L'avait conduit à bord, et, d'un soin tout charmant, L'avait à son côté fait placer doucement*
Mais, lorsque le bateau sillonna l'onde amere, Se levant tout à coup, celte sœur (celle mère!), Amena près de nous l'aveugle pur le bras, Lui remit la guitare et lui paria tout bas. Alors sous ce beau ciel, sur cette mer unie, Comme eût fait autrefois l'aveugle d'ionie, Le nôtre chanta, non Achille courroucé, Qui rugit de douleur, comme un lion blessé. De voir Agamemnon lui pi enJre sa captive, Mais la bohémienne à la danse lascive, Le muletier conteur et son hardi propos, Et depuis FAguador jusques aux Scrcnos, Tout le romancero de cette Andalousie, Où plus et mieux qu'ailleurs tu mens, ô poésie!
Nous faisions cercle autour; mais deux belles surtout,
Deux filles de Cadix, deux vrais lulins . debout,
Riaient, se pâmaient d'aise aux chansonnettes folles,
Et leur joie éclatait en naïves paroles;
Et l'aveugle, ravi, palpitant, transporté,
En elles, sans les voir, devinant la beauté,
Et s'animant au jeu c7c la douce satire,
Souriait en chantant, à les entendre rire.
Et, lorsque près du port, se levant de nouveau,
La femme, en demandant, fit le tour du bateau,
Lui, calme, indifférent à l'aumône trop rare,
Comme pour rendre grâce à sa pauvre guitare,
Caressait de la main Finslrument favori;
Ses chants étaient payés : les belles avaient ri.
; J'ai entendu depuis les mendiants de TÉcosse jouer leurs airs tour à tour mélancoliques ou rapides, tantôt sur leurs lacs, tantôt entre les rives verdoyantes du Calédonian, ou sur la mer orageuse qui mène à la grotte enchantée de Fingal, et, sous des cieuxsi différents, je
m la bail: de gadix.
retrouvais les mômes impressions : c'est qu'au fond du cœur de l'homme c'est toujours la môme corde qui vibre.
Mais nous voici loin de Cadix. Reprenons l'harmonieux contour de sa baie et dirigeons-nous vers Rota. Nous effleurons, chemin faisant, quelques batteries démontées, quelques forts démantelés. Peu à peu on voit sortir des eaux, un peu avant le large passage par lequel le Guadalquivir entre dans l'Océan, l'écueil qui porte Rota. Cette petite ville de pêcheurs et de vignerons se présente, du côté de la mer, serrée dans une cuirasse de murailles, qui, tout écroulées qu'elles sont, gardent encore je ne sais quoi de cyclopéen.Du côté de la terre, elle a pour défense le désert, qui aux riches, mais trop rares vignobles, fait presque aussitôt succéder ses sables hérissés de palmiers nains. De loin en loin quelques grands troupeaux animent seuls ces solitudes. Le jour où j'allai de San Lucar à Rota, je ne rencontrai guère dans l'étroit sentier qu'un ou deux cavaliers taciturnes, et, quand j'entrai dans la ville, tous les habitants, accourus sur le seuil de leur demeure, regardaient passer ma calesa, comme quelque chose d'inaccoutumé. Le premier enclos que l'on aperçoit, c'est le cimetière, et il est à peine plus silencieux que la longue rue par laquelle on descend dans Rota. Je la suivis jusqu'au centre de la ville. Là* une jolie place* plantée d'arbres, et dans laquelle vous introduit une arcade pittoresque, des rues qui se coupent, se croisent* s'entremêlent avec une sorte de mystère oriental, et où l'herbe pousse h plaisir, Une
population éparse et qui n'a rien de cet empressement qui parfois met à l'épreuve la patience du voyageur, me firent penser à certaines petites villes du nord de l'Italie, L'Italie ne désavouerait pas non pl us l'église de Rota , sa façade majestueuse, sa voûte hardie, ses dalles de marbre, ses chapelles élégantes et riches sans profusion. Mon imagination replaçait aussi sans effort quelque drame de l'histoire de l'Italie au moyen âge dans les quatre grosses tours du château fondé par les ducs d'Arcos. Tout en regardant de côté et d'autre, j'arrivai à une seconde arcade qui mène droit à la mer. De l'étroite jetée qui s'avance entre les vagues et sépare deux petites criques, Tune à gauche, abritée, toujours unie et paisible, l'autre plus bruyante, à droite, et incessamment tourmentée par le choc des lames contre les rochers, Rota regarde Cadix qu'elle toucherait, ce semble, du bout de sa rame, si elle voulait bien. Mais le spectacle des richesses d'autrui ne trouble pas le cœur de ses pacifiques enfants, ils ne sauraient mener loin la petite escadrille qui se balance le long de la jetée; ils ne savent s'en servir que pour aller vendre à l'opulente voisine le produit de leurs terres.
Ces terres sont à une lieue du Puerto Santa Maria, à deux heures de San Lucar ou de Chipiona. Mais le Roteno ne se met nullement en peine d'aller voir si les vignes des autres sont aussi belles que les siennes. Cet isolement au bord de la mer, cette vie toute rustique, en face de Cadix, donnent à Rota une physionomie à part entre les peuplades semées au bord de la baie. Il y a là un reflet de
la vie patriarcale. Rota est pauvre, mais il n'entre aucune amertume dans le sentiment de sa pauvreté. Cette bonhomie n'est pas appréciée de tout le monde, et les railleurs des environs appelleraient volontiers le Pioleno le Béotien de l'Andalousie. Les bons mots, les épigrammes, les contes facétieux, ont poursuivi de tout temps les bonnes gens de Rota. Plus fiers encore, dit-on, de leurs tomates que de leur vin, ils se demandent quelquefois pourquoi on n'en mettrait pas dans le chocolat, et on raconte qu'un jour, ayant voulu escalader le ciel (d'où leur était venue cette pensée folle?), ils élevèrent une autre tour de Babel, en entassant, l'un par-dessus l'autre, les paniers de joncs dont ils se servent pour porter leurs tomates au marché. Déjà ils atteignaient presque à la voûte du firmament; un panier encore, et ils la toucheraient. Mais ce panier, où le prendre? Rien déplus simple: on retire celui qui servait de base à tous les autres. On voit d'ici l'événement. Rota faillit demeurer ensevelie sous ses paniers; elle en sortit cependant, et je doute que pour tout F esprit de ces railleries elle donnât ses tomates et son vin.
En recherchent les origines de Rota, on ne peut guère faire remonter son histoire plus haut que l'invasion des Arabes. Lorsque, vers le milieu du treizième siècle, se montra de ce côté Alphonse le Sage, maître déjà d'une partie de la contrée, les Maures de Rota ne l'attendirent pas; ils abandonnèrent leur ville qui, dès 1264, devint espagnole et chrétienne. Elle vécut depuis sagement et sans beaucoup faire parler d'elle, sous la protection des
ducs d'Arcos. Elle était une des sept villes qui leur furent données en échange de Cadix. En 1702, les Anglais s'en emparèrent, la saccagèrent, et pendant vingt-deux jours la traitèrent en ville conquise. Pendant la guerre de l'indépendance, les Français, à leur tour, trouvant la position bonne, s'y établirent. Mais, dans la nuit du 5 au 6 mai 1811, don Ignacio de Fonnegra les surprit dans leurs batteries qu'il détruisit après les en avoir chassés, et arbora de nouveau sur les tours du château les couleurs de l'Espagne. Rota, cette nuit-là, se souvint sans doute avec orgueuil de la merveilleuse coulevrine qu'elle avait gardée longtemps sur sa muraille et qui portait si loin, à en croire cette fîère inscription : « Quiconque offense mon roi. je l'atteins à trois lieues en mer. »
Le territoire de Rota contient environ huit mille âmes, et produit, année moyenne, deux ou trois mille tonnes de ce précieux Tintilla dont les estomacs affaiblis savent si bien apprécier la généreuse douceur.
Rota n'a enfanté, Rota n'a vu sortir de la petite baie qu'elle appelle son port aucun de ces navigateurs célèbres qui ont ajouté un lambeau de terr& aux domaines de l'Espagne dans le nouveau monde. Mais elle a donné le jour à Ramon Luis de Velarde, qui a écrit l'histoire de ces domaines. 11 doit y avoir dans la mémoire des hommes une petite place pour ceux qui racontent leurs conquêtes : ces récits sont quelquefois tout ce qui reste de ces lointaines aventures.
Avant de m'éloigner de Rota, je jetai, par une brèche de sa muraille, un dernierregard sur Cadix. Le mouve-
ment et l'éclat de la grande ville, éclairée en ce moment d'un beau rayon de soleil, prêtait pour moi un charme de plus à la petite ville paisible, solitaire, et à demi dérobée dans l'ombre.
Ses origines. — Son histoire. — Ses vignes. — Ses Caves. — Ses monuments. — La Chartreuse. — Le champ de bataille du Guadalete. — Légende du roi don Rodrigue et de la Cava, d'après l'histoire, les chroniques s le Romancero et la poésie moderne.
J'ai raconté une excursion à Utrera, la ville des laboureurs ; on s'attend naturellement à me voir mettre en regard Jerez, la cité des vignerons, Jerez de la Frontera, comme on dit, pour le distinguer d'un autre Jerez, situé dans l'Estremadure. Mais, quand on a traversé ses beaux vignobles, visité ses immenses bodegas, où huit, dix, quinze mille tonneaux, rangés en bon ordre, éton-
nent, ot on pourrait dire enivrent le regard, lorsqu'on s'est promené dans ces larges rues de Jerez, l'imagination, moins satisfaite que les yeux, se surprend à désirer autre chose. On aime à se souvenir que Jerez a, dans son antique domaine, quelque chose de plus attrayant pour l'esprit que ses vins admirables : c'est son histoire, histoire toute remplie des incidents de ce combat acharné que les chrétiens et les Maures se livrèrent durant tant de siècles sur le sol de l'Espagne. 11 y a surtout dans cette histoire un jour cruellement mémorable : celui où l'Espagne tomba au pouvoir des musulmans. La ville, qui n'était pas encore Jerez, mais qui allait le devenir, assista à ce jour néfaste. Cette dernière bataille, où périt la fortune des Goths, fut livrée et perdue sur les bords du Guadalete, et le Guadalete coule à une demi-lieue de Jerez. Ce que je cherchai d'abord à Jerez, ce fut ce champ de bataille où Rodrigue laissa sa couronne et même sa vie, au dire des auteurs arabes, qui se soucient peu de la tradition et des chroniques espagnoles. Je suis souvent allé à Jerez ; mais, chaque fois, et que ses gracieuses habitantes me le pardonnent! je traversais rapidement la ville pour courir, au bord du Guadalete, jeter un regard sur la vaste et mélancolique plaine où gisent ensevelies une couronne, une monarchie, presque une race.
Du Puerto Santa Maria à Jerez la route est charmante. Elle monte d'abord pendant une lieue, et, en la suivant, on est sans cesse tenté de se retourner pour voir encore la baie de Cadix, et, dans le lointain, Cadix elle-même.
JEREZ DE LA FRONTERA. 141 Arrivé sur le plateau le plus élevé, on prend congé une dernière fois de ce magique spectacle. Le tableau de l'autre versant n'a rien qui le rappelle : d'immenses champs de vignes, voilà tout. Ces champs sont séparés par des haies d'aloès et de figuiers de Barbarie, dragons hérissés, préposés à la garde de ces autres jardins des Hespérides. Cependant une petite rivière, dont mon œil s'amusait à suivre, à droite, dans la plaine, les capricieux détours, se rapproche tout à coup et vient au bord de la route même former une espèce de port dont les ouvrages sont de bois. Cette mince rivière, c'est le Guadalete; ce port en miniature, qui n'est, après tout, qu'un débarcadère, prend aux yeux du voyageur d'autres proportions, quand on vient à reconnaître que là, en définitive, s'embarquaient encore, il y a deux ans à peine, tous les vins de Jerez; que le territoire de Jerez n'a pas moins de cinquante lieues carrées, et qu'il produit, année commune, cinquante mille tonneaux de vin. Tout récemment, un chemin de fer, établi entre Jerez et le Puerto, a rendu inutiles la rivière et l'embarcadère.
Jerez apparaît bientôt, mais tellement enseveli encore dans les plis du terrain, que je me demandai si Jerez n'était pas lui-même, comme l'ancien port du Guadalete, une très-petite chose consacrée a l'exploitation d'une très-grande. Non; il en sera de Jerez comme de ees énormes fortunes qui dédaignent de briller de loin et qui semblent craindre d'attirer l'envie. Devenu riche, il aura gardé les apparences de sa pauvreté première. Mais à mesure que j'approchais, je voyais la ville gran-
dir et s'étendre. Chaque coude du chemin ouvrait à mes yeux une perspective nouvelle. Assis à mi-côte de ses opulentes collines, Jerez se resserre ou s'étend selon le point de vue où l'on se place pour le voir. Ce ne fut qu'en y entrant que je parvins à me convaincre que j'avais réellement affaire à une ville importante.
La population est vive, animée, active. Tout ce mouvement, l'élévation des maisons, l'éclat des façades, et surtout le nombre et la beauté des équipages, donnent à Jerez un air de grandeur que peu de villes ont en Espagne. Le commerce qui, en général, dans la Péninsule, est modeste et peu bruyant, ici, au contraire, est fastueux et mène grand train. 11 est anglais, il est français, et il prend volontiers les allures des cités opulentes qui achètent et boivent ses vins.
Si une telle ville méritait un théâtre de meilleur goût, elle a du moins une jolie place de taureaux, et on voudra bien se souvenir qu'en Espagne le premier des théâtres, c'est une place de taureaux.
Plusieurs églises offrent d'heureux détails d'ancienne architecture; mais de tous les monuments de Jerez, d'ailleurs peu remarquables dans leur ensemble, un seul, l'Alcazar, commande l'attention, moins cependant par ce qui en reste que par les souvenirs qui s'attachent à ses débris mêmes.
