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liaient devant lui; mais, dans l'intimité, il prenait sa revanche, en les traitant avec une souveraine -hauteur et un dédain achevé.
« Les méprises et les naïvetés qui, en visite, échappaient à sa femme mettaient le mari à la torture. Il était tout naturel que la pauvre enfant, élevée à la campagne, n'entendît rien aux délicatesses et aux usages raffinés d'une grande ville; quelle ne sût ni se vêtir avec élégance ni passer trois ou quatre heures à sa toilette ; elle ne savait ni chanter, ni danser, ni jouer du piano. C'est pourquoi le' sot amour-propre de cet homme mortitié de l'ignorance de sa femme avait adopté, pour en témoigner son ennui, un refrain qu'il avait sans cesse à la bouche pour blesser et humilier sa pauvre femme; il lui disait : Tu ne sais rien.
« Mais il est deux choses contre lesquelles ne peut rien l'inique et malveillant despotisme : c'est le fer qui résiste toujours avec la même force, et le jonc qui d'abord cède. Il en résultait que dans cette maison régnait une paix profonde, parce que le despotisme qui la gouvernait n'avait jamais affaire qu'à des joncs faibles et doux. La ^volonté du despote passait sur l'intérieur de cette famille, comme la rafale de l'ouragan sur une campagne unie, sur une campagne non pas stérile ou désolée, mais revêtue d'un doux et frais gazon.
a Dans (5e laps de temps, les relations de dona Mariana avec son fils s'étaient aigries de plus en plus, parce que la bonne dame, subjuguée par son gendre et en tout soumise à ses volontés, n'admettait pas sans débats les
comptes que lui envoyait son fils qui avait continué à administrer la fortune de sa mère, demeurée unie à la sienne. D'accord avec don Andrés et docile à ses conseils, dona Mariana finit par exiger le partage des biens et réclama sa part en argent. Après beaucoup de difficultés, on en était venu à cet arrangement final, peu de temps après que la famille se fût établie à M***. Cet arrangement satisfit tout le monde, et la bonne dame se sentit soulagée d'un grand poids, ayant par ce moyen coupé court à toute cause de discussion dans l'avenir, tant avec son fils qu'avec son gendre.
« Un matin, à son retour de la messe, la dame avait reçu la visite d'un notaire, qui était le fondé de pouvoir de son fils, et qui lui avait apporté cinq cents onces d'or, dernier terme de sa fortune capitalisée. La dame avait, en conséquence, signé la quittance finale, et, assise à côté de sa fille, elle se réjouissait de la conclusion de cette affaire. En ce moment, entra l'aîné de ses petits-enfants qui revenait de l'école ; il tenait à la main une page d'écriture qu'il présenta fièrement à son aïeule. Celle-ci la prit avec le plaisir et avec ce sentiment de complaisance qu'excitait en elle tout ce que faisaient ses petitsfils ; puis elle lut la maxime écrite d'une main ferme par laquelle commençait la page, et que l'enfant avait répétée à chaque ligne; voici cette maxime :
« Ne comptez pas sur le jour de demain; il n'est jamais sûr.
« La bonne maman regarda chaque ligne d'un air d'approbation et dit à l'enfant :
« — Mais c'est donc toujours la même chose, Àndresito?
« — Sans doute, bonne maman, répondit l'enfant, toutes les lignes répètent le modèle, excepté la dernière.
« L'aïeule regarda au bas de la page et lut : Fait par Andrés Penalta, le 20 mars 1840.
« — Petit, dit la bonne dame, mais nous ne sommes aujourd'hui que le 19, fête du patriarche saint Joseph ,
« L'enfant se mit à rire et répliqua :
« — C'est vrai, je me suis trompé; mais qu'est-ce que cela fait? Supposons que la page ait été écrite demain.
« — Et voilà comme tu oublies les sentences que tu écris, mon enfant? N'y a-t-il pas là :
a Ne comptez pas sur le jour de demain ; il n'est jamais sûr.
