‹ La balle de plombChapitre 1 sur 12 · La balle de plomb · texte numérisé non relu

La balle de plomb

Raoul de Montigny tient un rang trèshonorable parmi ces élégants désœuvrés qui fleurissent au soleil du boulevard de Gand , et qui jadis (il y a plus de trois jours) étoient qualifiés de lions par les provinciaux du Marais. Sa taille est svelte, élancée; sa tenue parfaite. Une cerlaine roideur inbérente à son allure, loin de le rendre disgracieux, lui donne une apparence de froideur impertinente très-convenable et du meilleur goût. Raoul porte ses cheveux noirs très-courts et la moustache fort longue ; il rit peu et ne s'af-

fecte de rien. Guerrier toujours sous le haruois , jamais il ne sort sans être en habit , vêtement qu'il porte avec un bel air de négligence : c'est d'ordinaire un habit noir-russe, boutonne du haut en bas, mais un habit froissé, assoupli, rudement façonne aux habitudes de son maître. Donc, Montigny est convenablement habillé, sans nulles prétentions à la toilette; il ne s'endimanche pas, et sa poitrine débraillée n'a jamais l'air d'un tabernacle ouvert à deux battants. Voilà pour le moral.

Du reste, Raoul est discret, compassé, mystérieux même ; sa gaieté commence et finit quand il veut. Détestant au mieux ses amis, comme il convient, il ne le laisse pas voir et leur rend volontiers service, parce qu'il seroit impoli d'agir autrement. On ne lui connoit pas d'affection particulière; il semble se divertir ou s'ennuyer autant avec l'un qu'avec l'autre. On le tient pour un homme à bonnes fortunes; quoiqu'il ne parle guère des femmes et bien qu'il ne les compromette point par de vaniteuses pasquinades, il passe pour

les dédaigner. Raoul est actif, rangé, et sait parfaitement que les gens qui ne font rien n'ont pas une minute à perdre. Son mérite est évalué d'après l'éclat qu'il jette, et non d'après des succès illustres , car à cet égard on ne sait rien , si ce n'est que les dames ne se plaisent point à entretenir leurs maris de sa personne, et que ces derniers s'accordent à le trouver laid.

En observant Raoul, on devine aisément que, s il n'a pas pour le genre humain toute la vénération dont il est digne, il n'est pas du moins assez niais pour professer ce mépris et pour se donner des airs byroniens. Le calme singulier qu'apporte aux choses de la vie cet homme de vingt-huit ans, seul à Paris, sans famille et émancipé depuis deux lustres, fait soupçonner que sa curiosité et son appétit sont satisfaits. On ne l'a jamais pris dans le piège de l'intimité ; on ignore même pourquoi son front est couronné d'une longue et belle cicatrice; et aux questions quiluifurent adressées à ce sujet, il a toujours répliqué : — Je ne m'en souviens plus.

A tort ou à raison, ses amis lui portent une jalousie prodigieuse, un respect malveillant, et l'on sent en eux une disposition perpétuelle à le haïr, à le blâmer, ou à lui être désagréable, sans toutefois l'irriter. L'ascendant moral qu'a sur eux ce jeune homme les humilie, sa supériorité les désespère; ils le détestent, et ce sentiment s'explique par la modestie de Raoul , laquelle est du genre le plus orgueilleux. Ce dernier, en homme d'esprit, jouit avec reconnoissance de leur antipathie secrète qui le préserve des sottises qu'autorise le sans-gêne des étroites liaisons. Il sait que vivre au milieu d'ennemis déguisés en amis est une condition très-supportable.

Très-répandu dans un certain monde, et passablement à la mode, bien qu'il ne soit pas riche, Raoul a connu chez la comtesse de Wilmoore un jeune homme d'un d'esprit problématique, bellâtre aux blonds cheveux, auditeur au conseil, homme d'état siégeant au bois de Boulogne, de qui la conversation sent le cheval ; avantageux, sot et assez intelligent pour être un don Juan en raccourci :

au demeurant , créature naïve et bonasse , en qui l'esprit ne peut refroidir le cœur, et qui se sert gauchement d'un jargon acquis dans le frottement perpétuel du monde. Par un caprice original, Montigny s'est accouplé à ce jeune homme, leurs relations sont devenues fréquentes. Edouard de Servan a présenté Raoul à sa famille , et ces messieurs passoient déjà pour inséparables, quand soudain Raoul a été accueilli plu? froidement par le président de Servan et par sa seconde femme, belle -mère d'Edouard, que le président, sur le retour, avoit arrachée aux angoisses d'un veuvage survenant à vingt-neuf ans sonnés , c'est-à-dire beaucoup trop tard ou beaucoup trop tôt.

Monsieur de Servan, que ses parents autrefois vouloient faire d'église, avoit été placé en quatre-vingt-six , à l'abbaye de Saint-Ger main-des-Prés, en qualité de pensionnaire, par le crédit de son oncle, lieutenant-général aux armées du Roi. Un bénédictin avoit été son précepteur jusqu'au moment où la révolution

Page 1