‹ La baisse de l'argent et la situation monétaire aux Etats-UnisChapitre 2 sur 2 · IS · texte numérisé non relu

IS

Le tableau ci-dessus, dressé d'après les relevés de M. Leech, directeur de la Monnaie à Washington, nous donne les

cours de l'argent en pence, la production en onces et celle de l'or en dollars. Les cours moyens annuels ne nous montrent pas toutes les variations qui se sont produites, ce qui nous entraînerait trop loin, mais ils suffiront pour suivre les oscillations de prix et leur rapport avec la production des mines dans le monde. Ce qui saute aux yeux, c'est la baisse énorme de l'argent, baisse pour ainsi dire continue depuis 1861, alors que l'on cotait 61 1/2, tandis qu'en août 18<)2 on a coté comme bas cours 38 pence et même au-dessous.

Quelle est la répartition de cette baisse depuis 1861? Bien différente selon l'époque que l'on observe : de 1861 à 1873 la baisse n'est que de 2 1/4 pence quoique la moyenne de la production, s'élevant de 35.4 millions d'onces à 63.2, ait presque doublé en treize années!

En 1876, avec un accroissement de la production de 4,5 millions d'onces, exactement la quantité que le Trésor des Etats-Unis doit acheter aujourd'hui chaque mois, conformément à la loi de 1890, les prix baissent de 6 1/2 pence en trois années.

En 1878, avec une plus-value de 5,7 millions d'onces, le prix de l'argent ne varie pas.

En 1883, 15,7 millions d'onces ajoutées à la production des années précédentes ne font fléchir le cours que de 2 1/4 pence.

Enfin la progression continuant toujours et la production s'élevant à 125 millions d'onces en 1889, soit une plusvalue de 36,3 millions d'onces, néanmoins la dépréciation de la valeur n'est que de 7 3/4 pence venant s'ajouter à toutes les baisses précédentes.

De 1889 à 1891, le dernier apport des mines en plusvalue s'élevant à 18,1 millions d'onces, le prix tombe de 47 pence, taux auquel la spéculation l'avait relevé, à 43 pence en 1890 et même au-dessous de 38 pence en 1892. La dernière loi votée en 1890 aux Etats-Unis, doublant et au delà les achats du Trésor, n'ayant pas eu l'heureux effet que l'on espérait, les cours s'affaissent.

De 1873 à 1892, sauf trois arrêts en 1874, en 1877 et en 1884,1a progression de la production a été continue, quoique dans des proportions variant selon les périodes et leur durée, de 4.5 millions d'onces en 1876 à 36.3 millions en 1889. Les deux lois votées aux Etats-Unis pour soutenir le prix de l'argent, le Bland bill en 1878 et la loi de 1890, si elles n'ont pas atteint le but ont du moins donné une grande impulsion à la production. En cinq ans, dans le premier cas, l'accroissement s'élève à 15.7 millions d'onces et, pour le second, en deux ans, à 18 millions. Aussi, en présence de cette activité fiévreuse de l'extraction, les prix n'ont pu se maintenir: en 1877, avant le vote et en l'escomptant, ils

se sont relevés de 2 pence; la loi votée, ils ont fléchi et n'ont jamais pu se relever.

En 1890, il en a été de même; avant la loi on avait coté 41 pence en 1888; la loi votée, escomptant l'avenir, on cote,

54 1/2; à la fin de 1891, on était retombé à 43 et enfin, en 1892 en août, on cote 37 3/4! On touche du doigt l'influence de la loi, la confiance qu'elle inspire, le désenchantement qui succède quand il n'y a plus d'illusions à se faire. Les lois économiques que Ton méprise sont plus puissantes que toutes les interventions de l'Etat, même quand une nation peut faire des sacrifices que les plus grands Etats ne se permettraient pas.

Suivons-nous cette baisse de prix sur le tableau qui précède, nous constatons qu'elle a été pour ainsi dire continue, sauf des réactions insignifiantes qui indiquent seulement un temps d'arrêt et des liquidations de place de la spéculation.