L'Alcazar était l'ancienne citadelle de la place ; sa muraille démantelée domine un côté de la plaine, et n'a pas achevé de perdre sa physionomie arabe. Il a sa tour de l'Or et sa tour de l'Hommage, masses crénelées qui se
drèssent aux deux angles d'une courtine en partie encore dentelée. Cette redoutable enceinte sert de clôture à un jardin. L'intérieur n'offre qu'une succession de chambres délabrées, sauf un assez grand salon, dont la nudité est à peine dissimulée par quelques jolis miroirs dans le goût Louis XV.
Quanta l'histoire de Jerez, constamment mêlée à celle de l'Andalousie et de l'Espagne elle-même, elle se détache, çà et là, du groupe héroïqne par quelques brillants épisodes qui, dans la destinée nouvelle de la ville, apparaissent comme ces tronçons de murs crénelés qui, de loin en loin, entrent dans ses constructions modernes. Résumons rapidement cette histoire.
Jerez, comme Cadix, eut pour fondateurs des Phéniciens que leur humeur aventureuse entraîna sur ces plages fertiles, et qui remontèrent aussi loin qu'ils purent dans les fleuves, alors inconnus, qui apportent leurs ondes à l'Océan. C'est peut-être un souvenir de ces origines phéniciennes qui survit encore dans le nom d'une ville voisine Medina Sidonia.
Avant l'époque romaine , le nom de Jerez aurait été Munda suivant les uns; d'autres renvoient Munda à quelques lieues de Cordoue. et Asta est le nom qu'ils donnent à Jerez. Ce nom grec prouverait qu'ici, comme en tant d'autres Contrées, les Grecs suivirent de près les Phéniciens. Cette opinion a été celle des écrivains romains et se retrouve chez les historiens comme dans les poètes, chez Pline et Strabon comme dans Silius Italiens* Les uns ét les autres ont fait à l'ancienne Asta
J4i La baie de Cadix.
l'honneur de croire qu'Homère lui-même l'avait désignée dans ses vers. Us voient dans le Guadalete l'antique fleuve d'Oubli. Mais, si ce poétique fleuve a une source cachée dans l'Elysée mythologique, il en a plus sûrement une autre dans les sierras deRonda.
Au second siècle, une grande bataille, livrée aux Carthaginois par les Romains, dans le voisinage d'Asta, fit tomber cette ville aux mains de ces derniers, qui l'entourèrent de murailles. Mais, phénicienne ou grecque, Asla garda sans doute ses sympathies naturelles; car, à l'époque de Viriate, on voit Rome lui accorder certains privilèges, comme pour raffermir une fidélité chancelante. Plus tard, Asta se déclara contre César en faveur de Pompée, ensuite pour ses fils. Elle passa aux Goths avec le reste de l'Espagne. Avec l'Espagne, elle leur échappa au huitième siècle, et, comme toute l'Andalousie, elle devint musulmane. Suivant la fortune du midi de l'Espagne, elle dut, comme lui, à saint Ferdinand le commencement de sa délivrance. En 1252, une nouvelle bataille du Guadalete, mais dont il n'est parlé que dans la chronique du saint roi, rendit une fois encore toute la contrée au christianisme. L'honneur principal du combat fut pour les deux vaillants frères, Diego Perez et Garci- Perez de Yargas. L'un tue, de sa main, le petit roi des Maures; le second, ayant perdu son épée, arrache un tronc d'olivier et se remet à combattre; à ce récit d'une chronique j'en préfère un autre qui dit un cep de vigne. Avant la bataille, et pour se conformer au précepte de l'Évangile, tous ceux qui, dans le camp chrétien, se haïs-
saient, s'étaient hâtés de se pardonner mutuellement leurs offenses. Diego Perez avait aussi un ennemi : c'était son beau-frère, Pedro Miguel, avec qui il voulut se réconcilier. Les moines s'entremirent. — « Je consens, dit enfin Pedro Miguel, nous nous embrasserons. » Mais Perez savait à quoi s'en tenir sur les embrassements de son beau-frère : il eut peur d'être étouffé et. refusa net. Furieux de se voir deviné, Miguel se jeta au plus fort de la mêlée, et il alla si loin qu'on ne le retrouva ni mort, ni vivant. Cette victoire n'ouvrit cependant pas aux chrétiens les portes de Jerez; ce fut Alphonse X qui eut la gloire d'y entrer le premier.
Il y laissa pour la défendre un vaillant homme, appelé Garci Gomez Carillo; mais à peine le roi fut-il retourné en Castille, que les Maures revinrent en grand nombre assiéger Jerez. Ils ne se résignaient pas à laisser en mains chrétiennes cette antique et précieuse conquête de leurs armes. La place fut défendue pied à pied; assiégé jusque dans TAlcazar, Garci Gomez Carillo se retira de tour en tour, et s'enferma dans la dernière avec cinq ou six écuyers. LesMaures, arrivés à ce réduit, mirent le feu sous la porte et brûlèrent ou tuèrent cette poignée de héros. Mais, pénétrés d'admiration pour le courage de Garci Gomez, ils résolurent de l'épargner à tout prix. Voulant donc le prendre vivant, et n'osant le joindre, ils jetèrent sur lui des crampons de fer. Ils l'eurent ainsi à la longue, mais lambeau par lambeau. Qui lira cette magnifique défense, et pourra ensuite trouver lourde et sans grâce cette vieille tour de l'Alcazar?
En 1284, les chrétiens reprirent Jerez. Pendant des siècles encore, ce nom tient une place honorable dans les fastes de l'Espagne chevaleresque. C'est dans ce même Alcazar de Jerez qu'une tradition fait mourir la reine Blanche de Bourbon, l'épouse délaissée dont la pâle et douce figure accuse encore devant la postérité la justice de don Pèdre. Ce qu'il y a de certain,, c'est qu'elle fut enterrée à Jerez, dans une chapelle du couvent de San Francisco. Isabelle, la Beine Catholique, la fit transporter au maître autel et placer dans un cercueil de marbre, hommage d'autant plus digne d'attention qu'il est plus tardif, et qu'il réhabilite autant la femme que la reine.
Jerez, qui jadis avait pris parti pour Henri de Transtamare, se déclara également pour Philippe V. Depuis cette époque, Jerez devenant chaque jour plus pacifique, se montre de plus en plus uniquement occupé de la culture de son futile domaine. Adieu les luttes guerrières, adieu les beaux coups de lance! 11 ne s'agit plus que de savoir si aux eaux du Guadalete on pourra, par un canal, réunir les eaux voisines du Salado. Serait-il plus profitable de détourner le cours du Guadalete et de l'amener sous les murs mêmes de Jerez? Ne pourrait-on encore* au moyen d'une large saignée, jeter le Guadalete dans le cours du Guadalquivir, et par là éviter aux bateaux qui se rendent à Séville le dangereux passage de la barre de San Lucar ? Toutes ces questions , qui avaient leur gravité il y a un demi-siècle, se trouvent singulièrement amoindries par l'invention des chemins de fer.
Mais sortons de Jerez et allons au-devant du Guadalete,
puisqu'aussi bien il faut renoncer à le voir venir à nous.
A mi-chemin on rencontre la belle Chartreuse, bâtie au quinzième siècle par un descendant des Fiesque de Gênes. Espagnol par sa mère, Alvaro Overto y A'aleto mit l'écusson maternel de préférence à celui des Lopez de Morla, sur les murs de son monastère; et ces armes sont encore celles de cette noble famille dont le chef est aujourd'hui le comte deVillacreces. Alvaro n'avait voulu d'abord fonder qu'un ermitage, avec une pièce de vignes et quelques arbres fruitiers. Il avait acheté l'humble domaine au mois de septembre 1475 ; mais dès le mois suivant, on le voit attirer vers lui cinq ou six moines de la Chartreuse de Séville. L'ermitage devenait une autre Chartreuse. Le saint homme mourut en 1482, et la reconnaissance des moines l'ensevelit dans le chœur même de l'église, devant le maître-autel, où, sur une belle dalle de marbre, on le voit encore revêtu de son armure de chevalier et la main sur la garde de son épée; mais la tête mutilée ne laisse plus distinguer les traits du visage. La Chartreuse de Jerez a été longtemps célèbre, et ceux qui ont eu la bonne fortune de la visiter avant '1854 l'ont encore vue dans sa splendeur. De loin, quand la première fois j'aperçus ses vastes ruines, je fus tenté de les prendre pour celles d'une ville. Le chemin qui y conduit est profondément encaissé dans une étroite ornière, bordée d'aloès et de figuiers, au sortir de laquelle le regard est brusquement arrêté par la façade du monastère, ou, pour mieux dire, de l'église. Après qu'oil eut arraché les sculptures et les tableaux, fouillé et pillé
148 LA BAIli DE CADIX.
les sanctuaires, il fallut bien se résigner à laisser les murailles tomber d'elles-mêmes, et, tant que la masse de l'édifice, encore debout, gardera son grand air, les voyageurs feront bien de l'aller voir.
En poussant la porte entrouverte d'une première clôture, je me trouvai dans une longue avant-cour dallée et entourée d'une haute muraille dont la crête était légèrement ornée. La porte principale de l'église s'ouvre à l'extrémité de cette cour. L'église présente un grand vaisseau d'une assez belle ordonnance, et le chœur a gardé ses boiseries ciselées. De la sacristie on passe dans un patio gothique d'un caractère religieux; un iiguier, dont les branches ont percé la muraille, anime la solitude du lieu, et d'une ruine d'hier fait une ruine presque ancienne. Ce patio mène à un second où se voyait peinte à fresquesur les quatre faces toute l'histoire de saint Bruno ; sous la couleur dévorée par le soleil on suit encore les lignes du dessin, on devine les personnages qui sont aujourd'hui les seuls habitants delà Chartreuse. Vainement en chercherait-on d'autres dans les cellules abandonnées. Ces cellules étaient vastes et ordinairement composées de trois pièces. Sur la porte d'entrée s'ouvrait le guichet par où le Chartreux recevait sa maigre pitance de chaque jour. Environ quatre-vingt de ces cellules étaient rangées sur les quatre côtés du cloître principal ; rien de plus majestueux que ce cloître. Au centre de la quadruple galerie se dressaient quelques cyprès, et l'épaisse verdure qui couvre le sol fait souvenir que là les Chartreux creusaient eux-mêmes leur sépulture.
La cellule du prieur ne se distingue des autres que par un petit jardin où il n'y a guère place que pour un banc et quelques orangers. Ce jardin est borné au sud par un mur de quelques pieds contre lequel s'appuie en montant un étroit escalier. La dernière marche forme une espèce de plate-forme d'où la vue s'étend jusqu'à Cadix. Mais le bon père avait plus près de lui de poétiques distractions aux austères pensées du cloître. Il lui suffisait de suivre des yeux le cours du Guadalete, qui venait effleurer la muraille du couvent, et mêler au chant des psaumes le murmure de ses longs roseaux.
D'un côté, le fleuve paresseux s'en va, oubliant Jerez à sa droite, recevoir dans cette espèce de port dont j'ai parlé tous les vins de la contrée, auxquels le couvent ajoutait le produit de ses belles vignes, qui revenait ensuite grossir dans sa main, en onces d'or, l'inépuisable trésor de l'aumône. A gauche, le flot contournait, comme à regret, le champ de bataille de don Rodrigue, pour aller ensuite se perdre dans la Serrania de Honda, pleine aussi du souvenir des Maures. Quand on a mesuré ces plaines sévères, et exhumé du regard et de la pensée, comme dans une autre Josaphat, toutes les générations qui y sont ensevelies depuis tant de siècles, l'habitation du bon prieur ne paraît plus si étroite, et on la retrouve agrandie de tout l'espace que l'imagination a parcouru.
Je terminai mon pèlerinage par un dernier patio entouré de colonnes de marbre. Tout à côté, une petite huerta d'orangers se trahit au parfum qu'elle exhale. C'étaient le patio et le jardin des novices. La blancheur du
marbre et l'or des oranges étaient sans doute destinés à marquer pour ces âmes encore tendres la transition du monde à la solitude du cloître, et à les préparer par degrés aux dernières privations.
La salle du réfectoire était l'une des plus vastes du couvent, La table en était de marbre, et la chaire sculptée du lecteur témoigne encore de la magnificence de cette pièce. On y remarque aussi une fresque à demi effacée, représentant la Vierge avec l'enfant Jésus dans ses bras, et les derniers vestiges de la vie de saint Bruno. C'est tout ce qui reste à la Chartreuse des chefs-d'œuvre, aujourd'hui épars ou détruits, que Zurbaran, AlonsoCano et d'autres maîtres illustres avaient scellés dans ses murailles. Quatre de ces grandes toiles, toutes quatre de Zurbaran, font maintenant partie de la collection de San Telmo. M. le duc de Montpensier les a rachetées à tout prix. Il n'y avait que cette manière de les rendre, aux Chartreux, non, mais à l'Espagne.
Pendant cette longue visite, j'avais vainement cherché si dans quelque coin je n'apercevrais aucun des anciens moines revenu en secret pleurer sur ces chères ruines. J'allai jusqu'à me demander si le bonhomme qui, chargé d'un trousseau de clefs, me faisait les honneurs du couvent n'était pas ce dernier survivant des âges écoulés, ce pieux gardien d'une gloire à jamais éteinte, ce dernier consolateur des sépultures abandonnées; mais rien dans son air, rien dans son langage, n'encourageait l'illusion. Cet homme ne gardait que des murailles à demi écroulées.
En repassant par la première cour, on remarque sur les dalles un grand dessin au trait : c'était le plan d'une chapelle que l'on m'avait montrée à l'horizon sur une colline éloignée, et qui porte le nom pittoresque de Salta al cielo. Au moyen âge, le château fort aimait à se voir entouré de manoirs, le couvent de chapelles. Sâlta al cielo était une dépendance de la Chartreuse. Propriétaire de la riche plaine qu'elle domine, celle-ci avait sans doute élevé la chapelle comme une sentinelle avancée et pour avoir un œil toujours ouvert sur cette partie écartée de son riche domaine.
