‹ La baie de CadixChapitre 5 sur 6 · FERMAIS C A BALLE KO · texte numérisé non relu

FERMAIS C A BALLE KO

A côté de cette noble figure, il faudrait grouper le reste de la famille, la maîtresse de la maison, austère et froide, mais grave et digne; le frère, prêtre distingué et homme d'expérience, revenu à ses études après avoir été forcé de prendre le mousquet, et qui, recueilli avec joie dans la maison fraternelle, entouré de ses livres et de ses pauvres, jouissait de la nature comme un poëte, et de la paix comme un cénobite; le neveu enfin, jeune homme de vingt-deux ans, peu favorisé de la nature, très-brun, très-lourd d'esprit en apparence, mais ayant comme type de la race andalouse les yeux grands et noirs, les dents petites et blanches. Son oncle, qui l'avait appelé près de lui pour en faire son héritier, lui avait dit en le voyant : « Pablo, mon garçon, va ton chemin; on n'est pas damné pour être laid. » Mais, sous cette rude enveloppe, Pablo cachait toutes les grâces de l'âme, et l'amour qu'il éprouva pour sa cousine les fit fleurir l'une après l'autre.

On vient de voir la famille du laboureur andalous, pauvre dans un couvent démantelé, riche dans le vaste domaine de ses pères, et rappelant la grande existence seigneuriale des anciens barons saxons. Cherchons-la maintenant au village même, là où l'homme est de plus près et journellement en contact avec ses semblables. Nous allons la trouver à Dos Eermanas, un hameau entouré d'oliviers, à deux lieues de Séville, encore rempli des souvenirs de la conquête chrétienne et de la tradition de saint Ferdinand, dont il conserve précieusement un des étendards.

C'est à Dos Hermanas que Fernan Caballero a placé,

disons mieux, a trouvé la famille Alvareda : c'est le titre d'un de ses romans les plus remarquables.

Un brave garçon, le fils d'une veuve aisée, s'est épris d'une coquette de village et l'a épousée, non sans la permission, mais malgré les avertissements de sa mère, qui, avec cet instinct qu'ont les mères, avait jugé au premier coup d'œil que la capricieuse Rita ne ferait jamais le bonheur d'un homme droit et simple tel que Perico. Et la mère Ana avait bien raison ; car, devenue la femme de Perico et deux fois mère, Rita ne se gêne guère pour écouter les jolis propos de Ventura, qui, outre sa bonne tournure, a rapporté du régiment quelques-uns des vices qu'on y prend d'ordinaire en échange des solides qualités qu'on a laissées dans la maison paternelle. Ventura, avant d'entrer au service, avait aimé la sœur de Perico, une de ces douces et pensives figures qu'il n'est pas défendu au romancier le plus vrai de rencontrer même au village; mais, gâté par la vie de garnison, il dédaigne au retour sa fiancée pour la femme de celui qui devait être son beau-frère. Perico, qui se croit trompé, attend son rival sous les oliviers, et lui envoie une balle dans le cœur. Une fois vengé, il sent toute l'étendue de son crime et se sauve à travers champs. Fia massé à demi mort, sur le grand chemin, par un capitaine de voleurs, il na d'autre ressource que de suivre la bande, se promettant bien de ne pas s'associer à ses crimes. L'habitude elle-même ne parvient pas à émousser dans ce cœur naturellement honnête le sentiment du bien. Un jour cependant que ia bande se voit serrée de trop près par un détachement

FERINAN CABÀLLEfeO, 2Sî>

qui la poursuit, Perico, obéissant, presque sans le vouloir, à l'instinct de la défense naturelle, se sert pour la première fois de son fusil, et la balle atteint l'officier, qui se trouve le (ils de la bienfaitrice de sa famille. Le frère du mort se met à la fêté d'un autre détachement et surprend les bandits. Perico est arrêté, jugé et étranglé sur la place San Francisco, à Séville. La cause première de tous ces malheurs, Rita, bourrelée de remords, mais redevenue à demi intéressante par le repentir, se sauve à la Sierra avec sa mère et ses jeunes enfants. Voilà toute l'histoire.

Je montrerai d'abord la maison de cette pauvre famille à l'époque où elle était habituée par le bonheur, la joie, la paix de l'âme.

« La maison de la famille de Perico était spacieuse et soigneusement blanchie à la chaux en dedans et en de hors. De chaque côté de la porte s'appuyait au mur un banc de pierre. Dans le zaguan (le vestibule), et audessus de la porte intérieure, était suspendu un fanal devant une image de Notre-Seigneur. C'est la coutume en Andalousie de mettre partout une pensée de religion, et de placer toute chose sous un saint patronage. Au milieu d'un grand patio se dressait dans son riche feuillage, sur son tronc robuste et sain, un énorme oranger. Une petite chaussée circulaire protégeait sa base comme une cuirasse. Depuis un nombre infini de générations, ce bel arbre avait été pour la famille une source intarissable de jouissances. Le défunt Juan Alvareda, père Je Perico, avait la prétention, et son pérè l'avait eue avant

lui, de faire remonter l'existence de cet oranger à l'époque de l'expulsion des Maures, après laquelle, suivant son récit, l'avait planté un Alvareda, soldat du saint roi Ferdinand; et, quand le curé, frère de sa femme, l'en plaisantait, mettant en doute l'ancienneté et la suite non interrompue de sa descendance, il répondait sans s'émouvoir, et, sans que sa conviction en fût un instant ébranlée, que toutes les races du monde dataient de loin, et que la tradition des successions directes pouvait bien se perdre chez les riches, mais que pareille chose n'arrivait jamais chez les pauvres.

« Les femmes de la famille faisaient, avec les feuilles de l'oranger, des toniques pour l'estomac ou des calmants pour les nerfs; les jeunes filles se paraient de ses fleurs et en faisaient des sucreries; les enfants se régalaient de ses fruits. Les oiseaux avaient établi leur quartier général dans ses rameaux, qu'ils faisaient retentir de mille chansons joyeuses, pendant que les maîtres, qui avaient grandi à son ombre, ne se lassaient pas de l'arroser en été, et pendant l'hiver émondaient avec soin les petites branches qui avaient séché, comme on arrache les cheveux blancs de la tête chérie d'un père qu'on ne voudrait jamais voir vieillir.

a A droite et à gauche de la porte d'entrée, il y avait deux habitations égales, ou partidos, suivant l'expression du pays, se composant d'une salle avec deux petites fenêtres grillées sur la rue, et deux petites alcôves formant un angle avec la salle et prenant le jour du patio. Au fond de ce patio était une porte qui donnait sur un

immense corral où se trouvaient la cuisine, le lavoir, les écuries, et au centreduquel s'élevait un immense figuier qui avait si peu de prétention et d'amour-propre, qu'il se prêtait sans murmure à servir d'asile de nuit aux poules, sans avoir une seule fois incliné ses rameaux sous ce poids incommode.

« Le maître de cette maison était mort depuis trois ans. Ana, sa veuve, était une femme distinguée dans sa classe, qui ne l'eût pas été moins dans une sphère plus haute. Élevée par son frère qui était prêtre, elle avait un esprit cultivé, un caractère grave, des manières dignes, une vertu instinctive. Ces qualités, unies à une position aisée, lui donnaient une supériorité réelle sur tous ceux qui l'entouraient, supériorité qu'elle admettait sans en abuser. Son fils Perico soumis, modeste, laborieux, avait été sa consolation et ne lui avait jamais donné d'autre chagrin que son amour pour sa cousine Rita.

« Sa fille Elvira, de trois ans plus jeune que son frère, douce comme une mauve, humble comme une violette, pure comme un lis, avait eu une enfance maladive, ce (jui avait répandu sur sa figure (elle ressemblait d'ailleurs beaucoup à son frère) une pâleur et une expression de calme résigné qui lui prêtaient un charme infini. Depuis son enfance, elle s'était attachée à Ventura, le beau et brillant fils du voisin Pedro, ami et compère du défunt Juan Alvareda.

