‹ La balle de plombChapitre 12 sur 12 · RECHERCHE DE L'IMPOSSIBLE · texte numérisé non relu

RECHERCHE DE L'IMPOSSIBLE

— waoùdGC

Déjà les journées devenoient courtes et les nuits humides ; cetoit le temps où s'enfuient les hirondelles , où les voyageurs rentrent dans les villes, où les chasseurs, atteints de mélancolie, oublient leurs meutes pour rêver sur les feuilles mortes que l'automne amoncelé sous leurs pas. Une chaise de poste qui suivoit la route d'Auxerrc à Paris s'arrêta au bas d'un coteau rapide, et l'unique voyageur

quelle contenoit en descendit pour gravir à

pied la colline.

Ce personnage, vêtu avec élégance, paroissoit jeune , bien qu'une décoration ornât sa boutonnière ; ses formes avoient cette délicatesse, ses traits, cet air de froideur , de résolution et de défiance à la fois, qui est le propre des gens dont la force est toute intellectuelle. La largeur des arcades sourcil ières qui encadraient ses yeux bleus, la fermeté des contours de ses lèvres indiquoient une volonté peu commune, et d'autant plus remarquable qu'on devinoit à la blancheur du teint de l'étranger , au peu de développement de sa poitrine, au reflet cendré de ses cheveux noirs, longs et fins, une organisation physique trèsdébile.

Malgré la recherche de sa toilette,malgré la finesse de sa physionomie et sa décoration , ce jeune homme n'avoit l'apparence ni d'un militaire, ni d'un dandy, ni d'un artiste, et eu examinant ses moindres mouvements sur ce chemin désert où personne ne lobligcoit à

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s'observer, on démêloit en sa personne une longue pratique de la bonne société et des manières du monde.

Au moment où il quittoit le marchepied de sa chaise, un chasseur, rustiquement vêtu d'une veste grise et d'un pautalon de coutil, chaussé de guêtres énormes, coiffé d'un grand chapeau de paille, se leva du gazon où il étoit assis sur le talus de la route, et s'avança avec empressement sans même relever son fusil et sa carnassière , vieux sac de cuir écorché , Taché de pluie , de sang, et digne d'un vieux braconnier. Le campagnard avoit une taille athlétique et une belle tête assez commune , hélée comme celle d'un soldat de marine.

— Par le ciel ! s ecria-t-il en barrant le che min de l'homme à la chaise, c'est lui-même. Pardon, monsieur, n'êtes- vous point.... n'es-tu pas mon bon ami de collège , Jean - Paul (iersain ?

A ces mots , Gersain recula de surprise et contempla deux secondes, sans le reconnoître, celui qui l'abordoit de la sorte. Il falloit, pour

justifier une telle hésitation, qu'un grand changement se fût accompli dans celui qu'on cherchoit ainsi sans le trouver , car il avoit un de ces visages dont le caractère frappe à une première inspection, et sur lesquels on ne voit plus rien de saillant après deux entrevues.

Les beautés de Gersain , au contraire , délicates et cachées , se découvroient une à une et ne se manifestoient point tout d'abord. La cheveiure de son compagnon étoit mal taillée, d'épais favoris ombrageoient ses joues trop vermeilles, sa voix étoit rauque et sa démarche pesante comme celle d'un laboureur.

— Eh quoi ! repartit enfin Jean-Paul , seroit-ce là mon sémillant camarade, le comte Alexis de Vignolie ? Qui diantre t'a ainsi accoutré, mon cher? que fais-tu donc ici, qu'estu devenu depuis trois ans que la diplomatie me confine au fond de l'Allemagne?

— Tu le vois ; quittant Paris et ses pompes, je me suis fais campagnard. Tu sais quelle a toujours été ma \ic, bercée sur une paresse

absolue ; eh bien , la fatigue et la philosophie atteignent le fainéant comme le plus occupé. L'existence me pesoit, les plaisirs me combloient d'ennui, l'oisiveté même ne me sourioit plus : j'en étois là quand j'ai perdu mon père, et je suis venu passer mon deuil dans mes terres de Bourgogne. Que te dirai-je ? la solitude ma plu; revenu des erreurs de la jeunesse, j'eus la j oie de reconnoître qu'ici je ne me sentois plus exister, et c'est pourquoi j'y demeure ; la mort viendra quand elle voudra.

— Tu me surprends : comment retrouver le roi des valseurs , le beau Vignolle enfin , sous cette tournure de garde-chasse?

— Ne me rappelle plus ces souvenirs , le bruit m'est devenu insupportable. Les amuscttes de notre temps prosaïque ne sont pas assez vives pour qu'un sage se détermine longtemps à gaspiller pour elles les trésors de la fainéantise. Mais parlons de toi, mon cher Gersain , de toi que j'aime d'autant plus que tu ne trie ressembles guère : es-tu toujours

un travailleur infatigable , un des plus ambitieux soupirants de dame Fortune?

— Cher comte, j'ai, ma vie durant, travaillé comme un nègre; des désirs de science, des rêves d'or, des projets conçus avec audace, exécutés avec obstination, tel est mon passé. Me voici maître des requêtes, secrétaire d'ambassade à Vienne, auteur de dix volumes d'économie politique; j'ai trente ans, et je suis arrivé à cette position par moi-même, ayant été lancé dans ce monde sans nom et sans fortune. Si je me présentois à la députation, mon élection seroit assurée. Afin d'être éligible, j'ai acquis naguère un joli domaine en Alsace; me voilà donc en fort bonne passe. Or, sais-tu ce que je vais faire en ce moment, à Paris?

— Non, mais je t'écoute, et afin d'avoir le loisir de t entendre plus long-temps, je vais renvoyer ta voiture par cette avenue, au bout de laquelle se trouve ma maison; on y déposera tes malles, et tu passeras quelques jours dans ma thébaïde. Franck , ajouta-t-il en se

tournant vers un piqueur qui venoit de les joindre, cours au château de Fresnes, demande à voir le marquis ou madame de Fresnes, et dis-leur que l'arrivée d'un ancien ami m empêchera d'aller dîner chez eux ce soir; dépêche-toi, mon garçon, et fais-leur mes compliments de ton mieux; tu expliqueras qu'étant au milieu d'une route , je ne puis te charger d'une lettre. Me voici maintenant, cher Gersain, tout à toi qui es dans une situation superbe, vaillamment conquise, et qui vas à Paris dans un but que tu es prêt à me dire.

— J'y vais porter la démission de mes deux emplois, afin de me retirer en paix dans la terre que j'ai achetée en Alsace.

— Es-tu fou? s écria Vignolle.

— Pas plus que toi , ce me semble; je suis las, ennuyé, sage, et voilà tout.

— Singulier rapprochement ! L'oisiveté m'a conduit à la fatigue, au désir du repos, et

le travail aiguillonné par le succès a produit en toi le même effet. Montaigne a raison de dire que, « par divers moyens, on arrive à pareille fin. » Eh bien, conviens-en, nous sommes deux mortels assez bizarres.

— Non pas; la cause de ceci n'est pas en nous, elle est endémique; ce mal dont tu ignores le nom se respire avec l'air du siècle.

— Quelle est donc cette maladie qui nous arrête et nous cloue à terre?

— C'est \ impossible. Ce mot est la devise des sociétés qui se dissolvent ou se régénèrent, les masses ne profitent alors qu'en dévorant les individus. As-tu jamais, toi le chercheur de plaisirs, accompli un seul de tes souhaits? rien, dans ta vie, s'est-il accommodé suivant ta guise? tes pâles et courtes jouissances n'ontelles pas été dues au hasard seul? Entouré de richesses, d estime, d'affections, investi d'un revenu de trente mille livres, tu as eu la modeste ambition de couler des jours supportables, et tu n'as pu y réussir au milieu des

égoïsmes monotones qu'il falloit entamer. Les distractions du monde... que sont-elles? D'abord, il n'y a plus ni inonde, ni salons : niais encore? Quelques individus hétéroclitement rapprochés, faits pour ne pas s'entendre, divisés d'opinions, de sentiments, causantMans deux ou trois chambres avec méfiance et insipidité... Le public a si bien fait justice des réunions d'aujourd'hui, qu'il est du meilleur ton de s'y rendre a onze heures et de se retirer à onze heures et demie. Demande à ce sujet leur pensée à quelques femmes de haute intelligence, qui ont tenté de refaire un salon , et vois si le mot impossible ne s'élance de leurs lèvres aussitôt. Parlerons-nous de l'amour? Mais où, mais comment voir assez et assez bien une femme pour désirer la retrouver? Séparation heureuse, au surplus, car en face de leurs esprits tordus par l'éducation actuelle, que de déceptions! En fait, il est impossible qu'une passion, à Paris, se creuse, se consolide et surtout se conserve. Ah! mon ami, que de cœurs dépareillés, que d'existences flétries et jetées vives dans l'océan de l'impossible par cette première anomalie !

Gersain exhala un profond soupir.

— Hélas, et toi aussi, mon pauvre Jean- Paul! interrompit Vignolle en lui serrant la main d'un air qui signifioit : Nous sommes l'un pour l'autre de dignes confidents.

— Moi comme tout le monde. As-tu jamais, par hasard, possédé une femme que tu aimasses, ou... aimé une de celles que tu possédas? Pénétrons dans les réalités de la vie, tu verras plus clairement encore l'impossible se lever comme une massue sur le front des gens les mieux trempés. Pour une âme forte, pour un génie fécond, il n'est que deux mobiles, Alexis : la soif de la gloire et celle de l'utilité ; ces deux résultats sont devenus introuvables, tout obéit à des textes inflexibles, et l'esprit ne peut plus vivifier ce que tue la lettre. Le cri des masses est législateur souverain; l'influence des individus est nulle, quant au moment présent, et les forces intelligentes sont divisées à l'infini comme la propriété territoriale. Quelque grand que tu sois, tu poursuivras en vain la gloire: quel que soit ton

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génie, il glissera sur la société sans la pénétrer, et s'y évaporera comme la pluie sur le toit d'un édifice, .l'ai désespéré de l'illustration, ami, et j'ai perdu la conscience de mon utilité. Ces deux impossibles ont dissous les illusions qui m'avoient soutenu, et je trouve impraticable le sentier des labeurs, comme toi celui des plaisirs. Ainsi pensent, crois-moi. des gens très-lumineux : renonçant à des folies magnifiques, ils condamnent leur esprit à l'infécondité, et les superbes cbimères se réfugient dans les jugements faux.

Us continuèrent de mareber en silence.

Sur leurs têtes, une double rangée d'ormes, frappés par la bise d'automne, vastes encensoirs qui jetoient leurs cendres, jonchoient le cbemin de feuilles sèches.

— Si du moins, reprit Jean-Paul, on avoit cette consolation d'une femme que l'on aime, pour qui l'on travaille, à qui l'on sera grand et glorieux!... Mais non, celle qui vous convient suivant le cœur, ne vous convient pas suivant la société , et les obstacles sont tou-

jours aussi insurmontables que la passion. Après tout, Ion se guérit de cette folie comme des autres. Ecoute, Alexis, on a souvent défini la vieillesse, et souvent fort mal; un vieillard, peu importe ici l'âge, est un être qui n'ambitionne plus rien et n'aime plus personne; et en voici la preuve : c'est que la conséquence de cette situation, comme celle du dernier âge, est l'impuissance.

• Le bruit d'une voiture suspendit la conversation un instant.

— C'est le marquis de Fresnes qui vient à nous, s'écria le comte de Vignolle; tu vas être régalé de l'aspect du plus laid , du plus sot vieillard qui soit au monde; cependant, Gersain , jamais tes talents ne t'auroient juché à la hauteur où sa nullité est parvenue. Cet homme a été sénateur, plénipotentiaire, ministre, initié à tous les grands secrets de l'état, sa poitrine est harnachée de cordons, de plaques, de chaînes d'or ; pourtant, gloire humaine! tu savois à peine le nom de ce mortel superbe.

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— Si tait; mais je le croyois mort depuis quarante ans.

— 11 n'en compte pas encore cinquante.

Tu vois comme aujourd'hui les vivants vont vite, et comme rapidement tout s'use et s'etlace et s'oublie; les gens d'hier sont déjà d'un autre siècle. Voici notre homme qui s'approche.

— Permets-nous, cher campagnard, une observation indiscrète. Tu as paru ravi de l'apparition de' ce sot personnage , empressé de le joindre, d'écouter ce qu'il souhaite de Rapprendre, cependant, tu le traites avec un mépris mêlé d'aversion. Ce vilain homme ne seroit-il point le mari d'une jolie femme?

— Quelle idée burlesque, et... quelle analogie...

— Je comprends. Que d'excuses j'ai à te taire, mon ami, pour ma visite malencontreuse qui t'empêche, ce soir, d'aller à Fresnes'.Ah, l'homme des champs, le philosophe

désenchanté, vous ne nous surprenez plus, et l'on conçoit que Lucifer se fasse ermite.

M. de Fresnes venoit de recevoir le message de son voisin, et en apprenant le motif qui l'empêchoit de se rendre au château, il s'étoit hâté d'accourir lui-même afin d'inviter le uouvel arrivant à accompagner son ami, sexcusant de cette proposition un peu trop cordiale, sur la liberté des champs et sur les regrets que causeroit, à Fresnes, l'absence d'Alexis de Vignolle. Gersain se fit long-temps prier; mais lisant dans les yeux de son hôte que cette partie n etoit pas sacrifiée sans regrets, il accepta l'invitation du marquis.

— A la bonne heure! s écria ce dernier, voilà qui rendra madame de Fresnes trèscontente, car bien qu'elle n'ait rien dit à cet égard, j'ai cru voir que votre absence la contra rioi t.

A ces mots, un coup]d'œil guilleret de Gersain troubla Vignolle à un tel point, qu'il ne put répondre sans balbutier.

— Il paroît, pensa son hôte, que ses affaires ne sont pas encore avancées.

— Eh bien, avois-je deviné? demanda-t-il en riant, lorsque le marquis eut continué sa joute.

— Jean-Paul, ne riez point; ceci n'est pas ce que vous pensez.

— Qu'est-ce donc, alors?

— Une chose grave et fâcheuse, et sans avenir; c'est, vois-tu, c'est l'impossible.

— Ceci est évident; quelle que soit la marche des incidents, il est bien assuré que, si le but de la recherche est le bonheur, la fin sera l'impossible. N'importe, mon ami, je t'offre mes services, use de moi comme d'une seconde pensée. Un confident de comédie est un chandelier très-commode.

— Non, tu ne peux comprendre ma situation; il ne s'agit ni d'amours ni de projets,

mais d'une préoccupation douce, d'une intimité pure, exempte dorages, de désirs...

— Oh, oh ! il faut que tu aies jugé la forteresse bien imprenable, pour avoir ainsi contraint ton cœur à prendre le change sur ses sensations véritables, et pour t'être persuadé que tu ne souhaites rien.

— C'est la vérité pourtant ; d'ailleurs , un succès complet ne s'obtiendroit jamais.

— A la bonne heure. Sais-tu que tu es to talement enlacé?

— Ta présence m'affectera ce soir, j'ai regret de lavoir voulue; tn parois si léger, qu'un sentiment de pudeur, de délicatesse...

— Autre mensonge que l'on te fait; mais cette fois, c'est l'amour-propre qui t'abuse. II a peur, le mauvais, de laisser voir à un tiers le fil d'une intrigue mal attachée et timidement conçue ; impose-m'en si tu peux ; mais quand tu te trompes toi-même, je te prends|eu

|>itié, parce que tu es ta propre dupe avec trop de bonhomie.

— Au fond, vois-tu, je ne suis pas un roué.

— Au fond est un ménagement délicat.

C'est entendu ; sous les plis séducteurs' de cette veste grise, sous les ailes de ce chapeau de paille de riz, palpite le cœur, et s'élève le front d'un honnête homme. Tu es amoureux comme un écolier de rhétorique, et je t'en fais mon compliment sincère.

— Tu me dis cela sur un ton...

— Sur le ton de l'envie. Je n'ai ressenti qu'un seul sentiment, Alexis, mais il valoit le tien, sur mou âme; il a fracassé mon existence eut ère. Or, pour peu que cette confidence te rassure ou te fasse moins réservé, tu n'as qua parler, en trois minutes tu sauras tout. Lobjet et l'époque de cette passion sont bien éloignés, je ne les retrouverai plus, et la blessure est radicalement guérie, je l'atteste.

Ce fut le tour de Vignolle de hocher la tête et de sourire.

— Mesamourettes,repritlejeunediplomate, avoient commencé de très-bonne heure et d'une façon bucolique; dans un jardin. J'avois seize ans, c'était chez le général de B... : ses fils, mes condisciples,ses filles et leurs amies j ouoient un jour avec moi. Lune d'elles, qui frottoit avec de la verveine la paume de sa main, me demanda : « Savez-vous la propriété de ces feuilles? on prétendoit, au temps des fées, que deux personnes qui entrelacent leurs mains, après les avoir parfumées de verveine, sont unies d'une façon mystérieuse et indissoluble. » Écraser une de ces feuilles dans ma main et toucher celles de la belle prêtresse qui m'initioit à ces mystères, étoit l'acte de la plus simple galanterie, mais elle prend la fuite; je poursuis alors une de ses compagnes qui m'échappe pendant que les autres se dispersent. Honteux de ma défaite, voulant, par amour-propre, mener à fin mon entreprise, je m'élance à mon tour, et me voilà comme un loup poursuivant un troupeau.

« Au détour d'une allée, une de ces jeunesfilles brune, mince et déjà un peu femme, bien qu'elle n'eût pas quatorze ans, m'attendoit de pied ferme. J'arrive brusque comme un conquérant; mais elle, avec une placidité parfaite, et semblant dire : Il n'est pas besoin de combattre, me tend la main avec assurance, en dardant sur moi deux longs yeux noirs d Andalouse, dune expression bien plus profonde que la circonstance ne le valoit. Cet incident un peu romanesque me troubla; quand nos mains se sont jointes, elles étoiern froides, frémissantes, moites, et notre émotion mutuelle avait une vivacité telle, que nous ne pouvions parler ni l'un ni l'autre.

« Que de fois, depuis ce jour, sur les bancs du collège, mes rêveries l'ont invoquée! que de châteaux en Espagne! que d'héroïnes de romans sa figure d'ange a personnifiées pour moi ! En la retrouvant dans le monde, belle, entourée, divine, je m'approchai confiant; elle m'avoit reconnu, et nous nous sommes aimés avec une noble candeur. Dès cet instant, les châteaux en question s'élevèrent bien plus

vite, nous étions deux pour les bâtir; le bonheur sans moi lui sembloit impossible, cependant c'étoit une âme grave, sérieuse, pure, et poussant la piété jusqu'à l'exaltation. Par malheur elle avoit un beau nom, point de fortune et une tante impitoyable. Il fut décidé que jacquerrois une position brillante; je me mis à l'œuvre, et voilà comment je suis devenu presque un personnage. Quelle ardeur j'apportois au travail; mais aussi, que d'amour ! Sa tante lui expliqua un jour que la femme d'un gentilhomme riche, quel qu'il fût, seroit mieux considérée que celle de Jean- Paul Gersain, et en dépit de la verveine, la belle s'unit à un veau d'or quelconque, aussi vieux que celui d'Aaron. Alors, je quittai la France, et tout à coup le travail m'ennuya, l'avenir cessa de m'intéresser, les succès ne me recherchèrent plus. Trois ans se sont écoulés, et me voilà fatigué d'errer sans but, épuisé par le manque d'affections, et parfaitement guéri de toute passion humaine. De cette fraîche et trompeuse matinée de la vie, je n'ai gardé qu'un âpre souvenir... avec cette petite mosaïque, qui me sert d'épingle; elle l'a tra-

vaillée pour moi. L'objet, comme tu peux le voir, représente une brandie de verveine : j'ai dit. Si maintenant tu me trouves par trop au-dessous de la métaphysique de tes passions, carde tes confidences.

— Kcoute, Gersain; madame de Fresnes est d'un caractère doux, mais ferme, austère et froid ; clic m'accorde un sentiment de bienveillance pi us voisin de l'amitié que de lamour, et l'on ne comprend pas comment elle pourroit franchir cette distance.

— C'est tout juste ainsi que l'on trace le portrait des femmes dont on n'est pas aimé.