Laissant la Chartreuse à droite, je pris un sentier rocailleux qui descend au Guadalete. A gauche de la route se dressent trois collines, dont la plus haute est couronnée des restes d'un petit fort. Pendant la guerre de l'indépendance, le maréchal Soult l'avait bâti pour protéger une partie de sa cavalerie, logée dans le couvent même. Mais le souvenir d'une guerre injuste n'avait rien qui pût toucher mon amour-propre national ; je me hâtai de courir à la scène épique dont les souvenirs m'attendaient plus loin. Je ne m'arrêtai qu'au pont solide jeté sur le Guadalete pendant le règne de Philippe II. Ce pont sépare le territoire de Jerez de la plaine même où fut livrée la bataille. Le fleuve, peu profond en cet endroit, coule d'un cours égal et silencieux et comme il convient au fleuve d'oubli. J'eus la fantaisie de goûter ses eaux, qui sont douces et sans aucun mélange du sel de la mer, déjà cependant si voisine. Le côté de la plaine que n'embrasse pas le cours du fleuve a pour limites, à Fho-
rizon, des collines assez élevées. L'une d'elles porte à son sommet un petit lac d'eau saumâtre ; une autre, la ville de Medina Sidonia.
Cette plaine du Guadaleie est un de ces cirques qui semblent formés de toute éternité pour voir se dénouer, à un jour donné, quelques-uns de ces drames immenses qui marquent les phases de l'histoire. Arrêtons-nous donc un moment devant cette date fatale de 711, et devant celte grande catastrophe qui tient tant de place dans les annales de l'Espagne, et voyons comment la racontent, chacune à sa manière, la tradition, l'histoire et la poésie.
Comment l'histoire a-t-elle raconté cette brusque fin de la domination des Goths? Je dis l'histoire, et non les historiens; car, si les modernes, instruits à l'école d'une critique plus difficile, d'une science plus exacte, ont rigoureusement écarté la légende, les anciens laissent voir moins de scrupule. Mariana, par exemple, ce bel écrivain, bien espagnol , ce que je regarde comme une grande qualité chez un historien de l'Espagne, Mariana ne dédaigne nullement ce que l'imagination un peu crédule de ses compatriotes a successivement ajouté au primitif récit deja chute de don Rodrigue. Mais Antonio Conde, plus rapproché de nous, et qui, le premier, est allé demander aux auteurs arabes les éléments de sa narration, ne nomme même pas la fille du comte Julien. Depuis Conde, le dernier historien qu'ait eu l'Espagne en France, M. Rossew Saint-Hilaire, dans son beau livre, et celui qui, en Espagne même, au moment où j'écris, élève
à son pays un monument dont chaque partie nouvelle étend et consacre l'autorité, don Modesto Lafuente, rappellent la tradition, mais en s'en tenant d'ailleurs, comme Conde, aux causes authentiques et aux faits incontestables. J'aurais mauvaise grâce à ne pas suivre de tel exemples, sauf à mettre plus tard la tradition en regard de l'histoire, et à y rechercher la part de vérité qui, à quelque degré, se mêle toujours à la fable.
Qui ne sait d'ailleurs que, si les causes générales préparent sourdement, de génération en génération, et rendent inévitables, au jour marqué par Dieu, les révolutions des empires, quand ce jour est venu, c'est un fait pour nous en apparence sans portée, un événement en luimême insignifiant, moins que cela, un simple jeu du hasard, quelque chose de local et de purement accidentel, qui précipite la catastrophe, et lui donne, si on ose parler ainsi, sa couleur populaire, sa forme dramatique: le grain de sable de Cromwell, l'enlèvement d'Hélène, le viol de Lucrèce, et j'ajoute ici avec les poètes, la passion de don Rodrigue pour la fille du comte Julien.
Roderic, donnons-lui ici son véritable nom, avait remplacé Witiza sur le trône des Goths, à la suite d'une révolte suscitée par lui pour venger le meurtre de son père. Witiza avait deux fils, qui, dit-on, se réfugièrent en Afrique, auprès du comte Julien, gouverneur de Ceuta. S'ils n'avaient pu rassembler en Espagne un parti assez fort pour soutenir ouvertement leur cause, ils emportaient du moins la consolation de laisser derrière eux de nombreux mécontents, et à leur tête un homme
dangereusement habile, l'archevêque Oppaz, métropolitain de Séville. La race des Goths, tout à coup arrêtée dans ce fertile domaine de l'Espagne, avait, au midi surtout, laissé dégénérer en elle sa vigueur primitive. Chef d'une race amollie par trois siècles d'une possession corruptrice, Roderic précipita par ses propres emportements cette rapide décadence. Witiza, effrayé du débordement des mœurs., avait bien, par des lois sévères qui atteignirent l'Église même, essayé, mais sans succès, de le contenir; mais Roderic n'était pas l'homme qui pouvait mettre un frein à des vices qui étaient les siens comme ceux de tout son peuple.
Or, pendant que ce relâchement universel et désormais sans remède faisait de l'Espagne une proie livrée d'avance au premier conquérant qui se présenterait, l'impétuosité musulmane arrivait sans avoir encore épuisé son élan, sur la côtedel'Afrique qui fait face à l'Espagne, et chefs et soldats ne détachaient plus leurs regards de ces terres opulentes, seulement séparées d'eux par un détroit de quelques lieues. Muza commandait alors en Afrique pour le kalife de Damas. Les récits que lui faisaient chaque jour de nouveaux fugitifs de l'incurable affaissement des Goths et de la molle résistance qu'ils opposeraient à un ennemi décidé trouvaient Muza déjà gagné par les séduisantes descriptions, qui lui venaient d'ailleurs, de ce paradis de l'Espagne. Particulièrement les gens de Tanger, qui entretenaient de fréquentes relations avec la côte voisine, ne se lassaient pas d'en vanter les délices et les ressources infinies. « L'Espagne , disaient-ils , est une
autre Syrie pour la beauté du ciel et la fécondité de la terre ; un autre Yémen, une autre Arabie heureuse pour la douceur du climat; une autre Inde pour les parfums et les fleurs ; une autre Hegiaz pour l'abondance de ses fruits et de ses productions. LeCatayetla Chine n'ont pas des mines plus riches; Aden des côtes plus précieuses, des ports plus sûrs. Il y a en Espagne des cités et des monuments magnifiques élevés par les anciens rois et par les Grecs, ce peuple si ingénieux, etc. » Surtout un vieux chrétien de Tanger rendait encore la tentation plus forte, en prodiguant à l'émir tous les renseignements dont il aurait besoin pour s'emparer de ces merveilleuses contrées. Les Juifs, de leur côté, n'épargnaient rien pour irriter dans Muza la soif d'une conquête si facile par elle-même. Quelques-uns d'entre eux, chassés de l'Espagne, s'étaient arrêtés tout à coup au moment de repasser la mer, avertis que les lois rendues contre eux, et adoucies par Witiza, seraient exécutées par Roderic dans toute leur rigueur. S'ils ne devaient pas attendre des Musulmans un meilleur traitement, au moins auraientils la joie de se sentir vengés d'un ennemi implacable. Muza, ayant épuisé toutes les objections que la raison et la prudence d'un chef pouvaient opposera l'impatience avide d'une armée qui est encore un peuple, en était venu à ce moment suprême où la passion, déjà impuissante à se contenir, n'attend pour s'abandonner qu'une dernière impulsion de la fortune; elle lui vint d'un chrétien même, le comte Julien. Le gouverneur de Ceuta offrait à Muza de l'aider dans une entreprise à laquelle tout d'ail-
leurs le conviait, et, comme gage de sa parole, H apportait à l'infidèle les clefs d'une place qu'il avait jadis vaillamment défendue contre les Maures et dont la garde lui était confiée. L'ambition suffit-elle pour expliquer la trahison du comte? Il est permis de supposer qu'il s'y mêlait le ressentiment de quelque injure personnelle; mais, disons-le, rien de pareil ne résulte d'aucune histoire, d'aucune chronique contemporaine.
Cependant Muza, prudent jusqu'au bout, se souvenant que, sous le roi Wamba, une première tentative d'invasion avait eu lieu, mais sans succès, ne voulut pas cette fois se jeter aveuglément sur une proie trop facile, en apparence, pour ne pas couvrir quelque piège. A l'irrésistible élan des premières bandes de Mahomet avait succédé une ardeur encore formidable, mais où déjà il entrait un peu de réflexion. Muza commença donc par envoyer quelques centaines d'hommes dans des barques. Cette petite troupe débarqua sans obstacle, et put, sans rencontrer de résistance, ravager une assez grande étendue de côtes. Le butin qu'elle rapporta augmenta encore la confiance de l'émir et lui fit prêter une oreille plus attentive aux propositions du comte Julien.
Cependant Muza n'était que le lieutenant du kalife; il se décida enfin à informer ce dernier de l'état des choses. Le kalife permit l'entreprise, mais en conseillant la prudence. Cette première reconnaissance de la côte avait eu lieu au mois de juillet 710, moins d'une année avant l'invasion qui devait se terminer par la conquête.
L'invasion, en effet, s'effectua à la fin d'avril de l'an-
néo suivante. Douze mille hommes, sous les ordres du comte Julien, disent quelques-uns, mais plus vraisemblablement sous le commandement deThareck-ben-Zain, qui, en passant, laissa son nom à Gibraltar, débarquèrent aux environs d'Àlgéciras, où Téodmir, lieutenant de Roderic, n'avait à lui opposer que 1700 cavaliers. Il y avait justement trois siècles que, par la frontière opposée, les Goths avaient fait irruption dans cette Espagne que maintenant ils allaient perdre.
Téodmir eut le pressentiment du danger immense qui menaçait l'Espagne, et, aussi effrayé qu'avaient dû l'être, à l'arrivée des Goths, ses anciens habitants, il écrivit à Roderic : « Seigneur, il nous est tombé ici, du côté de l'Afrique, des ennemis venus je ne saurais dire si c'est du ciel ou de la terre. Je leur ai disputé de toutes mes forces l'entrée du pays; mais il a fallu céder au nombre et à l'irrésistible impétuosité de ces bandes. Maintenant, à mon grand chagrin, ils campent sur notre sol. Je vous prie, seigneur, puisque aussi bien c'est votre obligation, de venir nous secourir en toute diligence, et avec tout le monde que vous pourrez amener. Venez vous-même, seigneur, venez en personne, ce sera le mieux, »
Cette lettre ou plutôt ce cri de désespoir surprit Roderic guerroyant dans le Nord contre les partisans des fils de Witiza. Il essaya aussitôt de les rallier contre ceux que, dans son ignorance de la trahison, il appelait l'ennemi commun. Les révoltés l'écoutèrent d'assez bonne grâce, sans doute pour dissimuler une complicité qui pouvait encore avoir ses dangers. Cependant Roderic
envoya à la hâte tout ce qu'il avait de cavalerie sous la main pour renforcer l'insuffisante troupe de Téodmir. Mais ce secours trop faible en lui-même arriva d'ailleurs épuisé de fatigue, et hors d'état d'arrêter des incursions qui déjà avaient atteint jusqu'à Médina Sidonia.
Bientôt Roderic accourut lui-même. Il n'avait pris que le temps de réunir autour de lui tout ce qu'il put entraîner de ses Goths. Il avait environ quatre-vingt-dix mille hommes, mais une multitude plutôt qu'une armée.. Aux douze mille hommes qui avaient suivi Thareck étaient venus tout récemment se joindre cinq mille cavaliers que Muza envoyait d'Afrique. Mais cette petite armée portait en elle l'audace de la conquête et la confiance de la victoire. Pour lui ôter d'ailleurs toute pensée de retraite, Thareck brûla les navires qui l'avaient amenée. Comment n'eût-elle pas vaincu, ayant l'Espagne devant elle, et derrière elle n'ayant plus l'Afrique?
Le 25 ou 26 juillet 711, les deux armées se trouvèrent en présence sur les bords du Guadalete, près du lieu où, depuis, s'éleva Jerez. Le lieutenant de l'émir, dans une lettre qu'il adressait à Muza après la bataille, raconte que Roderic s'avançait au combat sur un char orné d'ivoire et traîné par deux mules blanches. Il avait sur la tête une couronne de perles, et sur les épaules un manteau de pourpre brodé d'or. On sait le goût des barbares pour le faste, et ce détail n'a rien de trop invraisemblable.
La bataille s'engagea au point du jour, et avec une grande furie de part et d'autre. Sous les yeux de leur roi
qui, les historiens s'accordent à le dire, n'était pas dépourvu d'une certaine grandeur personnelle, les Goths retrouvèrent leur ancienne énergie. Cette multitude, au sein de laquelle s'agitaient tant de passions contraires, oublia tout à coup ses divisions intestines et eut comme le sentiment confus de la grande querelle qui se décidait. Elle fit un suprême effort, mais il était trop tard. La race dégénérée des Goths ne pouvait d'un bond remonter du fond de l'abîme dans lequel la corruption l'avait précipitée. Vieillie avant l'âge, elle devait laisser la place à une race plus jeune, plus guerrière, et animée d'une foi ardente. Toutefois le nombre et les armes pesantes des Goths rendirent longtemps la victoire incertaine. Le burnous flottant et l'arc résistaient difficilement à la hache et à la lance. Mais résister longtemps avec de si faibles armes, c'était, à la longue, s'assurer la victoire. Durant la première journée, on ne remarqua de part et d'autre aucun signe de faiblesse. Au coucher du soleil, les combattants se séparèrent comme d'eux-mêmes et par l'effet de la fatigue, comme de robustes moissonneurs qui laissent tomber la faux au milieu des gerbes coupées. On passa la nuit sur le champ de bataille, et le lendemain, on se remit à l'œuvre avec le même courage, « et le four du combat, dit énergiquement Conde. demeura allumé depuis l'aurore jusqu'à la nuit. »
Le troisième jour, les Arabes semblèrent fléchir; mais Thareck, s'apercevant que la victoire allait lui échapper, se dressa sur ses étriers, et cria à ses soldats : « Conqué-
rants du Maugreb, où allez-vous? où vous mène cette fuite honteuse et imprudente? devant vous est l'ennemi, et derrière vous vous n'avez que la mer. L'unique refuge est dans votre courage et dans l'aide de Dieu. Faites, Musulmans, comme vous me verrez faire; » et, en achevant ces paroles, il poussa son cheval dans les rangs ennemis, cherchant et appelant Roderic de ses fiers regards. Le roi, de son côté, était descendu de son char et s'était fait amener son cheval Orelia. Mais, si l'on en croit les historiens arabes, il eut à peine le temps de se mettre en défense : Thareck, arrivant sur lui de toute l'impétuosité de son cheval, le perça de sa lance, et, l'ayant jeté à terre, lui coupa la tête qu'il envoya à l'émir comme gage de sa victoire. Les Maures, à son exemple, revinrent sur les chrétiens avec une furie nouvelle, et en firent un affreux carnage : « Longtemps, dit l'historien arabe, cette terre demeura couverte d'ossements blanchis. »
Que s'était-il donc passé entre les deux premiers jours et le troisième si différents des autres? Est-ce seulement que, à la longue, les Goths avaient perdu courage? On assure que, durant la nuit qui précéda la troisième journée, le comte Julien entra secrètement dans le camp de Roderic et eut un entretien avec les fils de Witiza. Mais comment les fils de Witiza se trouvaient-ils là? Étaientils donc, en apparence, demeurés fidèles au meurtrier de leur père? Uoderic les retenait-il comme otages? Comment étaient-ils revenus de Ceuta? mais y avaientils jamais été? Quelle influence eut enfin cette conférence nocturne, si, en effet, elle eut lieu, sur lesévéne-
mentsdu lendemain? Tout ce qui regarde les (ils de Witiza est resté obscur dans l'histoire.