« En face de la maison des Alvareda était située la maison de Maria, la mère de Rita. Maria était restée veuve d'un frère d'Ana, autrefois capataz(le maître-valet

du domaine) de la ferme voisine de Quintos. Celait une si bonne femme, tellement dépourvue de fiel, si simple, si candide, qu'elle ne se sentait jamais assez de caractère et de vigueur pour dompter l'humeur hautaine, âpre et décidée, que sa fille Rita laissa voir dès son bas âge. Les mauvaises qualités de celle-ci s'étaient depuis développées en toute liberté. Son caractère était violent, emporté, son cœur froid; sa figure extrêmement jolie, séduisante, expressive, piquante, vive, rosée et moqueuse . formait un parfait contraste avec celle de sa cousine Elvira, la première pouvant être comparée à une rose fraîchement cueillie et armée de ses épines, la seconde à l'une de ces roses de la Passion qui élèvent au-dessus de leur pâle feuillage leur couronne d'épines, comme un signe de souffrance, et qui cachent au fond de leur calice un miel si doux.

« Dans la peinture et la classification des membres qui composaient cette famille et ses alliés, nous ne pouvons omettre le chien Melampo. Nous devons lui faire sa place, car tous les chiens ne sont pas égaux, même devant la loi. Melampo était un chien honorable et grave, sans prétention, pas' même celle de chien-hercule, malgré sa force prodigieuse. Il aboyait rarement, et jamais sans une cause raisonnée; il était sobre et nullement gourmand. Il ne flattait pas ses maîtres, mais jamais, ni pour aucun motif, il ne se séparait d'eux; de sa vie, il n'avait mordu personne. Il dédaignait du haut de sa grandeur les attaques des roquets qui aboyaient derrière lui, quand il passait, avec une stupide hostilité;

FËRNAJS CABALLERO. m

mais il avait tué six renards, trois loups, et, s'étant jeté un jour sur un taureau qui poursuivait son maître, il l'arrêta court en le saisissant par une oreille, comme un enfant qui ferait le méchant. Avec de pareils états de service, Melampo dormait paisiblement au soleil sur ses lauriers1. »

Avec ce tableau achevé, le lecteur peut aisément refaire le roman, dont je ne lui ai donné que l'incomplète analyse. En voici l'épilogue. Certaines maisons semblent si profondément attachées à la destinée de leurs maîtres, qu'on dirait qu'elles s'affaissent sous le même coup.

« Longtemps après ces événements, le marquis de *** alla passer une saison dans une hacienda de Dos Hermanas.

« Un soir qu'il revenait de visiter un de ses parents, en passant devant un olivier, il remarqua que le garde et le capataz qui l'accompagnaient ôtèrent leur chapeau. Il regarda et aperçut une croix rouge clouée sur le tronc de l'olivier.

u — Quelqu'un a été tué dans ce lieu pacifique? demanda-t-il.

<( — Oui, répondit le garde; ici fut tué le plus joli garçon et le plus brave qui ait foulé la terre de Dos Ilermanas.

« — Et le meurtrier, ajouta le capataz, était hien le jeune homme le plus honorahle et le plus honnête do Tendroit.

1 La Famille Alvareda.

a — Et comment ce malheur arriva-t-il? demanda le marquis.

« — Le vin et les femmes, répondit le garde, la cause de tous les malheurs.

« Et, chemin faisant, ils racontèrent ce que nous venons de rapporter, avec tous les détails et toutes les circonstances.

u — Et il y a encore quelqu'un de la famille dans le lieu? demanda le marquis, profondément intéressé par ce récit.

a — Personne, répondirent ses deux compagnons. Le père Pedro mourut dans Tannée: la femme de Perico voulait se laisser mourir, mais le moine qui avait assisté son mari lui persuada de vivre pour ses petits enfants, disant que telle était la volonté de Dieu et celle de son mari. Mais, comme il lui eût fallu trop d'effronterie pour demeurer ici, où tout le monde la connaissait et avait chéri son mari, elle s'en fut avec sa mère à la Sierra, où ils avaient des parents. Quelqu'un qui en est venu ces jours passés, et qui l'a vue, dit qu'elle n'est plus la même; les larmes ont creusé des rides profondes sur sa figure; elle est plus vieille que la faux de la mort et n'a plus aucune santé.

u — Et la mère? demanda le marquis.

« — La pauvre mère Àna est morte précisément avanthier; la malheureuse avait l'air d'une ombre; elle était toute courbée, et on eût dit qu'elle cherchait sa sépulture comme un lit pour se reposer.

« Sur ces entrefaites, ils étaient arrivés au Pueblo, et,

en passant devant une grande maison de morne apparence, le capataz dit :

« — Voilà sa maison .

u Le marquis s'arrêta et entra sans hésiter.

u Une vieille parente de la défunte habitait seule cette maison triste et vide, sur laquelle s'étendait alors comme un suaire la blanche clarté de la lune.

« — Voilà des parterres bien abandonnés I dit le marquis.

« — Ah! ce n'était pas ainsi, répondit la vieille, quand la pauvre petite en avait soin, celle qui, en apprenant l'exécution de son frère, ferma les yeux pour ne plus les rouvrir aux horreurs de ce inonde. Tous les recoins étaient pleins de fleurs qui répondaient comme des filles aux soins de leur mère.

(< — Oh! quel malheur ! s'écria le marquis, ce magnifique oranger a séché.

m — Il était plus vieux que le monde, reprit la vieille, et accoutumé à beaucoup de soins et de mignardises. Depuis que la pauvre Àna avait perdu ses enfants, ni elle ni personne ne s'en est occupe, et il a séché.

« — Et ce chien? demanda le marquis, en apercevant uu pauvre chien, vieux et aveugle, étendu à l'écart dans un coin.

« — Le pauvre Melampo! lorsque son maître manqua, il devint triste et perdit la vue. Ana l'a recommandé à mes soins; la pauvre mère ne m'a dit que cela. Mais il ne me donnera pas grand'paine, car, au moment

où on emporta le corps, il se mit à hurler, et depuis il n'a rien voulu prendre.

« Le marquis s'approcha, le chien était mort l*. » Relevons cependant dans l'estime du lecteur le pauvre jeune homme qu'une jalousie trop justifiée avait poussé au meurtre, en le montrant dans une de ces situations où, trop souvent en Andalousie, un meurtre peut, dans un moment de violence, perdre à jamais des âmes qui n'étaient pas faites pour le crime.

« Les bandits montèrent à cheval et arrivèrent vers minuit au grand château en ruines d'Alcala. Diego (c'était le capitaine) siffla trois fois; on vit alors sortir d'une tanière qui s'ouvrait au pied du château la Gitana avec une lanterne dans la main.

« Us mirent pied à terre et la suivirent. « Perico allait confus et soupçonnant le mauvais pas où il se trouvait; mais ses compagnons l'entouraient et l'entraînaient avec eux où les menait la Gitana. Celle-ci. après avoir salué les bandits d'un ton humble et dans un langage inintelligible, ouvrit avec un crochet l'huis d'une petite cour sur laquelle, parmi des décombres et des madriers, donnait une porte de la sacristie, où la canaille sacrilège entra non sans crainte et s'effrayant elle-même du bruit de ses pas.