— N'avois je pas raison de craindre que tu ne comprisses rien à tout ceci? Comment se seroient éveillés en elle des sentiments plus tendres, sous l'inspiration de l'affreux gnome qu'elle a pour mari! Ce cœur s'explique si bien pour moi, que, m'y subordonnant avec charme, je ne demande rien de ce qu'il ne peut livrer; plaçant mon âme en harmonie avec la sienne, je lui rends Une sympathie

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douce, content de cette intimité, partageant la sérénité où elle dort, et tremblant de rider la face de mon tranquille bonheur.

— En d'autres termes , tu trembles si fort de n'être pas aimé, que tu redoutes, par l'essai des plus légères épreuves, de faire crouler des illusions si difficilement échafaudées.

— A quoi bon te répondre ? tu ne la connois pas, sa vue seule changera tes idées; nous irons ce soir à Fresnes, et après cette visite, ce qui te confond te paroîtra naturel. N'admires-tu pas, toi qui tout à l'heure nous assimilois à des vieillards, la chaleur, l'importance que nos deux philosophies ont apportées à ces affaires de cœur ? Nous sommes jeunes encore , et puisque nous voilà revenus de toutes les erreurs, c'est bien le cas de convenir que l'amour, qui est bien peu de chose, est la plus sérieuse occupation de la vie.

— C'est pourquoi, mon cher Alexis, ta situation m'alarme. Que vas-tu faire? ce calme

force dont tu vantes les charmes ne peut être stable; ton Ame va s allumer et, si comme tu le redoutes on résiste, quels chagrins te sont réservés! Ne risque pas une pareille partie, dans cette solitude, à la campagne où rien ne distrait dune pensée et ne compense une infortune; d'ailleurs, ces passions-là ont toujours triste fin, leur succès est déplorable. Le partage avec monsieur de Fresnes te fera horreur, les gênes que tu subiras te rendront furieux , les remords de cette dame te seront insupportables, et tous deux vous pleurerez, chaque jour votre félicité constante; enfin, tout peut se conclure par une catastrophe, et l'existence de la marquise est flétrie. Voilà le tableau non exagéré des amours où nous courons à l'étourdie; la société nous a fait ces loisirs. Aussi, le sage, où d'autres lisent plaisir, déchiffre le mot impossible, et s'enfuit. Oui, l'Impossible est là toujours, et si l'on s'unit une seule fois à cette divinité perfide, elle est à l'instant féconde. Abandonne cette aventure, j'ai là-dessus de vilains pressentiments. Tu sais combien mon conseil est pur, Alexis; je n'eus qu'un sentiment, dont toute ma vie

reste empoisonnée, et j'en puis parler comme d'une vieille histoire, ayant oublié et la passion, et son objet, que j'espère ne plus revoir.

Pour toute réponse, le jeune Vignolle, après un instant de méditation, dit à son ami en souriant :

— Allons nous habiller, et partons.

Quand les deux amis entrèrent au château de Fresnes, la nuit étoit tombée : ils furent reçus dans un grand salon éclairé par trois énormes souches qui flamboient sous l'âtre, car on n'avoit pas encore allumé les bougies. A leur arrivée, la marquise s'étoit levée d'un grand fauteuil pour les recevoir, et un jet de flamme accusa vivement ses traits.

Au moment où le comte de Vignolle, tenant son ami par la main pour le présenter, s'inclinoit déjà, il sentit ses doigts convulsivement pressés par ceux de Gersain, ce qu'il attribua à l'impression produite en lui par cette beauté; mais il observa qu'elle avoit sou-

dain reculé d'un pas en appuyant son bras sur le dossier de son fauteuil.

Il jeta les yeux sur Gersain sans rien découvrir; ce dernier, voyant que le comte demeuroit muet, remercia la marquise et M. de Fresnes de lavoir si gracieusement invité à accompagner son ami, et se félicita du bonheur d'avoir fait leur connoissance.

— S'ils se sont déjà vus, pensa Vignolle, elle ne consentira pas à en faire mystère.

Les derniers mots de Gersain avoient été suivis d'un silence profond, et la marquise interdite paroissoit colorée par ie reflet dune flamme plus rouge; elle se contenta d'un salut froid mais profond, et Vignolle altéré se dit:

— Peut-être mes yeux m'ont-ils trompé; mais s'ils se connoissent, je suis perdu !

Depuis quelques jours , la conversation étoit devenue rare et monotone entre Vignolle t:t son ami Gersain. Ils se cherchoient peu, chacun d'eux setoit fait des habitudes particulières; on les eût pris pour deux personnes qui, forcées par des raisons impérieuses de demeurer ensemble, ont assez d'esprit pour ne se fréquenter que politiquement. En ces conjonctures, Gersain ne songeoit pas à prendre congé du comte , qui , sans toutefois se montrer Rengageant, étoit contraint, par sa

position, d'exercer l'hospitalité avec une cer-

taine grâce.

Ils fréquentoient les hôtes du château de Fresnes, mais ils évitoient de s'y rencontrer, et jamais ils ne parloient de la marquise, texte sur lequel ils avoient si longuement discuté avant sa première entrevue avec Jean-Paul Gersain.

Le soir de ce jour-là, tandis qu'ils s'en retournoient ensemble et que Vignolle, gros de curiosité, se disposoit à questionner son hôte sur madame de Fresnes, ce dernier avoit entamé sur la pluie et le beau temps, sur la politique, la littérature et les mœurs angloises , une conversation si ferme, si bien nourrie, si opiniâtre,qu'Alexis avoit deviné son intention d éviter de parler de la marquise. Cette persévérance le gêna; son adresse fut loin de s'en accroître, et le besoin d'opposer la ruse à la ruse le rendit muet, tant il craignit d'aborder cette matière avec gaucherie.

Il se livra donc, sur les relations de son ami avec cette dame, aux conjectures les plus op-

posées. Quand, au retour d'une visite, Jean- Paul d'un ton assez sec disoit : — J'arrive de Fresnes , puis, sans attendre la réponse , passoit à une autre idée; Alexis regrettoit de ii avoir pas assisté à l'entretien ; mais quand ces trois personnages se trouvoient réunis, la situation devenoit si perplexe, si pénible, qu'ils l'évitaient en dépit d'eux-mêmes. Découvrir quelque secret par le moyen de la marquise étoit une tâche si difficile, que malgré sa finesse ordinaire et les efforts d'un esprit froid et observateur, Gersain peut-être n'auroit pas su pénétrer sa pensée à l'égard du comte. Elle possédoit sur elle-même un empire souverain, et son visage étoit couvert d'un voile impénétrable.

Issue par sa mère d'une vieille race espagnole, Alix, marquise de Fresnes, avoit été élevée jusqu'à la mort de son père, veuf de très-bonne heure, dans une maison où résidoient plusieurs douairières d'une austérité inflexible, ses parentes, ainsi que l'évêque de***, son grand-oncle. La maison que cette sombre fomille habitoit dans une ville paisible,

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étoit un ancien couvent situé à l'angle d'une rue déserte formée par les murailles de plusieurs jardinets qui rampoient aux pieds de là cathédrale. On entendoit le chant des vêpres et le son des orgues depuis le salon du père d'Alix , de qui l'appartement , meublé lourdement à la Louis XV, étoit orné de tableaux de piété; car ce salon étoit un de ceux de 1 evêché où vivoit, chez son oncle, le père d'Alix qui avoit perdu sa fortune lors de l'émigration. Jamais on ne rioit dans ce logis où l'on ne recevoit pas.

Disposée par son âge et par son naturel à 1 etourderie, à la pétulance, Alix s'accoutuma à réprimer ses instincts, à garder à la fois le silence claustral et l'impassibilité de physionomie particulière aux nonnes. Gomme certaines rêveries romanesques travailloient sourdement dans cet esprit, les traits d'Alix, pour se maintenir en contraste avec de telles impressions, a voient contracté une nuance de dissimulation propre aux dévotes. Son visage, d'un galbe castillan , mais plus allongé et d'un trait plus fin que celui des femmes de

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Madrid, avoit je ne sais quoi de passionne tjui, s'harmonisant à l'idée de la dévotion, faisoit présumer en elle àes extases pieuses; S0I1 regard étoit voilé, froid, mais, eu la contemplant, on se souvenoit que d'un glaçon l'on peut tirer des étincelles. Il étoit impossi- !>!(• de la voir sans la remarquer, de la remarquer sans souhaiter de la connoître, et plus on la croyoit connoître, plus s'accroissoit la curiosité. Alix n avoit point une beauté de caprice; jamais la grâce n'eut plus de majesté. la dignité tant de douceur, la beauté régulière et irréprochable plus de mordant et d'aiguillons pour piquer les sens.

Elle étoit grande, et sa taille souple et svelte la haussoit encore ; elle nouoit avec simplicité ses cheveux d'un noir frais et luisant qui moutonnoient fort bas sur un cou splendide, les coins mobiles de ses lèvres épaisses étoient surmontés d'une pénombre ; ajoutez à ces traits un nez semblable à celui de Marie-Antoinette , deux yeux très -longs, toujours demi - clos , qui sembloient s'étudier a ne rien exprimer, des couleurs hautes sous une I. ii

carnation duveteuse, et vous aurez une grossière ébauche de ce portrait. Nous ne disons rien des mains, des* pieds, des attaches et des autres signes distinctifs des races pures, nous bornant à observer que la marquise de Fresnes comptoit dix-huit quartiers de noblesse justifiés.

Elle marchoit lentement, parloit lentement, pensoit avec rapidité, avoit le regard lurtif, et sous une raison extérieure très-apparente, sous une droiture innée de l'esprit, elle cachoit une fausseté réelle du jugement, fausseté restreinte à certaines opinions systématiques; pareille, sous ce rapport, à toutes les personnes élevées loin du monde par des êtres à qui le monde est étranger. Souvent elle dissimuloit à l'aide du silence et de la dignité son ignorance des hommes ou des ehoscs. Elle navoit point vécu.

Néanmoins, le comte et Gersain ne parvcnoient pas à lire dans cette âme nébuleuse. Aucun d'eux n'avoit encore réussi à altérer en elle ce calme parfait, signe extérieur d'une

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conscience en paix ou d'une vertu sans efforts. Vignolle étoit dans une position très-cruelle, ignorant à la fois les sentiments de la marquise, ceux de Jean-Paul à son égard, et leurs mutuelles relations. 11 trembloit que cette femme ne fût celle avec qui son ami avoit jadis fait un pacte très-tendre et mal observé. Leur adresser des questions sur cette matière étoit difficile depuis qu'ils avoient feint tous les deux de ne pas se connoître. D'ailleurs, toutes les fois que le comte avoit cherché à aborder ce propos, Gersain, grâce à son esprit subtil, l'avoit dépisté, sans se compromettre par le plus léger mensonge.

Dans cette extrémité, Vignolle résolut de deviner, par le moyen de la marquise, ce qui lui étoit si obscur, et un jour, après avoir soustrait à son ami l'épingle en mosaïque romaine sur laquelle son infidèle d'autrefois avoit incrusté un bouquet de verveine, il se rendit au château de la marquise.

Elle conversoit avec son mari, qui traitoit avec légèreté le sujet rebattu de l'infidélité

des femmes, des disgrâces du mariage, et qui, pensant faire preuve de vaillante et spirituelle philosophie, répétoit avec emphase, devant sa moitié rouge de honte, la flétrissante maxime : « Quand on l'ignore ce n'est rien, et c'est peu quand on le sait. »

Dès que le comte de Vignblle fut entré, M. de Fresues lui demanda sottement son opinion là-dessus, ajoutant coup sur coup cinq ou six impertinences sur l'indifférence où le laisscroit une mésaventure de ce genre.

Il est bon d'observer ici que les maris, s'ils s avisent de professer par forfanterie des idées d'aussi mauvais goût, choisissent toujours, pour les développer, l'instant où se trouve présent leur plus dangereux rival. Si, de leur part, la chose étoit calculée, elle seroit d'une habileté diabolique; car elle rend impossible, pour un amant un peu délicat, une galante entreprise, qui sembleroit le lâche emploi de cette autorisation ridicule. Donc Vignolle, trop conséquent pour démentir le marquis, trop bien élevé, trop sérieusement épris pour

s'avilir devant 1 objet aimé en approuvant une pensée basse, Vignolle demeura fort interdit. M. de Fresnes rit beaucoup de cette gêne, ce tjui le rendit encore plus laid, et sapplaudissant de son exquise plaisanterie, il s'éloigna tandis que le comte se disoit :

— Un pareil homme a été ministre et ambassadeur... Un semblable cuistre possède une femme aussi adorable... Oh! Gcrsain a raison !

( les réflexions, celles où madame de Fresnes étoit plongée, rendirent l'entretien gêné jusqu'à ce qu'on eût secoué le souvenir du marquis et de ses sornettes. Désireux d'aborder un sujet qui tint quelque temps les langues en liberté, Alexis murmura :

— J'ai toujours été surpris, madame, de voir une personne faite comme vous pour les plaisirs du monde se confiner avec autant d'insouciance dans une campagne.

— Autant pourroit-on en dire de vous, monsieur. La retraite sied bien aux femmes:

1G6 MADAME DE FRESKES.

jamais la société ne m'a plu , et il est plus surprenant qu'un jeune homme qui, de son propre aveu, a cherché le tumulte, soit tout à coup devenu sauvage.

— Cette conduite ne vous étonneroit pas si vous me connoissiez mieux. Le bonheur n'est pas au dehors, il le faut trouver en soi, et j'avois au cœur un vide, un ennui...

— Il falloit vous marier.

— Peut-être; mais il est trop tard, madame, je ne me marierai jamais.

Il articula ces derniers mots avec une telle solennité, que la marquise se mit à rire.

— Peut-on, reprit-elle, jurer de rien à votre âge? Sait-on les choses de l'avenir et le sort que nous réserve la Providence? Je connois des personnes qui rêvèrent une existence bien différente de celle que la Providence leur a départie.

MADAME DE FRESKES. 1«7

— Alors, madame, ces personnes, il les faut plaindre, au lieu de se jouer délies. Mieux vaut cent lois réprimer un accès de gaieté que de blesser au cœur un être qui souffre.

Elle le regarda furtivement et dit :

— Si je vous ai affligé, monsieur de Vignolle, je vous en demande pardon.

Depuis quelques secondes il faisoit tourner entre ses doigts l'épingle de mosaïque en dirigeant un coup cVœil tout à fait inerte sur madame de Fresnes , et au moment où elle aperçut le bijou, le comte, d'un air distrait, lui demanda :

— Etes-vous superstitieuse?

— Autrefois je letois, mais c'est une foiblesse dont je suis revenue.

— Pourquoi?

Au lieu de répondre, elle murmura négligemment avec la tranquillité la plus parfaite :

1C8 MADAME DE FRESJNES.

— Vous avez là une jolie épingle; qui vous la donnée?

— C'est de la mosaïque, ajouta-t-il en la lui présentant (la main de la marquise la reçut sans trembler), de la mosaïque romaine, un ouvrage de patience. Cela doit être bien difficile à faire.

• — Mais non, pas trop.

— Elle représente... une branche de verveine.

— Il faut de l'imagination pour le deviner, car l'imitation n'est pas très- fidèle.

■ — Est-ce que vous ne l'auriez pas reconnue, vous, madame?

— La monture est fort bien. Et Ton vous a lait don de cette bagatelle?

Vignolle, après avoir hésité une seconde, sentit qu'il ne pouvoit reculer, sans faire l'aveu d'un stratagème un peu perfide, et il ajouta tout bas, comme à regret :

— On nie l'a donnée.

Puis il la plaça sur la cheminée.

Une longue pause suivit cet entretien que la marquise ranima par des paroles incohérentes, qui sans doute a voient dans sa pensée un enchaînement secret.

— Que l'on doit redouter, murmura-t-elle, les influences extérieures! Vivre seule avec ses devoirs, sans pièges au dehors, sans trouble au dedans, c'est la seule existence supportable. La paix n'existe qu'au fond d'une conscience que rien n'agite, et il faut si peu pour troubler cette paix! Tenez, je ne conçois pas que l'on ait la force de vivre quand on a dans le passé un seul reproche grave à se faire !

Vignolle demeura stupéfait. Madame de Fresnes étoit souvent distraite; elle suivoit, il le comprit, le iil d'une idée sans penser qu'on en pourroit découvrir l'origine; elle songeoit à voix haute. Devinant en elle , d'après cette absence étrange, une émotion profonde, le comte lui dit :

— Jugez alors, madame, des angoisses des gens privés de ces pieux appuis dont vous êtes fière, de ceux qui, plus à plaindre qu'on ne sauroit le comprendre, dénués de secours en eux-mêmes, sans amis, sans confidents, sans famille, sans rien sur la terre...

— Mon Dieu, vous m'effrayez! Qui donc peut être à ce point déshérité?

— Je suis sans amis, mon père est mort, je n'ai jamais connu ma mère; mon cœur déhorde de tendresses qui ruissellent tristement, perdues sur mon chemin, sans qu'une âme les recueille, et pour comble de maux... Mais je ne sais si je dois, madame, achever de tracer une aussi lugubre page.

— Seriez-vous pour nous le plus indifférent des hommes, ce seroit un devoir de vous consoler, et vous savez qu'ici I'jdii vous traite en ami.

— Eh bien... vos yeux s'abaissent en ce moment sur la vivante image du désespoir.

MADAME DE FIŒSNES. 171

Un sentiment que je ne chercliois pas, que ma raison... Mais que peut la raison! Ah! madame, soyez elémente; ear une passiou immense, éternelle, dont la fin est l'impossible peut-être, est un tourment assez affreux pour valoir à qui l'endure assistance et pitié !

— Je suis désolée (si vous n'avez nulle espérance, et vous me paroissez un juge irrécusable sur ce point), de vous voir aussi profondément affecté. Mais pour lutter contre de tels revers, il ne faut même pas se les avouera soi-même; on doit éviter ce qui les rappelle, et... (elle hésita un instant, tout en jouant avec l'épingle de mosaïque qu'elle avoit machinalement saisie) et espérer dans l'oubli, qui manque rarement de secourir les hommes.

Voyant dans ce dernier conseil un regret amer de lindifférence de Gersain, Vignolle s'exaspéra tout à coup, et d'une voix mêlée de pleurs et de colère , il s'écria :

— L'oubli ! oui , nous avons besoin d'un semblable remède contre l'inconstance ou la froideur des femmes...

Il alloit continuer, mais la marquise se levant, tira une sonnette avec force, et comme Alexis la contemploit avec stupeur, un domestique entra, à qui madame de Fresnes, d'un ton fort naturel, dit de mettre du bois au feu. Pendant qu'on alloit quérir ce qu'elle avoit demandé, elle dit posément au comte refroidi par cet incident :

— Vos chagrins m'ont fait de la peine. Je ne vous demande pas l'objet de ces ennuis, car je ne vois nulle utilité à le connoître. Regardez-moi comme une amie, et croyez qu'on ne négligera rien pour vous aider à retrouver le repos. Ne vous plaignez plus d'être seul, abandonné, sans aucune affection ; la mienne vous restera comme celle dune sœur. Quant aux folies que vous m'avez dites, oubliez-les; demain je ne m'en souviendrai plus, je vous Je promets.

Cette déclaration des sentiments du comte étoit depuis trop long-temps attendue pour que la marquise n'y fût pas préparée; aussi se trou voit-elle sous les armes, et les offres d'à-

HAD4M6 DE KHESNES. itJ

mitié quelle Ht à Vignollc prouvent à quel point elle étoit sûre d'elle-même. Le comte rie s'y méprit qu'à moitié, cette réplique lui déchira le cœur; il aimoit sérieusement, et, dans l'excès de sa douleur, il se jetoit déjà tout en larmes aux pieds d'Alix qui commençoit à trouver son rôle moins aisé, lorsqu'un bruit de pas le replongea dans sou fauteuil; la porte s'ouvrit, et au lieu du domestique qui étoit allé chercher du bois, on en vit entrer un autre qui annonça :

— Monsieur Gersain.

Depuis longtemps les deux amis évitoient de se rencontrer sur ce terrain dangereux : aussi le comte montra-t-il autant de surprise que de mécontentement. Jean-Paul n'y prit pas garde, et s'il devina la situation, l'éclat de sa franche gaieté n'en laissa rien paroître.