Ainsi finit la bataille du Guadalete, ainsi finit la monarchie des Goths en Espagne ; dirons-nous, avec M. Rossew-Saint-Hilaire, ainsi finirent les Goths eux-mêmes? Ce qu'il y a d'étrange, en effet, c'est qu'il semble, à cette époque, que la terre les ait tout à coup dévorés. Le silence se fait sur cette race. Il semble aussi qu'il se soit écoulé un siècle entier entre le jour où Pélage s'est caché dans les rochers des Asturies et celui où il en sort, quelques années à peine après le désastre du Guadelete. Le fils de Favila, fuyant pour se dérober aux meurtriers de son père, est encore un Goth ; mais, durant ce mystérieux exil, il se retrempe au sein de la vieille race espagnole, et, quand il reparaît, c'est surtout aux opprimés de l'antique race qu'il fait entendre l'appel de la religion et de la patrie. La chute des Goths n'est que d'hier, leur sang coule encore, mêlé aux eaux du Guadalete, et cependant il ne s'agit plus d'eux, et c'est quelque chose de plus ancien qui recommence avec Pélage.
Mais nous n'en sommes encore qu'aux jours de la catastrophe. Le roi Alphonse le Sage, après l'avoir racontée, s'écrie dans la douleur du patriotisme vaincu :
« L'Espagne, en d'autres siècles, blessée par Tépée des Romains, puis guérie et régénérée par le courage des Goths, l'Espagne se sentit frappée à mort le jour où elle vit couchés à terre tous ceux qu'elle avait nourris. Elle a oublié ses chansons, et sa langue s'est changée en une langue étrangère. Sa voix résonne comme de l'autre
côté de ce monde ; elle semble sortir de la terre et dire avec grand émoi: Hommes qui passez par le chemin, regardez et voyez s'il est une douleur égale à ma douleur... L'Espagne éclate en gémissements et en cris de désespoir ; toutes ses demeures sont désertes et abandonnées ; son honneur et sa gloire ne sont plus que confusion depuis que ses fils et ses serviteurs ont péri par l'épée. Les nobles tombèrent en captivité, et ceux qui auparavant étaient libres, alors se virent esclaves. Le fort et le courageux sont morts dans la bataille ; il n'est pied assez léger pour dérober celui qui fuit aux flèches de l'ennemi. Àh ! qui me donnera de l'eau afin d'en arroser ma tête, et faire de mes yeux deux sources de larmes impérissables pour pleurer la perte de ceux d'Espagne et la chute misérable des Goths ! »
Ne sent-on pas dans cette espèce de cantique, sous la couleur biblique dont il est revêtu, je ne sais quel accent filial qui prouverait que cinq siècles après l'invasion des Maures l'Espagne sentait encore dans ses veines couler le sang des Goths ? Dans l'abaissement commun toutes les races vaincues s'étaient réconciliées, l'unité nationale s'était retrempée et affermie dans la foi, et, Goths ou Espagnols, ce furent surtout des chrétiens qui, par l'épée de celui qui déplore si éloquemment le malheur de l'Espagne, prirent, sous les murs même de Jerez et au bord du Guadalete, une revanche passagère encore, mais éclatante, de la défaite de Roderic.
Que manque-t-il maintenant à cette grande page de l'histoire de l'Espagne ? Ne reconnaît-on pas dans la suc-
cession des événements l'implacable logique des affaires humaines? La main toute-puissante qui, à son gré, élève ou abaisse les empires ne marque-t-elle pas assez dans la chute profonde des Goths, comme dans leur rapide élévation, son ineffaçable empreinte? Encore une fois que manque-t-il au drame ? quelque chose sans doute, puisqu'après quatre siècles l'imagination populaire, pas plus chez les Maures que chez les chrétiens, ne s'est montrée entièrement satisfaite et a demandé plus. Mais quoi? ce qui manquait au drame, c'était pour ainsi dire le drame lui-même : ce rien qui donne le signal, ce petit incident qui déconcerte en un instant l'œuvre majestueuse des siècles, cet élément vivace, passionné, qui est plus particulièrement de l'homme et de sa fantaisie du moment, et dont l'intérêt s'empare aussitôt des âmes ordinaires, et éclaire tout à coup pour elles les sinistres profondeurs de l'histoire; qui n'est ni toute l'histoire, ni même proprement l'histoire, mais qui, renfermé dans de justes limites, doit avoir sa place dans toutes les transformations de la vie des peuples. Cet incident, ici, c'est la tradition de Florinde et des amours de Roderic.
Cette tradition précéda sans doute le onzième siècle ; mais on ne la trouve écrite qu'à cette époque, et on la lit pour la première fois dans une chronique attribuée à un moine de Santo Domingo de Silos, qui, à son tour, paraît l'avoir empruntée d'un historien arabe, Ben-al- Enthya; et, pour ne rien cacher, disons vite que cet auteur arabe jouissait, même parmi les siens, d'un assez mince crédit. Depuis lors cette légende fut accueillie par
la plupart des historiens qui ont écrit dans Tune et l'autre langue. On la retrouve surtout et avec tous ses détails dans une chronique espagaole du roi don Rodrigue, imprimée en 1527 à Valladolid, et la même année àSéville, mais, selon toute évidence, écrite antérieurement à cette date. C'est un récit romanesque sur beaucoup de points, mais qu'on peut regarder comme le dépôt et le résumé de tout ce que la tradition avait successivement ajouté à la primitive histoire du dernier roi des GjIIis.
Donc, quatre siècles après la bataille du Guadalete, voici ce qui se racontait dans les veillées, ce qui se chantait sur la guitare, sur la mandoline, ce qui peu à peu s'introduisait si bien dans l'histoire, qu'aujourd'hui encore on a bien de la peine à l'en séparer.
Il y avait à Tolède un ancien palais bâti, disait-on, par Hercule, et où, depuis la mort du héros, nul n'avait osé pénétrer. On assurait que de grands malheurs seraient le châtiment de quiconque serait assez téméraire pour violer ce redoutable asile, et retomberaient sur les peuples qui auraient vu, sans l'empêcher, un tel sacrilège. Aussi était-il d'usage que chaque roi, au commencement de son règne, vînt solennellement ajouter un cadenas à la porte du palais. Vainement pressait-on Rodrigue d'y mettre le sien , une pensée toute contraire assiégeait depuis longtemps l'imagination du vainqueur deAVitiza. Il voulait, à tout prix, pénétrer dans le palais et s'emparer des richesses qu'il y croyait accumulées. 11 se présenta doncà l'entrée, accompagné de ses chevaliers, et, au lieu
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de mettre à la porte un nouveau cadenas, comme on s'y attendait, il commanda impérieusement que Ton ouvrît ceux de ses prédécesseurs. A cet ordre inattendu, tous les assistants pâlirent; longtemps ils supplièrent Rodrigue de renoncer à son dessein, mais sans pouvoir rien obtenir. Il fallut ouvrir toutes ces serrures, ce qui ne laissa pas que d'être long. Enfin la dernière était ouverte, Rodrigue entra, suivi de tous les siens. Il se virent d'abord dans une salle immense où, sur un lit richement orné, était étendu un homme de haute stature, avec un papier à la main. Le roi s'empara du papier, l'ouvrit, et y lut tout haut les paroles suivantes : « Toi qui seras assez audacieux pour lire cet écrit, apprends ta destinée et le mal qu'elle te condamne à faire. Cette Espagne, que j'ai conquise et peuplée, par toi sera dépeuplée et perdue. » A mesure que le roi lisait, son visage se troublait, et il eût donné beaucoup pour n'avoir point fait le premier pas ; mais bientôt, retrouvant son audace, il dit que le vrai Dieu savait seul l'avenir, et il passa outre. Les chevaliers le suivirent, mais plus préoccupés des terribles prédictions qu'ils venaient d'entendre qu'attentifs aux merveilles qu'ils avaient sous les yeux. Je me dispenserai de les décrire, et ferai comme Rodrigue, qui, au lieu de s'arrêter à considérer chaque salle et ce qu'elle contenait, semblait comme poussé en avant par le doigt de la fatalité. Il ne s'arrêta que devant un petit coffre azuré, relevé d'or, et orné de pierres précieuses; il était fermé d'un cadenas en nacre de perles, et sur ce cadenas on lisait en lettres grecques : — « Le roi qui ouvrira ce coffre
verra bien des choses avant sa mort; c est par là qu'Hercule, seigneur de Grèce et d'Espagne, apprit à lire dans l'avenir. » — «Voilà ce que je cherche, s'écria don Rodrigue avec une joie sombre, et je comprends maintenant pourquoi Hercule interdisait l'entrée de ce palais. » Et il commanda qu'on ouvrît le cadenas ; mais, comme ses serviteurs y mettaient peu d'empressement, il le brisa lui-même de sa main. Que trouva-t-il au fond du coffre mystérieux? un morceau de toile blanche plié entre deux tables de cuivre. Le roi, l'ayant déplié, y vit représentés des hommes avec des turbans, leurs épées pendues au col, et leurs arcs attachés à l'arçon de la selle, qu'on reconnut plus tard pour être des Arabes : au-dessus de ces figures une inscription disait : « Quand cette toile aura été déployée, quand ces figures auront vu la lumière, des hommes armés comme ceux-ci entreront en Espagne et s'en rendront les maîtres. » Rodrigue, à celte lecture, se troubla plus encore que la première fois; mais il ne tarda pas davantage à reprendre sa tranquillité première, et, aux reproches que les siens s'enhardirent à lui adresser, il répondit avec une fermeté mélancolique, et où perçait déjà le sentiment de sa chute prochaine, que, si les choses devaient arriver comme il venait d'être prédit, il était également dans l'ordre delà destinée qu'il se vît condamner à ouvrir ce palais d'Hercule ; que, quant à lui, il ferait de son mieux pour rendre la prédiction vaine, et que, si tous faisaient comme lui, il doutait que le monde entier parvînt à lui arracher la domination de l'Espagne ; mais qu'au surplus, s'il entrait dans les des-
seins de Dieu qu'il en fût autrement, il n'y avait ruse ni violence qui pût empêcher sa volonté des accomplir.
Ce disant, il recommanda le secret à ses serviteurs, et fit remettre toutes les portes dans l'état où il les avait trouvées : inutile précaution; car à peine venait-on de refermer la dernière, qu'un aigle, qui semblait descendre du ciel, avec un tison enflammé dans les serres, déposa ce tison sur le toit du palais, et se mit à agiter l'air pour attiser le feu avec ^e battement de ses ailes. En un instant l'édifice parut en flammes, et ne fut bientôt qu'un amas de cendres. Il s'éleva aussitôt après un tourbillon de petits oiseaux noirs, qui dispersèrent les cendres par toute l'Espagne. Tous ceux qu'elles touchèrent périrent depuis dans la bataille contre les Maures.
Lorsqu'on demande, à Tolède, les ruines, non, mais l'emplacement d'un monument qui ait porté le nom d'Hercule, on s'accorde à vous dire qu'il y eut jadis un temple de ce dieu, au nord de la ville, là où gisent encore quelques débris de monuments romains, et où se voit le bel hôpital du cardinal don Juan de Tavera. Mais le temple d'Hercule doit-il être confondu avec le palais dont nous venons de raconter les enchantements? Le temps et les petits oiseaux noirs ont si bien dispersé les cendres de l'édifice, qu'il est difficile de se faire une conviction à cet égard. Aussi la tradition, ne sachant ici où se prendre, s'est-elle rejetée sur une autre ruine de Tolède, la cave d'Hercule, antre mystérieux, dont l'ouverture se trouve dans l'antique église de San-Gines, sur le point le plus élevé de la ville. Fouillé à différentes reprises, ce
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souterrain a été, selon l'époque, un sujet d'épouvante ou de raillerie, pour venir aboutir, dans notre âge prosaïque, à ne paraître qu'un de ces égouts qui comptent encore cependant parmi les plus imposants témoignages de la grandeur romaine.
Quoi qu'il en soit, tel fut le premier signal qui avertit Rodrigue de la sentence portée contre lui et contre la race des Goths. Depuis ce jour, on le vit en proie à une morne et sauvage tristesse, et comme, paraissant chercher à l'horizon les prodiges avant-coureurs de la terrible prédiction. Une fois livré à ce sombre pressentiment d'un inévitable avenir, l'avenir sembla se hâter à proportion de l'effort même qu'il fit pour récarter. C'est Dieu qui mène le drame, et par des sentiers ignorés de celui-là même qui doit y jouer le principal rôle.
Rodrigue avait, à Tolède, un palais dont les jardins descendaient jusqu'aux bords du Tage. Un jour que, sans être vu, il regardait de Tune des fenêtres, il aperçut les filles d'honneur de la reine qui se divertissaient sur la rive du fleuve. Ne soupçonnant pas qu'aucun œil pût les voir, elles mesuraient leurs pieds avec un ruban, et comparaient la blancheur de leurs jambes. Or sachez que c'était le diable qui était venu en personne arranger cette petite scène, et qui avait amené Rodrigue à la fenêlre ; je croirais même volontiers que c'est lui aussi qui tient la plume dans tout ce récit, à lire les détails où se complaît l'imagination un peu libertine du bon chroniqueur.