De 1873 à 1892, il n'y a, comme pour la production, que trois mouvements de reprise qui ne font qu'apparaître, le mouvement de baisse reprenant de suite.

Ainsi de 1873 à 1876, les cours fléchissent de 59 1/4 à 52 3/4, pendant que la production, de 63 millions d'onces descend à 55 en 1874, pour se relever de suite à 07.7, malgré la démonétisation de l'argent en Allemagne, malgré la restriction du monnayage de l'Union latine; néamoins toutes ces causes réunies font descendre le prix de l'argent de 59 à 52, soit 6 1/2 pence.

Après une baisse aussi notable et aussi précipitée, une réaction était inévitable; elle a eu lieu, et en 1877 on cotait

55 pence ; la production il est vrai de 67,700,000 se réduisait à 62,600,000 onces. Ce n'était qu'une halte : en 1879 elle s'était déjà relevée à 74 millions et de 55 le cours moyen était tombé à 51, malgré le vote du Bland bill dont l'action se trouvait contrecarrée par la suspension de la frappe dans l'Union latine.

Une légère réaction relève les cours à 52 pence en 1880; mais, en 1881, en présence d'une production toujours croissante et s'élevant à 78,800,000 onces, le cours de 52 est de nouveau abandonné et alors, sans que ce bas cours puisse, non pas arrêter, mais modérer la production, on la voit s'élever de 78 à 88 et 89 millions d'onces en 1883. Quoique le prix ait à peine fléchi à 50 1/2 pence, ce n'est cependant qu'en 1884 qu'on voit, dans la production, un temps d'arrêt la ramenant à 81 millions.

Ce léger recul est le point de départ d une nouvelle marche vertigineuse qui, sans relâche, de 1881 à 1891, porte l'extraction des mines de 81 à 143 millions d'onces. Faut-il être surpris qu'avec un accroissement de la production, en sept années, de 62 millions d'onces, presque égal

A La production totale de 1873, le prix de l'argent ait fléchi de 50 à 38 pence, de 12 pence seulement? La loi volée, en 1890, aux Etats-L'nis. en doublant la puissance d'absorption du Bland biÏL a sans doute eu une action stimulante pour la production, mais n'a eu qu'un etïet passager sur la cote de l'argent. Le cours moyen qui s'était affaissé sans interruption de 51 à 42 pence, se relève un instant à 47 3/4, sous l'influence de l'espoir que l'on conserve encore, mais qu'il faut bientôt abandonner. Dès 1891 on était revenu à 45 pence et, enfin, en 1892, on voit apparaître le cours de* 37 3/4. En présence de ce nouvel é hec, les Etats-Unis ayant perdu tout espoir, non pas même de relever, mais de maintenir artificiellement le prix de l'argent, implorent le secours d'une conférence internationale qui leur permette de battre honorablement en retraite.

Dans cet essai, qui n'est pas sans précédent che,z les Américains, de violer toutes les lois économiques, ils n'ont jamais eu le dessus. Le Bland bill de 1878, la loi de 1890 et toutes les mesures qui les accompagnent n'ont jamais pu, malgré les achats continuels du Trésor, maintenir les cours de l'argent même sur la cote. Déjà au-dessous du pair avant 1«S7;> et la démonétisation de l'Allemagne, ils ont surtout commencé à se dérober en 1875 avec le premier accroissement de la production avant même la suppression de la trappe; puis, sauf de bien légères réactions comme on l'a remarqué, ils ont toujours suivi la même pente, ce qui les a amenés au niveau actuel; chaque mesure prise pour les relever ou pour leur ouvrir un marché plus vaste n'a fait qu'exciter une activité artificielle dans les mines du monde entier et des Etats-Unis surtout, où Ton était assuré de trouver un acheteur bénévole, obligé même d'acheter de par la loi.