Ses relations avec Alix étoient inexplicables. Recouvertes de la plus grande froideur, elles sembloient destinées à se maintenir dans une

étroite reserve. Gersain recherchoit peu lintimité de madame de Fresnes, pourtant il se plaisoit à séparer dans le château, à respirer dans le tourbillon où elle existoit. Dans les premiers temps, il s'étoit montré triste, puis la sérénité lui étoit revenue, et ses habitudes de promenades solitaires, d'oisiveté mélancolique offraient un contraste piquant avec la légèreté dont il faisoit parade. Sa conduite avec la marquise , respectueuse sans affectation, glaciale sans aigreur, n'étoit cependant pas exempte dune dose d'amertume trop foible pour être facilement signalée. D'ailleurs cet effet étoit passager; Gersain n'arrivoit à Fresnes qu'après avoir épuisé son corps par des marches forcées qu'il réitéroit chaque jour, et auxquelles il attribuoit la fatigue empreinte sur ses traits. Quelle que fût la façon dont il entendît les relations de Vignolle et d'Alix, jamais il ne témoignoit la moindre jalousie.

La conversation de madame de Fresnes n'etoit pas gênée par sa présence, mais devant, lui elle perdoit l'esprit de saillies. Souvent, elle faisoit à ses paroles des réponses indirectes.

MADAME DK FiiESNES. 175

et adressées à tout le monde s'il se tronvoit là plusieurs personnes. Passoit-il la soirée chez elle , on la voyoit se retirer de bonne heure. Enfin , elle ne prenoit jamais assez d'intérêt à lui pour demander de ses nouvelles à Vignolle, bien quelle s'informât de l'état de ce dernier lorsqu'elle causoit avec Gersain.

Celui-ci , voyant que sa visite coïncidant avec celle du comte étoit inopportune et fâcheuse pour les deux personnes dont il venoif. de troubler le tête-à-tête, crut devoir paraître surpris de rencontrer là son hôte, qu'il supposoit à la chasse. Il reprit ensuite le fil des propos futiles où il s'étoit lancé, et mit successivement en scène une foule de banalités qu'il ajustoit avec un esprit de mots assez original. Ce sang-froid gêna le comte, qui comprit que , tout en se jouant de la sorte , Jean-Paul examinoit avec une sagacité diabolique l'état de son cœur et de celui de la marquise. Ce qui le soulagea un peu , c'est que madame de Fresnes manifestoitpour lui-même, d( 'puis l'arrivée de Gersain, des sentiments plus affec-

tueux , plus intimes qu'à l'ordinaire. Gersain,

au surplus, acceptoit cette humeur en homme

dénué de motifs raisonnables pour en être

offusqué.

Mais, en furetant çà et là dans le salon , il découvrit sur la cheminée son épingle de mosaïque. Ne se souvenant pas de l'avoir oubliée là, il la prit néanmoins sans s'étonner, et de l'air le plus simple du monde il l'ajusta sur sa cravate. La marquise, en riant aux éclats , s'écria : — Monsieur Gersain a la mémoire aussi courte que les enfants, il reprend ce qu'il a donné.

Vignolle, dont les joues devinrent couleur de feu , rioit très-médiocrement.

— Eli quoi, madame, repartit Gersain presque ému, vous désirez cette mosaïque?

— Non, ce n'est pas moi qui... ce n'est point à moi que vous l'avez offerte. Monsieur Gersain, vous oubliez vite... N'avezvous pas fait cadeau de cette bagatelle à votre ami?

MADAME DE FRESNES. î77

.Ïean-Paul tressaillit, passa In main sur son. front, et avec un sourire sur les lèvres, il ajouta : — Vignolle vous a dit?... C'est vrai , I "avois oublié*.. Tiens, mon ami, prends, elle csi à toi.

— Mais, dit Alexis sans lever les yeux, pour peu que tu regrettes cette épingle, je serai ravi detre à même de te l'offrir.

— Non, garde-la, je n'y tenois guère, et sur ma foi je n'y prétends plus rien.

— Ainsi , pensa-t-il, elle a tout dit, ils s'aiment, et la religion du souvenir n'a point d'autel dans ce cœur.

Rien n'égale la rapidité avec laquelle Jean- Paul reconquit son hilarité devenue sublime. Il prolongea' sa visite d'une demi-heure. Au moment où il alloit se retirer, Vignolle, trop coupable pour ne pas ressentir le besoin d'expier sa faute par un peu de courage, arrêta son ami et lui dit résolument :

— Gcrsain, je m'en vais avec toi.

La route leur parut dune longueur démesurée. Jean-Paul ne vouloit, Alexis nosoit pas ouvrir la bouche le premier, et ils étoient proche de l'avenue où ils s'étoient rencontrés douze jours auparavant, qu'un mot n'avoit pas encore été échangé.

Enfin, Vignolle, faisant un effort prodigieux, saisit la main de son vieil ami, et d'une voix étouffée murmura : — Jean-Paul, ta générosité m'accable, tu as à ma reconnoissance des droits...

— Qui t'embarrassent, et c'est à tort ; on plaint les fous, on ne les juge pas. Si quelque chose a pu m'attrister, c'est de te voir cramponner ta vie à une chimère.

— Mais, toi-même... ,

— Tu t'es mépris sur mon compte comme sur celui de cette femme. Je n'attends rien, je ne veux rien , je n'ai rien espéré d'elle. Si elle t'aime, comme je le crains, quels tourments vous vous préparez tous deux î

Quelle que soit sa conduite, elle chérit avant tout ses devoirs ; vois sa résignation, sa pieuse sollicitude à L'égard de son mai i.. Te le certifie : le lendemain du jour oùtu l'auras perdue, c'est une femme morte; si tu ne me crois pas, je t'attends à l'heure du désespoir. Ah ! vous appelez cela du bonheur! Insensés, qui ne voyez pas les obstacles insurmontables qu'a mis la société entre vous ! Enfant, ne cherche donc point à vivre,puisque déjà partout et sur tous les points tu as éprouvé comme moi que le vivre est impraticable.

— Qui sait ! Est-ce à toi, d'ailleurs, de discuter froidement sur cette affaire? Tu l'as aimée, et peut-être encore... car c'est d'elle et de toi, il n'y a pas à le nier, que tu m'as conté l'histoire.

— Si tu en avois la certitude, n'aurois-je rien à te reprocher? Mais demeure en paix, je ne te la donnerai jamais. Le moyen que tu as employé pour l'acquérir me donne, au surplus, le droit d'agir sur cette matière suivant ma convenance.

— Cependant, si c'étoit elle...

— Cette confidence ne t'arrèteroit plus, et jctteroit encore l'impossible dans notre amitié. Donc, j'affirme que cette femme n'est rien, ne sera rien dans ma vie, que je n'y prétends pas, et que tu n'as aucun passé à respecter entre nous. C'est pour toi seul, non pour moi

quel besoin ai-je de compassion?), c'est pour foi, dis-je... et pour elle, que je te supplie de réfléchir. Tu n'en feras rien, je le sais, et c'est rant pis...

— Ta es dune austérité de trappiste.

— Chétif esprit; c'est de l'égoïsme. Eli quoi! tu n'entends pas qu'il y a là peu de joie, et des malheurs en foule; que l'amour de la marquise, fût-il l'objet de mes anciens rêves, est cent fois indigne de celui qu'elle m'avoit promis, et que le contraste entre le songe et la réalité me feroit une vie horrible? Croisle bien, Alexis, les passions en adultère sont bonnes pour les âmes flétries, pour des cœurs de glace, pour des viveurs plus insensibles, plus endurcis contre la douleur, que l'amiante

no lest contre le feu. C'est le passe-temps des libertins, la vile pâture de l'orgueil , une émotion d'automates blasés sur la passion pure, connue le sont les joueurs sur l'aspect de la rouge et de la noire. Gomment veux-tu que je m'aille embouer à de pareilles jouissances?

Vignolle demeura stupéfait. Aveuglé par la passion, il ne comprenoit pas qu'une âme pût être trop passionnée pour savourer lamour de la femme d'un autre.

— Laissons cela, repartit Gersaiu; gardemoi quelques jours encore. J'attends des lettres qui donneront à mon départ l'apparence de la nécessité; sans quoi, et si tu nie trou vois importun, tu me forcerois de me rendre aux instances du marquis de Fresnes. Il a si bien fait peser sur moi la tyrannie hospitalière de ses invitations, que je n'ai pu me dispenser de lui promettre huit jours. Or, je ne veux pas les lui donner.

Malgré l'aveu qu'il avoit osé faire à madame de Fresnes, le comte de Vignolle continuoit d'en être bien accueilli. Ses visites étoient devenues plus fréquentes, et cet amant, trop épris pour ne pas s'ouvrir facilement à l'espérance, avoit retrouvé un peu de sérénité. L'insouciance de la marquise étoit d'autant plus surprenante, que tout en se montrant si débonnaire, elle s'adonnoit à certaines pratiques par lesquelles se signalent les femmes livrées aux luttes intérieures. Elle avoit re-

m MADAME DE FRESNES.

doublé desoins, d'égards pour son mari, elle devoir exagéré prenoit les formes de la plus vive tendresse.

Un autre objet, la dévotion, l'absorboit encore davantage. Cette piété venoit de prendre un singulier accroissement ; ii n'étoit pas rare de trouver, dès sept heures du matin, la marquise à genoux seule dans l'église du village, priant en cachette avec une ferveur haletante. Cette conduite étoit accompagnée d'un air d'agitation, d'angoisse indicible. Les idées mêmes de cette dame sembloient suivre un autre cours et tournera 1 austérité, sinon à la pruderie. Elle toléroit avec peine le laisseraller, et ne le partageoit plus, bien quelle admît toujours Vignolle dans son intimité, sans aucun scrupule. S'il eût connu le principe de rattachement de la marquise pour M. de Fresnes, s'il avoit pu comprendre l'héroïsme des efforts de cette admirable personne pour accomplir une pensée sainte et hors de la nature , Alexis aurait sans doute perdu l'espérance de triompher d'elle. Mais ce secret relatif au mariage de cette dame étoit resté

MADAME DE FPxESNES. Mfl

entre elle et Dieu; Gcrsaiu lui-même n'en soupçonnoit rien.

Aucun trait ne fera mieux apprécier ce caractère à la fois courageux et timide, vertueux avec emportement aux dépens même de la raison, que celui-ci, dont les conséquences ont sur les incidents de cette histoire une influence directe.

l.n quittant, à Lage de seize ans, l'intérieur presque claustral de la famille où son père venoit d'expirer entre les bras de lévêque de ***, Alix avoit été confiée à une tante qui habitoit près de Paris une maison de campagne, rendez-vous habituel d'une foule de gens de finance, de robe, et de personnages politiques. Par un de ces contrastes dont la fortune est prodigue, Alix, au sortir de son grave monastère, se trouvoit alors auprès d'une des plus superbes ruines de l'empire, chez une femme élevée aux mœurs du directoire, plus débraillées que celles de la régence; munie des principes les plus larges, considérant à merveille les réalités palpables de la vie, ne

prisant rien au delà, et profondément pénétrée dune religion dont l'or est le dieu.

Dans les premiers temps, Alix s'étonna des opinions décolletées que, sous forme d'avis, laissoit tomber sa tante, et de l'idiome flasque et maniéré qui lui servoit à débiter ces préceptes. Puis elle comprit, sans rougir de son ignorance, que cette langue étoit celle d'un monde qu'elle ignoroit. Les principes sévères dont on l'avoit nourrie avoient jeté dans son cœur des racines vigoureuses, rien ne put les en arracher. De 1 influence de cette tante, combinée à celle de la première éducation, résulta, pour Alix, l'événement le plus grave de sa vie, son mariage.

Cette enfant ne possédoit pas la plus légère fortune; les capitaux de sa tante étoient en viager, et la terre où elle résidoit ne lui appartenoit qu'à titre d'usufruit. Alix n'avoit donc rien à espérer après le décès de cette parente, qui eut soin de ne lui pas déguiser la disgrâce de cette situation , et de lui faire envisager sous les couleurs les plus étinec-

.MADAME DE F RESINES. 187

lanfes les avantages tic la richesse : leçons difficiles à graver clans un cœur protégé par une passion que Ion attaqua avec adresse pendant deux années, dès qu'on en connut L'objet. La tante d Alix sobstinant à faire le bonheur, c'est-à-dire la fortune de sa protégée, bannit l'insolente jeunesse de sa maison, dont elle fit le rendez-vous des vieux garçons opulents; puis, se mettant en frais de coquetterie pour sa nièce, elle tendit en son nom les filets dhyménée sur les sépulcres où ces spectres se disposoient à descendre.

Dès qu'elle eut rendu Alix convaincue de la nécessité d'acquérir une position à tout prix, et de la futilité du reste, cette excellente dame engagea la jeune fille à distinguer le plus âgé de ses soupirants, et cela dans un but plus facile à apprécier qu'à énoncer décemment. Alix avoit réfléclii ; l'obéissance étoit une de ses qualités; subjuguée par lascendant de sa tante, elle ne trouva ni la force ni le prétexte dune résistance. Elle se résolut à la soumission, considérant ses répugnances comme de lâches tentations du malin esprit;

et après une longue incertitude causée par certains scrupules que soulève en nous la nature, quand nous prétendons à transgresser ses lois; alliant à la logique de sa tante les idées pieuses dont son âme étoit ennoblie, elle se promit de compenser cette démarche intéressée par une vie entière d'abnégation.

Afin d'expier un mariage d'intérêt, de lui ôfer l'odieux d'une spéculation sur la brévité d'un vieillard, voulant aussi, par des soins, par les dehors d'une affection durable, et douce même à des cœurs usés, se rendre digne de la situation brillante où elle alloit se trouver, elle choisit pour époux, parmi ses adorateurs, le plus laid et à la fois le plus jeune, celui qui avoit le plus long-temps à vivre ; se disant bravement : — S'il faut qu'un homme nous fasse riche , acquittons-nous avec lui , en lui donnant du bonheur durant toutes nos années.

Son âme, à la fois délicate et foible, est là tout entière ; et voilà comme parfois des malheurs , des fautes même, ont leur origine dans

MADAME DE FRESNfcS. 180

un courageux effort vers le bien, dans la noble résolution d'un esprit inexpérimenté qui se jette en des voies de péril et tente de s'élever au-delà du possible. Une telle entreprise n'eût pas obtenu l'approbation de la tante d'Alix qui , par respeet pour l'objet de son eboix, ne se laissa deviner «à personne.

Après des journées éternelles de repos sans charmes, l'heure des épreuves avoit sonné, au moment où le comte de Vignolle s'étoit rencontré près d'Alix. Sa peine commença par des comparaisons , par des regrets, par des craintes; la présence de ce jeune homme ranima le souvenir de celui qu'elle avoit cru oublié. Elle entrevit ce qu'elle avoit perdu, et quand l'arrivée de Gersain, devenu riche et désespéré, lui montra cette existence consumée par elle, et Teneur où son exaltation l'avoit précipitée, son cœur se remplit d'amertume.

Les hommages de Vi.jmolle paroissoient sans péril à cette aine trop pleine d'une autre image; mais [cet amour dédaigné échauffoit en elle des émotions dont un autre à son insu recueil-

190 MADAME DE FRESISES.

loit la faveur. Cette influence continuelle du comte ôtoit à Alix le temps de se reconnoître ; le langage de la passion devenoit son langage, et l'amour d'Alexis se combinant avec celui qu'elle avoit encore pour son ami , ces deux sentiments se multiplièrent l'un par l'autre, et accrurent les dangers de la situation de madame de Fresnes.

Ce qu'elle avoit scrupule de témoigner à l'égard de Gersain , elle l'adressoit à Vignolle, se faisant à cet endroit une illusion partagée par ce dernier et par Jean-Paul qui finit par être convaincu de leur mutuelle sympathie. Bien qu'il n'espérât plus rien d'elle, et qu'il eût répugné à renouer les liens brisés de sa jeunesse, il lui sembla pénible de la voir accordant à un autre ce qu'il eût refusé. Sa fierté lui fit jouer en cette occasion un rôle dédaigneux, et peu à peu sa contenance devint si glaciale et son humeur si bizarre qu'on eût pu penser qu'il souffroit.

S'il avoit, en ces circonstances, laissé couler une larme, exhalé un seul soupir, murmuré

MADAME DE FRESNES. Hi

uu mot, nul doute qu Alix épouvantée ne se ira a l'heure même et à jamais séparée de Yi;;iiolle; mais il n'en était rien, Jean-Paul se tenoit fermé comme une urne cinéraire. Cette pro/ondeur d'oublieuse insouciance pouvoit- (.'11e plaire a madame de Fresncs? Sa vertu sen accommodoit forcément, il est vrai ; mais on a beau bâillonner la nature, le cri du cœur ne se peut retenir, et le cœur de la marquise se mouroit, déchiré par une blessure sans cesse agrandie.

Us se trouvoient donc invinciblement ramenés à leur perte, par les efforts mêmes qu'ils faisoicnt de bonne foi pour sen éloigner, et les progrès du mal étoient d'autant plus rapides, que seuls, à la campagne, ils manquoient de distractions. Or, dans un tel milieu, la marche des passions prend une effrayante activité. Qui met en doute, au surplus, le ravage intérieur des amours contc-

liieutôt le malaise de la marquise fut à son comble, et son angoisse, manifestée par des

signes extérieurs, nechappa à personne, pas même à M. de Fresnes, lequel, désignant cet état sous le nom de vapeurs, ne trouvoit lieu de mieux pour les dissiper, que la compagnie perpétuelle de ses deux jeunes voisins qu il recherchoit aussi pour lui-même, car il sennuyoit à périr.

Rien de plus simple en apparence que les mœurs du château de Fresnes, où serpentoit le fil caché d'un drame sombre et douloureux. Le marquis étoit bien l'emblème de la foule ignorante qui va côtoyant à son insu les mystères les plus étranges. Rien des objets du dehors natteignoit ces trois personnes ainsi rapprochées ; le spectacle de la nature ne leur étoit rien, rien n'existoit hors d' elles-mêmes , et leurs cœurs étoient l'unique théâtre où cette histoire est mise en scène.

Dès qu'ils virent la marquise en proie à u ne lutte intérieure, acharnée, Vignolle et son ami attribuèrent ces combats à des efforts pour surmonter le sentiment qu'elle resse n toit poulie premier, et la tristesse du second s'accrut.

Gomme il avoit une santé débile, usée par le travail de la pensée, en peu de jours il tomba dans un état pitoyable : son teint hâve, ses yeux plombés, son œil fébrile auroient donné à penser à des esprits moins prévenus , moins occupés. Il ne parloit plus guère, un amer sourire erroit parfois sur ses lèvres, quand la marquise traitoit Vignolle avec une amabilité trop excessive, cédant ainsi, sans en rien soupçonner, à un coquet instinct de femme dédaignée. Ne devinant pas ces motifs ( toute passion est injuste ) , Jean- Paul étoit exaspéré de voir leur tendresse si mal déguisée en sa présence ; il se croyoit l'objet de l'aversion d'Alix, et dans ses rancunes il eût voulu , au prix de sa vie , lui coûter encore des larmes ou des regrets.

A vrai dire, la situation de ce jeune homme, dégoûté de toutes les affaires de la vie, et pour qui déjà l'impossible setoit dressé de toutes parts comme une haute muraille, cette situation devenoit affreuse, depuis que son cœur étoit envahi par une passion plus désespérée, plus douloureuse à elle seule que I. i3

toutes les tortures dont le sort avoit fécondé

sa jeunesse.

Malgré tant d'amertume , il ne se laissoit pas deviner ; il n'attiédissoit point de ses chagrins les espérances joyeuses de Vignolle, à qui la jalousie dissipée avoit permis de reprendre, à l'égard de son hôte, cette chaleureuse amitié si facile aux heureux. A la fin, Jean-Paul cessa de paraître à Fresnes ; il évita même le comte, et malgré sa faiblesse, errant seul dans les campagnes, loin des routes, il parcourait jusqu'au soir, à grands pas, des distances considérables, poussé au hasard parle souffle des vents, comme une ombre sans sépulture.

Un jour, et ce fut le dernier de ses combats,

il demanda dune voix pleine d'angoisse à Vi-

gnolle, s'il n'aurait pas la force de quitter

cette femme et de partir avec lui pour un

voyage de quelques semaines, j o 1 ^i

Les amauts sout aveugles et sourds aux « j

MADAME DE FRESINES. 195

.sentiments cl autrui ; Aiexis répliqua naïvement avec une expansion des plus vives :

— Partir, ne plus la voir, ne plus l'entendre... quelques semaines ! Ne sais-tu donc pas que je mourrois au bout de huit jours !