« Quel sublime et redoutable spectacle que celui d'une église déserte à pareille heure de nuit! A cet aspect, les âmes même les plus pures et les plus saintes s'abîment

1 La Famille Alvareda.

dans une profonde et craintive méditation; et il n'est pas d'incrédule si déterminé, qu'il s'yaventure sans peur. Combien immenses et terribles apparaissent ces sombres nefs! combien hautes ces arcades qui, soutenues par des géants de pierre, se perdent dans la mystérieuse obscurité d'un ciel sans étoiles! Là, dans une profonde et lugubre chapelle, on ne peut entrevoir sans terreur la froide statue qui dort sur une tombe; on en distingue à peine les contours, et l'obscurité même semble lui communiquer le mouvement. Le maître-autel, encore imprégné des parfums de l'encens et de celui des fleurs du matin, et qui perce les ténèbres de ses lueurs incertaines; cet autel, centre universel de la foi, trône de la charité, refuge de l'espérance, prodigue dispensateur des plus douces consolations, rempart du faible, attire les yeux, les pas, les cœurs! Devant le tabernacle brûle la lampe, solitaire gardienne du sanctuaire, suave et perpétuel holocauste, llamme permanente comme l'éternelle miséricorde, brûlante comme l'amour, silencieuse comme le respect, tranquille comme l'espérance...

•( Telle était l'église d'Alcala lorsque les voleurs y entrèrent, éclairés par la lanterne de l'affreuse Gitana, et poussant devant eux le malheureux Perico.

u — Lâchez-le et fermez, et barricadez cette porte, dit Diego.

« — Il va crier et nous fera découvrir, répondirent les autres.

« — Lâchez-le, vous dis-je! répéta le capitaine Qui l'entendra, et qu'en arrivera-t-il?

« — 11 peut crier, répliqua Léon, qui déjà, aidé de la Gitana, dépouillait le maître-autel de ses ornements d'argent.

« — Qu'on y ait l'œil, répondit alors le capitaine. Et deux de ses hommes, plus timides sans doute el à qui il répugnait de porter la main sur les choses saintes, s'approchèrent de Perico.

« Celui-ci, qui, comme tous les hommes qui savent se contenir, était impétueux el irrésistible quand les circonstances l'arrachaient à lui-même, retrouva toute son énergie pour s'écrier :

« — A bas le chapeau, hérétiques! vous êtes dans la maison de Dieu.

« — Vite un bâillon ! cria à son tour le capitaine furieux.

« Et aussitôt on lui mit un mouchoir en travers de la bouche; toute résistance était inutile.

« Mais, quoique le bâillon P étouffât, en voyant Léon et la Gitana briser la porte du tabernacle, Perico fit un effort désespéré, et tomba sur les genoux en criant :

« — Sacrilège ! sacrilège ! cri terrible qui se répéta de chapelle en chapelle, retentit sous la voûte, comme le tonnerre sous la nue, et qui, réveillant le grand et sonore instrument qui d'ordinaire accompagne l'imposant De profundis ou le glorieux Te Deum, alla se perdre dans les tubes de métal, comme un gémissement douloureux.

« Ces misérables furent un moment glacés de terreur; Diego lui-même trembla. Mais, se remettant aussitôt, il courut à Perico, le poussa contre les dalles. \p foula aux

FERNAN CÀBALLERO. 099

pieds, le maudit, et commanda aux autres de l'achever à coups de crosse, s'il proférait un mot. L'infortuné, la face contre terre et maltraité par les bandits, murmurait d'une voix à peine articulée :

« — Miséricorde! Seigneur, miséricorde!

(( — Tuez-le s'il souffle, répéta Diego, et finissons-en; voici la nuit qui s'éclaire, on peut nous voir sortir d'ici.

« Effectivement, les nuages s'entr'ouvrirent et un rayon delà lune entra, dans ce moment, par l'une des hautes fenêtres de l'église, et alla baiser le pied d'une image miraculeuse de l'Immaculée Conception:

« — Maudite lune ! s'écria la Gitana, avec d'horribles imprécations.

cf Et tous, effrayés de se voir les uns les autres à cette clarté soudaine, se hâtèrent d'achever le dépouillement des autels et de consommer leur sacrilège.

« Ils sortirent enfin, et, quand la Gitana les eut vus partir à cheval avec tous les trésors de l'église, elle retourna se cacher dans la terre.

« Le soleil ne dorait pas encore la Giralda, lorsque, chargés de leur butin, ils arrivèrent près de Séville. Laissant alors leurs chevaux dans un champ d'oliviers à la garde d'un des leurs qu'ils appelaient le Galérien, ils entrèrent dans la ville par différents chemins, pour se réunir ensuite dans un lieu écarté, indiqué d'avance par la Gitana, et où un orfèvre, prévenu par elle, reçut, pesa et paya les vases sacrés. Mais, quand les bandits retournèrent à l'endroit où ils araient laissé le Galérien avec les chevaux, ils n'y trouvèrent personne.

Ty m LA BAIE DE CADIX.

fi — Le chien nous a vendus, dit l'un d'eux.

« — Dans quel but? répondit Diego, il a ici sa part qu'il doit croire plus forte que le prix de sa trahison.

a — Il aura vu du monde et se sera réfugié au Cuervo, dit Perico.

« Et ils se dirigèrent vers le Cuervo, en prenant par les oliviers.

u Mais le Galérien n'était pas davantage au Cuervo.

« — Mon pauvre cheval! mon pauvre Corso! dit Diego, et une larme amère comme l'absinthe brilla un instant dans ses yeux; mais se remettant aussitôt : Nous sommes vendus, dit-il, sus! c'est le moment de prendre le large, remontons le fleuve; au coto du Roi! à Ayamont^! en Portugal ! quelque jour je le trouverai, et, ce jour-là, il vaudrait mieux pour lui qu'il ne fût jamais né.

« Ils allaient partir, quand ils virent apparaître la Gi~ tafia, qui venait réclamer sa part du butin. Tous l'assaillirent de questions sur la disparition du Galérien; mais elle ne savait rien et témoigna une grande inquiétude.

« — Il n'y a plus ici de sûreté pour nous, dit-elle, et il nous faut partir sans perdre une minute. Le fils aîné de la comtesse de Villaroan a juré de venger la mort de son frère ; il a demandé un détachement au capitaine-général et il est à vos trousses. J'ai peur qu'il n'ait surpris le Galérien. Quant à moi, je m'en vais, la terre brûle mes souliers.

« — Elle ne te brûlera jamais assez vite, s'écria l'un d^s voleurs.

— Elle ne t'avalera jamais assez tôt. dit un autre.

« La vieille disparut en silence au milieu des oliviers, comme une vipère, après qu'elle a laissé son venin dans la morsure qu'elle a faite.

« — Voler dans la maison de Dieu ! dit le premier.

« — Dépouiller un sanctuaire ! ajouta l'autre.

« — Allons, bouche close, cria Diego. A quoi servent à présent les réflexions? ce qui est fait est fait; partons »

L'Une dans V Autre, comme le titre l'indique, est une double histoire qui met en opposition la ville et le village, le peuple et la classe élevée, Séville et Dos Hermanas. Le héros du premier récit est le narrateur du second. L'un est le tableau agréablement touché de la société en Andalousie, l'autre une de ces tragiques aventures que Fernan Caballero sait raconter avec une simplicité saisissante. L'artifice de la composition se laisse trop voir dans l'ingénieux entrelacement du récit et de l'action; et le récit est si émouvant, qu'il jette un peu de froideur sur le cadre au sein duquel il se développe. Ce récit est plein de sang et de coups de couteau; mais la scène que j'en détacherai sera toute gracieuse; c'est le retour d'une Romeria. Le farouche Diego de Mena, qui, privé de son père par un crime, ne nourrit que des pensées de vengeance, est amené à prendre en croupe, pour la ramener à Utrera, une jeune fille de la Sierra, dont l'âne, abandonné à lui-même, est retourné seul à la ville.