Or, parmi ces jeunes filles, aucune n'égalait en beauté la fille du comte Julien ; elle avait nom Florinde. Le roi
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ne pouvait détacher d'elle son regard, et le diable prenait un soin inutile en lui détaillant toutes ses grâces. Rodrigue se retira, emportant dans le cœur la fatale passion qui devait bientôt perdre l'Espagne. Souvent, à Tolède, me promenant à l'une des portes de la ville, sur les bords du Tage, j'apercevais à l'autre rive une tour en ruines, qu'on appelle depuis des siècles les bains de la Cava. J'abandonne pour ce qu'elle vaut la tradition qui prête un rôle à cette tour dans la vieille histoire. Mais toute tradition a son importance, moins par ce qu'elle prétend dire que par ce qu'elle dit en effet. Quoi qu'il en soit des bains de la Cava, depuis le jour où Rodrigue avait aperçu Florinde dans les jardins du palais, déclarations d'amour, promesses, tendres supplications, tentatives de toutes sortes, les pièges mêmes, rien ne fut épargné pour mettre à mal la vertu de la jeune fille. Résiste-t-on éternellement à un roi? On voudrait du moins que Florinde eût fait une défense plus longue et plus résolue. On se demande si ce n'est pas à cette molle résistance, plus encore qu'à la trahison de son père, qu'elle dut ce nom de Cava que lui ont donné les auteurs arabes, .et qui, dans leur langue, signifie une femme de mauvaise vie. Il faut bien convenir que Florinde n'opposait au roi que d'assez pauvres raisons. Mais, réduite par la force ou vaincue par sa propre faiblesse, elle retrouva tout à coup dans la conscience de sa défaite l'indignation de l'honneur outragé. Accablée d'une langueur mortelle, elle perdit peu à peu cette dangereuse beauté qui l'avait i perdue elle-même. Ses compagnes s'étonnent et l'inter-
rogent. Pressée enfin par sa douleur, elle dit tout à l'une d'elles, qui l'encourage à confier sa honte à son père. On trouvera sans doute que c'était un peu tard. On se demandera pourquoi maintenant cette confidence, qui, si naturelle au lendemain de l'offense et dans le premier emportement du désespoir, pourrait bien avoir aujourd'hui pour mobile le ressentiment d'une seconde offense, l'abandon et le dédain du roi, par exemple. Je me reproche, en écrivant ceci, d'aggraver une infortune déjà assez grande par l'injure imméritée peut-être d'un tel soupçon. Mais je cherche comme je peux à m'expliquer ce surnom de Cava si obstinément attaché à la mémoire de la fille du comte Julien, surnom trop sévère si dans la faute il n'y avait eu que la faute même. Je citerai textuellement la lettre de Florinde à son père. Je crains qu'elle ne démente aucune de mes conjectures.
« À mon honoré, prudent, illustre et redouté seigneur et père, le comte Julien, seigneur de Ceuta, moi la Gava, votre fille déshonorée, je me recommande à vous et à votre véritable amour, comme celle qui pour son malheur est la honte du meilleur des pères. Monseigneur et père, je veux que vous sachiez comment vous avez cru parfaire notre honneur, en m'envoyant à la cour du roi don Rodrigue, et comment, au contraire, c'est notre dés* honneur que vous avez parfait, et ma plus grande perte ; qui. est que le roi, sans mon consentement, s'est rendu maître de ma personne et a fait de moi à sa volonté, et,» du grand chagrin que j'ai de me Voir ainsi abusée, si je reste plus longtemps dans sa cdtii'j je n'ai qu'à attendre
la mort avec grande amertume. C'est pourquoi, mon seigneur et père, je vous prie d'envoyer pour'moi, au plus vite, et d'avoir pitié de la pauvre désolée qui naquit dans un jour néfaste, sinon je me laisserai mourir ; car, si je vis encore, ce n'est pour autre chose que pour voir ma mère une dernière Ibis. »
A cette lettre aussi touchante que simple, le père Mariana a substitué une éloquente amplification à la manière des historiens de l'antiquité, qui se termine par une provocation directe à la vengeance et à la trahison.
À peine informé de l'outrage, le comte accourut à Tolède; mais, couvrant d'un masque son ressentiment, il n'épargna rien pour se faire bien venir du roi; seulement il profita de la faveur qui ne pouvait lui être refusée pour donner au roi le plus dangereux conseil, qui, étant suivi, devait sous peu de temps, entraîner la perte de l'Espagne. Quand il eut bien endormi sa victime, il se remit en route pour Ceuta, prenant avec lui sa fille, sous prétexte de la ramener auprès d'une mère mourante, ce que le roi lui accorda avec un empressement qui ajoute encore à la vraisemblance de nos conjectures. Un blancseing que le roi lui remit avec l'imprévoyance de l'homme aveuglé par sa destinée, et qu'il remplit de l'ordre de faire périr ses principaux officiers, lui servit à exercer contre Rodrigue son implacable colère ; tout était mûr pour la trahison. Vainement un brave chevalier, égaré parmi les traîtres, essaya-t-il de les contenir; ces résistances morales ne tinrent pas contre les clameurs
de la comtesse, et Julien sortit de Ceuta pour se rendre auprès de Mîiza.
J'ai hâte maintenant d'en venir à la bataille. Dans la tradition ce n'est pas trois jours qu'elle dure, mais huit, et Muza, en personne, commande l'armée des infidèles. Un si grand coup ne pouvait être porté par un simple lieutenant. Je laisse de côté une multitude d'incidents chevaleresques ou romanesques, comme on voudra. Je me borne à citer, dans la quatrième journée, certaine charge d'évêques qui a bien sa grandeur épique. Il y a surtout un évêque de Cordoue qui s'escrime de la lance avec une merveilleuse vigueur. Mais, à côté de ces intrépides champions de la foi chrétienne, on voit sans cesse se glisser dans l'ombre pour faire le mal, ce métropolitain de Séville, Oppaz, qui joue ici le même rôle que dans l'histoire, s'ingénianl en secret à faire échouer toutes les sages dispositions que prend Rodrigue, et à rendre inutile la valeur des Goths. Le jour on se battait; mais, le soir venu, c'étaient sans cesse de nouveaux conseils, où le traître Oppaz, artisan de ruses perfides, prenait de fatales revanches contre les prouesses du matin. Cet évêque Oppaz, dit la chronique, avait un diable dans le corps; mais ce diable se laissait voir parfois, et alors il se trouvait quelque bon clerc qui menaçait tout haut de tuerl'évêque de sa main. Le roi intervenait et retrouvait dans ces occasions une singulière dignité. Tant de courage d'abord, et ensuite tant de sagesse, joint au pressentiment que tout cela était en pure perte, rend au monarque condamné quelque chose de la grandeur mo-
raie que le crime lui a ôtée et prépare dignement les scènes touchantes de sa pénitence dernière.
A la veille de la huitième journée, les pressentiments du roi devinrent plus manifestes. Il eut comme une vision de sa vie entière, et de grandes larmes tombèrent de ses yeux : « Il resta ainsi plus d'une heure, dit la chronique, à ne faire autre chose, et tous autour de lui se taisaient. » Puis tout à coup, sortant de sa stupeur, il donna ses ordres comme de coutume. La veille il avait dit à l'évêque de Jaën : — « Ami évêque, je sens que ma fin est très-prochaine, et Dieu a grande raison de ne pas s'inquiéter s'il m 'arrive bien ou mal. Si le sort est contre moi, les choses ne peuvent aller que de mal en pire, et il me faut, de toute nécessité, être détruit et perdu. Mais, jusqu'à ce que Dieu ait prononcé, il faut que je fasse ce qu'un bon chevalier est tenu de faire. Ah ! si Dieu seulement permettait que seul je portasse le poids de mes graves péchés, au lieu de les faire retomber sur mon peuple, j'en aurais une grande joie. Mais je crois que cela ne peut être. »Se tournant ensuite vers ses chevaliers, il les encouragea pieusement à marcher à la bataille comme au martyre, et à demander à Dieu qu'il voulût bien recevoir leurs fatigues et leurs dangers en expiation de leurs péchés. Lui-même confessa les siens à l'archevêque de Tolède, pleura et communia, puis s'arma, mais avec une grave lenteur et comme un homme qui se dispose h mourir.
L'aube du huitième jour trouva l'armée chrétienne rangée en bataille dans l'ordre que le roi avait marqué ;
la mêlée fut terrible, et plus d'un s'écria en mourant : s qu'à la malheure était née la Cava, fille du comte Julien. » Les Goths tinrent bon jusqu'au moment où éclata la trahison d'Oppaz. Le traître entraîna avec lui presque toute une bande qu'il tenait prête et avertie. Le petit nombre de ceux qui, se refusant à le suivre, échappèrent à ses coups accourut se ranger autour du roi, et lui dit que l'évêque s'était fait Maure. Rodrigue fut longtemps sans pouvoir proférer une parole et se disait intérieurement que l'heure sans doute était venue ; il en douta moins encore quand il vit les chrétiens qui de toutes parts faiblissaient. Alors il quitta l'habit éclatant auquel on pouvait le reconnaître, le remit à un page, et se rejeta dans la mêlée, pour faire jusqu'au bout son devoir de soldat et de chrétien; il ne cherchait plus que la mort ; la victoire avait décidément passé aux infidèles. Séparé des siens par le hasard de la lutte, le roi fit d'inutiles efforts pour les rejoindre. Quand il eut vu que tous étaient morts ou en fuite, il s'en alla lui-même du côté opposé, et gagna seul une colline qui dominait toute la plaine. De là, promenant ses regards sur le champ de bataille, il chercha d'abord par où il pourrait y rentrer; mais, aussi loin que sa vue put s'étendre, il ne vit debout aucun des siens. Il reconnut alors que c'en était fait de la fortune des Guths, et, déplorant amèrement leur destinée, la sienne et celle de l'Espagne, il abandonna la bride à son cheval Orelia. Le bon serviteur, accablé du poids de son maître et de celui de son armure ensanglantée , suivait langui>sammenl les bords du Guadalete. Un ermite
passa, qui, touché de la détresse du roi, lui conseilla de se résigner à la volonté de Dieu. Le roi ne pouvait y parvenir tant qu'il entendait encore le bruit lointain de la bataille. Mais, à mesure que ces rumeurs allaient s'affaiblissant, devenu plus attentif aux sages paroles de cet ermite, il se laissa convaincre que le meilleur parti qu'il eût à suivre, c'était de faire du reste de sa vie une sévère expiation du passé. Il reprit ensuite son chemin, et Termite le vit, à quelque distance, descendre de cheval, et, laissant dans unmarais voisin son cheval, sa couronne, ses armes magnifiques, ses harnais couverts d'or et de pierreries, toutes les marques extérieures d'une royauté dont la réalité l'avait déjà quitté, s'enfoncer seul dans les ténèbres commençantes de la nuit. Ce cheval, percé de coups, et ces riches dépouilles éparses au bord du Guadalete accréditèrent l'opinion que le roi avait péri en traversant le fleuve.
Ici le chroniqueur, en vrai romancier qui connaît les ruses de l'art, abandonne Rodrigue pour peindre le désespoir de la reine, surprise au milieu de ses femmes par la nouvelle de la catastrophe. C'était une de ces douces figures comme Dieu et l'histoire ne manquent jamais d'en placer quelqu'une auprès de ces rudes personnages. Mais le cœur humain est fait de telle sorte, que j'ai grand'peur que le lecteur ne s'impatiente et ne me demande plutôt ce que devenait la Cava. La Cava?Elle s'absolvait de sa faute par les larmes qu'elle donnait à sa patrie, et par là elle attirait sur elle le courroux de sa mère, qui lui reprochait, comme nous peut-être, qu'il fallait bien
qu'elle eût consenti à son déshonneur pour qu'elle pleurât celui qui, vivant, l'avait déshonorée. Mais ce n'est pas le roi que pleure la Cava, c'est l'Espagne tombée avec lui, c'est l'honneur de son pére plus compromis cent fois par sa trahison que par la honte et le malheur de sa fille. « Voilà, s'écrie- t-elle, ce qui fait que je pleure; c'est que je serai tenue dans le monde entier pour la pire femme qui jamais ait vu la lumière. Je ne voudrais pas que tous ceux qui sont nés ou à naître eussent à maudire en moi, infortunée que je suis, la cause de tout le mal. Si le roi m'a ravi l'honneur, tout le sang qu'on vient de répandre me Fa-Ul rendu? Hélas! ce n'est qu'un mal ajouté à un mal. Ma vie, pour longue qu'elle soit, ne durera pas cent années; mais, à cause de tous les fléaux qui en sont sortis, ma mauvaise renommée durera autant que ce monde et l'autre. » Et, en parlant ainsi, la pauvre Cava raisonnait mieux que le jour où, pure encore, elle opposait à la passion du roi de si frivoles arguments.
Elle écrit encore à son père pour l'apaiser : « Mettez un frein à ce courroux terrible qui, par votre épée, a donné la mort à tant de nobles guerriers d'Espagne. Celui qui commit le crime en a reçu le dur, mais juste châtiment; n'appesantissez pas tout le poids de votre pouvoir sur de pauvres gens vaincus et anéantis par vous, qui aviez, au contraire, reçu mission de les garder et de les délivrer. » Et elle termine en exprimant d'une manière touchante le même souci de sa renommée. Florinde, on le voit, pour rendre des sentiments justes et
vrais, sait trouver, au besoin, une simplicité pathétique. Mais, comme le Comte ne lui répond qu'avec un emportement sans mesure, et que tant de violence, l'ambition et la vengeance une fois satisfaites, n'est plus dans la nature, sa réponse à sa fille, atroce dans le fond, ne pouvait être qu'extravagante dans la forme.