Gersain reprit un air impassible et ne parla plus de rien. Il lisoit souvent dans la Bible en se couchant. Celte nuit-là, quand il ferma son livre, il s'écria :

— Ma vie s'achève dans l'aveuglement et la souffrance... Mais 1 ingrate sera punie par ses remords; je briserai ce temple que l'amour lui avait élevé dans mon âme, et les débris dans leur chute écraseront son bonheur.

Le lendemain , Jean-Paul passa toute la journée dans sa chambre sans voir personne. Le soir venu, on lui porta une lampe qu'il tint allumée jusqu'au jour; les domestiques du château l'entendirent marcher pendant la nuit. Yignolle,qui avoitété à la chasse

très-loin, et netoit rentré qu'au coucher du soleil, ordonna, dès l'aube, à un valet de porter à Frcsnes diverses pièces de gibier dont il vouloit faire hommage au marquis. Ce brave serviteur, ennuyé des fréquents messages dont il étoit depuis trois semaines chargé pour cette destination, jugea à propos, avant de se mettre en route et pour ménager ses jambes, d'aller demander à Gersain s'il n'avoit rien à faire parvenir au château.

11 monta donc à la chambre de ce jeune homme qui , suivant l'usage des gens tourmentés par de longues insomnies, s ctoit, à force de lassitude, endormi au crépuscule du matin. N'osant le réveiller, cet homme, avisant des lettres éparpillées sur la table, s'en fut regarder s'il n'y en avoit aucune pour les hôtes du manoir de Fresnes. Au milieu de plusieurs paquets s'en trouvoit un sur lequel il lut: « Pour remettre à madame la marquise âe Fresnes. »

Sans considérer que ces mots étoient moins une adresse qu'une indication comme on en

place à des papiers qu'on réunit dans un but lointain afin qu'ils soient trouvés en temps et lieu, sans remarquer à côté de ce billet une lettre à l'adresse de Vignolle, circonstance qui l'eût frappé, et près de ces épîtres un portefeuille ouvert qui paroissoit destiné à les contenir, le valet s'empara de ce papier déjà cacheté, et sortit sur la pointe des pieds, enchanté de son idée.

Après s'être levé tard , Gersain annonça l intention d'aller au bois; il revêtit un costume de chasseur, s'arma d'un fusil , et sortit à grands pas d'un air délibéré, après avoir enfermé ses paperasses.

A peine avoit-il franchi la grille, qu'il entendit une voix l'appeler à plusieurs reprises et que, s étant détourné, il aperçut Alexis qui le poursuivent en lui faisant signe de l'attendre.

— Tu vas te promener, dit-il en le rejoignant ; comme il est trop matin pour se rendre au château , je t'accompagnerai si tu le permets.

En toute autre circonstance, Jean-Paul, désirant demeurer seul, auroit trouvé cent raisons pour éloigner son ami ; mais ce jourlà son imagination ne lui en fournit aucune, et nos deux commensaux gagnèrent la lisière d'une forêt en se livrant à une conversation banale dont Vignolle fit tous les frais. Pour se délivrer de lui, Gersain usa vainement de plusieurs détours ; on ne comprenoit rien. Alors il prit des sentiers qui seloignoient beaucoup de Fresnes, et Alexis le suivit encore.

Impatienté de cette persévérance, Gersain fit observer sèchement à son rival qu'il étoit plus de midi et qu'il perdoitavec lui de précieux instants; à quoi l'autre répondit que le temps étoit beau et la promenade agréable. En ei'fet la journée étoit superbe; un soleil radieux, pas un nuage au ciel. Arrivés à un carrefour de la forêt, nos jeunes gens entendirent sonner une heure au village voisin ; Vignolle alors, tendant la main à son hôte, s écria :

— Je te quitte; à ce soir!

— Adieu... répondit (Jersain, qui s'éloigna sans lui donner la sienne.

1 )divré de ce fâcheux, il changea déroute, et s enfonça plusavantdanslcsbois ; niaiscroyant ouïr des voix devant lui, il suivit une autre direction qui le rap-prochoit , sans qu'il s'en doutât, du chemin vicinal. Il en étoit à cent pas, et s'apprétoit à le traverser, lorsqu'il y aperçut une calèche arrêtée à l'intersection des deux lignes.

— Au diable, murmura-t-il, les promeneurs importuns!

A ces mots, il s'élance dans le taillis, en écartant les branches, jusqu'à ce qu'il rencontre un sentier profond et inégal, dont il parcourt les sinuosités. La rapidité de sa marche croissoit d'une manière effrayante, la sueur ruisseloit sur ses joues. Il s'arrête : ses yeux, furetant de tous les côtés, s'assurent de la profondeur de la solitude, et il rôde cà et la pour reconnoître les objets qui i environnent.

Devant lui , le sentier s'élargissoit au sommet d'un monticule, en faisant brusquement un» coude, et l'horizon se bornoit à cet angle. Voulant savoir ce que devenoit ce ruban gris, et s'il se replongeoit au delà de la hauteur, dans une fondrière plus profonde, Gersain se dirige de ce côte lentement, comme un homme arrivé au terme de sa course. Deux toises le séparent à peine du point où le chemin tourne si court, lorsqu'il entend marcher tout proche de lui. Avant qu'il ait eu le temps de fuir ou de se cacher, quelqu'un se détache rapidement des broussailles, er .lean-Paul éperdu voit en face de lui... madame de Fresnes.

Jamais apparition ne produisit, dans une conscience malade, l'effet de cette rencontre sur l'esprit de Gersain. Il fut contraint de s'appuyer contre un arbre, tandis que la marquise, sans prononcer une parole, haletante, le teint animé par l'émotion et par la course qu'elle venoit de faire, lui présentoit d'une main tremblante le billet que le messager de Vignolle lui avoit remis. Jean-Paul, en ce

MADAME DE FKESNES. 501

moment, comprit toute la cruauté de cette vengeance posthume que l'excès d'une douleur folle lui avoit dictée, et il détourna les yeux de ces coupables lignes.

Alix n'étoit guère mieux assurée que lui. A la lecture de cet écrit, par lequel Gersain léguoit à son bon ami Vignolle une brandie de verveine et choisissoit madame de Fresnes pour exécuteur testamentaire, cette pauvre femme, éclairée par cet impitoyable reproche, avoit facilement deviné dans son ancien ami des peines semblables aux siennes.

N'est-ce pas une heure déchirante que celle où l'on apprend à la fois que celui dont on a désespéré vous aime et qu'il va mourir; qu'il va mourir ainsi, le cœur gonflé de mépris et de haine!

Devoirs , religion , prudence , elle oublia tout. Le sauver fut son unique pensée, et sans hésiter elle accourut dans une mortelle angoisse. Son âme naguère si bien fermée, si chaste , si sévère , craignoit de ne point

trouver de mots assez brûlants, ns9ez tendres, pour le rattacher à la vie. Le sauvée, tel étoit le but par elle aveuglément poursuivi ; elle voloit dans les brns d'un amant avec toute la bonne foi de ses emportements vertueux.

Tant quelle fut à sa poursuite, la terreur d'arriver trop tard bouleversa presque sa raison. Aussi, lorsqu'elle l'eut trouvé dans cette forêt , ses sens , épuisés par les émotions opposées qui les partageoient depuis quatre heures, l'abandonnèrent à demi; un cantique fervent d'actions de grâces, résumé dans un long regard vers le ciel , s échappa de son cœur, et elle céda tout à fait aux tendresses où l'avoit entraînée le sentiment d'une vive gratitude.

Pendant que, sans oser soulever les paupières , Jean-Paul recevoit des mains de telle dont il croyoit l'amour acquis à un autre, le sinistre billet qu'il laissoit machinalement glisser sur l'herbe, sans essayer de le retenir, Alix attendrie contcinploit celui par qui elle avoit

tant souilert, et en voyant ses traits altérés et amaigris ce nest pas elle quelle plaignoit.

Les émotions de Gcrsain étoient loin d'être aussi douces. Son esprit inquiet, disposé à l'amertume, commcneoit à se réveiller, et le premier regard qu'il osa lever sur la marquise étoit presque accusateur.

Mais il trouva sur son visage, dans son attitude même, une expression d'intérêt si bienveillant, dans sa beauté une physionomie si suave , que son cœur fut touché. L'abandon d'une âme qui se livre étoit empreint sur les lèvres d'Alix ; son buste élégant et noble inclinoit humblement sa majesté; sa bouche entrouverte et souriante sembloit respirer la passion , et l'air de Hère chasteté que son visage conservoit encore ne rendoit que plus sensible et plus attrayante l'affection profonde qui l'animoit. À voir ainsi ce front blanc comme les lys .dont elle avoit la pureté, se dessiner dans son cadre de cheveux noirs agités par la brise, sur le ciel bleu,1 on

eût dit un être divin descendu sur la terre pour mettre humblement son cœur aux pieds d'un mortel.

Mais comme elle entrevit en son amant un nuage de doute et de froideur, une compassion si tendre la vint émouvoir, que de ses paupières, comme de celles de ces Niobés romaines dont les yeux distilloient des parfums d'Asie, deux larmes, deux diamants s'élancèrent, et après avoir effleuré le duvet des joues de la marquise, se fondirent sur les doigts de Gersain.

O défiance des hommes long-temps malheureux ! Jean-Paul n'osoit se dérider encore. Cependant, d'une voix éteinte et qui sembloit implorer merci, il murmuroit : — Alix, Alix !

11 n'eut pas le temps de dire sa pensée, trop bien entendue. On lui avoit répondu par un ardent soupir, les bras d'Alix s'étoient entrouverts, et Gersain s'y précipita en jetant un grand cri.

Tandis que, la figure cachée contre la poi-

trine de madame de Fresnes, qui le tenoit embrassé, Gersain épanchoit en torrents de pleurs une âme long-temps desséchée, son amante, ne songeant qu'à sa vie et tournant ses grands yeux vers l'azur du ciel , s'écrioit :

— Il est sauvé, sauvé ! Cruel ami qui partoit sans se plaindre... Mourir ainsi sans rien dire, l'ingrat, et sans savoir si je ne la u rois pas suivi !

— Alix , ah ! si je n'avois gémi que de votre indifférence ! Mais...

— Mon ami, ce triste cœur n'a pas cessé un seul jour de vous appartenir. Cette vie, que j'aurois voulu vous consacrer tout entière, n'aura servi qu'à vous faire à jamais malheureux, mon pauvre Paul, si vous m'aimiez, comme je vous aime.

Laissant errer ses pensées dans les illusions délicieuses où elles flottoient comme celles d'un enfant, Gersain la contempla long-temps, ravi en délicieuse extase ; et brisé par l'excès

même de sa tendresse, il tomba aux genoux •d'Alix et les tint embrassés dans une adoration immense et muette.

En se redressant, il aperçut à deux pas de lui Alexis de Vigûolle, immobile et menaçant comme l'ombre du Commandeur; cet aspect lui arracha un mouvement de surprise dont madame de Fresnes chercha la -cause.

— Mon Dieu , mon Dieu! murmura-t-elle en couvrant son visage de ses deux mains, vous m'avez trop tôt réveillée !

Debout, fièrement placé entre elle et lui, Gcrsain regardoit Vignolle d'un air sombre.

— Le réveil , articula ce dernier d'un ton grave, est toujours trop prompt pour les heureux , trop lent pour ceux quendormoit la perfidie.

Monsieur...

— J'aurois tort de feindre, madame, et

MADAME DE FKESNES. 207

dimoquer contre mes maux une force que je n'ai pas. Continuez à votre gré de vous jouer de ma latale erreur, mais V0U.5 seule, et nul autre. Vous n'aurez de moi ni dédain ni murmures; ce cœur flétri va se guérir en sïteignant. Plus votre tromperie fut cruelle, plus la leçon que vous m'avez donnée sera profitable. Grâce au ciel et à vous , madame, je suis invulnérable désormais et je vous remercie.

Vignolle se tut. L'émotion en lui commcnçoit à surmonter la colère. Pâle, se soutenant à peine, et voulant devant son rival contenir des larmes ou même des regrets , il faisoit pour y réussir des efforts aussi prodigieux que la marquise en faisoit elle-même pour lui repondre.

— Tout en vous plaignant comme on plaint un ami, dit-elle avec calme, la rougeur plaquée sous les yeux , les lèvres blanches et serrées, les muscles du visage contractés par cette lutte pénible du courage et de la pudeur ; tout en vous plaignant [ puisque vous êtes

affligé , je ne puis que déplorer la peine que je vous cause. En vous privant du droit d'espérer rien, je vous ai dépouillé de celui de maccuser. J'ai offert à l'amitié ce que je lui offre encore, monsieur de Vignolle, car je vous suis sincèrement attachée , et c'est pourquoi je pardonne à l'injustice d'un ami qui souffre.

Elle s'arrêta un instant et continua d'un ton bref et voilé :

— Puisque vous tenez à m'accable r, j'accepte un déplaisir qui vous allège, «l'aime , je l'avoue, votre ami depuis mon enfance, et cest moi qui suis venue aujourd'hui le chercher pour le lui dire. Mes motifs pour agir de la sorte, Dieu les jugera; ma réputation est dans vos mains , et quant à mon honneur il est sous la sauvegarde d'un galant homme.

— Cette explication, madame , est superflue , et je vous demande pardon de vous 5 avoir entraînée. Si, reconnoissant tout à l'heure votre voiture dans le bois, et apprenant de vos

MADAME DE FRESNES. 2ft9

gens la direction que vous suiviez , j'avois

pu deviner vos secrets , je les aurois respectés: si même, en vous apercevant , j'avois eu le temps de me retirer sans être découvert, je me serois retiré, et j aurois gardé le silence.... avec vous, du moins...

Ces derniers mots furent accompagnés d'un coup d'ceil plein de haine et de ressentiment à l'adresse de Gcrsain qui, s approchant, lui dit tout bas :

— Je serai de retour ici dans un quart J heure.

— .le vous attends, grommela le comte avec une rage contenue.

Sans remarquer cet incident, la marquise accepta le bras de Gcrsain qui la reconduisit à sa voiture.

En la quittant, il sentit la nécessité, pour éviter de la compromettre devant ses gens, de prendre un air cérémonieux et de formuler F. .4

210 MADAME DE FRETES,

une phrase sur le hasard qui les avoit fait se rencontrer. Alix nétoit pas habituée au mensonge, ce détour la blessa; son amant s'en aperçut, et une première épine égratigna son bonheur. Il en résulta pour lui des réflexions désagréables : il entrevit d'un coup d'oeil désenchanté son bonheur à venir , et pressentit les déboires d'une guerre perpétuelle entre la passion qui agrandit l'âme et ces déguisements forcés qui la rapetissent. Ces préoccupations lui prouvèrent que son cœur déjà vieux aimoit sans prestige, et que l'enivrement deviendroit un supplice en l'absence de l'objet de sa flamme.

— Ainsi, songeoit-il avec dépit, toutes choses nous réussissant, le passé sera pour nous d un tel poids encore, que nous ne goûterons jamais une jouissance réelle.

A son retour dans la forêt, il trouva Vignolle assis sur une pierre, son menton sur le poing et profondément abattu. Dans l'excès de sa préoccupation, le comte n'avoit pas entendu venir son rival, qui, se plaçant en face

de lui, articula d'une voix ferme: — Maintenant, je suis à vous!

Alexis se leva et le suivit en silence.

vSon organe avoit perdu le mordant de la fureur, sa consternation n'étoit plus jointe à la menace; plus d étincelles dans ses yeux, plus d impatience dans ses gestes, plus de résolution dans sa démarche. Surpris de ce changement, Gersain, respectant sa tristesse, chemina long-temps avec lui sans ouvrir la bouche. Enfin, il dit :

— Vous penserez de nous ce qu'il vous plaira ; mais je dois vous affirmer que je ne vous ai pas trompé un seul instant. Ce matin même, loin de prévoir l'événement d aujourd'hui, je vous croyois plus heureux que moi.

— Si je ne savois tout, repartit Vignolle en jetant aux pieds de Jean-Paul la lettre que la marquise avoit laissée tomber sur le

chemin, pensez-vous que j'agirais comme je

le fais depuis une heure?

— Encore un mot : j avois gardé le secret «l'un amour sans espoir, pour ne point assombrir vos plaisirs; mais je suis incapable de jouer une scène de comédie. Ce billet ne devoit être mis à son adresse qu'après ma mort ; je croyoïs l'avoir serré avec d'autres papiers dans un portefeuille, et j'ignore par quel prodige il a passé entre les mains de madame de Fresnes.

— Les dieux sont pour vous, répliqua le comte avec aigreur, tout vous est favorable.

— Entre votre sort et le mien, croyez-le, Vignolle, la distance est courte. Je n'aime plus comme à vingt ans ; toute émotion m'est douloureuse, un abîme est creusé entre elle et moi, et ces relations seront une source féconde en chagrins. Cependant, ma vie est en elle, comme la sienne en moi. Il m'est aussi impossible de vivre en m'occupant d'un autre objet, que d'exister pour elle, et la société condamne cet amour à errer sans but.

MADAME DE FRESÎNES. 21S

C'est encore un chemin sans issue comme celui où piétina mon individu politique, comme celui où vous vous êtes fatigué vainement à chercher un Eldorado bourgeois.

N'espérons plus rien, nous sommes finis tous les deux. Nous nous sommes mal orientés dès notre premier pas en ce monde, et personne n'a su nous remettre dans la voie. En somme, nous aurions beau nous briser le front contre les obstacles, ils sont d'airain, et nous voici parvenus à cette mort intellectuelle qu'on nomme l'impossible.

— Votre philosophie compatit d'à ne façon railleuse, car un malheur comme le vôtre feroit pour moi de ce monde un Éden.

— Peut-être ces joies que je ne puis plus savourer vous enivreroient-elles ; pourtant, entre nos deux situations, quelle différence '- Presque rien, et c'est l'infini.

— Il se peut, mais ma logique va moins loin. En résumé , vous m'égorgez avec délicatesse; vous êtes sans reproches, et j'em-

214 MADAME DE FRESKES.

porte, avec ma défaite, votre estime pour en couvrir la nudité de mon ridicule. Pour vous, et en votre présence, une femme que j'aimois ma humilié, Gersain: j'ai beau lutter en m'armant contre moi de vos belles raisons, je vous bais, je vous bais! .le n'ai rien à perdre, et ne sens plus en moi qu'un désir, la vengeance.

— Je vous plains.

— Votre compassion sur cette matière est désintéressée comme le seroient vos conseils. Mais je ne puis me résoudre à vous laisser entre les bras de cette femme qui m'a joué à votre profit. Savez-vous que j'adore celle qui vous aime et qui ose le confesser? Savez-vous que la jalousie me déchire, et que je suis dégradé aux yeux de cette coquette, aux vôtres peut-être! Gersain, ces rages brûlantes ne se refroidissent que dans le sang; l'un de nous doit mourir. Que l'ingrate me haïsse, au moins, puisqu'elle n'a pu m'aimer!

Gersain répondit quelques mots froids et dignes ; mais Vignolle, en qui le resscuti nient

naguère «à grand'pcine amorti réagissoitavcc furie, s'échauffa peu à peu jusqu'au transport. Dans cette conjoncture difficile, l'homme du monde rcparoissoit en lui avec ses préjuges étroits d'orgueil et de dépit. Malgré ses instances, Jean-Paul s'obstina à refuser tout cartel et même à suspendre jusqu'au lendemain toute discussion sur ce sujet. Néanmoins, le comte, à force d'excitations, le contraignit de s'engager à répondre le lendemain à son appel.

ils se séparèrent fort animés, et Gersain , en quittant son hôte, lui dit avec une morgue d'autant plus provocante qu'il s'étoit longtemps montré pacifique :

— 11 suffit, monsieur, j'attendrai votre terrible signal en dormant. A demain !

Et l'ancien secrétaire d'ambassade se retira dans sonappartementjContrarié de reposer une nuit encore sous le toit de son ennemi, et forcé néanmoins d'en passer par là ; car aucun autre logis n'existoit dans le voisinage, sauf chez le marquis, et il eût répugné à la délicatesse deGersain de lui demander asile. D'autre

part, quitter la maison du comte pour aller se loger dans une chaumière du village de Fresnes, sous les fenêtres du château, c'étoit donner lieu aux commentaires et compromettre la marquise à plaisir. Gersain se résigna, mais la nuit lui parut lente et la matinée éternelle, car il attendoit Alexis à tout instant.

Vers dix heures, n'ayant point encore de ses nouvelles, il s'informa de lui à un valet qui lui dit :

— Monsieur a laissé, avant de partir, ce billet pour vous.