Si nous récapitulons les faits qui ont passé sous nos yeux, de 1861 à 1891 nous constatons, pour l'argent, un accroissement de la production de 108.1 millions d'onces, soit 4000/0, et pour les prix une baisse de 24 pence, soit de 39 0/0, de 1 861 à 1S92. On voit combien la baisse des prix n'a pas été en rapport avec la quantité du métal argent extrait des mines. Mais, à côté de l'extraction, il faut chercher où ont été ces masses de lingots, et ce qu'il en coûte aux Etats-Unis pour enrayer la baisse des prix par des achats continus et arriver, enfin, à compromettre même leur circulation d'or, point délicat qu'il faut suivre.

Nous venons de constater la prodigieuse production de l'argent dans les trente dernières années ; elle a quadruplé, se répartissant d'une manière très inégale, selon les périodes que l'on observe. Nous en remettons le tableau sous les yeux.

Tableau des écarts de la production et des prix de l'argent.

Production. Prix

Nombre

Accroissement de

Moyennes

Baisse

Moyennes

Années.

d'années.

la production.

annuelles.

de prix.

annuelles.

Hillionsd'onccs.

Millions d'onces.

l'enre.

Peucc.

Selon les périodes, l'accroissement de la production a varié, depuis 1873, de 4,500,000 à 36,340,000 onces et la baisse des prix de 2.2o pence à 7.75; mais les moyennes annuelles de la production et dos prix nous permettront mieux déjuger la situation.

De 1861 à 1873, la moyenne annuelle de l'accroissement de la production est déjà de 3 millions d'onces et la baisse de prix légère mais sensible de 0.18 pence, et cependant aucune mesure n'a été prise contre l'argent; toute cette période n'a pas été touchée par la démonétisation des thalers en Allemagne ni par la suspension de la frappe dans l'Union latine.

Dans la période suivante, 1873-1876, quoique la production annuelle des mines ait plutôt baissé de moitié, de 3 millions d'onces à 1,800,000, les deux mesures signalées plus haut, la première surtout (1), par suite de l'offre réelle ou redoutée de l'argent que l'on retire de la circulation monétaire et qui n'a plus de valeur que sous forme de lingot, produisent une grande perturbation dans le prix de l'argent, l'abaissant de 6 1/2 pence, ce qui, comme moyenne annuelle, donne 2.16 pence.

Ce violent trouble apporté sur le marché ayant produit son effet, le calme se rétablit de suite et, malgré une production toujours croissante de 5,700,000 onces, un peu supérieure à celle de 1873-1876, les prix restent stationnaires sans variations.

Il n'en est plus de même dans la période suivante; dès l'apparition du Bland bill, de 1878 à 1883, la production s'accroît de 15,700,000 onces en cinq ans, soit de 3 millions d'onces par an, comme dans la période 1861-1873, et la baisse de prix est la même de 2.25 pence, mais, en moyenne annuelle, de 0.44 pence au lieu de 0.16.

Les deux dernières périodes 1883-1889 et 1889-1891

(1) Démonétisation de l'argent en Allemagne, restriction du monnayage dans l'Union latine.

donnent d'énormes accroissements de 36,300.000 onces et 18,100,000. La plus-value annuelle dépasse tout ce que nous avons vu jusqu'ici : 6 millions et 9 millions d'onces en moyenne. Aussi la baisse de prix est-elle des plus marquées, de 7 . 7r> pence et de 5.00, et la moyenne annuelle de 1.29 pence et de 2.50, dépassant tout ce qui précède, le prix de l'argent par once tombant de 51.50 pence à 37.75.

La répartition de cette baisse indique bien qu'elle est due à un excès de la production des mines des Etats-Unis, sous l'influence des lois qui la provoquent en lui fournissant un marché privilégie.

Ainsi artificiellement attiré, où a été tout cet argent? Dans la réserve du Trésor des Etats-Unis, réserve qui, au 30 juin 1802, s'élevait à 448 millions de dollars. Cette encaisse métallique, en métal déprécié, formait la contrepartie des billets mis en circulation par le Trésor sous le titre de certiticats d'argent, s'élevant à 327 millions de dollars et à 29 millions de currency.