Mais revenons au roi Rodrigue. Marchant toujours dans la direction du Portugal, il arriva ainsi au bord de la mer, et se trouva à la porte d'un ermitage où, depuis quarante années, un saint homme servait Dieu. L'ermite l'accueille comme un frère, le console, l'invite à demeurer près de lui, à partager son humble cellule; il y trouvera chaque jour un pain d'orge, et à toute heure la solitude , compagne des bonnes pensées. Au bout de trois jours, l'ermite meurt, laissant son hôte dans les plus saintes dispositions, et pieusement décidé à ne pas se séparer de la règle de pénitence que le bienheureux lui a tracée en mourant. Mais, ces sages résolutions ne faisant pas les affaires du diable, ce diable que vous connaissez déjà, et qui, par la Cava, avait séduit Rodrigue et perdu l'Espagne, se promit tien de ne rien épargner pour reprendre son empire sur cette âme qui lui échappait. Saisissant le moment où Rodrigue était occupé à mettre en terre, de ses propres mains, le saint ermite, son prédécesseur, il se présente à lui sous la figure d'un autre ermite, vrai frère Tuck, qui tient absolument à lui prouver que des perdrix rôties et des gâteaux de pur froment sont de beaucoup préférables à un pain d'orge, et qu'il se trouvera mieux d'un vin par-
fumé qu'il lui offre que de l'eau trouble de la citerne voisine. Mais Rodrigue aurait bien mal profité des leçons de l'adversité si elles l'eussent laissé accessible à de si grossières tentations. Le subtil logicien, s'apercevant que le roi était aussi en garde contre les vains raisonnements que contre le vin parfumé, passa son chemin et alla chercher un autre masque.
Il sera peut-être plus difficile à Rodrigue de repousser les amorces de l'ambition. D'ailleurs, quoi de plus légitime que de vouloir laver la honte qui rejaillit sur le nom chrétien, en prenant sa revanche contre les Maures? C'est justement ce que lui dit le comte Julien, et de plus il vient lui en présenter l'occasion. Le comte serepent amèrement de son crime et n'a plus qu'une pensée, c'est d'en arrêter les tristes conséquences. Il a rallié les restes de l'armée vaincue; elle est là, à quelques lieues, et n'attend plus que son chef pour courir à une victoire assurée. On devine aisément quel est ce comte Julien; mais Rodrigue, qui ne reconnaît pas en lui Satan, garde tout l'honneur de la victoire qu'il remporte sur lui-même. Respectant dans sa défaite la main qui Ta frappé, il ne cède ni au désir de châtier le traître qui se livre à lui ni à la tentation généreuse de relever l'empire des Goths. Ajoutons que Dieu non plus ne l'avait pas laissé sans défense. Dans l'intervalle d'une visite à l'autre, il avait eu une vision du Saint-Esprit qui lui avait enseigné l'héroïsme de la résignation et de l'humilité, comme pour le récompenser d'avoir trouvé en lui-même le courage plus facile de la tempérance.
Cependant ce second échec ne rebute pas le démon ; il gardait à Rodrigue un dernier assaut autrement redoutable que les deux premiers. Rodrigue avait péri par Tincontinence La fatale beauté de la Cava avait été recueil de sa vertu fragile, sera-t-il donc insensible aux charmes même de la Cava s'offrant à lui, plus belle que jamais, dans sa solitude enflammée? Or voici venir Florinde, ou plutôt encore le diable sous les traits de Florinde. C'est un ange qui l'envoie pour révéler à Rodrigue qu'il naîtra d'eux un fils appelé à régner un jour sur les Goths et à rétablir leur domination dans toute l'Espagne. Rodrigue, cette fois, pouvait céder à sa passion, sans pour cela manquer à sa vertu; car, la reine étant morte, il ne ferait qu'accomplir la promesse que jadis, pour la tromper, il avait donnée à Florinde. Rodrigue avait jusque-là peu de mérite à résister, car sous cette forme plus attrayante c'était encore l'ambition qui venait assaillir son cœur. Mais il y avait dans ce cœur si rude des fibres encore sensibles qu'une main habile pouvait aisément réveiller. Rodrigue vit alors se renouveler sous ses yeux la décevante scène des jardins de Tolède, avec tout ce que la magie pouvait y répandre d'enchantements et de voluptueuses séductions. Il revit la Cava peignant ses longs cheveux et se dérobant à demi sous leurs tresses. Le pauvre Rodrigue commença à trembler de tout son Corps, et il allait perdre en un moment tout lé fruit de la pénitence commencée, lorsque là pensée lui vint de rëCourir au signe de la Croix. Alors, joignant les mains, il éleva vers le ciel ses yeux baignés de larmes amèreâ. Au même instant une
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vive lumière inonda l'ermitage, et Rodrigue poussa un cri de délivrance en faisant le signe de la croix. I! achevait à peine, que la fausse Cava se laissa choir du haut des rochers dans la mer, et avec un tel bruit, que l'on put croire que la terre allait s abîmer avec elle, et que les flots soulevés rejaillirent jusque sur l'autel que le roi tenait embrassé.
Après ces épreuves morales si courageusement surmontées, que seront maintenant des souffrances purement physiques? Quand l'âme a résisté à toutes les passions à la fois, que pourront sur le corps la douleur et la mort même? On verra cependant que le supplice, qui attendait encore le roi, était fait pour étonner le plus mâle courage. Ce supplice encore inconnu, il doit lui-même aller le chercher, guidé par un nuage qui ne s'arrêtera que là où la pénitence devra trouver son terme. Rodrigue marcha ainsi plusieurs jours, errant de refuge en refuge, jusqu'à un dernier ermitage, où un vénérable prêtre, mystérieusement averti, le reçut, le confessa, et lui révéla enfin cette suprême et redoutable épreuve qui semblait toujours reculer devant lui, comme si jusque-là Dieu eût douté que ses forces pussent y suffire. Du pied de l'ermitage jaillissait une source, et, tout à côté, il y avait une large pierre. Sous cette pierre se tenaient trois petites couleuvres, dont l'une avait deux têtes. Rodrigue reçut Tordre de prendre cette dernière et de l'enfermer dans un pot d'argile, où il la nourrirait secrètement jusqu'à ce que, de ses longs anneaux, elle pût faire trois fois intérieurement le tour du vase, et dresser au dehors sa
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double tète. Ceci étant fait, Rodrigue apprit que la volonté de Dieu était qu'il se dépouillât de ses vêtements et s1 enfermât seul avec la couleuvre affamée dans une caverne sans lumière, et de cette manière, ajoute la chronique, plaise à Dieu que le roi Rodrigue accomplisse sa pénitence !
Rodrigue se soumit sans hésiter à tout ce qui était exigé de lui, et, au bout de cinq jours, la couleuvre paraissant assez grande, il s'enferma avec elle dans le lieu indiqué. Le prêtre auparavant le confessa ; et, avant de rouler une grosse pierre à l'entrée de la caverne, dont il boucha d'ailleurs étroitement toutes les issues, il exhorta son pénitent à la patience et à la résignation. Après être allé dire sa messe, il revint demander au roi comment il se trouvait. Celui-ci répondit que la couleuvre n'avait encore fait aucun mouvement. Le prêtre profita de ce répit pour lui adresser une nouvelle exhortation, mêlée de beaucoup de larmes. On sait combien, en ces commencements du moyen âge, l'œil de l'homme, du moins dans les chroniques, s'ouvrait facilement aux larmes. Trois jours se passèrent ainsi dans une attente pire que le supplice. Sur le soir du troisième jour, la couleuvre se leva lentement du coin où, jusque-là, elle était restée comme engourdie et rampa du côté de Rodrigue; l'une des têtes alla droit au cœur, l'autre plus bas, et là où, dans un célèbre tableau de Michel-Ange, on voit une autre couleuvre punir des mêmes morsures un prélat libertin. .Quelques instants après, le prêtre se présenta de nouveau et demanda, comme la première fois, comment se
passaient les choses. «La couleuvre me dévore, répondit le roi. — Et où se porte sa furie ? — Au cœur, répondit encore le roi, et là d où est venu le malheur de l'Espagne. * Mais, toujours résigné, il se borne à implorer l'aide du Seigneur. Le bon prêtre retourne à son logis, mais il n'a pas le courage de manger , tant l'image terrible qu'il a devant les yeux a rempli son cœur d'amertume, et il s'enferme pour prier et pleurer. Le martyre de Rodrigue dura depuis une heure avant la nuit jusque vers la fin du jour suivant. Alors, la couleuvre ayant atteint la vie dans sa source même, il rendit paisiblement l'esprit. En ce moment, toutes les cloches du voisinage se mirent à sonner d'elles-mêmes, et par là le prêtre connut que Rodrigue avait cessé de souffrir, et que son âme était sauvée.
Ainsi finit le dernier roi des Goths; ici s'arrête la légende, car ce qui suit est presque de l'histoire. Alphonse le Sage raconte, en effet, dans sa Chronique, qu'après que les chrétiens eurent repris Viseu sur les Maures on trouva dans la campagne, et devant la porte d'une petite église, une pierre avec cette inscription : « Ci-gît don Rodrigue, dernier roi des Goths. » Rodrigue reposait-il sous cette pierre? Faut-il croire que, en effet, il survécut à sa défaite, et que, dans sa fuite errante, il arriva jusqu'en Portugal?
Après l'histoire, après la tradition, il nous reste à interroger la poésie. Le Romancero est en Espagne la source de toute inspiration, et sa forme la plus populaire. La vie entière de Rodrigue, comme celle du Cid, forme dans le
Romancero môme, comme un romancero à part, drame chanté qui a son exposition, ses péripéties et son dénoûment. Depuis l'ouverture du palais dliemile jusqu'à la dernière trahison du comte Julien, auprès de Garmona, jusqu'à la terrible pénitence de Rodrigue, chaque incident du poëme est un écho de la légende dont on vient de lire l'exacte analyse. Est-ce le chroniqueur qui a inspiré le poète, ou celui-ci est-il allé chercher dans la chronique le thème tout tracé de ses chansons? question grave, épineuse, et que pourrait à peine résoudre toute l'érudition d'un Duran, aidée du sens délicat d'un marquis de Pidal. Quant à moi, si j'osais, en pareille matière, hasarder une opinion, je dirais que parfois la poésie a dû sortir de la chronique, et qu'ailleurs c'est la chronique qui s'enfante de la poésie.
On ne traduit guère le Romancero. Ses traits simples pourraient paraître nus ; sa concision énergique risque d'être prise pour sécheresse, et cependant cette simplicité soutenue, ce trait rapide, peint si juste, que souvent l'ébauche vaut un tableau. Les Grecs aimaient les longs récits; leur organisation exquise les faisait se complaire dans les détails ingénieux; aussi leur poésie populaire est-elle éminemment épique. Le Romancero, daiis son ensemble, est une sorte d'épopée, mais chaque morceau en lui-même a surtout l'accent lyrique. Au lieu d'une longue narration destinée à captiver les oreilles et à tenir les âmes attentives, c'est une ébauche jetée en courant, une scène, un dialogue, un monologue, dont l'expression courte et brusque effleure l'esprit et provoque une larme,
iSi LA L> Al K DE CADIX.
un sourire, un soupir. Ce n'est pas une œuvre d'art qui vienne, par une émotion continue, donner au cœur ou à l'imagination une satisfaction lente et paisible, une jouissance élevée et durable; c'est un thème qui ne saurait se passer du chant, et qui a besoin d'un auditoire qui s'anime aux paroles et les répète en chœur; si on osait parler ainsi, c'est un libretto sur lequel chaque auditeur met, suivant l'heure, la musique de sa passion, de sa croyance, de ses souvenirs.
J'avais besoin de hasarder ici ce préambule et de faire humblement mes réserves , avant d'essayer de traduire clans notre langue quelques passages de ces brèves chansons, mélange souvent singulier de naïveté et d'emphase, d'ignorance candide et d'érudition pédantesque.
D'une fenêtre de son palais de Tolède, Rodrigue vient d'assister, sans être vu, aux jeux un peu hardis de Florinde et de ses compagnes.
« Les dames s'en furent du jardin avec celle qui avait fasciné le roi par sa beauté, son charme et sa grâce.
« 11 la mande bientôt à son appartement secret, et lui dit ces paroles : — Sais-tu, ma belle Cava, que depuis hier je ne vis pas?
« Si tu veux me secourir, jeté le payerai de mon sceptre et de ma couronne que j'immole sur tes autels.
« On dit qu'elle ne répondit pas, et que d'abord elle se courrouça , mais à la fin de l'entretien ce qu'il ordonna s'accomplit.
« Florinde perdit sa fleur : le roi se repentit, et toute l'Espagne fut en péril pour le plaisir de Rodrigue.
« Si Ton demande qui des deux a fait la plus grande faute, les hommes diront la Cava , et les femmes Rodrigue. ))
Parmi des traits d'un goût faux et exagéré, il y a dans la plainte du comte Julien des endroits où, à défaut de la douleur du père, éclate avec une énergie sauvage le cri de la vengeance.
cr Dieu le sait, je voudrais prendre ma vengeance d'une autre manière; je ne la voudrais ni si atroce ni si sanglante.
« Mais je ne le puis; entre donc le Maure par Tarifa , et qu'il ravage, qu'il pille, qu'il détruise, qu'il tue dans mon État et sur mes terres mêmes.
« Ainsi parlait le comte Julien en lisant une lettre où la Cava lui racontait sa mésaventure. »
Pendant sept jours, Chrétiens et Maures ont combattu avec des chances égales. Dans la huitième journée, la fortune s'est prononcée contre les Goths.
« A l'heure où se taisent les oiseaux aux ailes peintes, et quand la terre écoute , attentive, les fleuves qui portent leur tribut à la mer;
« A la clarté indécise de quelque pâle étoile qui, dans le silence craintif de la nuit, tristement étincelle ;
« Tenant plus sûre l'apparence d'un habit indigent que la couronne si convoitée ou la richesse si enviée;
« Dépouillé des royales insignes de la majesté souveraine que l'amour et la crainte de la mort ont laissées au bord du Guadalete;
m LA BAIE DE CADIX.