S'étant hâté de rompre le cachet, Jean-Paul déchiffra ce qui suit :

« Adieu! je t'abandonne aux amères féli- » cités pour lesquelles j'aurois donné ma vie: » oublie mes colères insensées. Fasse le ciel » ton bonheur moins impossible que le mien ! « .lai besoin de toutes les forces de l'amitié » pour ne point mêler à cette crainte une

MADAME DE FHESNES. 217

égoïste espérance. lia souffrance engendre

» l'amertume : tu me pardonneras si tu es

» heureux, sinon tu me pardonneras encore.

• car tu me comprendras. Adieu! »

Ce billet ternit un peu la joie de Gersain. — Sa retraite est généreuse , pensa-t-il ; mais dois -je eu profiter? La joie ne peut se trouver dans cet amour, la raison me l'a toujours dit. Lutter contre ces obstacles seroit empoisonner la vie d'Alix , l'abréger peut-être et ajouter pour moi des remords à des regrets. Mon existence n'a plus qu'un but , sa tranquillité ; sachons respecter son repos, et ne la revoyons jamais.

Voulant, pour exécuter cette résolution, fortifier son âme en donnant de l'activité au corps, il sortit à cheval, galopa plusieurs lieues et finit, malgré lui, par s'arrêter à la grille du château de Fresnes, où il apprit que la marquise et son mari étoient partis avant le jour pour Paris.

Il admira sa propre foiblesse et un courage

qu il falloit imiter. Mais il arrive un instant où^la passion, long-temps comprimée, éclate et réduit en poudre les barrières de la raison. Il sembla à Gersain qu'il mourroit s'il ne la voyoit plus ; un lion affamé à qui l'on arrache sa proie ne rugit pas d'une manière plus terrible que celle dont rugissoit le cœur de l'in-

sensé.

Il s'élança sur les traces de son amante, plus rapide que le pâle cavalier de Bûrger, et il eût galopé jusqu'à ce qu'il expirât , s'il n'eût retrouvé cette moitié de son âme qui fuyoit devant lui.

A la chute du jour, il atteignit la voiture de madame de Fresnes à l'entrée d'une petite ville, et il hébergea son cheval dans l'auberge où elle devoit passer la nuit.

L'hiver passé, sur la fin du dernier bal de 1 ambassadeur d'Angleterre, quelques jeunes gens , fatigués de là danse et du jeu, causoient dans un coin; le plus jeune, suivant l'usage, faisoit éclater ses doléances sur l'insipidité de l'existence. Accablés de sommeil pour la plupart, les compagnons du jouvenceau se sentoient comme lui fort désabusés.

Un seul d'entre eux .ne se rendoit point à ces banales théories sur le malheur absolu ; e'étoit un homme de trente ans, d'une figure belle, mais obscurcie par un air de fatigue et de tristesse. Seul, il n'avoit de toute la soirée ni parlé ,ni souri, ni joué, ni dansé, et il soutenoit contre eux l'opinion la moins désolante.

— Vous parlez, lui dit quelqu'un, comme un homme bien portant, entouré des succès que donne l'ai gent qui les procure tous. Franchement, mon cher Vignolle, quel souci pourroit vous atteindre?

— Sans parler de moi, repartit le comte en souriant avec amertume, je connois des gens dont le bonheur est aussi immense que celui de certaines personnes est impossible.

— Impossible ! répéta un jeune écrivain , très-érudit en fait d'histoire; l'empereur l'a dit, ce mot-là n'est pas françois.

— Est-ce à Waterloo ou à Sainte-Hélène qu il a pensé de la sorte? répondit Viguolle en hochant la tête.

— Tenez, s'écria l'un des causeurs, en voyant s'avancer un grand jeune homme:

voici l'un des favoris de la fortune : il va partir pour l'Allemagne; sa nomination est signée.

— Qui donc remplacez-vous, monsieur?

— Personne, car l'emploi qu'on me donne étoit disponible depuis long-temps. Je succède à ce pauvre Gersain, dont vous savez la fin déplorable : on l'a trouvé l'autre jour percé de deux balles dans les bois de Fresnes en

Bourgogne : son fusil étoit à quatre pas de lui. Nous ne lui connoissions aucun chagrin , et Ion ne peut supposer qu'il ait voulu... Jusqu'ici , néanmoins , la justice n'a pu saisir les ailleurs du crime.

A ce triste récit, Vignolle pjHit et passa la main sur son front pour dérober une larme qui brilloit dans ses yeux.

— Votre avancement a été rapide , dit-on au nouveau secrétaire d'ambassade ; vous avez eu les chances favorables...

— Et des amis; je suis redevable de cette position au vieux marquis de Fresnes ; aussi , je prends une part bien grande à son malheur.

— Qu'est-il donc arrivé? demanda Vignolle «m tremblant.

— Depuis quatre mois, la santé de sa femme déclinoit; sa raison même avoit faibli. Cette dame, à la même époque, tomba tout à coup dans une exaltation religieuse très-alarmante et se livra à des mortifications excessives dont

i-22 MADAME DE FRESNES

les médecins s'inquiétèrent. On la voyoit prier et pleurer comme une Madeleine repentie , bien quelle fût la plus irréprochable du monde. Enfin, quittant sa maison, elle s'est enfermée dans un couvent , où elle s'est éteinte il y a un mois.

— Eh bien ! Vignolle, s écria l'un de ces pessimistes deJjoudoir, vous le voyez , ce monde n'est que maux et souffrances. Où sont donc les heureux que vous avez connus?

Mais Alexis ne répondit pas : il étoit évanoui.

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On donnoit le Pirate au Théâtre-Italien : la plupart des spectateurs, fatigués de cette musique insignifiante, cherchoient des sujets de distraction dans la salle, et leurs binocles se dirigeoient souvent sur une loge d'avantscène au bord de laquelle étoit assise une jeune femme blonde, vêtue dune robe de velours noir. Cette personne étoit de celles que doivent connoître les gens du monde, sous

peine de passer pour des Iroquois : quelque mal-avisé venoit-il à demander qui elle étoit , vite on lui jetoitle nom de madame Darcourt, d'un ton dédaigneux qui signifie : — D'où sortez- vous, pour ignorer jusqu'au nom d'une beauté si fort à la mode ?

Malgré cette réputation, madame Darcourt n'étoit pas, dans le sens classique du mot, véritablement belle; mais ses attraits, objets du caprice de la foule, fournissoient matière au paradoxe, et les grâces toutes particulières dont elle étoit douée, rehaussées par l'artifice d'une toilette savante, séduisoient, à son é^ard , et trompoient les yeux. On l'admiroit néanmoins, sans s'approcher d'elle; les hommes à succès se résignoient. à la contempler de loin, et à renoncer au rôle de courtisans, réserve d'autant plus remarquable, que cette dame étoit veuve, sans enfants, et quelle passoit pour assez riche. Mais madame Darcourt avoit fait un choix, et l'objet de cette préférence étoit connu et accepté. M. Arnoud de Gency, jeune homme d'une tenue parfaite et d'un esprit bien acclimaté aux

usages de la société, savoit briller sans être original, se mettre en relief sans offusquer personne, et se créer une personnalité réelle sans provoquer la jalousie ou les répulsions. Rien d'éclatant, rien de vif en ses discours, n'attiroit sur lui une attention blessante pour des rivaux; chaque angle étoit limé, chaque qualité voilée d'une demi-teinte ; M. Arnoud netoit jamais compromettant, ni compromis.

Les divers traits de ce caractère avoient convaincu madame Darcourt des sentiments qu'elle devoit avoir pour un chevalier aussi accompli ; ce favori la mettoit à l'abri de toute critique, et le monde, pour qui elle faisoit ses moindres actions, ne devoit trouver là aucune occasion de blâme. Madame Darcourt, qu'il est essentiel de mieux connoître, afin d'apprécier le bonheur de son futur époux, étoit veuve d'un magistrat distingué.

Fidèle à la restauration comme à l'empire, tant que durèrent l'empire et la restauration, il setoit ménagé la pairie sous le gouvernement de juillet, en souriant, en 1828, au

ministère Martignac, et en restant attaché à la bourgeoisie dont il étoit issu. Dans la dernière année du règne de Charles X, il fut assez habile pour refuser des lettres de noblesse qu'il s etoit fait offrir, préférant demeurer parmi les premiers de sa caste, à descendre jusqu'à la dignité du dernier vicomte de la monarchie. A la mort de M. Darcourt, arrivée il y a trois ans, sa veuve vint habiter avec Darcourt de l'Oise, l'ancien ministre et le frère aîné du pair de France.

Revenue de toutes les prétentions, madame Darcourt de l'Oise, qui n'a voit pas d'enfants, prit en affection la veuve de son frère ; elle la traita comme sa fille et jouit des succès de la jeune femme d'une façon toute maternelle. A peine le mari d'Elisabeth Darcourt eut-il les yeux fermés, qu'elle se créa une vie de plaisirs. Sa fortune étoit médiocre, mais on savoit que le meilleur de son douaire consistoit dans un emploi lucratif, dont son beaufrère avoit promis de disposer en sa faveur, dans le cas d'un second mariage. Il falloit donc que le futur fût en position. Or, Arnoud

de Gency piétinoit depuis six ans sur les dernières marches du conseil d'état, comme tout le monde, attendant la fortune, et lorgnant de tout côté pour la voir venir de plus loin.

Il falloit, pour aimer madame Darcourt, un homme complètement façonné à des sentiments, à des idées de convention ; un homme en qui les instincts de nature fussent remplacés par des habitudes, et pour qui la pratique exclusive de la haute société parisienne eût créé une manière artificielle d'entendre les choses. Elisabeth, ainsi que son amant, étoient en effet de ces gens de la vie extérieure, qui ont un langage et des principes à eux, de ces gens dont l'existence est raisonnée juste d'après une base fausse, et auxquels ne comprendront jamais rien les esprits droits de la province, ni même ceux des Parisiens non initiés.

La beauté de madame Darcourt, inexplicable comme son caractère, n'avoit cours que parmi les initiés. A la représentation du Pirate, le parterre ne la remarquoit point, et l'orchestre ne la regardoit guère ; mais les

plus belles loges ne détournoient pas les yeux

de la sienne.

Quand M. de Gency lui fut présenté :

— Gomment la trouvez-vous? lui demanda-t-on.

— Rien de remarquable, répondit-il.

— Dans six mois vous reconnoîtrez qu'elle est charmante, lui dit un habile.

La prédiction se réalisa ; il ne falloit que le temps d'apprendre le beau sous cette forme. Ce qui nuit le plus aux femmes de ce genre, c'est l'analyse ; aussi savent-elles la rendre difficile; mais qu'elles ne se fassent jamais peindre, les peintres de portraits sont leurs ennemis mortels.

Madame Darcourt étoit blonde, et passoit pour brune parmi certaines personnes. Elle avoit le sourcil haut et long, assez prononcé, l'œil vert, le nez un peu busqué, la bouche grande et mobile avec des dents blanches. L'ovale étoit loin d'être pur, l'attache du cou

étoit belle, niais la clavicule saillante ; sa carnation avoit un éclat singulier. Grande suivant les uns, petite selon d'autres, elle étoit de stature moyenne. Sa main étoit forte et d'une forme noble; son pied grand, mais elle mareboit à merveille, et sa taille, d'une souplesse miraculeuse. Telle étoit cette femme tant admirée, parvenue au plus baut période de sa puissance et de ses attraits : elle venoit d'atteindre ving-cinq ans ; Gency en avoit trente.

Il vivoit à Paris depuis douze années, et il y en avoit sept qu'il n'avoit vu son pays natal: les amis de son enfance, qui l'a voient connu vif, passionné, démonstratif, ne l'auroient pas retrouvé dans l'homme froid, posé, calculateur, que n'avoit point annoncé l'enfant. Ses sentiments à l'égard de madame Darcourt sétoient développés sans exaltation ; ilsavoient mûri à la longue, comme des fruits sur un espalier. Le monde n'eut aucune observation à glaner; tout se passa avec la régularité la plus convenable.

Pendant cette représentation des Italiens,

où Gency avoit accompagné sa suzeraine, il partait peu, gardoit un maintien roide irréprochable comme sa toilette. En un mot il se posoit, devant la foule, comme un personnage en évidence, obligé de soutenir la dignité d'une haute situation. De temps en temps il s'inclinoit sur le devant de la loge, pour adresser quelques paroles sur le soleil ou la pluie, et quelques mots galants à sa future, qui affectait de rire, afin de déguiser des préoccupations tendres qu'il est incongru de montrer en public. Bientôt, la fadeur de la partition de Bellini assoupit l'attention de ces amants, et Gency tomba de l'ennui dans la méditation.

A ces instants de silence, assez fréquents entre eux, il sentoit avec angoisse qu'ils aimoient l'un et l'autre tout seuls, et qu'il leur manquoit de communiquer par certains fils magnétiques; mais Gency croyoit comprendre que cette langueur, due à des circonstances de position, cesseroit après le mariage, alors que l'âme recouvreroit la liberté de se répandre sans réserve. Cette idée étoit juste; néanmoins, il avoit si souvent, et avec tant de

gaieté, persiflé avec elle la ferveur naïve des amoureux, qu'il redoutoit de recueillir à son détriment l'ironie qu'ils avaient ensemble semée. Demeurées l'une pour l'autre des gens de salon, ces deux personnes netoient pas arrivées jusqu'à l'intime et confiante appréciation d'elles-mêmes. Que de mariages , et même de mariages d'inclination, se concluent sous de tels auspices !

Tandis que Gency , préoccupé de cette union dont il attendoit l'heure sans impatience, revoit de la sorte, cherchant de temps en temps dans le souvenir les sensations de sa jeunesse, il fut tiré de ses réflexions par le bruit que fit, en souvrant tout à coup, la porte de la loge. Un jeune homme d'une proportion athlétique parut sur le seuil, et s'avança, comme au devant d'anciennes connoissances, sans prendre garde à personne. Gency, ayant envisagé cet intrus, lui fit observer qu'il se trompoit sans doute.

— Non , s'écria l'étranger, à moins que tu ne sois plus mon vieil ami Gabriel Arnoud.

— C'est mon nom, monsieur...

— Quoi , tu ne reconnois pas George de Rebel, ton camarade d'enfance? interrompit le jeune homme en sautant au cou de son ancien compagnon.

INotre héros subissoit là une épreuve difficile, il falloit de l'esprit pour s'en tirer avec grâce; Gabriel de Gency en vint à bout le moins mal possible. Il rendit à son compatriote ses embrassements , et lui secoua la main, en disant :

— L'agréable surprise, et que je suis aise de te revoir !

Et sans quitter la main de son ancien camarade, il prit son chapeau pour aller continuer l'entretien dans le couloir. Mais madame Darcourt, que la musique ennuyoit, désireuse de garder auprès d'elle ce petit spectacle improvisé , voulant aussi peut-être que l'on s'aperçût de sa présence, murmura, sadressant à sa belle-sœur :

— Des amis d'enfance qui se revoient après des années... rien n'est plus touchant, et je félicite monsieur de Gency de cette bonne fortune.

Rebel se détourna, et saluant madame Darcourt, il répondit :

— Veuillez excuser, madame, mon empressement un peu indiscret; j'avois reconnu Gabriel que je n'ai pas embrassé depuis sept ans, et je n'ai plus vu que lui dans la salle : il n'est qu'une amitié comme la mienne, madame, qui puisse apercevoir quelqu'un si près de vous.

Elisabeth sourit sans trop de malice à ce compliment à demi provincial ; voyant que M. de Rebel restoit debout, elle le pria de ne point leur enlever M. de Gency, et George s'assit au fond de la loge.

C'étoit un garçon de robuste apparence, au geste carré, à l'œil vif et hardi. Il portoit une belle barbe blonde, et sa figure, sans être fort distinguée, ne manquoit pas de régularité.

Son costume étoit déplorable, et Gency n examinoit pas sans chagrin son gilet jaune recouvert d'un habit d'un bleu trop clair, à boutons d'or ciselés, lequel fronçoitsur les épaules, à la couture de la manche, défaut qui trahit la province. George ne pou voit dire un mot sans inquiéter Gency, qui s'étoit toujours honoré de ne frayer qu'avec des gens du monde qui en parlassent le jargon sans solécismes.

Or, notre campagnard désignoit Paris sous le nom de la capitale; il appeloit les Anglois des mylords; l'Opéra étoit toujours pour lui le grand Opéra, et il prononçoit à la françoise le nom de Tamburini. de Rubini, et de tous les acteurs des Bouffes. Pour comble de disgrâce, il parloit haut, et les fashionables du bout de la galerie tournoient parfois les yeux du côté de la loge. Citoyen de ce monde qui ne prise que la forme, Gency se sentit foiblir et il saisit une occasion pour s'isoler de son ami , en se réhabilitant aux yeux dej madame Darcourt.

— Mon ami RebJ , dit-il avec un air de

bonté miséricordieuse, est étonné de tout Ce qu'il voit, et son admiration est naturelle : il exploite, dans les Basses -Alpes, depuis dix ans, les usines de son père, ancien receveurgénéral, qui a placé là des sommes énormes. Nous comptons le civiliser et le divertir.

George accepta comme une chose affectueuse ce panégyrique de mauvais goût, et Gabriel, craignant que son compagnon ne se fourvoyât en causant avec madame Darcourt, lui demanda des nouvelles de ses anciennes connoissances.

— Ta famille est en bonne santé; personne ne t'oublie au pays, et l'on y parle souvent de toi.

— Vois-tu quelquefois mesdames d'Hervilly?

— Ab , voilà de la constance ! Pour te répondre suivant tes désirs, je te dirai que mademoiselle Elise embellit chaque jour. Elle avoit seize ans quand tu las quittée tendre-

ment épris; mais tu la reconnoîtrois à peine, tant elle est devenue charmante. Elle ne t'a pas oublié, mon cher, et nous avons plus dune fois plaisanté sur vos anciennes amours.

— L'aveu est indiscret, observa Gabriel , et si je te croyois fat...

— Tu ne te tromperois guère dans cette circonstance.

— Tu semblés bien pénétré des mérites de mademoiselle d'Hervilly ?

— Je ne le nierai pas, attendu que je l'épouserai dans un mois.

Il seroit difficile de dire si cette nouvelle fit quelque impression sur M. de Gency; madame Darcourt seule put le savoir, car depuis que ce nom a voit été prononcé, elle n'a voit cessé d'examiner son amant, comme si ce sujet eût réveillé en elle une préoccupation assoupie.

— Au surplus, poursuivit George, vous pourrez renouer connoissance , ces dames arrivent à Paris demain.

UN AMOUR D'ENFANCE. 2<l

Madame Parcourt interrogea de nouveau les traits de Gabriel qui complimenta son ami avec beaucoup d'effusion. Pepuis cet instant, il parut plus gai, parla beaucoup, et devint plus gracieux qu'auparavant à legard de Rebel.

Pour madame Parcourt, elle se mit à jouer avec son éveutail et à écouter la pièce avec ferveur.

— Je ne sais, balbutia Gency, si j'aurai l'honneur de voir souvent ces dames; je suis tellement occupé...

Madame Parcourt ferma son éventail avec impatience, et Gabriel s'arrêta tout court.

— Elles n'admettront pas de telles excuses, s'écria George anticipant sur le rôle conjugal; je veux que nous ne nous quittions pas. J'ai des raisons pour ne plus redouter ta concurrence, car on sait que tu te maries, mon cher, que tu épouses une veuve; on m'a conté ce matin cette nouvelle.

Singulièrement contrarié, Gabriel pressa le pied de son ami en murmurant :

— Nous causons beaucoup trop, et nous empêchons madame Darcourt d'écouter la pièce.

A ce nom, l'étourdi devint rouge et articula d'un ton embarrassé quelque formule d'excuse, terminée par un compliment exagéré à l'adresse de la jeune veuve. La bellesœur de cette dernière eut pitié de lui.

— J'espère, monsieur, dit-elle, que nous vous verrons quelquefois; nous recevons le lundi. Madame d'Hervilly est mon amie de pension, c'est se souvenir de loin ; nous sommes même un peu parentes : veuillez l'assurer du plaisir que j'aurai à la revoir; nous l'attendons avec impatience.

— Je serai ravie, dit Elisabeth avec un sourire très-doux, de connoître une personne aussi accomplie que doit l'être mademoiselle

ON AMOUR D'ENFANCE. 2i&

d'LIervilly, et de lui témoigner toute l'affection dont je me sens portée pour elle.