1 La Famille Alvareda.

(( Pendant que ces plaisanteries se croisaient comme des fusées aux oreilles de Diego, les jeunes gens avaient placé Pastora sur la croupe du cheval. Celle-ci, qui ne se doutait pas de l'embarras de Diego ni de la résistance qu'il avait opposée à ce dessein, s'accommodait à sa guise, arrangeait ses jupons, prenait d'une main le mouchoir attaché à la queue du cheval, et passait l'autre sans cérémonie, et le plus naturellement du monde, autour de Diego, de manière qu'elle reposait sur le cœur môme du jeune garçon, qui battait fortement d'une émotion inconnue.

a On se mit en marche, et le bon cheval de Diego eut bien vite laissé tous les autres derrière lui.

« Diego Mena, qui n'était connu à Utrera que sous le nom de Diego le Taciturne, surnom qu'il devait à sa taciturnité habituelle et à la solitude dans laquelle il vivait, était arrivé à vingt-six ans sous l'influence de l'affreuse catastrophe qui paraissait avoir paralysé tous ses sentiments, et les avoir concentrés sous la double impression du chagrin et de l'horreur. Il était demeuré si seul au monde, que rien n'avait interrompu le tête-à-tête où il vivait avec sa douleur et sa mélancolie. Diego était comme l'arbre à qui un froid hiver a pris toute la séve qui lui donne la vie, et qui, dépouillé, triste et noirci, ne semble plus vivre. Mais à peine mis en contact avec cette jeune fille si pure, si suave, si pleine de vie, on eût dit qu'une tiède et vivifiante haleine venait de ranimer son existence. Aux rayons de ce soleil de vie et d'amour, ses feuilles poussèrent, ses fleurs s'ouvrirent, et l'arbre parut

dans toute la force de la vie, dans toute la luxuriante beauté du printemps.

« Ils se turent longtemps. A la fin Diego dit :

« — Restez-vous encore ici quelque temps?

« — Un mois.

« — C'est peu.

<( — Mon père trouvera que c'est beaucoup.

« — Quelque autre aussi doit désirer votre retour.

« — Non, que je sache.

« — Vous n'avez donc pas de novio (fiancé)?

« — Moi, non.

« — On n'a pas d'yeux à Aracena?

« — C'est peut-être moi qui n'ai pas d'oreilles. « — Peut-être aussi avez-vous le goût trop délicat? « — Oui et non.

« — Ce n'est pas une réponse, mais deux et qui se contredisent.

« — Cela vous intéresse?

« — Peut-être.

u — Ce n'est ni une réponse ni deux. Ce n'en est pas une.

a — Êtes-vous si pressée de dire non?

a — Vous ne l'êtes guère d'obtenir un oui. « — Me connaissez- vous?

« — Je vous connaissais et vous me connaissiez. « — Qui vous l'a dit?

« — Un ami qui ne trompe pas.

« — Cet ami me dit que je ne saurais plaire, je suis si triste!

y — Et moi qui suis si gaie, je devrais déplaire à qui ne Test pas.

« — Plût à Dieu !

« — Je ne le voudrais pas.

a — Quoi donc? tenez-vous à me plaire?

« — Les étoiles n ont-elles pas envie de briller?

« — Voulez-vous être mon étoile?

« — Je ne veux pas être, je suis qui je suis.

a — Non, je ne veux pas vous choisir sans votre consentement.

« — Le consentement ne se demande pas, il se mérite.

« — De quelle manière?

« — Cela ne se dit pas, on le devine.

« Us allaient toujours. — « Il y a. reprit Diego fort ému, il y a une fenêtre dans le corral du père Blas qui donne sur la petite rue; l'ouvrirez-vous?

« — Nous verrons.

u — Rien que de l'espérance?

<< — Voyez donc! et il n'est pas content', dit Pastora en sautant à bas du cheval. Merci, Diego, vous avez un cheval qui marche fièrement!

« — Trop vite, Pastora!

« La Serrana salua de la main et entra en courant dans la maison.

« Diego s éloignait avec le ciel dans le cœur1 ! » On trouvera peut-être invraisemblable cette vive escrime de la parole, mêlée de poésie et de sentiment,

1 VUne dans V Autre.

entre deux enfants du peuple; mais, en citant ces deux pages, j'ai précisément voulu donner au lecteur une idée exacte de ces entretiens qui se prolongent ainsi, des deux côtés d'une fenêtre grillée, pendant des nuits entières, pendant des années.

Veut-on un autre exemple de cette vivacité naturelle de l'esprit andalous? Une jeune fille du monde, courtisée par un sot, s'efforce de le décourager, en affichant des prétentions de bas-bleu ; elle fait des vers, elle écrit des livres, elle a en portefeuille un roman de Guillaume Tell. « Tenez! s'écrie-t-elle , je vais vous en dire le plan. ))

« Guillaume Tell était un noble montagnard écossais qu i refusa de saluer le chapeau de castor que le général anglais Malbrouc avait fait clouer tout exprès pour cela à un poteau ; ce qui amena la révolution et la guerre de Trente Ans, d'où enfin mon héros sortit vainqueur et fut proclamé roi de la Grande-Bretagne sous le nom de Guillaume le Conquérant. Mais il flétrit ses lauriers en faisant décapiter sa femme, la belle Anne deBoulen. Pour expier son crime, il envoya en Palestine son fils Richard Cœurde-Lion. Richard, à son retour, fut jeté en prison, à cause de son zèle religieux, par Luther, Calvin, Voltaire et Rousseau, qui formaient le directoire en France, directoire révolutionnaire qui envoya à Téchafaud le saint roi Louis XIV. Ce fut alors que, pour éviter des maux semblables en Espagne, le roi don Pèdre le Cruel établit l'inquisition, d'où ce surnom lui est venu 4, »

, 1 VUne dans l'Autre.

Voilà qui est fort piquant; mais ce qui Test plus encore, c'est ce que l'auteur ajoute avec une malice dont je m'empresse de lui laisser toute la responsabilité :

« Rien de comique comme le sérieux et l'aplomb avec lesquels Casta débita ce chapelet de billevesées, sans se couper, sans hésiter un moment, d'autant plus que Casta, ayant choisi au hasard les noms et les faits historiques, et comme les lui fournissaient ses souvenirs d'opéras, de sermons, de feuilletons et de conversations, savait bien que son récit n'avait rien d'exact, mais ne soupçonnait pas elle-même l'énormité de ses folies et le monstrueux de ses anachronismes 4. »

Nous voici peut-être un peu loin de la baie de Cadix, quoique ce soit à Cadix que la belle Casta ait acquis en partie son érudition historique : h Dernière Consolation va nous y ramener. Tel est le titre d'une très-courte nouvelle, dont la scène est à Puerto Real; quelques pages à peine, mais dont le dénoûment est sublime.

En voici le commencement, sans lequel la fin ne serait pas comprise :

« Puerto Real est séparé de la mer par des terrains marécageux, coupés de canaux, que la mer vide et remplit successivement, dans son immense et incessant balancement. A gauche, et dans ces terrains dont nous avons parlé, l'industrie a créé ces vastes salines si renommées pour l'abondance et la supériorité de leurs sels. La vue qu'elles offrent est triste et monotone. Ce sol salpêtreux n'a qu'une végétation triste et décolorée, où dominent

1 VUne dans l' Autre.

FERNAN CABALLEHO. 307

une espèce de bruyère, quelques joncs, et une petite plante d'un vert cendré, dont les maigres fleurs semblent avoir honte de s'ouvrir, elles les mères du doux miel, au bord d'une mer qui les dédaigne, sous les émanations corrosives d'un sel qui les flétrit, semblables, ces pauvres fleurs, à la poésie de nos jours qui présente ses fleurs solitaires et tristes au bord de l'océan amer de la politique qui les dédaigne et sous le sarcasme mordant qui les dessèche.