En outre, il v a en circulation pour 350 millions de dollars de greenbacks, dernier reste de la colossale émission faite pendant la guerre de la Sécession pour répondre à tous les besoins du moment. Ces 350 millions de dollars ont comme garantie une réserve de 100 millions de dollars en or, à peine 28 0/0; c'est là le côté délicat de la situation et ce qui a jeté l'effroi parmi les porteurs de valeurs américaines : effets de commerce, actions, obligations non stipulés payables en or.

Outre les greenbacks, il y a encore en circulation des certificats payables en or, pour Doll. 141.000.000

Et des billets du Trésor (Treasury notes), émis d'après la loi de 1890 afin d'opérer les achats d'argent pour 98 000.000

Total , . .Doll. 239.000.000

Il y a donc en tout, laissant de côté les billets de Banque, une circulation de certificats d'argent et de currency

s'élevant à Doll. 356.000.000

de greenbacks dont un tiers à peine payable en or * 350.000.000

En tout une circulation totale de billets d'Etal s'élevant à Doll. 945 .000.000

soit plus de 4,7 v 25 millions de francs.

Cette énorme circulation de papier, qui dépasse tout ce que Ton observe ailleurs, n'est garantie que par 448 millions de dollars d'argent déprécié de plus du tiers et 111 millions de dollars d'or, dont 100 millions sont affectés à la garantie des greenbacks ; il ne resterait plus donc que onze millions d'or de disponible. Voilà la situation. Sans être désespérée, elle est très troublée et il faut y porter remède sans tarder.

On doit d'abord se féliciter de ne trouver dans les caisses du Trésor que 448 millions de dollars, car la production de l'argent aux Etats-Unis s'est élevée de 1873 à 1891 à 91 8 millions de dollars. Après tous les achats d'argent faits pour exécuter le Bland bill et la loi de 1890, on pouvait s'attendre à en trouver une quantité plus considérable, et, si elle n'a pas dépassé ces achats, c'est que le métal a pénétré dans la circulation des immenses territoires de l'Inde et de la Chine.

Quant à la réserve d'or, c'est elle qui a été la plus attaquée ; au fur et à mesure des achats d'argent, suivant une marche contraire, elle diminuait chaque année; nous ia voyons successivement passer de 190 millions de dollars en 1890 à 117, 114 et enfin à 111 millions de dollars en 1892 C'est ce drainage persistant, alors que les cours du change ne semblaient pas le demander, qui, repoussant l'or en Europe, a fait monter si haut le niveau des encaisses de la Banque de France et de la Banque d'Angleterre. La circulation métallique aux Etats-Unis étant saturée d'argent, l'or, devenu libre et sans usage puisqu'il était remplacé par des billets, s'écoulait au dehors dès qu'on lui olïrait le moindre avantage, en augmentant franco la durée des avances ou des escomptes de toute la durée du voyage des Etats-Unis en Europe.

L'inquiétude entretenue par une semblable situation a donné lieu à un énorme déplacement de titres qui. comme une avalanche, sont tombés sur la place de New- York, en dehors des opérations ordinaires du commerce et pour le paiement desquels on a dû recourir à l'or comme au moyen le plus économique qu'on avait sous la main. De là le déplacement de ce métal sur une aussi vaste échelle qui a beaucoup surpris et qu'on ne s'expliquait pas, parce qu'il se produisait en dehors des conditions ordinaires dans lesquelles il a lieu.

A la suite de cette disparition de l'or et de la baisse de l'argent, la circulation fiduciaire en papier manquait de la garantie qui lui est nécessaire pour circuler au pair. Pour ne laisser aucun doute sur sa solvabilité, le Trésor a toujours fait honneur à ses engagements en payant en or, par tolérance, tous les billets qui se présentent au remboursement. Bien plus, il permet d'échanger les billets payables en argent contre des billets payables en or, de sorte qu'aux Etats-Unis comme en France, malgré une baisse de l'argent de 35 0/0, néanmoins le dollar argent ou papier, comme la pièce de 5 fr., est accepté pour sa pleine valeur, quoique le métal dont il est composé représente à peine 3 fr. 50. Il circule au pair, parce que l'on peut et on à l'espoir de pouvoir toujours l'échanger dans les caisses publiques et dans les affaires

(1) Et même 103 millions, mars 1893 I

contre de l'or; il faut donc une réserve considérable en or; nous l'avons en France dans la circulation et dans l'encaisse de la Banque de France.