George parut enchanté du tour qu'avoit pris la conversation; pendant que son ami se disoit :

— Voilà une déclaration de guerre bien formellement énoncée; la chère Élise y recevra plus d'une égratignure.

— Messieurs, observa madame Darcourt, voulez-vous que nous écoutions l'air de Rubini ?

Le morceau terminé, les deux amis reconduisirent les Darcourt jusqu'à leur voiture, et s'en retournèrent ensemble à pied. Gabriel étoit d'une humeur de dogue ; George, dans l'enchantement.

— Les bonnes gens! s'écria-t-il ; ils ont le cœur sur la main.

— Oui, tu n'as fait que des maladresses et

m UN AMOUR D'ENFANCE, dit que des sottises. S'aviser de parler de ce mariage, qui n'est pas officiel et qui peut, après tout, n'avoir jamais lieu

— Quel inconvénient si grave...

— J'aurois trop à faire pour te le montrer; tu ne sais pas la langue de ce pays-ci. Fais-moi le plaisir de ne pas souffler mot de ce projet parmi nos compatriotes; je ne suis pas encore en mesure d'affronter les commentaires.

— Devrai-je garder cette réserve, même avec mesdames d'Hcrvilly?

— Plus encore qu'avec d'autres; elles verront madame Darcourt et commettroient cent maladresses.

— Je m'engage à un silence absolu ; cependant il me semble...

— Il te semble mal. En province, où chacun se connoît, on parle sans rien risquer; chez nous, l'art consistée savoir se taire et à

sassurcr de ce qu'on peut dire, sans laisser deviner ce qu'on pense. Mais causons d'autre chose : Le spectacle t'a-t-il diverti?

— Ce qui m'y a le plus frappé, c'est le costume de Tamburini; on ne voit rien d'analogue à Grenoble, même dans Jean de Paris.

— Tu dis que ta future est devenue très-^ jolie?

— C'est la femme la plus agréable du département de l'Isère. Quand ces dames seront installées, je te conduirai chez elles.

— Comme il te plaira.

— Tu vas sacrifier à Plu tus, mon pauvre Gabriel... madame Darcourt doit être fort riche?

Gency comprit que George ne la trouvoit pas belle, et il changea de propos.

— Pourquoi madame d'Hervilly vient-elle à Paris avant ton mariage?

— C'est une petite malice de sa fille. Imagine-toi quelle s'est mis en tête, tout en m'accueillant bien, de me refuser son consentement tant qu'elle n'auroit pas vu la capitale ; on n'a pu lui faire renoncer à ce caprice, dont je devine parfaitement la raison.

— Tu es d'une sagacité admirable.

— La petite curieuse tenoit à ce voyage , et craignant que le mari plus tard ne s'y opposât , elle a pris ce moyen pour satisfaire sa fantaisie.

— Cette explication me paroit sans réplique, murmura Gabriel.

— Ainsi, je viendrai te chercher dimanche pour lui faire visite?

— Peut-être ne serai-je pas libre , et je craindrois de te déranger mal à propos. Si je vais chez madame d'Hervilly, je m'y rendrai seul.

— Fort bien. Demain, j'irai t 'éveiller

UN AMOUR D'ENFANCE. Ul

— Impossible, j'ai un rendez-vous.

— Alors, quand te verra-t-on?

— Je ne sais pas, grommela Gabriel sèchement.

— Le plus tôt sera le mieux.

Et George seloigna gaiement, tout radieux d'avoir retrouvé son bon ami d'autrefois; heureuse simplicité des âmes confiantes et affectueuses! Gabriel de Gency rentra au logis mécontent de son ami et de lui-même, la conscience nuageuse et l'esprit fatigué. Les souvenirs du premier âge se réveillèrent en lui: sa foi profonde en lui-même et en ses vanités chancela une minute; il se rappela, non sans regret,sesjeunes et poétiqu es amours, si vrais, si simples dans leur expression , et bien ar dents aussi.

Ces amourettes, il faut le dire, avoient été assez sérieuses vers la fin ; ces deux enfants, lorsqu'ils s'étoient quittés, avoient juré l'un à

l'autre une éternelle flamme, et s'étoient promis, elle de n'avoir d'autre mari que Gabriel, lui de n'épouser jamais qu'Élise. De sorte qu'en apprenant le refus de cette dernière de consentir à un autre hymen tant qu'elle n'auroi t pas vu Paris, Gency osa supposer qu'il étoit pour quelque chose dans cette résolution, et qu'on avoit voulu consulter son cœur avant de s'engager sous d'autres chaînes. Puis il repoussa cette fatuité , se représentant Elise comme une provinciale bien gauche , bien ignorante, dont il riroit dès qu'il l'auroit vue. Jugeant de la sensation qu'elle de voit produire sur lui d'après l'effet qu'y avoit produitGeorge, il comprit qu'entre ses goûts et ses idées d'autrefois il y avoit un abîme. Une heure avant de retrouver George, il s'en souvenoit comme de son meilleur ami, comme du plus aimable de ses compagnons, il eût fait dix lieues pour l'embrasser; maintenant, il le haïssoit presque pour l'avoir revu quelques instants.

Il finit par convenir avec lui-même,qu'Elise, bonne pour un maître de forges, ne pourroit

être initiée à la haute et fine intelligence de madame Darcourt. Il se représenta même cette dernière riant aux éclats de ces ressouvenus d'amours bucoliques, et il remonta fièrement sur son piédestal où il s'endormit.

ÉLISE DIIERVILLY A MARIE S.

« Me voici donc à Paris, ma chère Marie; » la joie que j'en ai est moindre que celle * que je m'étois promise. Les objets me sem- » blent mesquins en comparaison de nos an- » ciens rêves , et je suis forcée de me raison- » ner polir apercevoir le beau côté des choses. » Ta ne peux te figurer à quel point mon »> imagination est amortie depuis huit jours. » Je me cherche sans me retrouver, et je vis » dans un trouble continuel, au milieu de » cette grande ville qui change si vite les es- » prits, hélas ! et peut-être les cœurs.

» Je l'ai revu, ma chère, je lai revu... Quelle » émotion j'ai ressentie à son aspect et au son » de sa voix ! Pourtant, ce n'est plus la même » voix , ce ne sont plus les mêmes traits. Il ne y> s'est aperçu de rien : je m etois composé une » mine réjouie pour le recevoir ; mais il auroit » fallu parler, et comme je ne pouvois arti- » culer un mot, je me suis enfoncée dans une > broderie de pantoufles destinées à ce bon » George, que j'aime de tout mon courage, » afin de calmer ma conscience.

» Je lui serois véritablement attachée, si je « n'avois connu avant lui Gabriel , qui ne me » plairoit pas peut-être maintenant, si je le » voyoispour la première fois. Non, le premier » sentiment ne s'efface jamais ! Jeté vois rire et » me répéter que tu es d'avis contraire , parce » que tu as commencé par le second. C'est « bien mal de se moquer des malheureux, et » je suis sérieusement à plaindre.

n » Gabriel est un homme accompli ; mais il » me semble si parfait, que je n'ose plus me » croire faite pour lui. Dès notre première

UN AMOUR D'ENFANCE. m

» entrevue, il a séduit ma mère par le charme » de sa conversation et le posé de ses ma- » nières. Rien d'intime, beaucoup de res- « pect ; des lieux communs agréablement » débités. C'étoit la première visite d'un >■ homme du monde qui n'a rien à vous dire. « Jenrageois. Il ma trouvé changée, et m'a >• adressé à ce sujet un compliment qui m'a n déplu.

p Maman a retrouvé ici une amie de pension » dont la famille est devenue presque la nôtre. ■ La belle-sœur de cette amie, madame Dar- » court, s'est éprise pour moi d'une tendresse » prodigieuse. C'est une femme à la mode, " jolie plutôt que belle, et d'un mérite incom- >• parable. Je ne saurois mieux la dépeindre » qu'en la comparant à madame Luber la » jeune, à qui elle ressemble beaucoup. Ma » nouvelle amie me cajole beaucoup; elle me " met en relief, elle a le talent de me faire ba- » biller et de trouver bon tout ce que je dis. >- Enfin , on croirait qu'elle ne peut exister 'i sans moi , et je ne sais vraiment comment m elle existoit avant de me connoître.

» On dansera lundi prochain chez ma- » dame Darcourt, qui s'est chargée du soin » de ma toilette, attendu que je n'y entends » rien, dit-on, et qu'elle me veut faire helle; » elle aura fort à faire.

» Il paroi t que le bleu est à la mode ; cette » nuance ne sied pas à mon teint. J'ai tou- » jours trouvé qu'une robe de cette couleur, » au milieu de toilettes claires , fait l'effet » dune tache d'encre mal essuyée, sur une » feuille de papier blanc. Mais madame Dar- ;> court m'a donné de si bonnes raisons à l'ap- » pui de son goût, que je m'y suis soumise. » J'irai donc chez elle en robe de crêpe bleu, » et coiffée, on la voulu, d'une guirlande de « roses blanches, comme Iphigénie en Au- » lide. Cette coiffure est encore de mes aver- » sions, et je me vois d'ici, marchant au sacri- » fice, noire comme un petit pruneau. Peu » importe, au surplus; je n'ai pas besoin de » paraître jolie pour plaire à George, et je » ne désire pas l'être pour Gabriel.

» Voici quelle sera ma conduite à son égard: » ne jamais rappeler le passé; me montrer

UN AMOUR D'ENFANCE. ïoô

9 in difïv rente, point coquette, et l'oublier de n mon mieux. Mon Lut est de ni étudier avec a soin, et de démêler le fond démon cœur, » afin de ne pas risquer de tromper monsieur » de Rebel. Si je ne puis secouer mes idées » d'autrefois, si monsieur de Gency doit, pour » l'avenir, être à craindre pour moi, alors, ma » chère, je ne serai, ni à lui qui ne songe plus » à moi sans doute, ni à personne, et je me » résignerai vaillamment à rester fille.

» Je ne sais pourquoi les approches de ce » Lai m'inquiètent ; crois-tu aux pressenti- » ments? Quand finira ce maudit voyage ! » Ah , j'aurai bien des choses à te raconter en » te revoyant, ma bonne Marie! Adieu, tu » liras comme tu pourras ce griffonnage de » chatte.

» Embrasse quatre fois, de ma part, les » bonnes grosses joues roses de ta petite sœur n Loulou.

n Ton amie pour la vie,

» Élise. »

Neuf heures et demie sonnoient à Saint- Philippe-du-Roule, quand madame d'Hervilly descendit de voiture à la porte de l'hôtel Darcourt tout étoile de lampions.

Élise parut la première dans l'antichambre du logis ; la fatale robe bleue étoit cachée sous une pelisse de satin , et la couronne de roses blanches, sous un capuchon bordé de cygne.

Déjà madame Darcourt avoit annoncé cette jeune fille à ses amies, et M. de Gency, sachant qu'Elisabeth avoit trempé dans la toilette de sa protégée, se tenoit près de la porte du salon, s'avançant sur le seuil à chaque coup de cloche qui annonçoit de nouveaux arrivants : mademoiselle d'Hervilly l'occupoit plus qu'il ne l'eût supposé. Dès qu'il la vit paroître, il accourut auprès d'elle et jeta un coup d'œil d'aigle sur sa parure. L'énormité delà guirlande le terrifia, et il se résolut à accomplir une de ces grandes actions qui doivent nous être comptées là -haut comme le verre d'eau de lEvangile.

S approchant d'Elise, sous prétexte de l'ai-

der à se défaire de sa pelisse, il tira fort dextremcnt de ses cheveux trois épingles qui lui Hxoient sur la tête sa couronne de fleurs et, en enlevant le capuchon, il entraîna les roses qui tombèrent; puis feignant un faux pas, il les écrasa sous son escarpin.

— Grand Dieu ! sécria-t-elle, nia guirlande, vous l'avez tout aplatie.

— Je suis bien maladroit! des fleurs que vous avoit données madame Darcourt, et des Heurs toutes neuves, car à coup sûr, elles ne lui ont jamais servi.

— Voilà un grand malheur!

— Plus grand que vous ne le pensez. Otez ce gros collier, puisque vous n'avez plus que vos cheveux.

Après cette double expédition, Gabriel suivit les deux dames qui firent leur entrée; mais madame Darcourt avoit vu de loin cet épisode, et ce fut avec un dépit secret qu'elle vint embrasser (sans la mordre toutefois) ma- I. 17

demoiselle d'Hervilly, simplement coiffée en bandeaux, ce qui lui alloit mieux que tous les attifages du monde. Cependant, madame d'Hervilly compromit beaucoup sa fille; elle étoit affublée comme on l'est à Pézenas, de sorte qu'on chuchota autour d'elles, ce qui maintint l'élégant Gency à distance respectueuse de ses compatriotes. Sa valeur avoit brillé d'un éclat vif, mais passager.

Il est diverses manières, non prévues par le code, de tuer son prochain, et madame Darcourt possédoit plusieurs de ces recettes vénéneuses. Grâce à ses soins, le provincialisme d'Elisene tarda pas à être divulgué : de plus , elle la signala à la malveillance des femmes, en la louant à l'excès, en ne la désignant que sous le nom de la belle Élise, en la qualifiant tout haut de belle plante , de charmante créature, et autres formules d'admiration saugrenue. Ce panégyrique lut modifié, quant à la forme, à l'usage des hommes. On la créa chef de parti pour lui ôter tout partisan, et sans s'en douter, elle joua le rôle d'une beauté inacceptable par les gens de goût. Ses

attraits étoient communs; c'étoit la rose de (iiciiohlo, la passion des notaires de son département, une idole à séduire des écoliers, et qui pis est, une fille délaissée cherchant un mari.

Ces impertinences se propagèrent avec une rapidité inexplicable, car madame Darcourt ne répandoit en tout lieu que des louantes, et débitoit même avec une tendresse miséricordieuse certaines naïvetés de la chère enfant, revues et corrigées. Une fois les esprits dirigés sur cet ordre d'idées, chacun se mit en frais d'invention, et Élise fut en bonne renommée de niaiserie au bout d'une heure. Bien hardi qui eût osé s'occuper d elle.

Les hommes de salon sont ainsi faits; les femmes coalisées leur feroient confesser que Vénus est une maritorne.

Cependant mademoiselle d'Hervilly étoit une personne adorable et digne de plaire aux plus difficiles. Elle étoit brune, avec des yeux biens très-bien fendus, et ses lèvres fraîches

comme un bouquet de cerises, se modeloient sur des dents mignonnes parfaitement rangées et plus pures qu'une double grappe de muguet fleuri. Rien de splendide comme son cou ombragé sur la nuque d'un fin duvet d'ébène; sa poitrine étoit bien pleine et sa taille fine, quoiqu'ÉIise possédât l'embonpoint que donne une santé de pensionnaire. La gaieté brilloit sur son visage, tempérée par l'expression d'une sensibilité profonde. Son teint, sans être bien blanc, avoit des nuances fort délicates; elle pâlissoit aisément.

Après l'avoir tendrement baisée au front, madame Darcourt l'a voit placée auprès de deux femmes d'une mise éclatante; mais ces dames , après l'avoir envisagée , comprirent que cette beauté calme les écrasoit en les faisant grimacer. Les femmes , en général , même les plus belles, ont un talent infini pour distinguer les repoussoirs qui leur conviennent et le genre de figures dont le voisinage leur nuit. On voit des laides qu'elles redoutent, comme il est de charmantes personnes qu'elles ne craignent pas. 11 y a , dans un sa-

Ion, telle personne à côté de qui ne s'assied jamais sa meilleure amie. Une jeune personne intelligente qui a le malheur de ressembler à sa mère s'en éloigne comme d'un aspic.

Quand vous saisissez une analogie de cette espèce entre deux générations, n'en faites point tout haut la remarque; on ne vous la pardonneroit pas.

Dès que les deux voisines d'Èlise purent gagner le large, elles disparurent et ne furent pas remplacées.

Alors, changeant de tactique, madame Darcourt blottit sa victime entre deux laiderons à mettre Satan en fuite, persuadée que les danseurs, redoutant de s'accrocher au passage à lune de ces Méduses, en manquant leur engagement près d'Elise, éviteroient ce coin avec persévérance. Elle n'a voit pas oublié d'enchaîner Gabriel par cinq ou six contredanses avant l'arrivée de ses compatriotes, et dès que George de Rebel eut franchi le seuil du salon, elle le confisqua au profit de quelques tapisseries.

Conduite habile; les jeunes gens ne prient

202 Ui\ AMOUR D'ENFANCE,

pas à danser une inconnue, tant qu'ils ne l'ont pas vue figurer dans un quadrille. Il faut qu'un ami lui fasse faire le premier pas, et les moutons de Panurge arrivent ensuite à la file. Ici, personne ne vouloit commencer, de peur que la démarche ne tirât à conséquence. Après la figure, madame Darcourt vint s'informer assez haut de la santé de sa protégée, lui demander pourquoi elle ne dansoit pas, la gronder, lui enjoindre de danser; elle ne revenoit pas de son étonnement de la voir assise. A ces mots, les jeunes gens s eloignoient à tire d'ailes. Madame d'Hervilly, qui éto itune grosse femme optimiste, avec un petit nez à demi fondu au centre d'un gros visage tout rond , ne pouvoit s'extasier assez sur la bonté de madame Darcourt et sur ses attentions pour Élise.

Au bout d'une heure, on lui décocha un cavalier par ordre. G'étoit un vieil Anglois affligé de la manie des contredanses, et qui, providence des infirmes ,faisoil danser (telle étoit l'expression qu'il empioyoit) les nymphes abandonnées. Ce galant insulaire, encadré dans une perruque blond-filasse, et à demi

aveugle, sautoitsur lui-môme avec une grâce d'Angtois ou d ouf» en goguette. Son invitation, redoutée des jeunes filles, étoit un brevet d'invalide , car les dandys tiroient l'échelle apfès lui, et s'ahstenoient de l'honneur de courir sur ses brisées.

Durant cette exécution, Arnoud de Gency se livroit à des comparaisons entre Elise et madame Darcourt; humilié clans lune, il se réf'ugioit en l'autre et se laissoit imposer le jugement de la foule : c'est ce qu'on avoit voulu. A peine osoit-il adresser quelques mots à cette pauvre petite; et pour n'être pas mis au pilori avec elle, il subissoit avec enjouement les remarques plus ou moins insolentes des autres dames. Agir autrement eut été faire l'aveu d'une hérésie, et qui pis est, d'un sentiment. Aussi garda-t-il , en la défendant un peu (ce que la convenance exigeoit), un ton de pitié obligeante. Tout en la trouvant jolie, il ne pou voit s'empêcher de penser qu'il est impossible qu'on aime une personne inacceptée par la multitude et exclue du monde dont elle ignore les subtilités.

264 UN AMOUR D'ENFAKCE.

Élise quittoit la main d'un collégien en fracbleu qu'elle venoit de faire débuter, lorsque George de Rebel, libre enfin de ses corvées, s'approcha d'elle. Rebel étoit magnifique et d'un extérieur bien différent de son ami, qui étoit petit, élégant, brun, et d'une figure un peu efféminée. George, au contraire, étoit un bellâtre aux traits réguliers, un conquérant méconnu . un de ces beaux dont les femmes disent^* en minaudant, et dont elles raffolent en secret. Gabriel avoit eu l'imprudence de lui donner son tailleur, et la carapace provinciale avoit disparu. Ce grand homme sans s'en douter, par la seule force de sa nature, changea la face des affaires. 11 triompha ; mais nouveau Décius, il devoit servir d'holocauste à la victoire.

L'orchestre avoit sonné la walse, et madame Darcourt, appuyée sur le bras de Gabriel, se disposoità ouvrir la marche, lorsque soudain Rebel, glissant devant elle avec Elise, fit invasion dans le cercle avec une hardiesse médiocrement convenable, mais d'un effet superbe. Mademoiselle d'Hervilly walsoità ravir, talent

trop rare chez les très-jeunes personnes; en outre, comme plus d'une mère prude interdit la walse à sa fille, elle étoit la moins âgée des walseuscs et la sculequi pût rivaliser de beauté avec Elisabeth. Le duel s'établit donc forcément, et elle vainquit par son danseur dont le voisinage donnoit à Gabriel l'air d'un pygmée.