« — Bien, je vais corriger la faute, répondit l'enfant qui reprit la page et se mit à courir. Au bout d'un instant, il revint et la rapporta à son aïeule.
a — Petit, s'écria celle-ci en y jetant les yeux, pourquoi as- tu corrigé ce chiffre avec de l'encre rouge? Jésus! on dirait une date de sang.
« — L'encre rouge était sur le bureau de papa, et c'est bien joli de l'encre rouge, répondit l'enfant.
« — C'est très-laid, au contraire, observa la mère. Elle fait d'ailleurs ressortir la correction. Déchire cette page, mon enfant, et demain, s'il plaît à Dieu, tu en feras une plus belle pour bonne maman.
« — Non, non. dit celle-ci, donne-la-moi, cher bijou.
C'est pour moi que tu Tas écrite. J'y trouve une sainte et excellente maxime qui m'avertit de ne pas compter sur le jour de demain, qu'on ne le tient pas, ce qui veut dire que nous devons toujours être prêts, lorsque la mort viendra nous prendre pour nous mener devant le tribunal du Juge suprême des âmes. Je garde donc cette maxime comme un bon souvenir et un meilleur conseil. Et tiens! (ajouta-t-elle, en prenant sur la table un rouleau de vingt onces) je suis si contente de ton application et de cette page qui en est la preuve à mes yeux, que je te destine ces vingt onces, et, à ma mort, elles seront pour toi. Et, pour qu'on le sacbe bien, je vais écrire ma volonté au bas et en envelopper les onces.
(( La dame prit la plume avec laquelle elle venait de signer ses reçus, et elle écrivit, en effet, au bas de la page, et sous la date rouge, le nom de l'enfant qui était également celui de son père : Souvenir qui lui est légué par Mariana Perez.
« Elle roula ensuite les vingt onces dans le papier et les serra avec le reste de l'or dans une cassette qu'elle ferma et emporta dans sa cbambre.
«■ Dans la nuit même fut commis sur la personne de la pauvre vieille dame l'horrible assassinat qu'on a rapporté au commencement de cette histoire, où l'on a aussi essayé de peindre le désespoir dans lequel un malheur si inouï plongea la pauvre Rosalia, et la profonde impression qu'il fit sur son mari, lequel peut-être alors se repentit d'avoir fait la vie si amère à cette infortunée victime qui l'avait tant aimé et tant estimé.
« On a dit comment le commandant et sa famille quittèrent la ville de M*** qui leur était devenue si justement odieuse. Dix ans se passèrent dans leur nouvelle résidence où, depuis leur arrivée, le mari et la femme avaient trouvé le meilleur accueil. Leur sort y devint plus brillant. Don Andrés hérita d'un oncle qui mourut en Amérique, se retira du service, acheta du bien, et se livra avec succès à diverses entreprises, celle, entre autres, de la démolition des couvents dont il débitait à bas prix les précieux matériaux. Il avait été alcade, et il était actuellement député provincial ; en un mot, il était devenu un personnage et le type du citoyen moderne, c'està-dire un grand producteur de phrases sonores, saupoudrées de termes hétérogènes, apôtre zélé de la moralité, fervent propagateur de la philanthropie, arrogant ennemi des superstitions, au nombre desquelles il mettait l'observance du dimanche et des fêtes, prêtre de la déesse raison, archipretre de saint Positif, grand'maître en prosopopée, professeur dans le bel art moderne du mépris et du dédain, habile archichecte de son propre piédestal. Rien ne manquait à ce Salomon des jugements de conciliation, à ce Démosthènes d'une société récemment fondée pour la création d'un canal, dont les travaux, à force de commissions et de rapports, étaient déjà fort avancés, car il ne manquait plus au complet achèvement du canal projeté que de l'argent pour l'ouvrir et de l'eau pour le remplir.