« Bien différent de ce Rodrigue qui naguère entra dans la mêlée, riche des joyaux que la victoire avait mis dans la main des Goths;
« Les armes teintes de sang, du sien et de celui de l'ennemi, bossuées en mille endroits, et en plus d'un brisées;
« La tête sans armet, le visage souillé de poussière, image de sa fortune, qu'il voit aussi s'en aller en poussière ;
«.Sur Orelia, son bon cheval, déjà si fatigué, qu'à peine il exhale un souffle haletant, et que parfois il baise la
terre;
(( Parles champs de Jerez, Gelboë nouvelle et désolée, s'en va fuyant le roi Rodrigue, par monts, par vaux et par collines;
<c De tristes visions passent rapidement devant ses yeux; le tumulte confus de la guerre frappe son oreille craintive;
u line sait où regarder (de tout inquieteteffrayé):le ciel? 11 redoute son courroux, car c'est le ciel qu'il a offensé !
« La terre? Elle ne lui appartient déjà plus; celle qu'il foule est terre ennemie. Il s'enferme en lui-même avec ses souvenirs;
« Son âme lui apprête au dedans un champ de bataille plus terrible, et avec des sanglots et des soupirs, ainsi se plaint le roi des Goths :
a Infortuné Rodrigue! Si, en d'autres temps, tu eusses fui ainsi! si tu avais fui tes désirs du pas dont tu vas maintenant:
JE tffflH DK LA FRONTERÀ. 187
« Si aux assauts de l'amour tu n'eusses opposé une mollesse si peu digne d'un homme, d'un Goth , moins encore, d'un roi qui a le sceptre en main ;
« L'Espagne n'eut pas perdu sa gloire, et debout encore serait ce rempart de guerriers, maintenant couchés sur le sol, et dont le sang change la couleur de l'herbe;
« Ennemie trop aimée, Hélène de l'Espagne, oh! que ne suis-je né aveugle, ou que ne naissais-tu moins belle !»
La plainte continue, mais bientôt elle tourne à l'affectation. Je préfère donc aux dernières stances cette fin d'une autre chanson sur le même sujet:
« Hier j'étais roi d'Espagne; aujourd'hui je ne le suis pas même d'une ville;
« Hier j'avais des villes et des châteaux , aujourd'hui ni un château ni une ville; hier j'avais des serviteurs, aujourd'hui pas un pour m'assister;
((Aujourd'hui pas un créneauque je puisse dire mien; malheureuse fut l'heure, malheureux fut le jour
« Où je naquis, où j'héritai de ce vaste empire, puisque je devais tout perdre à la fois et en un jour !
« 0 mort! que n'as-tu retiré mon âme de ce corps misérable !.... »
Je reviens ici à l'autre plainte :
« Rodrigue allait en dire davantage, mais la douleur arrête les paroles commencées et les brise entre ses dents.
« Son cheval tombe mort, et; dégageant ses jambes de l'étrier, avec l'arçon il se fait un oreiller jusqu'à ce que les ténèbres se dissipent.
(( Et disant : Adieu, Espagne, où désormais va régner
le Barbare, à côté de son cher Orélia, il attend la lumière ennemie. »
A l'aube, Rodrigue se remet en route, pour aller audevant du châtiment inconnu, et qui est le même qu'on a vu dans la chronique. Chemin faisant, il adresse à Dieu une prière qui mériterait d'être traduite tout entière, et dont, à mon grand regret, je ne citerai que le trait admirable qui la termine : « Si je meurs dans ce désert, Seigneur, ayez pitié de moi ; et puisse ce que je dis à la montagne me tenir lieu de confession ! »
Après l'inspiration populaire, la poésie savante devait, à son tour, s'emparer de la pathétique légende. Elle n'a eu garde d'y manquer. Dans l'épopée comme dans l'ode, dans le roman comme au théâtre, on voit sans cesse revenir le souvenir de la bataille du Guadalete. Rodrigue, la Cava, le comte Julien, ces noms de douloureuse mémoire, n'ont cessé d'assiéger l'imagination espagnole. Dans la Jérusalem conquise de Lope de Vega, le sultan Saladin se fait raconter longuement par un captif d'Espagne les aventures deFlorinde. Le même Lope de Vega a écrit deux comédies qui ont pour titre l'une le Dernier Goth d'Espagne, l'autre le Dernier des Goths. D'autres après lui, Concha, par exemple, et Valladares, ont porté sur la scène quelque épisode du même sujet, le premier, la Perte de V Espagne, le second, la Mort de la reine Égilone, veuve du roi Rodrigue.
De nos jours enfin la source antique ne paraît pas encore tarie; et je ne parle que de l'Espagne; je laisse de
côté le poëme de AYalter Scott, la Vision de donlîoderic, et la savante épopée de Robert Southey; l'œuvre du génie espagnol n'a besoin, pour paraître originale, qu'on la compare avec aucuneautre. Un des écrivains les plus distingués de l'Espagne moderne, M. le duc de Rivas, composa, dans sa jeunesse, sous le titre de Florinde, un poëme en cinq chants, où se retrouvaient déjà quelques-unes des brillantes qualités qui depuis ont fait la fortune de ses romances historiques. Et un poëteplus récent, mais d'un renom égal, don José Zorilla, a écrit sous ce titre : le Poignard d'un Goth, un acte énergique et toujours applaudi au théâtre. On n'a pas oublié que, dans la chronique, le diable prend la figure du comte Julien pour essayer d'arracher Rodrigue au désert et à la pénitence. 11 y avait dans cette ruse du démon le germe d'une idée dans laquelle un poëte dramatique devait, un jour ou l'autre, reconnaître son bien. De cette illusion de la magie infernale, Zorilla fait une réalité, et je ne sache pas de scène plus émouvante que celle de ces deux hommes, se rencontrant, peu à peu se devinant, et se demandant l'un à l'autre un compte sévère de la chute de leur patrie commune.
Mais de ce grand sujet il est sorti un monument véritablement classique, et par lequel j'ai hâte de terminer ces citations qu'on aura déjà sans doute trouvées bien longues; je veux parler de l'ode célèbre de Luis de Léon, la Prophétie du Tage.
Fray Luis de Léon, ce grave maître de la philosophie sacrée, est en même temps l'un des grands lyriques de l'Espagne. Plus d'une fois il a été appelé l'Horace es-
pagnol, et il faut bien convenir que son génie n'est pas sans quelque parenté avec le génie latin. Il était né à Grenade en 1527. Tout jeune encore, il prit dans un couvent de Salamanque l'habit de Saint-Augustin, et, dès le 29 janvier 1544, il prononçait des vœux irrévocables. On crut nepouvoirsassurer trop tôtla possession d'un génie qui annonçait de bonne heure des talents extraordinaires. Savant orientaliste et interprète profond des saintes Écritures, il enseigna la science chrétienne dans une chaire obtenue au concours. On ne sait si Luis de Léon avait des ennemis, mais assurément Tordre avait des envieux. Accusé devant l'inquisition de Valladolid d'avoir traduit le Cantique des cantiques en langue vulgaire, chose expressément interdite, Fray Luis fut jeté dans la prison du redoutable tribunal. Il en sortit triomphant et absous; mais il y était resté cinq années. Quand il y entra, il avait déjà écrit toutes ses poésies. Dans une piquante épître dédicatoire adressée à Pedro de Porto Carrero, il les donne pour des fantaisies de sa première jeunesse, auxquelles il n'avait pas même laissé mettre son nom. Mais, disons-le, si le traité de la Parfaite Mariée met Luis de Léon au rang des plus éloquents moralistes chrétiens de l'Espagne , et le place entre sainte Thérèse et Fray Luis de Grenade, les œuvres de la jeunesse de Luis de Léon ont fait de lui un des classiques de son pays. Elles ne contiennent que trois livres; le premier est un recueil d'environ trente petites pièces originales d'une rare perfection. La grâce, le nombre, l'élégance, souvent une élévation naturelle, un sentiment délicat et
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sincère clos charmes de la solitude et de la nature, souvent aussi un grand essor lyrique, tels sont les caractères généraux de cette partie toute personnelle des inspirations du poëte.
Le second livre renferme d'heureuses traductions des Églogues de Virgile, de plusieurs odes d'Horace, de quelques élégies de Properce, d'un ou deux canzones de Pétrarque.
Dans le troisième, on trouve de belles paraphrases des psaumes et du livre de Job.
Fray Luis de Léon venait d'être élu provincial de son ordre, lorsqu'il mourut à Madrigal, le 23 avril 1591. L'Espagne, (|ui lit très-peu ses grands poètes, mais qui en est toujours très-fière, tressaillit d'aise, il y a quelques mois, en apprenant qu'on venait de retrouver les restes perdus ou, pour mieux dire, oubliés de Fray Luis de Léon. Ses ossements précieux reposaient à Salamanque, dans les décombres du couvent même où ils furent rapportés de Madrigal ; on les a reconnus entre beaucoup d'autres dépouilles ensevelies dans la terre, à cette circonstance particulière que, pour les rapporter de Madrigal, il avait fallu les enfermer dans un cercueil.
Exhumons à notre tour cette autre relique du poëte, relique de son génie, plus précieuse que celle de son corps mortel. Ici l'Horace espagnol a doublement mérité ce titre, car l'œuvre que nous allons citer est une imitation complète de la Prophétie de Nérée. Seulement hâtons-nous d'ajouter que la saisissante analogie du sujet et la verve toute patriotique du poëte moderne ont réussi à faire
d'une simple imitation quelque chose de vivant, et on pourrait dire de contemporain. La forme est latine, le sentiment est tout espagnol, et rien ne donnera mieux la mesure de la part d'originalité que savait mettre Luis de Léon dans l'imitation même.
Je suis loin de trouver la même indépendance chez un autre poëte espagnol, souvent aussi comparé à Horace, qu'il sait aussi traduire et imiter avec bonheur, don Francisco de Medrazo. Ce dernier a fait de la même ode, avec le même titre, la même application au dernier roi des Goths. Son œuvre est élégante et vive ; mais il suit de trop près son modèle pour que la pensée du lecteur se détourne aisément vers Tolède, vers les bords du Tage et du Guadalete : ce n'est pas Rodrigue, ce n'est pas la Cava, c'est encore Paris et Hélène que nous avons devant les yeux.
Mais voici l'ode de Luis de Léon :
« Le roi Rodrigue prenait sans témoin ses ébats sur la rive du Tage avec la belle Cava. Le fleuve s'élève audessus des eaux, et lui parle de cette manière :
u Tu choisis mal le temps de tes plaisirs, injuste ravisseur ; déjà j'entends le bruit, j'entends les voix, les armes et le rugissement de Mars, ceint de sa furie et de l'ardeur des combats.
a Ah! que de plaintes amasse pour l'avenir cette ivresse passagère! et celte Belle, née dans un jour de malheur, que de larmes elle fera répandre à l'Espagne, et qu'elle coulera cher à l'empire des Goths!
« C'est la flàîmire, la douleur, la guerre, la mort, la
destruction, tous ces maux terribles, que tu presses dans tes bras , fléaux immortels que tu attires sur toi et sur tes vassaux, fils de la même terre,
« Sur ceux qui fouillent le sol fertile de Constantine, sur ceux que baigne TÈbre, sur la prochaine San Suena, sur la Lusitanie, sur toute la vaste et triste Espagne.
u De Cadix, le comte outragé, plus attentif à sa vengeance qu'à sa renommée, appelle l'impétuosité barbare qui, pour ta perte, ne s'attarde pas en chemin.
« Écoute la trompette menaçante qui frappe le ciel d'un son redoutable : de toute l'Afrique elle convoque le Maure sous la bannière qui se déploie, et, légère, flotte au vent.
« Déjà l'Arabe cruel brandit sa lance et frappe l'air en appelant au combat : je vois des escadres sans nombre qui s'assemblent en un moment.
« La multitude couvre le sol. Sous les voiles la mer disparaît, les voix confuses et diverses élèvent vers le ciel leur croissant murmure. La poussière dérobe le jour et le change en obscurité.
« Ah ! comme les longs navires luttent de vitesse et montent à l'horizon ! Ah ! comme les bras se tendent sur les rames et font, en les coupant, jaillir la flamme des mers écumantes !
« Éole enfle la voile d'un souffle favorable, et par le détroit d'Hercule, de la pointe aiguë de son trident, le grand Neptune ouvre à la flotte un long passage.
« Ah î malheur! la volupté te retient encore dans son
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fatal giron. On t'appelle, et tu ne cours pas au danger qui menace? Ne vois-tu pas déjà aux mains de l'ennemi le port consacré à Hercule?
« Cours, vole et te précipite; franchis la haute montagne, occupe la plaine; point de trêve pour Tépée, point de repos pour ton bras; que clans ta main s'agite comme la foudre le fer insensé !
<< Ah! que de fatigues! Ah! quelle sueur pour celui qui revêt la cuirasse, pour le fantassin intrépide, pour le cheval et le cavalier !
« Et toi, divin Bétis, souillé du sang de l'étranger et du tien, que de heaumes brisés tu porteras à la mer voisine! que de nobles corps mutilés par le fer!
a Durant cinq jours, la fureur de Mars met le désordre dans les rangs, égal entre les deux partis. Le sixième, ô chère patrie! te condamne, hélas ! à la chaîne du Maure.»
On comprendra maintenant quel intérêt mélancolique m'attirait à Jerez la première fois que j'allai visiter cette ville et ses environs; pourquoi depuis, chaque fois que j'y suis entré, j'ai couru d'abord au champ de bataille de don Rodrigue; pourquoi jamais je n'ai passé dansle voisinage, sans me détourner de ma route pour aller, au bord du Guadalete, comme Ulysse devant le fossé de sang de l'Odyssée, interrogerlesmornesombresdesGothsvaincus. Appuyé contre la dernière arche du pont, je contemplais cette plaine dont l'apparente stérilité contraste avec la riante nature qui l'entoure. Je cherchais à surprendre, dans le murmure du fleuve, dont le flot limpide venait
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effleurer mon pied, dans le bruissement de ses roseaux hantés par le vent du soir, les rumeurs affaiblies du combat. Sur laquelle de ces collines se retira Rodrigue tout sanglant, pour jeter, avant de s'éloigner, un dernier regard sur ce lieu néfaste, où, roi, il laissait son diadème, soldat, son épée brisée? Est-ce ici, est-ce plus loin qu'il passa la rivière, où derrière lui tombait à larges gouttes le sang de son bon cheval Orelia?Les moindres épisodes de toute cette histoire passaient devant mes yeux et les tenaient attentifs et émus aux péripéties d'un drame dont le théâtre seul existe encore. Quelle est donc cette toutepuissance d'émotion qui demeure ainsi attachée à la mémoire des choses, si longtemps après que les choses elles-mêmes n'existent plus, et qui me remuait encore au souvenir de la bataille qui, il y a onze siècles, livra l'Espagne aux Maures, quand déjà, depuis des siècles, les Maures eux-mêmes ont été chassés de l'Espagne?