Par un jeu qu'il croyoit sans malice, Kebel s'amusoità le poursuivre sans relâche et à le forcer de s'arrêter souvent. Cet exercice lassa M. de Gency, qui se roidit et fi t des efforts propres à paralyser les grâces d'Elisabeth. Elise, au contraire, fatiguée du repos, fraîche, et de qui les pieds frémissoient d'impatience depuis deux heures, se livroit au plaisir avec abandon; son teint étoit doucement coloré, sa taille voluptueusement cambrée, son pas long et bien terre à terre; elle voltigeoit sans effort, et la gaieté brilloit dans ses yeux. On s'arrêta souvent pour les regarder; les femmes furent piquées d'un tel succès, et les hommes, à demi revenus de la terreur, préludèrent à une sorte de Réveil du Peuple.

Reconduite à sa place, Elise fut entourée de solliciteurs; mais sur un mot un peu vif que lui dit à l'oreille sa mère, je ne sais à quel propos, elle devint sérieuse, et ano-inça qu'elle ne danseroit plus. La plus rusée coquette n'eût rien fait de plus habile, de plus agaçant. On vint donc prier madame Darcourt d'obtenir la révocation de cet arrêt, et c'est aux supplications d'Elisabeth qu'Élise consentit à danser de nouveau.

Cinq minutes après , Gency étoit assis à côté d'elle.

Leur entretien ne tarda pas à rouler sur des souvenirs d'enfance , texte glissant qui tourne vite au sentimental, quand on l'agite avec l'objet d'un premier amour. Sans être ému , Gabriel trouvoit plaisir à faire mouvoir les ressorts de cette âme tendre , à y glaner çà et là quelques parcelles du lui d'autrefois. Elise se laissoit aller sans scrupule à la pente, certaine de s'arrêter quand il faudroit. Elle lui demanda s'il la trouvoit bien changée, et son ancien ami répliqua qu'il eût mieux

! \ A Mot R DT.NFANCE. 267

aimé la retrouver telle qu'il la voit quittée. La réponse de mademoiselle d'IIervilly le fit rêver; elle n'avoit pas l'art de déguiser sa pensée à des yeux aussi perspicaces que ceux de Gabriel, qui enlrevit un instant ses vieilles illusions de jeunesse et s'y livra par distraction.

Élise ici Ht une faute où l'entraînèrent les deux grands ennemis du repos des femmes, l'orgueil et la curiosité. Gomme elle se seroit sentie flattée des attentions d'un homme aussi supérieur que Gency, même en le payant d'indifférence, elle désira savoir s'il lui avoit gardé quelque coin sympathique après tant d'années, et les moyens dont elle usa pour s'éclairer à cet égard trahirent l'importance quelle mettoit au résultat de la recherche. Gency crut même s'apercevoir qu'il netoit pas étranger au but secret de ce voyage à Paris. Notre héros ne marchandoit point avec les rigueurs de la logique, et il conclut hardiment qu'un pareil doute valoit affirmation.

Bientôt la musique les appela à la contredanse, où ils fuient placés en face de George

et de madame Darcourt, qui n'avoit pas l'air satisfait de cette espèce dechange. Peut-être Elise se sentoit-elle déjà infidèle à son fiancé, de qui elle détournoit ses regards. Pour Gabriel, il exaininoit furtivement Elisabeth qui lui sembloit toujours charmante : mais il la voyoit comme à travers un nuage : sa danseuse absorboit la meilleure part de son attention.

Cette dernière étoit émue , le devoir et la raison balançcient seuls en elle le pouvoir de ses premiers sentiments ; elle écoutoit avec un charme secret les discours de Gency, cherchant d instinct au fond de chaque idée le sens qui la flattoit, et l'y trouvant lors même qu'il n'y étoit pas. Leur conversation alloit par phrases décousues, assez insignifiantes et qui n'avoient d'intérêt et de sens que pour eux, en vertu de certains souvenirs auxquels elles avoient rapport. Il s'y joignit un embarras mutuel et des pauses fréquentes , durant lesquelles on savouroit une émotion. A la fin ils oublièrent , dans une silencieuse rêverie, les objets extérieurs, et leur absence

UN AMOUR D'ENFANCE. £fe

Ht manquer la figure du quadrille; madame Darconrt scandalisée vint les avertir vivement, en jetant sur M. de Gency un coup d'œil acéré. Depuis ce moment, il comprit qu'il valoit mieux causer que de se taire, et dans le but d'éviter une distraction compromettante, il ouvrit la bouche sans savoir re qu il diroit.

Son regard tomba sur le bouquet de sa danseuse.

— Autrefois, dit -il, quand vous alliez au bal, c'est moi qui vous faisois vos bouquets.

— Oui, vous m'en avez donné de fort jolis.

— Non pas, je vous les prêtois; car en ce temps-là, vous me les rendiez après la soirée.

— On étoit bien enfant alors, répondit Élise en riant (mais elle fut ravie de voir que cette gaieté déplût à Gabriel).

— Enfant? je le suis toujours, car j'ai gardé tous mes hochets.

— C'est une plaisanterie.

— Hier au soir, je tenois encore les dernières fleurs que j'ai reçues de vous ; elles sont

dans un reliquaire, à côté...

— A côté ?

Il lui adressa un regard pénétrant , et acheva tout has :

— A côté d'une houcle de cheveux.

Gabriel mentoit comme un journal, mais peu importe. Un odieux chassé-croisé déguisa le trouble d'Élise, en qui cette confidence venoit d'opérer une révolution. Décidée d'abord à faire l'indifférente , elle s'aperçut tout à coup que sa conversation avoit exprimé déjà tout ce qu'elle prétendoit cacher j puis , comme elle eut besoin d'excuser son imprudence, elle se persuada que Gabriel l'aimoit profondément. Cette boucle de cheveux, ce

gage solennel pieusement conservé , montra à ses yeux les droits que jadis elle avoit donnés à Gcncy, comme imprescriptibles et sacrés. Par une réaction suinte dans ses idées, elle érigea en devoir ce qu'elle désapprouvoit naguère; et au lieu de se reprocher d'écouter encore Gabriel en oubliant George, son fiancé, elle eut presque du remords d'avoir un instant trahi ses premiers serments pour se prêter à un autre amour. Elle s'applaudit donc, comme d'une bonne action, de ce retcur à la constance, retour qui lui coûtoit une inconstance nouvelle.

— Vous voyez, poursuivit le jeune homme, que je n'ai rien oublié, moi, pas même l'endroit où l'on cachoit, pour que je les trouvasse, ces Heurs bien desséchées aujourd'hui. Vous n'avez pas tant de mémoire, n'est-ce pas?

— On en a quelquefois plus qu'on ne le devroit.

— Vous le dites , repartit Gahriel en lorgnant le bouquet qu'Elise tournoit entre ses

doigts; niais autrefois vous auriez deviné la

prière que je n'ose faire entendre.

Au lien de répondre, elle aspira le parfum de ses fleurs, et jeta un coup d'œil furtif sur le canapé voisin. C'est sur tin canapé que, dans leur jeune âge, elle égaroit sous un coussin le bouquet de bal dont s'emparoit adroitement Gency. La danse sauva à Elise la gêne d'une réponse; mais en la reconduisant à sa place, il ne put s'empêcher de lui serrer la main, ce qui causa un tressaillement dont il ressentit le contre-coup. Heureux de l'avoir vue pâlir et céder à une émotion qui la rendoit plus charmante encore, Gabriel se demanda s'il ne s'étoit pas trop pressé de solliciter la main de madame Dai court. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il n'avoit rien éprouvé d'aussi vif auprès d'elle.

— Il est tard , dit Elise, qui désiroit changer de discours ; maman m'a fait signe de ne plus m engager, et je crois que nous allons partir. Elle se plaint de votre négligence; venez la voir bientôt.

— J'irais, mademoiselle, s'il m etoit prouvé que je retrouverai chez vous tout ce que j'y ai laissé...

Élise comprit qu'il attendoit qu'elle se liât à lui de nouveau par quelque démonstration, et le fatal bouquet s'agita dans sa main sous le regard de Gabriel; néanmoins, elle garda le silence et joua la distraction. Leur intimité mutuelle avoit été remarquée; madame Darcourt aux abois grimaçoit l'enjouement, et se posant en victime candide et résignée devant ses plus intimes amies, elle leur serrait les mains de l'air dune personne qui lutte contre une souffrance occulte.

Elle errait çà et là, colportant les louanges d'ÉIise, vantant ses charmes, la finesse de son esprit , sa supériorité dans l'art de captiver ; si bien que les dames commencèrent à concevoir la sympathie des hommes pour cette demoiselle, attendu, ajoutoient-elles avec dédain , que ce genre de femmes les attire.

On s'étonna qu'elle eût osé marcher sur les brisées de madame Parcourt; cet excès h 18

d'orgueil parut comique ; il fut convenu que M. de Gency avoit voulu s'amuser de la coquetterie d'une personne qui, disoit-on (ce ON est un terrible accusateur par le monde), n'en étoit plus à son coup d'essai; et sans s'en douter, Élise se trouva investie d'une réputation équivoque, nouvel obstacle à braver pour M. de Gency. Lorsqu'elle se retira, Elisabeth, de qui les salons commençoient à se dégarnir, la reconduisit jusqu'à l'antichambre où se trouvèrent, comme par hasard, George et Gabriel.

Élise étoit sur le point'de sortir, quand un vieux général à peu près idiot, crut en voyant auprès de lui, comme il s'en alloit, Gabriel et madame Darcourt, ne pouvoir être plus galant qu'en faisant à leur prochain mariage une lourde allusion. A cette révélation, mademoiselle d'Hervilly se retourne avec vivacité, et consulte d'un coup d'œil la physionomie d'Elisabeth dont les traits exprimoient une joie maligne et une confiance parfaite. Gency s'approche de son amie d'enfance; mais, plus pâle qu'une morte, cachant son trouble avec cett 3 force d'âme qui n'ap-

partient qu'aux femmes, elle le terrasse d'un regard, rentre dans le salon précipitamment, comme quelqu'un qui a oublié quelque objet, et Gency la voit s'approcher d'un canapé d'où elle revient avec son bouquet.

— Tout ce qu'on dit n'est pas vérité, murmura Gabriel avec un ton de reproche.

— Taisez-vous, répondit-elle avec calme.

Elle ajouta avec une gaieté insouciante: Quand doit avoir lieu ce mariage, monsieur de Gency?

Gency la suivit jusque sur le perron, et répliqua tout bas :

— Le lendemain du jour où vous épouserez monsieur de Rebel.

Après le départ d'Elise, notre héros trouva le bal ennuyeux, et se disposa à s'esquiver sans bruit. Madame Darcourt lut dans sa pensée, et s'adressant à u groupe de dames près duquel il se trouvoi:

— Voici, dit-elle, l'heure que je préfère ,

on est comme en famille , il ne reste plus que les fidèles, que les amis intimes, ceux dont on est sûr et qui vous abandonnent les derniers. Asseyez-vous donc, monsieur de Gency.

Il obéit avec une mine sépulcrale ; Élisabetb, dont les nerfs avoient été agacés toute la nuit, avoit l'imagination en verve: elle causa beaucoup, et sa parole eut un charme, un piquant, une finesse de trait, une surabondance desprit merveilleux. Fleurs, perles et diamants jaillissoient de ses lèvres; cetoit une pluie d'étincelles. Elle triompha des préoccupations de son amant, qui, rentrant dans ses habitudes d'homme du monde, écouta comme une harmonie douce le langage quil parloit depuis si long-temps; heureux de se retrouver au milieu de sa coterie habituelle, comme on lest de rentrer dans sa patrie après un voyage, il se reconnut avec joie, se sourit d'une façon distinguée, et se complimenta sur son heureux retour.

Décidément les idées de salon prenoient le dessus. Gabriel, honteux des amours pasto-

raies qu'il venoit tic filer, se sentoit bien supérieur à ces façons archaïques, et pour en noyer la mémoire il se montra à son tour étincelant d'esprit prétentieux et de malice. Madame Darcourt eut soin d'applaudir à toutes ses paroles, si bien que Gency, flottant parmi les jouissances de l'amour-propre, s'avoua qu'il étoit né pour le grand monde de Paris, que là seulement il pouvoit briller, se divertir, et être compris.

Après une demi-heure de cet exercice, les naïves impressions d'une inclination d'enfance étoient bien effacées, bien expirantes; mais la réaction a voit été trop brusque, et dès que le feu d'artifice fut éteint, le chaste souvenir d'Elise erra dans son âme : les fleurs de ce sentiment se relevèrent une à une, comme se redressent le soir celles des prés que la chaleur du jour a courbées. Gabriel finit par tomber dans la tristesse, et s'en fut chercher une minute de silence dans une salle de jeu. Il n'y restoit plus qu'une personne, c'étoit George, qui méditoit profondément; çà et là traînoient des cartes et des jetons sur les tables vertes ,

278 UN AMOUR D'ENFAKCE.

les fauteuils étoient en désordre, le feu expiroit, et les bougies épuisoient une à une leurs lueurs dernières.

— Il faut que je te parle, articula M. de Rebel d'une voix sombre; je n'ai qu'un mot à te dire maintenant; à demain pour le reste. Je serai chez toi à huit heures, avec les deux Mouny, nos camarades, qui sont en garnison à Paris ; nous aurons tout ce qu'il faudra.

— Pour quoi faire?

— Pour nous couper la gorge , s'il vous plaît.

— Es- tu fou?

— Pas trop. Ma proposition, je le pense, peut se passer de commentaire, et tu m'entends à demi-mot?

— Elle restera sans effet , tant que je ne t'aurai pas expliqué...

— Oh , pas d'explication! Tu sa u rois me démontrer que j'ai tort, et je serois forcé peut-

lUN AMOUR D'ENFAKCE. 279

être d'en convenir, tout en ne le croyant pas. Tu as ruiné mon bonheur, j'ai besoin dune vengeance et je L'aurai.

— La colère t'aveugle. Si je ne suis pas aimé, tu es injuste; si je le suis, tu n'as rien à gagner dans un duel qui te rendra odieux, et si ta cause n'est pas perdue près d'elle (ce que je crains), tu la ruineras à jamais par cette violence.

— La trahison ne manq ue pas d'arguments, à ce qu'il paroît.

— Il n'y a point ici de trahison , et je donnerois beaucoup pour n'avoir pas revu mademoiselle d'Hervilly. Écoute , et fonde tes réflexions sur ce que je vais dire.

— Parle.

— On ne t'a pas caché mes amours de jeunesse, et Élise, en te les confiant, a noblement agi. En nous quittant, nous avions, comme tous les amoureux novices, échangé des boucles de cheveux, -et juré de nous ma-

rier ensemble, serment qui n'engage à rien, et que la plus chaste fille fait plus d'une fois, avant de se fixer. Elise à qui plus tard tu as su plaire, voulant, au moment de se lier à toi, être sûre d'elle-même , et ne pas même te dérober un souvenir, est venue savoir si elle peut avec sécurité t'engager un cœur libre de toute préoccupation. Voilà ce que je comptois t'exposer, ce qu'elle te dira elle-même, si la chose devient sérieuse pour elle, comme elle lest pour moi , de qui les droits ont précédé les tiens. Maintenant, agis comme il te plaira.

George n'avoit pas écouté cette étrange explication sans impatience. Quand elle fut terminée, il reprit son chapeau , et dit d'un ton bref :

— Demain, à huit heures, je serai chez vous avec mes deux témoins.

— Tu me trouveras seul, mais prêt à prouver qu'on peut, tout en aimant la paix, jouer bravement la vie d'un homme raisonnable contre celle d'un fou.

Le lendemain , George arriva de bonne heure au rendez -vous. Il étoit seul; ses traits contractés gardoient la trace d'une lutte intérieure des plus violentes. M. de Gency l'attendoit, vêtu comme tout homme qui va se battre, d'une cravate noire et d'une redingote bleue, boutonnée jusqu'au menton.

— Vous aviez raison, dit Rebel les dents serrées et la voix éteinte, tout l'avantage de ce combat seroit pour vous; j'y renonce.

— Tu fais en homme d'esprit et en ami véritable.

— Oui, cette conduite est selon vos idées parisiennes; elle est lâche. Il ne me convient pas de soutenir une misérable rivalité qui me rendroit odieux; ainsi je pars, je ne la verrai plus.

— Hélas, rien n'est plus douteux jusqu'ici que les sentiments d'ËIise à mon égard.

— J'entends ce langage; vous ignorez en-

core si vous la sacrifierez ou non à madame Darcourt... Je viens d'écrire à ces dames qu'une affaire subite et grave m'appelle en Belgique pour quelques jours. Je m'en vais calme et sans défiance ; si vos cœurs ne s'entendent pas, elle retrouvera toute la foi que j'avois mise en elle; car si Elise, après ces jours d'épreuve, a un seul mot à me cacher, elle me refusera sa main. Je l'aime, vous le voyez, jusqu'à la folie, jusqu'à la honte!

— J'apprécie mieux des pensées aussi nobles, interrompit Gabriel en lui tendant la main avec une amitié respectueuse.

— Gardez, gardez cette main pour vos amis; la mienne ne se prodigue pas. Qui donc auroit la bassesse d'accepter un tel gage? Ce n'est pas pour vous, sachez-le, que j'accomplis un tel sacrifice, c'est pour celle que j'aime, et qui doit être heureuse à tout prix. Votre monde 1 entend bien mal , de croire que mon abnégation vaille un reniercîment et d'oser me l'offrir !

Geney balbutia quelques mots , et Rebel s'écria :

— Vous me remerciez ! mais sachez donc ({ue si ces tortures que je m'impose n'ont aucun résultat pour son bonheur, que si cette enfant ne vous épouse pas, et ne peut plus m épouser, sachez que ma haine vous poursuivra sans relâche. Si jamais son existence est par vous brisée, monsieur ( ceci est une parole solennelle); si vous m'arrachez cette consolation suprême de la savoir heureuse, je jure ici devant Dieu qui m'écoute et me pardonnera , je jure, monsieur, que je vous tuerai !

Il sortit après ce terrible serment , et Gabriel demeura pensif quelques secondes :

— Le devoir l'exige , murmura-t-il , et l'amour aussi, peut-être: étoit-il donc écrit làhaut que nous serions l'un à l'autre?

Cependant, les préjugés du monde reparoissant encore dans la pensée de Gency, lui laissèrent entrevoir l'opinion publique , et la lui

firent interroger avec appréhension ; il se demanda si son amie plairoit à la foule, il chercha à démêler ses affections au fond du casier de l'orgueil.

— Après tout, se disoit-il, cette jeune fille est belle comme un ange , on sera forcé d'en convenir. Eh bien , on lui formera un parti , en entraînant à sa suite les ennemis de madame Darcourt.

Assise devant un petit feu noir , dans un grand salon de Y hôtel du Rhin, où elle demeuroit avec sa mère, Élise d'Hervilly, seule avec des pensées affligeantes, s'efforçpit en vain depuis deux heures de se fixer à quelque occupation. Le découragement envahissoit son âme, et ses beaux yeux appesantis, errant sur les murailles de l'appartement, y glanoient ces tristes impressions que donne en général, à ceux qui habitent un hôtel garni, l'aspect

de ce séjour où l'isolement devient profond et

douloureux.

Ces demeures banales où chacun a passé, laissant de soi quelque trace, n'ont pas un de ces petits coins où se blottissent les rêveries; toujours vides, toujours ouverts, les meubles n'enferment aucun de vos secrets. La couleur même des tentures déplaît à votre vue, la présence de ceux qu'on aime n'a pas consacré cet asile, et dans ces solitudes vous ne rencontrez même pas le regard sympathique des portraits familiers qui d'ordinaire vous tiennent compagnie.

Près d'Élise, sur un de ces lourds guéridons circulaires chargés d'un marbre gris, comme on en voit dans tous les hôtels, étoient jetés pêle-mêle plusieurs chiffons, parmi lesquels se trouvoient des pantoufles de velours qu'elle brodoit pour George de Rebel lors de la première visite de M. de Gency , et auxquelles elle n'avoit pas fait un point depuis ce jour-là.

Madame dlTervil'y employoit I après-midi

à faire quelques emplettes ; sa fille n'avoit pas eu le courage de sortir, et elle espéroit, sans trop de confiance , que son ami d'enfance viendroit. Deux semaines s'étoient écoulées depuis la disparition de George, et Elise, quand on lui laissoit le temps de méditer, s étonnant de cette longue absence, en scrutoit les motifs avec inquiétude. Parfois il lui auroit été agréable de l'avoir auprès d'elle pour causer sans gêne, ce qu'elle ne pouvoit faire avec le rival qu'elle lui avoit préféré.