« Pour donner une base plus sûre à ces pyramides de sel quelquefois gigantesques, on enfonce dans le sol, comme en Hollande, des madriers assez longs pour atteindre le terrain solide. On appelle albi?ias les marais qui reçoivent ces fondations, et rabizas ceux dont on ne peut trouver le fond.

« A droite de Puerto Real, et séparé de lui par des terrains de ce genre, se dresse le fameux Trocadero, qui protège Puerto Real contre les formidables assauts de la mer, auxquels ne peuvent toujours résister les puissantes murailles de Cadix. Abritée ainsi par les flots et défendue par ses marais, la charmante ville de Puerto Real dort tranquille au milieu de ses plaines, sous la garde de saint Roch, son patron 4. »

Donc, à Puerto Real, vivait une pauvre femme, qui avait un fils dont les mauvais instincts avaient résisté, dès l'enfance, à tous les conseils et à tous les châtiments. Devenu grand sans devenir meilleur, il se prend de querelle avec un rival, lui porte un coup de couteau, et le

1 La Dernière consolation.

voilà envoyé pour quatre ans aux présides de ïlelilla. Averti par cette leçon sévère, il s'amende quelque peu, et obtient par faveur d'être amené au Troeadero. Là, du moins, sa pauvre mère peut le voir et entretenir chez lui ce retour à de meilleurs sentiments. Elle est même, à force de démarches, sur le point d'obtenir sa grâce, mais le malheureux n'a pas la patience de l'attendre, et il cesse de la mériter, en s'échappant durant la nuit.

La mère, qui ignore encore cette fuite, attend une barque qui doit la conduire au Troeadero. Le batelier ou lanchero arrive :

u — 11 faut bien que ce soit vous, mère Maria, pour que je bouge ce matin. J'ai passé la nuit à pêcher aux flambeaux, et j'aurais grand besoin de repos. De plus, vous me voyez tout bouleversé : la nuit a été rude.

« — Que vous est-il donc arrivé? la nuit a été calme et sereine.

h — Vous saurez, reprit le lanchero, qu'étant à pêcher avec ma barque dans le canal du Troeadero, j'ai entendu vers minuit, du coté des albinas, un cri si lamentable, que mon sang s'est figé dans mes veines. Je ne pouvais savoir ce qu'était ce bruit, si c'étaient les aboiements d'un chien, le cri de quelque oiseau de nuit, venu sur les mers de quelques contrées lointaines, la plainte d'une créature vivante ou le gémissement d'une àme en peine, parce que la distance qui m'en séparait était grande, et. si je l'entendais, c'était parce que la nuit était plus silencieuse que la mort. Tous ceux qui connaissent Miguel Santos savent bien qu'il n'est pas de ceux qui tournent le

F K U N A N CABÀLLËBÔ. M)

dos au danger, ni de ceux qui s effrayent de peu; mais, vous pouvez m'en croire, je me sentis frissonner des pieds à la tête, et je fis le signe delà croix comme un bon chrétien, parce que je ne suis pas non plus de ceux qui ne craignent ni Dieu ni diable. Je me remis donc, et écoutai plus attentivement pour me rendre compte de ce que pouvait être cette rumeur; mais ce fut pis alors, et peu à peu j'en vins à me persuader que c'était bien la voix d'une créature humaine qui d'abord appelait et finissait par une plainte désespérée. Le plus terrible, c'est que je l'entendais toujours pareille, à la même distance et du même coté...

« J'eus l'idée que ce pouvaient être des signaux de contrebandiers; mais non, on ne pouvait s'y tromper, c'était bien un gémissement comme je demande à la divine majesté de ne pas en entendre un pareil de ma vie. Chaque fois qu'il arrivait jusqu'à moi, je ressentais comme une secousse et ne pouvais pêcher, ni tenir en place, ni faire aucune chose que recommander le malheureux à la clémence de Dieu, parce que, je vous l'ai déjà dit, la nuit était plus noire que la conscience de Judas, et ce gémissement venait de très-loin, du côté des rabizas, où l'on enfonce si aisément, et où ne peut cheminer que de jour, et avec toutes sortes de précautions, celui même qui connaît les êtres ; car, une fois dans le marais, il n'y a plus de secours à attendre que de Dieu !

« Le lanchero fit une pause et releva ses cheveux comme pour rafraîchir son front brûlant.

(< — Mais, dit Maria ,qui. à ce récit, éprouvait un pro-

.rlO LA BAIE DE CADIX.

fond intérêt et une pitié grande, avez-vous pu vérifier enfin ce que c'était ?

(( — Oui, senora, répondit le lanchero, l'aube, avec sa clarté, vint confirmer ce que le cœur me disait depuis un moment. 11 est bon dédire qu'à mesure que passaient les heures les cris allaient s'affaiblissant et s'éteignant. Mais, comme je n'avais pas perdu l'endroit de vue, je sautai à terre, et m'acheminai comme je pus de ce côté, car je connais les marais et les albinas comme les doigts de ma main. C'était bien ce que j'avais soupçonné. Un malheureux, ignorant le danger, ou plus téméraire que le vin, était venu donner dans une rabiza, et s'y était enterré petit à petit, mais sans cesser d'enfoncer. Toute la nuit avait duré cet enterrement d'un vivant; et le marais, en le dévorant, n'avait laissé dehors qu'un bras que le pauvre diable tenait élevé au-dessus de sa tête, comme pour marquer son tombeau.

« — Jésus ! Jésus ! quel malheur ! s'écrièrent en même temps Véronique et sa tante. Et quel sera le malheureux?...

« — Ce ne peut être, reprit le lanchero, qu'un des galériens qu'on a amenés au Trocadero, et qui aura tenté de s'échapper cette nuit.

« En ce moment, entra un commissaire du préside. — Je viens, dit-il durement, fouiller cette maison.

« — Et pourquoi, grand Dieu? demanda Maria toute saisie.

« — Parce que votre fils s'est échappé cette nuit. (( Maria poussa un cri aigu, en ouvrant les mains et

en étendant les bras en avant, comme pour écarter de soi une épouvantable conviction.

« — Qu'a-t-elle donc? demanda le commissaire. Qu'est ceci ?

« — C'est, répondit le lanchero, que celui qui s'est échappé s'est trompé de chemin, et est tombé dans le marais où il est resté enterré vivant.

« — Le savez-vous d'une manière certaine?

« — Je puis dire que j'étais présent, répondit le lanchero, mais sans avoir aucun moyen, il n'y en a pas, de prévenir le malheur. Allez voir l'albina, et, si la terre n'a pas fini de l'engloutir, vous verrez un bras qui dit : « Ci- « gît un chrétien. »

(( Le commissaire sortit.

« Maria, qui était restée muette, comme anéantie par la violence du coup, se leva brusquement et avec l'énergie du désespoir.

« — Mon fils ! mon fils ! s'écriait-elle. Mon fils, mon fils, le fils de mon âme, le fils de mes entrailles, mon fils, mon pauvre fils ! Comme il aura souffert, sainte vierge Marie! quel abandon! quel désespoir! mourir sans secours de Dieu, ni des hommes ! et moi qui t'ai mis au monde, je dormais! et moi qui suis ta mère, je ne courais pas à ton aide! Ah ! Dieu du ciel! Dieu du ciel ! ah ! les pères sont prophètes! ah! la douleur m'étouffe! ah! la douleur me tue! quel tourment! quel supplice! ah! pauvre de moi, malheureuse mère! fils infortuné, Dieu nous a abandonnés tous les deux !

« — Ma tante, ma tante! s'écria Véronique, baignée de larmes. Dieu n'abandonne personne.

« — Qu'il me vienne donc en aide! cria d'une voix étranglée la malheureuse mère.