« Loin de nous de vouloir personnifier l'époque sous les traits du seigneur don Andrés; nous ne montrons que
ses tendances, et il est certain que, dans un ordre de choses opposé, don Andrés eût été la sentinelle avancée de l'intolérance, le séide de la routine, le cerbère des tarifs, l'intraitable douanier des innovations les plus utiles, les plus indispensables. Ce que nous n'ajoutons que pour rendre hommage à la vérité, pour ne laisser échapper aucun des traits du type que nous cherchons à peindre, et en aucune façon pour laver la tête à notre époque.
k Avec le privilège qu'ont les âmes paisibles de ne pas se laisser abattre par le malheur, avec celui qu'ont les organisations douces d'être exemptes des sentiments violents et emportés, avec celui qu'ont les caractères patients de ne s'irriter ni ne s'opiniâtrer dans leurs souffrances, Rosalia était revenue à son état naturel de calme et de tranquillité d'esprit, qui est, à n'en pas douter, un signe de prédestination.
« Elle se fût encore trouvée heureuse, n'étaient les manières de son mari qui, de plus en plus infatué de sa belle position, du succès de ses entreprises et de la considération générale qu'il avait su s'attirer, traitait sa pauvre femme avec une dureté et un mépris qui, chaque jour, allaient en augmentant.
« L'éducation des enfants, que Rosalia gâtait, était le sujet continuel des reproches de son mari, et une occasion pour lui de répéter son injure habituelle : Tu ne sais rien faire. Souvent Rosalia pleurait en l'entendant, souvent elle se résignait avec patience, mais jamais elle ne répondait, se faisant à elle-même cette réflexion : H est
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naturel que mon mari parle et pense de cette manière, lui qui sait tant de choses, quand je ne sais, moi, que coudre et prier.
« Tant il est vrai que la vertu innée s'ignore elle-même comme l'innocence! Mais le temps devait se charger de faire voir à don Andrés tout ce que sait une femme qui sait être chrétienne, et combien les vertus humbles sont préférables aux dons héroïques.
« Un jour que Rosalia enseignait à sa fille, douce enfant comme avait été sa mère, le peu qu'elle savait, c'està-dire à coudre et à prier, le plus jeune de ses deux fils entra dans sa chambre.
« — Maman, dit-il, en lui présentant un papier, regardez cette page écrite par Andrés, quand il était petit.
« Rosalia prit le papier et y lut avec stupeur :
« Ne comptez pas sur le jour de demain; il ri est jamais sûr.
« Au bas de la page, on lisait, rouge et comme sanglante, la date du 19 mars 1840, fait par Andrés Penalta, et au-dessous, de la main de sa mère, la pauvre victime du crime mystérieux et impuni, l'unique testament qu'elle eût fait : Légué en souvenir par Mariana Perez.
« — Où as-tu trouvé ce papier? demanda Rosalia avec une voix si étrange et si changée, que les enfants la regardèrent avec étonnement.
« — Dans la chambre du père, entre de vieux papiers, répondit l'enfant.
« Rosalia se leva livide, courut à sa chambre, mit le verrou à la porte et ferma la fenêtre pour ne pas voir la lumière du jour.
« Le voile, qui depuis dix ans avait caché l'assassin de sa mère, venait d'être tiré à ses yeux. L'horrible secret sortait de son ombre; la victime, du fond de sa tombe, rappelait la date sanglante parce document conservé avec l'argent qui ne pouvait se rencontrer que dans les mains du voleur et du meurtrier, et ce document accusateur se trouvait au pouvoir de son mari !
m Rosalia se laissa tomber sur un sofa et cacha son visage entre ses mains. Elle resta ainsi trois heures, immobile comme la stupeur, froide comme un cadavre où le sang ne circule plus, muette comme la bouche que la paralysie a frappée.
« Pendant la première heure, elle ne pensa pas; toutes ses idées étaient confondues dans un épouvantable vertige. Pendant la seconde, le désespoir se démena dans son âme, comme un lion dans sa cage, cherchant une issue pour pousser en pleine liberté son rugissement. Pendant la troisième heure, la réflexion, digne et sévère, se présenta enfin, menant d'une main la modération chrétienne et de l'autre la prudence humaine; la première avec son frein, la seconde avec sa lunette. Alors la chrétienne, la mère et l'épouse, joignit ses mains et s'écria : À toi seul, 6 mon Père, ô mon Juge, à toi seul appartient la justice, à toi seul la vengeance!