Aux Etats-Unis, il n'en est pas ainsi. Le Trésor a encore en circulation pour 350 millions de greenbacks ; c'est là le côté faible de la situation actuelle, c'est ce qui a ému le journal le Statist et lui a fait pousser un cri d'alarme; pour le justifier, il s'est empressé de montrer combien la réserve d'or avait baissé dans les caisses du Trésor dans ces derniers temps, et il a prouvé, déduction faite des 100 millions d'or, garantie des 350 millions de greenbacks, qu'il ne restait plus qu'une encaisse disponible de onze millions de dollars en or pour faire face à tous les besoins des affaires, la réserve métallique des banques, atteignant à peine un million de dollars, ne pouvant servir que d'un faible appoint.

La situation est grave ; tout autre pays que les Etats- Unis, dans une pareille conjoncture, serait à la veille du cours forcé et d'une grande dépréciation de son papier s'il n'était déjà au-dessous du pair. I/encaisse de la Banque d'Espagne, quoiqu'elle soit supérieure, n'empêche pas une baisse du change de 15 0/0; aux Etats-Unis, il n'en est rien parce qu'on a confiance.

Depuis la dernière loi votée en 1890 pour accroître la puissance d'action du Bland bill, en portant de v 2 millions de dollars à 4 1/2 millions d'onces par mois l'achat par le Trésor de la production des mines d'argent des Etats-Unis, on a pourvu à ces achats mensuels par une nouvelle émission de billets d'Etat, sous le titre de Treasury notes remboursables en or ou en argent, quoique, en fait, le gouvernement se soit engagé à les rembourser en or. Depuis ce moment, 98 millions de dollars sont venus s'ajouter aux 141 millions de billets émis sous le titre de certificats remboursables en or, et tous ces billets en circulation ont cours forcé.

A l'aide de toutes ces combinaisons on est parvenu à maintenir au pair la circulation du papier d'Etat et des banques, mais sans que ces tolérances aient empêché d'entamer largement les réserves d'or du Trésor. Depuis 1890 elles ont perdu 79 millions de dollars; jamais jusqu'ici l'encaisse or du Trésor n'avait été aussi réduite ; aussi blàmet-on M. Poster, le secrétaire du Trésor, d'avoir laissé tomber le niveau aussi bas, sans douter cependant qu'il ne puisse facilement le relever et défier toutes les difficultés futures. Dans aucun cas, répètent les journaux, on ne peut douter de la puissance du Trésor pour maintenir la circulation au pair.

Les différences que l'on observe dans les relevés de la situation du Trésor en juin et en juillet ont éveillé l'attention du public, d'autant plus que les partisans de la frappe libre prétendaient qu'il n'y avait aucun inconvénient à voir la baisse du niveau de l'or dans la réserve, au

moment même où le Sénat, le 6 juillet, votait, à trois voix de majorité, l'adoption de cette mesure.

Il y a sur cette question une lutte entre les deux partis qui se disputent le pouvoir : le parti républicain qui le détient en ce moment et le parti démocrate qui vient de l'obtenir. Les cinq grands Etats miniers sont républicains et ils maintiennent la majorité par dix députés et dix sénateurs ; or, au Sénat, il ne s'en faut que de quatre sénateurs pour que la majorité passe du parti républicain au parti démocrate. On l'a bien vu dans le vote du Sénat sur la frappe libre, qui n'a été obtenu que par surprise, à trois voix de majorité, venant d'Etats où Von est opposé à cette frappe libre, puisque ce serait la ruine d'industries déjà languissantes; et, sur ces trois voix, une venait d'un représentant de l'Etat de New- York, c'est-à-dire de celui qui, entre tous, désire le plus Ja stabilité de la valeur de l'or et du papier.

