‹ La balle de plombChapitre 2 sur 12 · S LA. BALLE · texte numérisé non relu

S LA. BALLE

ferma les cloîtres. Malgré une longue pratique de la vie du siècle, M. de Servan navoit pu se défaire de la tournure monastique ; sa voix, son geste, sa démarche, le tour même de sa phrase, a voient je ne sais quoi de clérical, et en le voyant entrer au palais on pensoit qu'il alloit bénir et non juger. Le corps est lenseigne de lame ; celle de M. de Servan étoit timide, chaste, scrupuleuse à l'excès et remplie de défiance.

De tout temps, il avoit redouté pour son fils les mauvaises liaisons, les séductions du monde et du libertinage philosophique.

Raoul, de qui il n'a voit pu pénétrer le caractère, lui avoit déplu, et son allure franche, la hardiesse de ses pensées toujours exemptes des préjugés ordinaires, l'avoient effrayé. 11 n'en faisoit pas moins bonne mine à l'ami d'un fils, qu'il gâtoit fort, en mémoire de sa mère qu'il navoit pas rendue heureuse, mais qu'il croyoit avoir jadis idolâtrée, car à cette heure il adoroit en elle les souvenirs de sa jeunesse.

Loin d'être douce et facile comme la première femme de M. de Servan , celle qui lui avoit succédé le menoit bon train. Douée d'expérience et d'une volonté changeante et impérieuse, madame la présidente excreoit tout l'empire d'une femme dans la force de l'âge, de l'indépendance et de l'adresse, sur un vieillard craintif. Or, elle avoit déclaré que M. de Montigny étoit un homme de grande espérance.

Que devoit-il espérer , qu'espéroit-elle de lui? on ne sait trop ; mais deux mois durant, Raoul, dans cette maison, faisoit les beaux et les mauvais jours, au grand plaisir d'Edouard , qui se servoit du crédit de son ami.

Tout à coup, le président fit mauvais accueil à Raoul ; sa femme déclara que c etoit un dangereux, un séducteur; en un mot, un homme de peu. Donc, les jeunes dames s'éloignèrent de lui en soupirant, les mères de famille s'avisèrent de la modicité de sa fortune, et il ne resta dans son parti que celles qui , ornées de quatre filles à

marier, sont obligées de jouer gros jeu et de sourire aux dangers. La situation nétoit pas tenable, néanmoins Raoul l'endura avec une constance héroïque ; circonstance d'autant plus surprenante, que fier, recherché partout et habitué au succès, il devoit s'ennuyer mortellement : il falloit donc un motif bien puissant pour le retenir dans la société de madame de Servan ; ce motif, plusieurs le cherchèrent avec toute leur sagacité, sans le découvrir. Bref, malgré son obstination patiente, Raoul fut vaincu, ses visites devinrent de plus en plus rares, et il les supprima tout à fait. Chose remarquable! Edouard, à dater de ce jour, témoigna pour lui une indifférence marquée. Qu'il devinât ou non la cause de cette disgrâce, Montigny ne la raconta jamais, et l'aventure demeura inexpliquée.

Par suite de cette demi-rupture, il négligea le salon de la comtesse de Wilmoore où Edouard étoit des plus assidus, et il fréquenta davantage celui du marquis de Pleinoiseau où il rettouvoit quelques habitués de la maison

DE PLOMR. il

Servan et, entre autres, la belle Hermance de Parçay,en qui une magnifique dot rehaussoit des charmes incomparables. Edouard de Servan étoit rare à ces réunions; il se donnoit tout entier à l'hôtel de Wilmoore, de sorte ue ces deux anciens amis avoient passé sans [5^~ vist rencontrer près de quatre mois.

,,n soir de l'été dernier, que Raoul de Montigny flânoit sur le boulevard, méditant, comme le poète Villon, sur la destinée des vieilles lunes, ou sur toute autre question psychologique, une voix prononça son nom tout proche de lui , et il se trouva face à face avec cinq ou six de ses meilleurs amis, prêts à franchir le seuil du Jockey 's Club,où il entra avec eux. Ces messieurs sortoient de l'Opéra, où ils avoient été lorgner pour la millième fois des danseuses vénérables et ils revenoient accablés de sommeil et de lassitude. Après avoir scrupuleusement, et avec une louable sagesse, repoussé bien loin deux toute espèce de journaux, ils s'assirent.

— C'est miracle, cher Montigny, secria l'un d'eux , que de vous rencontrer ; vous êtes si rare, qu'on vous croyoit enfoui dans quelque pigeonnier normand, vous livrant aux amours bucoliques. N'avez-vous pas quitté Paris ?

— Si vraiment; j'ai été un jour jusqu'au Marais pour affaires d'importance.

— Où diable votre cœur va-t-il se nicher? Personnelle s'égare aujourd'hui sous les arbres gothiques de la Place-Pioyale Que faiton à l'hôtel de Rambouillet, très-cher; comment se porte la Marion Delorme?

— De grâce, Jules, ne passez pas tout le siècle en revue ; je vous trouve aujourd'hui d'un littéraire... désastreux.

— D'accord ; mais convenez que votre conduite est inexplicable ; ne plus recevoir personne, n'aller nulle part, nous délaisser... D'honneur, mon cher, vous avez dû vous ennuyer à périr !

— Un peu d'indulgence ! Facile à vous , messieurs, d'être où il vous plaît, de disposer de vos loisirs et d'en distribuer les heures : Delcourt, vous êtes chef de division aux finances, cette place ne dérobe que six heures ; Chaniprôsé est aide-de-camp d'un général goutteux qui ne quitte pas le lit; Lafàre est banquier, il dispose de ses soirées; et lécher Servan , qui me tient rigueur, je ne sais pourquoi, ni lui non plus, ou bien il va me le dire, Servan n'est esclave que huit heures par semaine au conseil d'état. Vous le voyez , amis, vous avez tous des heures pour le plaisir, mais moi...

— Que fais-tu donc?

— Rien, mes chers, rien, rien... Et pour accomplir cette tâche, le temps me manque toujours.

— Pauvre Montigny ! s'écria le capitaine; mais tout malheureux trouve son maître en infortune. Tu vois ce pauvre Edouard de Servan tout abattu ; regarde-moi ce visage... tu n'ignores pas la catastrophe qui...

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