<( Elle se leva courageusement, alluma une bougie, y
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brûla d'une main résolue le papier accusateur et se jeta dans son lit.
« Un moment après, son mari entra et lui demanda, avec sa brusquerie habituelle, ce que signifiait cette manière de s'enfermer.
a En entendant la voix du meurtrier de sa mère, en le sentant si près d'elle, un tremblement affreux s'empara de l'infortunée; ses dents claquèrent et elle répondit qu'elle était malade.
« Le mari sortit d'un air impatienté. Il lui refusait jusqu'au droit d'être malade!
« Rosalia demeura huit jours enfermée, sans permettre que personne la vît, même ses enfants, sous prétexte d'un violent mal de tête; mais, en réalité, parce qu'elle craignait de laisser éclater en cris désespérés le redoutable secret qu'elle voulait ensevelir à jamais dans sa poitrine déchirée.
« Elle voulait, pour y parvenir, user ses forces physiques, en affaiblissant son corps à force de jeûnes et de larmes, et puiser des forces morales dans l'oraison et dans l'amour maternel.
u Lorsqu'elle se releva, et la première fois que son mari la vit, il recula effrayé, et il avait raison! les cheveux de la jeune mère étaient devenus blancs. Sur sa face amaigrie s'était étendue la pâleur livide de l'ictère. Ses yeux creusés et égarés brillaient du feu de la fièvre, dans un cercle noir.
« — Il est évident que tu es malade, lui dit-il, et bien malade. 11 faut que tu aies beaucoup souffert.
(( — Beaucoup, répondit la patiente, en appuyant sur le mot.
« — Et pourquoi n'avoir pas appelé un médecin? reprit le mari d'un ton bourru ; mais tu ne sais rien faire, pas même te soigner quand tu souffres.
« La martyre vécut encore une année avec le coup de la mort dans le cœur, sans autre soulagement que la certitude qu'il était bien mortel.
« Une année entière dura sa descente au tombeau; la vie est tenace à trente ans.
(( — Mais qu'a donc la senora? demandaient ses nombreux amis à don Andrés Penalta.
« — Une ictère noire qui lui anéantit le corps et l'âme, répondait celui-ci. Les médecins lui ordonnent cent choses, mais rien ne la soulage. J'en suis vraiment inquiet. Et, quand il se retrouvait seul avec sa femme, il lui disait : Le médecin prétend qu'il ne comprend rien à ton mal, et que tu ne lui en dis pas les causes; mais tu ne sais rien faire, pas même expliquer ce que tu souffres !
« Enfin la dernière victime du crime tomba épuisée. Les médecins, désorientés et à bout de ressources, se croisaient les bras. L'heure de l'éternel repos était arrivée. Le confesseur répandait des consolations et des larmes au chevet de la moribonde.
a Prête enfin à paraître devant le tribunal de Dieu, et sentant qu'il ne lui restait que peu d'instants à vivre, la noble victime fit signe à tout ie monde de s'éloigner et appela son mari.
« — Père de mes enfants! lui dit-elle d'une voix solennelle, j'ai su faire deux choses en cetle vie. « — Toi? s'écria le mari stupéfait.
« — Oui.
« — Et lesquelles? s'écria le coupable atterré, les yeux effarés et sortant de leurs orbites.
u — Me taire tant que j'ai vécu, parce que je suis mère, et pardonner en mourant, parce que je suis chrétienne, répondit la sainte martyre, en fermant les yeux pour ne plus les rouvrir. »
Voilà mon histoire, ou plutôt celle de Fernan Caballero; et, si je n'en ai pas trop affaibli l'exquise beauté, on y apercevra peut-être toutes les qualités d'un talent supérieur. Je trouve même que l'heureux arrangement du récit, la sobriété énergique des détails, la rapide concision du dialogue, lui donnent un air de parenté avec les meilleures nouvelles de Mérimée et les études les plus habilement ménagées de Balzac, en son bon temps. Mais il y a ici de plus un souffle chrétien qui ouvre à ces humbles scènes l'horizon de l'infini.