La question de l'argent est donc plutôt politique qu'économique. Le parti républicain s'est engagé à la résoudre dans un sens, le parti démocratique la résoudra dans l'autre.

Voilà l'opinion de ceux que des suffrages, à plusieurs degrés, ont mis à la tête de la nation ; mais que pense la masse des cultivateurs ? Comme en France, comme partout, elle veut de l'argent à bon marché, métal ou papier non déprécié; quant au moyen peu lui importe. Tantôt, comme chez nous, c'est par une émission plus considérable de billets de banque, sans s'occuper d'aucune autre garantie que de celle du crédit de celui qui emprunte; tantôt, comme aux Etats-Unis, c'est aussi par une émission de papier, mais de papier garanti par de l'argent en lingots. Pour encourager à entrer dans cette voie on rappelle l'émission qui a eu lieu pendant la dernière guerre de la Sécession, sans faire mention de la dépréciation qui Ta accompagnée et qui n'a disparu qu'avec la reprise des paiements en or et en argent.

Pour satisfaire toutes ces aspirations, grand est l'embarras du secrétaire des finances, mais grandes aussi sont les ressources dont il dispose.

Un simple coup-d'œil sur les mouvements des affaires, du commerce, des recettes et des dépenses du Trésor suffira pour nous éclairer.

( Icaring-House. — Rien ne peut donner un tableau plus fidèle du mouvement des affaires que le Clearing House, là où aboutissent les dernières compensations des échanges.

Situation au 31 octobre,

Clearing-IIouse.

Etats-Unis. Total New-York seul . .

Autres Etats

Milliards de dollars.

La progression des échanges est bien sensible, de 1 milliard 700 millions de dollars dans les divers Etats en dehors de New- York, ce qui montre bien que le même mouvement a lieu partout, beaucoup plus intense comme toujours dans les grands centres, à New- York surtout : 2 milliards 300 millions de dollars dans la ville seule. Ce qui donne une augmentation totale de 4 milliards 100 millions de dollars, somme suffisante pour indiquer la bonne situation des Etats et en même temps la continuation de la période prospère malgré le krach Baring.

Mouvements du commerce. — Sur les relevés des importations et des exportations nous notons une marche bien différente pour chacun de ces deux articles. Tandis que les importations de 1881 à 1892 se sont accrues de 185 millions de dollars, les exportations n'ont gagné que 128 millions, et d*un mouvement très inégal. Sans la mauvaise récolte de l'Europe en 1891 et l'abondance des céréales aux Etats- Unis le total des exportations, au lieu de s'élever à 1 ,030 millions de dollars n'aurait guère dépassé le chiffre des années précédentes, 857 à 884 millions, chiffre au-dessous de celui de 1881. La durée des périodes de croissance ou de décroissance est plus grande et plus régulière pour les importations que pour les exportations.

Les nouveaux tarifs n'ont pas atteint le but qu'ils visaient, car, quoique les exportations remportent presque toujours sur les importations quant à la valeur, cependant le développement des importations a été plus considérable que celui des exportations; le tarif est donc plutôt fiscal que prohibitif.

Budget des Etats-Unis. — L'examen du budget, mieux que ce qui précède, va nous permettre de juger des ressources, du crédit et de la solvabilité des Etats-Unis.

La série des recettes et des dépenses de 1879 à 1892 sous les yeux, ce qui nous frappe tout d'abord dans cette longue suite d'années, c'est qu'il n'y en a pas une seule à noter en déficit ; tous les budgets sont, non seulement en équilibre, mais même en excédent de recettes. Ces excédents variables, sauf en 1892, sont toujours considérables.

Si de 6,800.000 doll. en 1879 nous ne les retrouvons qu'à 8,800,000 doll. en 1892, dans l'intervalle, que de variations!

1882 + 145.5 crise. 1892 + 8.8

1885 + 63.4 liquidât.