YI
SAN LUCAR DE BARRAMEDA
Ses origines. — Son histoire. — Souvenirs du tremblement de terre de Lisbonne. — Le palais de l'Infante. — Le port de Rnnanza. — Ses bains de mer. — Les ducs de Medina Sidonia. — Leur tentative d'émancipation en 4640. — Visite du roi Philippe IV au colo de Doua Ana en 16-24.
Lorsque le bateau qui va de Séville à Cadix passe du Guadalquivir dans l'Océan, ce n'est qu'avec regret qu'on effleure si vite les plages unies de San Lucar. La ville, assise sur la côte, semble si bien inviter le voyageur ! il se sent comme appelé par les claires et joyeuses sonneries des couvents et des églises, et, s'il passe outre, il se promet du moins de s'arrêter là au retour.
C'est surtout de Séville que Ton vient à San Lucar
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prendre les bains de mer et respirer un air plus vif. Pendant les mois de l'été, à San Lucar, les heures les plus chaudes sont celles de la matinée; mais habituellement, dès le milieu du jour, le vent de mer entre avec impétuosité, comme s'il forçait la barre, et répand dans la ville et sur les champs une vivifiante fraîcheur. A voir s'incliner la cime des arbres, comme pour saluer sa bienvenue, toutes les poitrines se dilatent. La vie rentre comme par enchantement dans les rues silencieuses, et les habitants, accourus sur le seuil de leurs maisons, se disent de l'un à l'autre : « Voici la virazon. » La virazon (c'e$t le nom de ce vent de mer) est le bon génie de San Lucar, comme le levante en est le génie malfaisant. Plus violent, je l'ai dit ailleurs, sur d'autres points de la côte, le Levante arrive à San Lucar déjà affaibli et à demi épuisé ; mais, pour peu qu'il dure, rien ne tient devant lui, et on regrette alors les frais patios de Séville.
San Lucar appartient à la province de Cadix; il a un ayuntamiento respectable, un juge de première instance, un vicaire ecclésiastique, un commandant d'armes, un commandant de marine, plusieurs paroisses, et sa population n'est guère moindre de vingt mille âmes. Avec tous ces signes d'une importance réelle, comment n'aurait-il pas son histoire? San Lucar a la sienne, dont je vais rapidement rappeler les dates principales.
Ceux qui ne savent chercher qu'à la sortie de l'arche le berceau d'une famille ou l'origine d'une ville seraient assez tentés de retrouver sur le lieu même où s'élève aujourd'hui San Lucar l'antique oracle deMénesthée. Stra-
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bon, il est vrai, le place à l'embouchure de l'ancien Betis près de la tour de Ccpion, que d'autres, avec plus de raison peut-être, rattachent à la moderne Chipiona. Mais c'est, je crois, hasarder assez que de dire que San Lucar dut être fondé par les Phéniciens. Comment supposer, en effet, qu'à l'époque où ils se répandirent sur ces côtes ils aient négligé un point si naturellement désigné pour être un des entrepots de leur commerce et le point de départ d'expéditions à l'intérieur.
Ce qu'il y a de certain, c'est que les Arabes qui partout ici, après la bataille du Guadalete, succédèrent aux Goths, firent un établissement à San Lucar, puisqu'en 1262 Alphonse le Sage, eut la peine de les en chasser; ils y rentrèrent presque aussitôt, et ce ne fut que deux ans plus tard qu'ils l'abandonnèrent pour toujours.
Le roi fit don de San Lucar au père du fameux Guzman el Rueno, et c'est ainsi que Y État de San Lucar, comme on a dit longtemps, entra dans cette illustre famille, qui devait le garder pendant quatre siècles, et le laisser échapper un jour avec tout l'éclat d'une bataille perdue sans avoir été livrée.
Guzman el Bueno, héritier après son père de l'État de San Lucar, y fit entrer un certain nombre de villes et de villages, achetés, à deniers comptants, de l'argent qu'il avait gagné en Afrique, à l'époque où, mécontent du roi, il était allé offrir aux Maures une épée dont l'Espagne ne semblait plus faire assez de compte.
Sous lui et sous ses successeurs, San Lucar de Barrameda reçoit, de génération en génération, de nombreux
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accroissements. Il prend peu à peu un air de ville royale, et voit s'élever dans son sein une citadelle, un palais, une foule d'églises, de couvents, d'ermitages, fondations pieuses, dues souvent aux nobles femmes qui apportaient à cette grande maison des alliances non moins illustres.
La plage et le port de San Lucar eurent aussi leurs dates glorieuses, deux surtout qui appartiennent à l'histoire de l'Espagne, c'est trop peu dire, à l'histoire du monde.
C'est de San Lucar que, le 50 mai 1498, Christophe Colomb partit pour son troisième voyage, d'où il ne revint que dans les derniers jours de Tannée 1504. Mais il avait, dans l'intervalle, découvert le continent américain, depuis l'embouchure de l'Orénoque jusqu'à Caracas.
Quinze ans plus tard, le 20 septembre 1519, Magellan, mécontent du roi de Portugal, son maître, et accueilli par Charles-Quint, comme l'aïeule de l'empereur avait autrefois accueilli le Génois Colomb, part de San Lucar, à la tète de cinq navires, et va, treize mois plus tard, découvrir, à l'extrémité de l'Amérique méridionale, le détroit qui porte à jamais son nom. Magellan, comme on sait, périt aux Philippines, et, de ses cinq bâtiments, un seul revint, ramené par Sébastien del Cano. La Noa Vittoria rentra dans le port de San Lucar, le 7 septembre 1522 : c'était le premier navire qui eût fait le tour du monde; il avait mis à le faire onze cent vingt-quatre jours.
Cependant les rois d'Espagne commençaient à s'apercevoir que l'État de San-Lucar devenait peu à peu un royaume, et que l'Andalousie entière pourrait bien quelque jour être tentée de suivre sa fortune. Déjà Ferdinand
le Catholique avait une première fois repris San Lucar aux Médina Sidonia; mais, bientôt revenu d'un mouvement d'impatience qui n'avait jamais été jusqu'à la crainte, il avait rétabli l'œuvre d'Alphonse le Sage; ce fut en 1640 que Philippe IV rattacha définitivement San Lucar à la couronne d'Espagne, « pour de certaines causes, » dit un historien naïf; nous y reviendrons.
Depuis cette époque, un dernier événement a mérité de trouver place dans les annales de San Lucar. Je veux parler de ce célèbre tremblement de terre de Lisbonne, arrivé le 1er novembre 1755, et dont on a vu les terribles effets à Cadix, dans l'île de Léon, et à Sévit le même. On sait qu'ils se firent sentir jusqu'en Ecosse dans les eaux du lac Lomon. Ils ne furent ni moins étranges ni moins effrayants à San Lucar. J'ai sous les yeux un document authentique rédigé le jour même de l'événement, et précieusement conservé dans les archives de la ville.
Le jour était serein, et rien dans le ciel, ni du côté de la mer, n'annonçait une catastrophe; seulement, liait ou dix jours auparavant, les eaux étaient devenues troubles dans quelques parties de la campagne, d'où il s'était élevé une odeur étrange. Le matin de la Toussaint, à dix heures moins dix minutes, San Lucar éprouva un violent tremblement de terre. Pendant cinq minutes entières, on vit les plus grands édifices chanceler, et les clochers des églises osciller. Le saint sacrifice s'arrêta à tous les autels à la fois, et les fidèles effarés se précipitèrent aux portes; ce fut un moment d'une indicible angoisse, d'une épouvante
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universelle; mais, ce premier saisissement passé, on reconnut, avec une joie mêlée cTétonnement, que ni dans les tours, ni dans les églises, ni même dans les anciennes murailles qui depuis longtemps déjà menaçaient ruine, la secousse n'avait laissé trace. Cependant la population avait eu à peine le temps de se féliciter de cette bonne fortune, lorsque tout à coup on vit la mer se lever et marcher sur la ville, emportant les barques des pêcheurs, qu'elle déposait, en passant, sur les mamelons de sable qui séparent la plage des premières maisons; elle entra dans les rues, et avec une telle rapidité, que des cavaliers arrêtés par les flots eurent en un instant de l'eau jusqu'aux sangles. Si San Lucar eût été bâti en plaine, la mer passait sur la ville. Heureusement la vague expira sur les premières pentes de la colline, et la partie haute fut préservée. Tous les habitants des faubourgs inférieurs, appelant à leur aide Dieu et ses saints, saint Luc d'abord, leur patron, puis leur avocat dans les fléaux, saint Caralampio, abandonnèrent leurs maisons, et se précipitèrent vers les hauteurs; il ne périt en tout que cinq personnes, surprises par le flot. Deux fois la mer semble faire un nouvel effort pour se porter en avant ; deux fois refoulée par cette main invisible que tant de mères appellent à leur secours, elle retourne en arrière, et, à une heure de l'après-midi, elle avait complètement abandonné sa conquête.
Mais il est temps de montrer San Lucar tel qu'il est aujourd'hui, et de le suivre dans les habitudes de sa vie nouvelle.
Pour qui le regarde de la mer, il offre l'aspect d'un amphithéâtre dont la partie haute voit l'autre étendue à ses pieds, en forme de quadrilatère. L'ancienne citadelle au nord, au midi le palais moderne de M. le duc de iMontpensier, arrêtent nettement les limites de la ville. Au centre, le palais des ducs actuels de Medina Sidonia se détache par ses masses de verdure de l'ensemble confus des édifices, et avertit encore la pensée que San Lucar est, en grande partie, l'œuvre de cette illustre maison.
Si voisin de la mer et des marais salants qu'elle couvre et abandonne selon les saisons, San Lucar devait avoir ses salines. Il possède, en effet, quelques établissements de ce genre, mais il doit surtout sa richesse à la culture de la vigne, sans préjudice de ses riches moissons, de ses légumes excellents, de ses melons exquis, de ses figues onctueuses. Les terres légères donnent entre autres ce vin riant et doré qu'on appelle le Manzanilla ; le vin de Manzanilla, frère plus obscur du vin de Jerez, a toute l'espièglerie des cadets de bonne maison. 11 ne sort guère de l'Andalousie, mais il en fait les délices, et les Andalous lui doivent une partie de leur gaieté. Ils le boivent volontiers dans un verre qui a à peine un pouce de diamètre, mais qui, en revanche, en a bien cinq de hauteur. Ce ne peut être un vin vulgaire que celui qui veut son verre à part. Le Manzanilla aurait du moins cela de commun avec le Johanisberg.
M a i s i 1 est à S a n L u ca r u n e e s p è c e d e c u 1 1 u r e q u i d e n i a n d c à être décrite avec quelque détail. Entre Bonanza et San Lucar un premier regard ne laisse apercevoir que des sa-
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bles nus ; c'est à faire croire que tout cet espace est stérile. De loin en loin seulement quelque pin parasol détache sur le ciel bleu sa tête arrondie : on dirait un abri préparé pour le chasseur solitaire; mais allez droit à l'un de ces pins, et vous serez aussi étonné que charmé de ce que vous verrez à vos pieds.
Ces mamelons de sable vous cachaient une foule de petits carrés creusés quelques-uns à une assez grande profondeur, et dont le fond est admirablement cultivé. On appelle ces cultures Navasos, et San Luear n'en possède pas moins de cent quatre-ving-neuf, dont l'ensemble représente environ trois cent soixante avamadas, un peu plus de trois cents arpents.
Voici comment se pratique ce défrichement d'un nouveau genre :
Quand on a choisi son terrain, on commence par écarter le sable et le relever sur les quatre côtés. On rencontre bientôt, avec un peu de travail et de patience, une terre encore mêlée de sable, mais déjà assez consistante pour retenir la semence, et qui, abritée des vents de mer parles amasde sable que l'on a formés sur les bords, donne trois, et même quatre récoltes par année.
Aussitôt que le cultivateur est en possession de la terre qui lui convient, il cherche au centre Feau dont il aura besoin pour ses arrosages, il bâtit son puits; enfin, à l'angle le mieux abrité, il se fait sa cabane, sa cho^a, c'est-àdire que, à la manière des paysans de la Grèce moderne, qui en cela peut-être ne font qu'imiter leurs ancêtres, il jette sur quelques perches Uchées en terre une toiture de
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feuillage. C'est là qu'il se retire pour dormir la sieste, entre son àne et son chien qui, enchaîné jusqu'au soir à l'un des piliers, et lâché à la nuit, est chargé seul alors de la garde du marais, sentinelle incorruptible, et peu commode, même durant le jour.
Quelques-uns entourent leur marais d'une ceinture de roseaux qui donnent eux-mêmes une première et utile récolte, ou, s'il est à la hauteur du chemin, d'un rempart de figuiers épineux. Plusieurs y plantent d'irrégulières allées d'arbres à fruits, donnant ainsi le caractère de la durée à ce qui n'a été, dans l'origine, qu'une passagère conquête sur les sables de la mer. Des pluies trop abondantes ont-elles, au printemps ou à l'automne, noyé ces jeunes cultures, on pratique de larges saignées dans la mobile enceinte. Le superflu de l'eau se perd dans les sables; celle que la terre en garde lui communique une fertilité nouvelle, et la tient pour longtemps à l'abri des grandes sécheresses.
Les navasos produisent simultanément ou tour à tour le maïs, la pomme de terre, la tomate, des légumes de tous genres, des fruits exquis. Le soir, au coucher du soleil, les petits sentiers qui circulent autour des navasos se couvrent d'ânes chargés qui se dirigent vers la ville, poussés chacun par quelque femme ou par un enfant. Ce sont les jardiniers des sables qui envoient au marché du lendemain leur récolte du jour; car, petite ou grande, chaque jour donne sa part de récolte»
Lorsqu'en parcourant les bois de pins et de lauriersroses qui s'étendent un peu en arrière du rivage on