« — Dites d'abord en fille soumise : Que sa volonté soit faite 1 dit en sanglotant la pieuse Véronique.

« — Qu'elle se fasse donc, s'écria la mère désespérée, en joignant les mains avec un tremblement eonvulsif, et, s'il me faut mourir comme le fils démon àme, sans consolation... qu'elle se fasse encore!

« — Sans consolation! il vous en reste une, dit le lanchero d'une voix grave et émue.

« — A moi? 11 n'y en a pas pour moi, dit Maria en gémissant.

« — Eh ! n'en est-ce pas une, dit le lanchero, que la certitude qu'il est mort en chrétien?

« — Ah ! si je l'avais ! si la sainte Vierge avait exaucé la prière de toute ma vie, depuis que je suis mère!

• — Avez-la donc, dit le lanchero.

« — Comment! quoi? je pourrais l'avoir! murmura la mère avec une émotion qui étranglait la voix dans sa gorge; qui me l'assure?

u — Moi qui sais sa dernière pensée, dit le lanchero.

« — Vous la savez? comment la savez -vous? dites-le: au nom du ciel, diles-le!

— C'est ce que voulait dire la croix qu'il avait formée avec ses doigts qui restèrent ainsi croisés après sa mort, et élevés au-dessus de sa sépulture, pour attester qu'il

FERNAN CABALLEHO. SIS

mourait en chrétien, c'est-à-dire repentant de ses fautes, croyant, aimant, espérant en Dieu.

« La fervente chrétienne tomba sur ses genoux, joignit les mains et s'écria :

« — Que Dieu soit glorifié! bénie sois-tu, mère de miséricorde, qui as entendu ma prière, et qui as obtenu qu'elle fût exaucée, puisque la mort de mon fils a été celle d'un chrétien ! Bénie soit la providence de Dieu qui m'envoie cette dernière consolation!

«Et la pauvre mère tomba le visage contre terre; quand on la releva, elle était morte !. »

En face de Puerto Real, s'étend sur une longue ligne la villa de San Fernando, appelée aussi la Isla. Cette ville si humble, malgré son importance, à côté de la brillante Cadix, apparaît à Fernan Caballero « comme une belle femme reléguée dans un coin par une rivale plus heureuse, ou plutôt la Isla avec ses arsenaux, ses chaussées, ses corderies, ses chantiers, ressemble à la femme du marin dans sa solitude, assise sur la plage et regardant la mer. »

Rota, à l'autre extrémité de la baie, à l'embouchure du Guadalquivir, n'est pas décrite d'un trait moins poétique et moins juste :

v On voyait dans le lointain Rota, cette jardinière rusiique, qui, les mains pleines de fruits et de légumes, est la première à donner la bienvenue aux navires qui, fatigués et épuisés par la traversée du désert liquide, arri-

1 La Dernière Consolation

vent au port en repliant leurs ailes, comme des oiseaux a leur nid. »

Si l'on veut de Rota un tableau non pas plus vrai, mais plus simple, on le trouvera dans une touchante nouvelle, qui a pour titre : Pauvre Dolores! et qui, je crois, a été traduite en français.

Quant à Cadix, si je n'en dis rien, c'est que, comme Séville, elle est partoutdans les livresde FernanCaballero.

Je pourrais longtemps encore poursuivre ces analyses et ces citations. Il n'est si petite nouvelle de Fernan Caballero où ne brille au regard quelque perle précieuse; mais ce que l'on en a dit et ce qu'on en vient de lire suffit sans doute pour montrer tout ce qu'il y a de séve et d'élévation dans ce talent nouveau, et l'heureuse appropriation de ce don de peindre au pays et aux personnages de ses préférences habituelles.

Je ne croirais pas toutefois avoir donné une idée assez complète de la manière énergique de Fernan Caballero, si je ne m'arrêtais avec quelque étendue à celui de ses récits que j'ai signalé, en commençant, comme le plus remarquable peut-être qui soit sorti de sa plume : Se taire durant la vie et pardonner en mourant; c'est une tragédie de famille contenue ou plutôt étouffée entre les quatre murs d'une maison ordinaire ; c'est l'histoire d'un crime dont l'auteur demeure inconnu à tous, excepté, à la fin, àla personne qui a le plus d'intérêt à garder l'horrible secret, et qui meurt de la honte de sa complicité involontaire et du sacrifice qu'elle fait de la justice à riionneur. Hien de plus navrant que le spectacle de ces

FEHNAN CABA.LL IvRO.

deux âmes, condamnées à vivre face à face, Tune coupable et arrogante, l'autre innocente et dédaignée, jusqu'au moment où la vérité, tout à coup révélée à celle qui souffrait sans rien savoir, fait quelque chose de sublime et d'héroïque de ce silence et de cette résignation. Le mystère qui plane d'un bout à l'autre du récit y répand un intérêt saisissant et qui va croissant jusqu'au dernier mot qui change brusquement les rôles, et commence dès ce monde le châtiment du crime, en apparence impuni.

Je voudrais faire partager au lecteur l'impression qui m'est restée de la lecture de ce petit drame si émouvant en sa simplicité; mais il n'est pour cela qu'un moyen, c'est de traduire, au risque d'abréger parfois.

« On voyait dans la populeuse cité de M*** une singulière anomalie qui piquait la curiosité de tous les étrangers, mais dont l'habitude avait fait pour les gens du lieu une chose à laquelle ils ne prenaient plus garde. C'était, au centre même de la ville et dans un des quartiers les mieux habités, dans une des rues les plus passagères et dont les maisons luttaient d'éclat et de richesse, le contraste que formait avec les autres une maison fermée, malpropre, négligée, noire, dont le seul aspect blessait le regard et attristait l'âme. Les deux maisons qui la bordaient à droite et à gauche avaient la blancheur de l'albâtre. Leurs grilles et leurs balcons étaient peints en vert, et le fer, bon gré mal gré, avait dû prendre l'aimable nuance du printemps, comme les plantes qu'on

voyait derrière dans des pots couleur de corail. Derrière les vitres se déroulaient ces nattes de petits joncs verts qu'on apporte de Chine, et sur lesquelles sont peints des oiseaux étranges, impossibles, qu'on dirait nés de l'arc d'Iris, et qui font ressembler les maisons à de grandes volières d'oiseaux fantastiques, dans des jardins enchantés.

a Au contraire, la maison vide avec ses murailles ternes, ses grilles noires, ses volets fermés comme pour repousser la lumière du jour et les regards des hommes, semblait exclue de la vie joyeuse et active, et comme chargée du poids d'un anathème. Seulement sur le balcon on voyait des morceaux de carton que le vent et la pluie avaient déchirés, et que le propriétaire, las de les renouveler, abandonnait à leur sort; au lieu d'attirer des locataires, ces tristes lambeaux paraissaient placés là pour mettre en interdit le logis abandonné. Enfin cette maison solitaire, muette, lugubre, serrée entre ses deux joyeuses et belles voisines, pouvait se comparer à une tête de mort entre deux vases de fleurs. »

Quelle était la cause de cet abandon? D'où venait à cette maison l'air de réprobation qui pesait sur elle? Un crime y avait été commis; une pauvre vieille dame y avait été assassinée. Depuis six ans la justice avait fait d'inutiles recherches pour découvrir le meurtrier, et cette impuissance de la justice, en ajoutant à l'horreur du crime, avait contribué à éloigner de cette maison quiconque aurait eu la pensée de l'habiter. Écoutons maintenant une voisine racontant le meurtre :