La plus-value s'élevant à 145,500,000 doll. en 1882, coïncide avec la fin de la période prospère, alors que la crise vient d'éclater en France et en Angleterre. De 1879

à 1882, chaque année l'excédent des recettes, comme cela se produit partout et toujours, avait été supérieur à l'année précédente; pendant la périodede liquidation, chaque année il va décroître jusqu'à la fin de cette période, en 1885, à 63,400,000 doll. La période prospère reprend alors son cours, et de 63 millions le relève déjà à 111 millions de dollars en 1888, le chiffre de 1882 allait bientôt être dépassé quand, en 1889, il se trouve réduit à 87,700,000 doll., au moment même où les dépenses ordinaires s'élevaient de 66 millions.

L'accroissement des recettes se renouvelle chaque année, jusqu'à 403 millions de dollars en 1890, ce qui prouve bien que la période prospère suivait son cours. L'ensemble des recettes donne ainsi une plus-value de près de 50 0/0 en treize années, soit de 130 millions de dollars. Dans cette plus-value les recettes des douanes entrent pour 92 millions, quoique depuis l'application du tarif Mac Kinley elles aient fléchi de 52 millions de dollars. Nous entrons dans une série de moins- values dont le tarif protecteur est la cause, sans que, cependant, la progression des recettes du revenu intérieur ait été interrompue.

Mais pendant que les recettes s'élevaient de 130 millions de dollars, les dépenses s'accroissaient de 99 millions (1879- 1891), quoique un seul chapitre de ces dépenses, celui de la dette publique, par suite du jeu rapide et puissant de l'amortissement, ait baissé de 105,300,000 dollars à 23,300,000 dollars, soit de 82 millions de dollars. Au même moment où cette diminution se produisait elle était compensée et au delà, par suite de l'accroissement des pensions accordées, encore aujourd'hui, comme monnaie électorale, aux anciens soldats de la guerre de la Sécession, chapitre qui se relevait de 99 millions de dollars.

Ce seul fait montre l'élasticité du budget : malgré 100 millions de dollars, soit plus de 500 millions de francs, appliqués d'un côté ou de l'autre, l'équilibre est toujours rétabli avec des plus-values de recettes s'élevant à la même somme dans une courte période de dix à treize ans.

De 1879 à 1882, pendant la période prospère, les excédents de recettes s'élèvent jusqu'à la somme de 145 millions de dollars.

Une réaction éclate en 1882, et pendant la période de liquidation qui s'ouvre alors pour se terminer en 1885, les excédents de 145 millions de dollars s'affaissent à 63,400,000 dollars.

Une nouvelle période prospère s'ouvre alors, et de 63,400,000 dollars, les excédents de recettes s'élevaient déjà à 111,300,000 dollars en 1888, quand un arrêt dans la progression des excédents se produit, quoique celle des recettes persiste toujours de 323 millions de dollars à 403 millions de dollars de 1885 à 1890, soit de 80 millions;

mais dans la même période, l'accroissement des dépenses dépassait 123 millions de dollars!

A partir de 1S9I, les recettes diminuent, et en 1892 on trouve déjà une moins-value de 50 millions, alors que les dépenses, toujours croissantes jusque là, ne commencent à fléchir qu'en 4892, et alors l'excédent budgétaire, qui s'était élevé à 145 millions en 1882, à 111 en 1888 et n'avait fléchi à 63 millions de dollars qu'à la fin de la liquidation de la crise de 1882, se trouve enfin réduit à 8,800,001) dollars, en dehors de toute liquidation commerciale, par le fait seul d'une mauvaise gestion financière et d'un tort accroissement des pensions de 35 à 134 millions de dollars, les dépenses ordinaires n'augmentant que de 40 millions.

Il faut arrêter la progression constante des pensions afin que les excédents des recettes reparaissent. S'il ressort de cet examen que c'est volontairement qu'on les a fait disparaître, sulïira-t-il d'une volonté contraire pour les voir reparaître ?

Clément Juglar.

imprimerie «haix, RUE BERGÈRE, 20, PARIS. — 7348*3-93. — (ïncre Lorilleui).

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