Dans ces dernières années, tous les esprits cultivés se sont fort occupés, en Espagne, de Fernan Caballero. Les poètes les plus distingués, les critiques les plus accrédités, se sont à l'envi groupés autour de lui, pour lui faire fête et le soutenir dans cette voie nouvelle, contents de voir qu'il se rencontre enfin un talent original qui, par son exemple, arrache ses émules à la tâche ingrate, vul-
gaire et stérile, quand elle n'est pas dangereuse, de la traduction des œuvres étrangères. Chacun de ses ouvrages se présente au public sous le patronage d'un nom célèbre : aujourd'hui M. le duc de Rivas ; demain don Eugenio Ochoa; un autre jour, don Juan Hartzembuch, Antonio Cavanilles ou Fermin Apecechea.
Cet appui si aisément obtenu, si galamment accordé, a contribué à répandre l'opinion que l'auteur de la Gaviota pourrait bien être une femme. On s'est demandé : Qu'est-ce donc que ce charmant conteur, qu'on ne rencontre jamais à Madrid, dont les merveilleux petits récits, datés tantôt de Jerez, du Puerto Santa Maria ou de San Lucar, tantôt de Séville et d'une des tours de l'Alcazar, émeuvent si vivement le cœur, remuent si fortement l'intelligence, et qui, par la supériorité de ses œuvres, comme par le mystère attaché à sa personne, éveille au loin tant d'intérêt et de curiosité?
L'extrême délicatesse des sentiments, l'étude si déliée de la passion, la grâce exquise de certaines descriptions, paraissaient donner raison à ces conjectures; mais les femmes ont-olles d'habitude le secret de peindre les caractères avec cette énergie toute virile, de les mettre aux prises avec cette verve si dramatique? 11 y avait dans quelques pages une fraîcheur si naturelle, dans d'autres une telle exubérance de vie, qu'on en a conclu également qu'il n'y avait que la jeunesse pour écrire ainsi. Mais aussitôt une rare expérience du cœur humain, un retour mélancolique vers un passé préféré, une suprême équité de jugement, vous avertissent que l'épreuve delà vie est
entrée pour beaucoup sans doute dans l'éducation de ce talent à la fois nouveau et accompli.
On se disait encore : À quel degré de la hiérarchie sociale appartient Fernan Caballero? Ce nom est celui d'un petit bourg de la Manche; mais l'ingénieux écrivain IV t-il trouvé dans le blason de sa famille ou Fa-t-U pris sur la carte? Est-il né sous le toit du pauvre? il aime tant le peuple et il excelle si fort à le peindre! Mais, d'un autre côté, il le flatte si peu! Les classes élevées devront-elles le revendiquer? elles en auraient le droit si, en Espagne, les nobles manières, les sentiments chevaleresques, étaient le privilège exclusif des grands.
Fernan Caballero peut donc sans invraisemblance passer pour une femme, il en a toutes les grâces; pour un homme, il en a toute la vigueur. Il sait tour à tour ouvrir l'âme aux plus naïves émotions de la jeunesse, comme aux plus sages pensées de l'âge mûr; s'il rend justice aux solides qualités du peuple, il ne lui en coûte nullement de placer sur leur antique piédestal les descendants du Cid, de Fernan Cortès, de Gonzalve deCordoue. Que ses amis continuent donc à chérir sa personne, ses lecteurs à s'enchanter à la lecture de ses livres, l'Espagne â devenir chaque jour plus fière de celui ou de celle qui met sa gloire à consoler les grandeurs déchues et â amuser l'ennui de son pays. Quant à son nom, à son rang, à son sexe et à son âge, il faut bien laisser quelque chose à deviner aux commentateurs à venir: aussi bien la postérité commençait à se lasser de chercher le vrai nom de Fauteur des Lettres de Jiinius et de celui
de la Seconde Partie de Don Quichotte. Le nom de l'auteur deWaverley a longtemps excité la curiosité de notre siècle; c'est une ressemblance de plus entre Walter-Scott et Fernan Caballero. Le lecteur sait maintenant qu'il on existe entre eux de plus sérieuses.