« 11 y a dix ans qu'il arriva ici et que s'établit dans cette maison un commandant avec sa femme, trois petits enfants et sa belle-mère. Tout dans l'air du nouveau venu comme dans sa conduite annonçait un cavalier accompli. A l'affection qu'il témoignait à sa femme, qui était fort jeune et d'une grande simplicité, se mêlait une sorte de gravité paternelle, et toute cette famille était aussi heureuse qu'unie. La femme était une colombe sans fiel, comme dit le peuple dans le poétique langage de ses définitions, et se trouvait aussi fière d'avoir été choisie par un si digne mari que d'être la mère des trois petits anges qui ne pouvaient se séparer d'elle. Elle était le type de ces femmes exemplaires qui n'existent que dans le cercle étroit de leurs devoirs de fille, d'épouse et de mère. Quant à la vieille dame, c'était là ce que le monde, qui aime à classer vite, appelle une créature du bon Dieu. Comme elle était fort pieuse, elle passait tranquillement sa vie h l'église, à prier Dieu pour les objets de son affection, et dans sa maison à louer les objets de son culte.

u J'allais souvent dans cette maison, parce que cette paix intérieure, ce bonheur modeste et serein, me faisaient du bien au cœur; parce qu'une sympathie naturelle m'attirait vers cet homme si digne et si strict dans l'accomplissement de ses devoirs, me poussait vers cette douce femme qui se complaisait dans ses vertus comme tant d'autres dans leurs plaisirs, et m'entraînait vers cette bonne vieille, simple et aimante, qui ne faisait dans la vie que sourire et prier. Mais il sembla que cette félicité, toute sainte et humble qu'elle était, fût encore trop paris.

faite pour durer dans un monde où le malheur veut que même les bons se souviennent moins du ciel, quand la terre leur fait la vie douce. Le fait est qu'un matin ma femme de chambre entra chez moi toute bouleversée, le visage décomposé et pouvant à peine respirer.

« — Qu'y a-t-il donc, Manuela? lui demandai-je toute saisie.

« — Senora, un malheur, une abomination sans exemple...

« — Mais quoi enfin? que s'est-il passé? explique-toi. « — Cette nuit... dans la maison d'à-côté... ne vous effrayez pas, senora...

% — Non, mais achève.

« — La vieille dame a été assassinée.

« — Assassinée! que dis-tu?

« — Oui, senora, égorgée, criblée de coups de poignard.

« — Sainte Mère de Dieu! m'écriai-je avec horreur, et comment? les voleurs sont entrés chez elle?

u — il faut le croire ; mais on ne sait rien.

a Et, en effet, le matin de ce même jour, Yassistente1 du commandant, qui couchait dans une petite chambre sur le Zaguan, sortit pour aller au marché. Il affirma qu'il avait trouvé la porte de la rue fermée comme il l'avait laissée le jour précédent. Il était donc évident que les voleurs n'avaient pu entrer par la rue. Mais, à son retour, il s'aperçut avec étonnement que la porte du milieu

1 C'est ce que nous appelons en France un brosseur, le soldat qui

sort l'officier,

FERNAN GABALLERO. 319

était simplement entre-bâillée, de manière qu'il n'eut qu'à la pousser, et qu'il entra sans qu'on eût besoin de lui ouvrir; mais quelle ne fut pas son épouvante quand il remarqua que l'eau était toute rouge dans le bassin de marbre blanc de la fontaine du patio! Son effroi s'accrut encore, en voyant sur la paroi de l'escalier l'empreinte sanglante d'une main ouverte. Peut-être en descendant l'escalier, et en se voyant couvert de sang humain, le meurtrier avait-il éprouvé une défaillance qui le contraignit à s'appuyer contre le mur? Peut-être aussi le mur garda-t-il la marque de cette main homicide pour accuser le coupable et signaler la route qu'il avait prise?

« L'assistente monta l'escalier, en suivant les gouttes de sang qui, de distance en distance, lui montraient, comme des doigts vengeurs, le chemin qu'il fallait suivre pour arriver à la découverte du crime. Il arriva à la chambre sombre et isolée qu'habitait la vieille dame dans l'intérieur de la maison. Jusqu'à la porte venait la mare de sang qui allait s'élargissant et que les briques du sol ne pouvaient parvenir à absorber : un sang liquide, chaud, où semblait se conserver encore la vie qui manquait au cadavre déjà livide, lequel, les yeux démesurément ouverts par suite de la terreur clans laquelle s'était achevée sa vie, était étendu sur le lit. Le long de ce lit pendait un bras blanc et glacé, qu'on eût dit de cire, et qui paraissait témoigner ainsi de l'abandon où avait péri la pauvre et innocente victime.

« L'assistente, frappé de terreur, poussa un cri et courut avertisses maîtres. Quel spectacle pour ces infor-

tunésî... La malheureuse fille tomba comme frappée de la foudre. Le commandant, pâle et sans voix, mais plus maître de lui-même, fit fermer la porte de la maison, car déjà, aux cri* du soldat, la foule s'amassait, et envoya chercher la justice. Mais celle-ci ne trouva qu'un cadavre muet. Elle vit des blessures sanglantes qui, par leurs lèvres, accusaient le crime, mais non le criminel ; et ce qu'il y eut d'étrange, c'est que les soupçons les plus fugitifs ne purent tomber sur personne, et qu'on ne trouva pas le plus léger indice qui mît sur la trace d'aucune piste...

« Non, je n'oublierai jamais, jamais ne s'effacera de mon imagination le tableau qu'offrit alors à mes yeux cette déplorable famille. J'en reçus une impression si terrible qu'elle coûta la vie au dernier enfant que Dieu me destinait'. On ne voyait pas le cadavre qui était encore dans la chambre où on l'avait trouvé, mais on le savait là. II glaçait l'atmosphère; la maison entière avait une odeur de sang. L'eau qui remplissait le bassin delà fontaine restait rouge, comme si le, filet courant qui incessamment la renouvelle continuait à se frayer sa route, sans vouloir se mêler avec le sang, ou comme si une seule goutte versée de sang innocent suffisait pour troubler à jamais une source, de même qu'elle suffit pour souiller à jamais une conscience. »

Quelque temps après, le commandant obtint son changement et alla vivre avec sa famille clans une province éloignée. On comprend qu'ils voulussent quitter à tout prix une ville où ils avaient été frappés d'un malheur

si épouvantable. Tout le monde resta convaincu que le vol avait été dans cette circonstance, comme en tant d'autfos, le mobile de l'assassinat. La fille raconta que, la veille même du jour où le crime fut commis, sa mère avait reçu des mains de son notaire une somme considérable dont rien n'a pu être retrouvé. Dans sa nouvelle résidence, cette famille affligée vécut relativement heureuse. Le mari quitta le service, acheta du bien, réussit dans tout ce qu'il entreprit et devint ce que dans le jargon moderne, dit Fernan Caballero, on appelle une notabilité. Quant à la femme, elle vivait contente dans sa retraite.

Il semble que l'histoire finisse là; mais, si la justice s'arrêta découragée devant l'insurmontable difficulté de son œuvre et remit son glaive dans le fourreau, ainsi ne fait pas le romancier dans son impitoyable logique; il ne se reposera pas même sur la justice divine du soin de rechercher et d'atteindre le coupable. Avec cet inexorable regard qui perce les. plus épaisses ténèbres, il ira le saisir dans l'obscurité dont le crime s'enveloppe pour le traîner au grand jour, et la cause de l'innocence n'aura pas à déplorer une de ces défaites qui font accuser la Providence. Revenons avec lui quelques années en arrière.

Nous voici à Val de Paz, un frais village perdu au fond d'une petite vallée qui sétend au pied et entre les dernières ondulations d'une vaste cordillière. L'auteur fait de cette oasis de paix une attrayante description :

« Un soleil brillant dore ses moissons, de clairs ruisseaux arrosent ses huertas, où l'oranger, à la tête tonf-

lue, sème de perles son royal manteau. Le frêle grenadier s'y pare de ses fruits de corail, le suave amandier de ses guirlandes roses, et les simples arbres à fruits se liaient de mettre leur blanche tunique, si fragile qu'elle s'en ira avec ce fugitif printemps qui les en a revêtus.

« Val de Paz est séparée du reste du monde par de hautes montagnes. Au centre du village, l'église non profanée s'élève dans sa tranquille majesté. Sous le toit du laboureur repose avec honneur la charrue qui enseigne le travail et donne pour récompense le pain de chaque jour. Les petites filles apprennent le catéchisme, baisent la main du curé et demandent à leurs parents leur bénédiction. Les lumières du siècle novateur se sont dédaigneusement détournées de cet asile de l'ignorance et ont effacé Val de Paz de la liste des vivants.

« C'était par une soirée de printemps qui succédait à un soir d'été. La fraîche brise qui courait dans l'air s'était, en véritable sybarite, rafraîchie dans les neiges des hautes cimes, et avait pris, en passant, l'arôme des fleurs de la montagne. L'heure paisible du crépuscule avait déjà envahi la vallée, les rayons du soleil ne doraient déjà plus que le sommet des monts dont toutes les crêtes paraissaient en feu. Il n'y avait pas au ciel un seul nuage où se pussent dérober les dernières et rares splendeurs du soleil. On entendait le joyeux murmure de Peau qui, dans mille directions diverses, allait arroser les vergers, docile à suivre le sentier que lui trace le bras de l'homme; on voyait cette fille de la nue et des sources tantôt entourer un oranger, comme un cercle d'acier bruni, tantôt

PfiHKAN G ABALLERO. 523

se répandre sur un carré récemment ensemencé, comme un brillant réseau de cristal. On entendait le grillon, cet artiste du premier instrument qui réjouit le monde ; on entendait le bêlement des brebis, aussi doux que leur caractère, aussi suave que leur toison, triste comme le cri de la victime dont elles sont le mélancolique symbole, le mugissement prolongé de la vacbe qui appelle son nourrisson.... »

Mais je m'arrête, la description devient longue, et, quoique semée de traits heureux et sentis, elle blesserait par plus d'un détail la sobre simplicité du goût français.

C'est dans cette solitude charmante et perdue, c'est dans ce village de vieux chrétiens, comme dit l'auteur, et par cette délicieuse soirée que vient s'abattre tout à coup une nuée bruyante de soldats et de miliciens chargés de poursuivre dans la montagne une bande de factieux dont nul, à Val de Paz, n'avait encore ouï parler. Cette brusque invasion est racontée avec grâce et avec une malice qui ferait sourire ailleurs même qu'en Espagne.

Les miliciens s'en retournèrent chez eux, après une inutile poursuite; les soldats continuèrent à tenir garnison à Val de Paz.

« Le capitaine fut logé chez la veuve d'un riche et honnête laboureur. Celle-ci avait un fils qui persévérait, sans y rien changer, dans l'humble labeur qui avait enrichi son père, et une fille de quinze ans qui était le soleil de cette modeste, naïve et vertueuse famille.

« Le capitaine, qui se nommait don Àndrés Pénal ta

était un homme d'assez belle mine, mais d'un caractère sombre et aigri par les fréquentes déceptions qu'il avait éprouvées dans sa carrière, où, comme tant d'autres, en ces époques de bouleversements et de révolutions, il avait été victime de circonstances défavorables. 11 en avait d'autant plus souffert qu'il appartenait à une classe devenue assez commune de nos jours, celle des hommes qui se croient toujours supérieurs à la position qu'ils occupent.

« Toutefois la douce atmosphère de cette paisible demeure exerça d'abord une bienfaisante influence sur l'humeur mélancolique et concentrée qu'avaient engendrée chez lui les blessures de l'orgueil . Il prit du goût pour cette jeune fille, l'idole de sa famille et l'honneur de son village, qui offrait, avec le charme de la jeunesse et de Tinnocence, les garanties de bonheur qu'assure la vertu, et les espérances de bien-être que peuvent réaliser les biens de la fortune. Ces dernières surtout devaient séduire un homme qui avait l'ambition de figurer et d'être considéré, ambition d'autant plus ardente chez lui que jusque-là les circonstances l'avaient peu favorisée.

(i Penalta, avec son brillant uniforme ét son port respectueux, comme on disait dans le peuple pour qualifier son air hautain, avait capté l'admiration générale, mais plus particulièrement celle de ses deux patronnes ; aussi le jour où il demanda à dona Mariana la main de sa fille Hosalia, la bonne dame ne put dissimuler son contentement; elle ne l'essaya môme pas. La douce jeune fille, voyant sa mère satisfaite, ne le fut pas moins qu'elle. Les

FEKNÀN C Al3A LLËRO. S25

coaimèreset les voisines firent chorus, et il n'y eut que le fils de la maison qui se montra peu satisfait et fit au mariage projeté une opposition décidée. Il représentait à sa mère que leur fortune, qui consistait en quelques domaines, mais surtout dans leur vaste exploitation et leurs nombreux troupeaux, ne prospérait que par l'union de toutes leurs ressources ; mais que, si chacun tirait de son côté, si on partageait ou que Ton réalisât, ce serait au préjudice de tous. 11 fit voir par de bonnes raisons que sa sœur devait épouser un enfant du pays, sans sortir du village où elle avait été élevée, et où, de père en fils, ils avaient tous vécu heureux, aimés de chacun et considérés. Mais ces judicieuses objections ne purent triompher des illusions de doîia Mariana qui avait la tête tournée du sort brillant de sa fille Rosalia, et la persévérante opposition du fils n'aboutit qu'à exaspérer la bonne mère dont l'esprit était un peu borné et qui finit par lui dire qu'il ne tenait tant à conserver le domaine réuni que pour en tirer à lui la meilleure part. Malgré cette dure et inique réponse (suggérée d'ailleurs à l'excellente dame), le fils continua à combattre ouvertement le mariage de sa sœur, en sorte que la mère, irritée de tant d'obstination et entraînée par sa passion pour sa fille, déclara qu'elle ne s'en séparerait jamais; qu'elle ferait moins de façons pour quitter un fils rebelle, et qu'elle suivrait la première partout où il lui plairait de l'emmener.

« Ce projet de la riche veuve ne pouvait être que fort agréable au capitaine, qui s'empressa d'y donner les mains et de l'appuyer.

(( Peu de temps après, le mariage fut célébré et la nouvelle famille quitta le pays.

0 Ils vécurent pendant sept ans dans une paix non interrompue, grâce au caractère angélique de la mère et de la fille, à l'absence chez elles de toute prétention et de toute exigence, grâce également au cercle étroit dans lequel se mouvait leur existence domestique, cette existence se réduisant à une admiration sans bornes pour le capitaine, promu avec le temps au grade de commandant et à l'adoration de trois enfants nés de ce mariage. Hors de là, elles tombaient dans l'insignifiance la plus complète, annulées qu'elles étaient par l'orgueil dominateur du commandant Pénal ta.

« 11 en résulta que chez ces pauvres femmes la modestie qui acceptait, l'humilité qui cédait, la bonté qui se résignait, loin d'être appréciées comme les perles les plus parfaites de récrin de la vertu féminine, ne servirent qu'à donner à la mère et à la fille l'apparence de la faiblesse et de la nullité, et à renforcer, à exalter chez celui dont elles faisaient leur idole le despotisme et le mépris.

« Cependant, comme don Andrés Penalta était doué d'un amour-propre excessif, et dévoré du désir de passer pour un homme de haute vertu sans qu'il en eût aucune, il traitait sa femme et sa belle-mère avec une grande et affectueuse considération en présence des étrangers, et se faisait bon prince, comme disent les Français, c'est-àdire qu'il daignait s'abaisser, avec une bienveillance affectée, jusqu'à l'humble sphère de celles qui se proster-

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