Non que ce dernier ne fût aimable et indulgent, mais cette indulgence même, dont son amie eût voulu se passer, lui faisoit faire, afin d'y parvenir, les plus grands efforts, de sorte que leurs relations étoient pour elle une tâche autant qu'un plaisir. Gabriel la soumettoit à un travail de réforme, il l'initioit aux allures de son monde à lui; si bien, qu'au lieu de l'ami d'autrefois quelle avoit cru retrouver, mademoiselle d'Hervilly voyoit en lui un homme tout nouveau et sans liens presque avec le passé.

Après les premiers instants d'illusion , ils s'aperçurent que le vide se faisoit entre eux et que la flamme commencent à se mêler de fumée. Un laborieux silence remplaçait les entretiens animés, il falloit des efforts pour trouver quelques paroles ; Gabriel , avant de desserrer les lèvres, reconnoissoit presque toujours qu'il alloit dire des choses qu'Elise ne comprendroit pas, et il soupiroit. Elle, de son côté, n'ayant avec lui aucune habitude commune, craignait de lui déplaire en énonçant des inclinations trop simples, ou de l'ennuyer en parlant d'elle, car elle le connoissoit trop peu pour savoir l'entretenir de lui-même. Entre gens qui font ou refont connoissance, il est certains textes généraux sur lesquels on brode toute sorte de thèmes passionnés, ces ressources des amours débiles n'existoient pas ici. Elise n'étoit ni artiste ni enthousiaste ; elle n'entendoit rien à la peinture; pour ce qui est de la musique, elle en étoit encore à Fleuve du Tage, et n'avoit pas lu de romans. En outre, on ne pouvoit discourir avec elle sur la chronique du jour et sur les intrigues de la société; elle avoit le bonheur de les ignorer,

et ne sen scroit instruite qu'avec beaucoup

de peine et d'ennui.

Il fallait trouver moyen d'être aimable et d'être soi, de découvrir du cbarme en elle suis le chercher dans les choses du dehors. Gcncy u'étoit point propre à ce rôle, lui qui avait perdu la science d'être heureux hors du monde et de se faire des jouissances dans la vie intérieure, lui dont L'existence ne pouvoit plus être supportable ni dans l'isolement ni dans la solitude à deux avec qui que ce fût. Gabriel étoit pis qu'un Parisien, cétoit un provincial dépaysé de toute affection naturelle et rompu à toutes les indépendances du cœur. Le plus funeste résultat de cette vie de bohème pour le bonheur de l'individu consiste à l'accoutumer à saisir avec causticité le côté foible de chaque chose. M. de Gency navoit pas tardé à lancer, à son insu, ce génie destructeur sur ses amours avec Élise. En voyant se dégrader aussi vite l'idole qu'il a voit résolu d'adorer, il s'étoit efforcé de lui donner de nouveaux prestiges, et de faire d'elle une femme au gré de son propre caprice, aiin de I. 19

devenir ensuite, comme Pygmalion, amoureux de son ouvrage.

D abord, Élise se prêta gaiement aux fantaisies de Gabriel; elle écouta ses observations dans l'espoir de lui plaire, mais quand elle reconnut qu'il n'étoit en elle rien par où il pût être charmé, elle se roidit, et ce n'est plus elle-même qu'elle accusa. Quelques sacrifices ne lui eussent rien coûté pour le satisfaire, mais elle ne put songer sans indignation à s'immoler toute, et un juste orgueil lui donna le sentiment de son mérite méconnu. Lorsque son ami, d'une manière douce et délicate, il est vrai, faisoit entendre qu'il ne falloit point dire ni penser telle ou telle chose, on se révoltoit tacitement. Ces corrections finirent par paroître injurieuses, et l'antipathie germa bien vite dans le froid terrain de l'indifférence.

Alors on réfléchit, et les comparaisons que l'on faisoit tournèrent souvent à l'avantage de George, de qui jamais le nom n'étoit prononcé entre eux. Elise, à la vérité, voyoitbien

que M. Jc( rcncy la trouvoit belle, mais elle le considéroit comme un amant moins heureux que lier de cette beauté dont ilaimoità se prévaloir en public. Elle auroit préféré qu'il fût jaloux. Clairvoyante, depuis que les premières illusions s'étoientdissipées, Élise comprit quele monde étoit le seul mobile des actions de Mi de Gency. Et quel monde! Un assemblage de coteries mesquines où les sentiments généreux sont persiflés , où les gens supérieurs sont déplacés s ils ne savent se taire, où tout, enfin, s'exploite pour et par le plus grand nombre, la majorité des sots. Un adepte de ces doctrines pouvoit-il persuader une jeune tî lie naïve, élevée avec des principes rapprochés de la nature? tous deux apprécioient si bien, au surplus, la distance qui les séparoit, que malgré leur intimité, le mot de mariage ne fut jamais prononcé, et qu'ils éloignoient foute idée dans laquelle celle-là pût être contenue. D'amour même ils ne s'entretenoient guère, et ils sembloient vivre ensemble politiquement dans l'attente d'un incident qui les arrachât à cette situation fausse.

Cet état languissant, en lequel étoient tom-

bés leurs cœurs, étoit accompagné d'un ennui général. Tout leur étoit odieux, et Gabriel négligeoit à la fois Elise et le monde.

On concevra donc sans pt-ine la tristesse de cette jeune fille, lorsque seule dans un froid appartement de l'hôtel du Rhin, elle attendait, sans le désirer, M. de Gency, dont elle souhaitoit la retraite dès qu'il étoit auprès d'elle.

Une circonstance ajoutoit à sa mélancolie un sentiment de crainte et un trouble continuel ; elle avoit cru , un soir, en rentrant au logis, reconnoître George rôdant autour de la maison, et tout récemment, une nouvelle rencontre l'avoit convaincue de la présence à Paris de ce jeune homme qu'on croyoit en voyage.

Tourmenté d'espérance et de jalousie, ce pauvre amant n'avoit pas eu la force de s'éloigner de la résidence d'Elise. Il s'étoit logé dans un quartier désert, et il venoit errer autour de la place Vendôme, cherchant à deviner son sort ; peut-être même a voit-il trouvé

moyen d'être au courant des événements de chaque jour.

Après avoir long-temps songé, mademoiselle d Hervilly résolut de travailler un peu; «lie hésita un instant, exhala un grand soupir, et reprit la pantoufle de George, délaissée depuis si long-temps. A peine avoit-elle commencé, que sa femme de chambre entra, deux lettres à la main :

— Je pensois , dit-elle assez finement , que mademoiselle avoit abandonné cet ouvrage-là.

Elise ne répondit pas, et s'empara des deux lettres avec empressement. L'une étoit de lamie à qui elle avoit écrit peu de jours après son arrivée; l'autre étoit de la main de George de Rcbel, mais à l'adresse de madame d'Hervilly. Elise fut si fort agitée à la vue de cette écriture, qu'elle se prit à trembler sans pouvoir décacbeter le paquet qui lui étoit destiné. Se sentant coupable envers George, elle se figura que cette lettre contenoit la rupture de l'hymen projeté; elle se représenta les reproches maternels dans toute leur sévérité, elle

entrevit les maux que lui de voit coûter une erreur passagère, et croyant son avenir perdu et George aussi malheureux qu'elle ( cetoit encore une espérance), son cœur se serra.

- Pour se consoler, elle ouvrit la missive de son amie. Les amis, la plupart du temps, nous manquent au moment où ils seroient nécessaires ; ils se font nos juges lorsque nous leur demandons des sympathies, et ils nous enfoncent nos torts dans la plaie, au lieu d'adoucir les douleurs de la blessure. L'histoire de Job est d'une éternelle vérité. Jamais Ta mie drllise n'avoit subi les difficultés d'une position mauvaise , elle apprécioit les fautes du haut d'une sagesse exempte de passion.

Sa lettre désespéra l'infortunée , qui en achevoit la lecture , à l'instant où madame d'Hervilly rentra au logis.

Cette dernière venoit d'être atteinte dans son amour-propre de mère par une de ses amies, femme d'un des députés de son département, laquelle avoit eu sur Élise des projets pour un sien neveu. Ses offres ayant été

repoussées, elle avoit saisi une occasion de se venger, d'une manière aigre-douce,, car elle conservoit un secret dépit de cet échec. Elle reprocha donc à madame dIJervilly, par amitié pure, de ne point surveiller sa fille ; elle lui apprit que cette enfant s'étoit compromise dans la société qu'elle avoit vue à Paris, ajoutant qu'il s'agissoit sans doute d'inconséquences légères, mais que le premier soin d'une femme devoit consister à faire qu'on ne parlât pas d'elle. Madame d'IIervilly avoit répondu à ces insinuations par un superbe panégyrique de sa fille , des principes et des exemples quelle avoit reçus. Notre officieuse parut ravie d'avoir tort, et madame d Hervilly revint à la maison exaspérée.

La pluie qui l'a voit surprise en chemin ne contribuoit pas à la rendre plus adoucie, et tout en jetant un coup d'œil sur un chapeau de velours passablement humecté, elle commença d'adresser à Elise une semonce des plus vives. Il est vrai que madame d Hervilly ne savoit pas pour quel motif elle grondoit, mais elle n'en étoit que plus irritée , et elle

pensoit qu'en se montrant furieuse, elle cachèrent mieux l'Ignorance où elle se trouvoit à l'égard des méfaits de sa fille. Celle-ci n'entendit guère ce que signifioit cette brusque sortie, mais les reproches qu'elle s'adressoit auparavant l'empêchèrent de provoquer une explication. Elle ne démêloit pas l'origine de cette querelle , et elle n'auroit pas su raconter comme quoi Gency, en la constituant dans le monde en rivalité avec madame Darcourt eten luicréant ce qu'il appeloitun parti, l'avoitmise en évidence, et signalée aux ongles de l'envie.

Tandis que la grosse madame d'Hervilly, à force de se fouetter le sang, passoit du rouge au violet, et du violet à la teinte aventurine, Élise, tapie dans un coin, pleuroit en silence, et son effroi étoit si grand, qu'elle oublia de remettre à sa mère la lettre de George.

Cependant cette lettre étoit rassurante:

M. de Rebel annonçoit son retour, sa visite prochaine, mais il laissoit entrevoir, en postscriptum, que peut-être il seroit forcé d'entreprendre un second voyage, plus long que le

premier. Il se méuageoit une retraite. Cette épttre De tut point alors décachetée, omission assez lac lieuse comme on le verra.

Une femme de chambre coupa court à l'éloquence de la mère d'Elise, en annonçant madame Darcourt de l'Oise, la bellesœur d'Elisabeth. Mademoiselle d'IIervilly eut le pressentiment de quelque nouveau désastre, et hors d'état de supporter un [dernier assaut, elle se leva pour s'en aller, malgré l'impolitesse d'une semblable disparition. Mais madame Darcourt l'aînée l'arrêta en lui disant quelle venoit pour avoir un entretien avec elle, et Elise retomba sur son fauteuil.

Cette dame étoit une de ces personnes à qui une réputation de bonté, mais d'une bonté un peu rudanière, permet de tout dire sans qu'on ait le droit de se formaliser. Elle se targuoit de franchise, et ce genre de mérite avoit été si fort loué en elle, que l'excès des éloges l'avoit conduite à pousser jusqu'à l'indiscrétion l'amour de la vérité. Égarée par sa folle tendresse pour sa jeune belle-sœur, ma-

dame Darcourt de l'Oise entreprenoit ici une démarche assez ridicule.

— Ma chère petite, dit-elle à Élise, permettrez-vous à une vieille honne femme d'user des droits d'une parente, et de causer avec vous comme une maman ou un confesseur?

— Je vous écoute, madame ; rien de ce qui me concerne n'est étranger à ma mère, et vous pouvez vous expliquer devant elle.

Malgré la mauvaise humeur de madame d'Hervilly, Élise cherchoit en elle une protection naturelle. Madame Darcourt de l'Oise entra en matière, et après nomhre de circonlocutions, elle avertit la jeune personne que le bruit couroit de la rupture de son mariage avec M. de Rehel qui , hlessé par quelques inconséquences, s'étoit retiré mortifié. Cette nouvelle causa à madame d'Hervilly une stupeur profonde ; elle essaya de la démentir, mais il lui fut répondu que le voyage de ce prétendu n'étoit qu'un prétexte honnête et qu'il ne reviendroit pas.

— Monsieur de Rebel a-t-il confie ce secret à quelqu'un 1 demanda Elise du ton de l'incrédulité.

— Je l'ignore, mais chacun s'entretient de cette aventure, et il n'est pas de fumée sans feu.

La mère d'Élise ne revenoit pas de son étonnement.

— Pour moi, dit son amie, je ne vois rien là de surprenant, et depuis le jour du bal, il ne m'a pas été difficile de prévoir les suites de la légèreté d Élise.

— Que s'est-il donc passé?

— Mais tu ne vois donc rien, madame d'Hervilly ! Si je t'avois connue aveugle à ce point, je t'a u roi s éclairée plus tôt.

C'étoit la seconde fois, depuis une heure, qu'on reprochoit à la mère d'Elise son défaut de lumières , elle se sentit offensée ; l'indignation qu'elle comprimoit naguère, accrue de celle qui venoit de lui être

inspirée, reprit son essor, et Elise eut à essuyer les reproches les plus durs et les plus humiliants. Ces rigueurs caressoient les ressentiments de la helle-sœur d'Elisabeth.

— Je serai moins sévère que votre mère , reprit-elle, bien que votre étourderie n'ait pas nui qu'à vous seule, et que vous ayez, comme à plaisir, sans réflexion je veux le croire, porté le trouble jusque chez nous.

Accablée de honte et de douleur, Élise cacha son front dans les plis de son mouchoir.

— Quel supplice, s'écria madame d'Hervilly, d'être forcée de subir la responsabilité de vos folies ; malheureuse enfant que vous

êtes !

— Ma mère, par pitié...

— Descendez en vous-même, interrompit madame Darcourt : Elisabeth vous a reçue comme une sœur, et voussaviezquela position de monsieur de Gency rendoit impossible à ce dernier toute autre affection, car vous sen-

UN AMOUR D'ENFANCE. 3t)l

tez bien que M. de Gcncy ne peut vous aimer?

ftlise sanglotoit sans pouvoir répondre.

— Enfin, poursuivit-on, le mal est moindre que vous ne pourriez le craindre ; j'ai vu monsieur de Gency ce matin , je lai confessé, (cette femme eût confessé le diable en personne), il a été réservé sur votre compte, niais j'ai bien su démêler en lui le regret de s'être laissé entraîner à une séduction passagère.

— Madame, ah ! madame, vous êtes impitoyable! articula la pauvre fille dune voix suffoquée par tant d'humiliations.

— Je suis franche, mon enfant, et j'appelle les choses par leur nom. Il ne vous reste qu'à chercher à ramener monsieur de Rebel, que vous l'aimiez ou non ; ce n'est point ici le cas de faire la romanesque.

— Hélas! madame, interrompit Élise tout en pleurs, si je ne l'aimois pas, peut-être ferois-je ce que vous me conseillez.

Ce fut le tour de madame d'Hervilly de s'irriter contre sa fille, de l'accuser d'irrésolution , de caprice, d'indifférence sur ce qui touche à la réputation, et de lui représenter le scandale de cette rupture avec un parti convenable. Ces observations furent faites sans ménagement, et la pauvre petite, condamnée par les Darcourt et par sa meilleure amie, abandonnée par sa mère, par Gency, par George lui-même, tomba sur ses genoux à demi évanouie et s'écria, succombant à une angoisse indicible :

— Mon Dieu, prenez pitié de moi! chacun me délaisse et me blâme; que vais-je devenir? sur qui m'appuyer désormais?

— Sur moi , répondit d'une voix ferme George, qui entroit suivi de Gabriel :

Il venoit d'avoir un entretien avec ce dernier.

A cette vue , Elise poussa un cri et s'élança au - devant de son défenseur ; mais retenue soudain par un sentiment que l'on

devine, elle retomba assise, et détournant la tête :

— Non, non, George, inurmura-t-elle, je ne suis plus rien pour vous!

— Ce n'est pas de vous-même, Élise, c'est de moi que vous doutez, de moi qui suis tout à vous, de moi votre mari ?

— Cet avenir est perdu pour nous! Si vous saviez...

— Je sais tout, et je suis à vos pieds ; ne me désespérez point par des refus que je ne pourrois attribuer qu'à votre baine.

— A ma haine...

— Voilà, s écria madame Darcourî impatientée, des phrases où je n'entends rien ; les petites filles d'aujourd'hui ont de singuliers caprices; elle avouoit tout à l'heure, monsieur, qu'elle vous aimoit. Allons, ma chère, pas d'en fa nti linge; le dévouement de monsieur de Rebel mérite une récompense, et vous êtes bien heureuse de rencontrer en lui une passion aussi constante et aussi forte.

— Vous voyez, s'écria Elise transportée dune indignation douloureuse; vous voyez, George, à quoi je vous exposerois !

— Madame Darcourt n'a point, j'en suis certain , attaché à ses paroles le sens que vous y croyez découvrir, murmura M. de Gency, qui durant cette scène jouoit un rôle peu

divertissant.

— Pensez-vous, lui dit George, que ma confiance ait besoin du secours de votre témoignage? Sachez que son honneur m'appartient , et que , si elle décide en juge sévère qu'on a trop attenté à ce bien qui est à moi, j'irai le ressaisir jusqu'au fond des entrailles de quiconque aura tenté de me le ravir.

11 accompagna ces mots d'un coup d'œil menaçant; Gabriel y répondit par un regard très-calme. Alors madame d'IIcrvilly comprit ce qui se passoit.

— Faudra-t-il, rnurmura-t-elle à l'oreille de sa fille, que du sang soit répandu pour laver vos imprudences?

— George, articula cette dernière en baissant les yeux, vous êtes le plus généreux des hommes!

M. de Rebel lui tendit les mains, et elle se jeta dans ses bras. Gcncy trouva cette transition trop brusque, et que ce mouvement du cœur n'a voit pas été convenablement réprimé; mais George en jugea d'une manière toute différente. Néanmoins, ce dénouement délivrait M. de Gcncy d'un grand poids.

— Écoutez, dit Élise à son amant , tandis que madame d'Hervilly babilloit avec son amie avec beaucoup de vivacité , je veux que vous sachiez tout, avant de vous engager, et je me soumettrai à votre arrêt.

Et hasardant une démarche maladroite sans doute , et pénible pour son fiancé , mais propre à l'éprouver et à trancher cette question délicate :

— Voici , ajouta-t-elle en désignant M. de Gency, voici un ami d'autrefois qui vous remettra certains objets qu'il a reçus de moi

avant que je vous connusse; vous me les rendrez vous-même. D'ici là vous êtes libre.

Ce sont les vieux bouquets et les mèches de cheveux, pensa George qui répliqua :

— Non, vous aurez beau faire , je ne reprendrai point ma liberté.

— G est qu'un jour, mon ami , vous pourriez croire...

— Je crois et je croirai toujours que vous m'aimez, dit Rebel avec une simplicité admirable que Gabriel considéra comme orgueilleuse.

C'étoit là, cependant, le seul mot qui pût tranquilliser la conscience dÉlise. Celle de M. de Gency avoit besoin aussi d'une expiation ; un éclair de vérité scintilla dans cette âme faussée par le monde; le vieil homme reparut et laissa choir sous la forme dune belle action une de ces larmes qui sont une goutte d'or dans la fange de nos fautes. — Mademoiselle, dit-il (et cet aveu lui coûta

UN AMOUIt D'ENFANCE. 30»

beaucoup), ces présents que j'ai reçus de tous et dont j'ai eu la foiblesse de me glorifier I autre soir, je les ai perdus depuis long-temps; pardonnez-moi de n'avoir osé confesser que je ne les avois plus.

Elise fut humiliée d'avoir été la dupe d'un mensonge; mais comme George sourioit en regardant Gabriel d'un air dédaigneux, ce dernier, le tirant à part, et voulant, pour ne pas s'humilier devant un homme, neutraliser par quelque artifice l'effet de la vérité , murmura :

— Je brillerai ces objets ce soir. (George fit un geste d'étonnement.) Pas un mot là-dessus... Mon sacrifice est complet, tu voulois une réparation, George, et je te l'ai donnée.

Bien des jours s'étoient écoulés depuis le départ d TElise , et Gabriel avoit repris son ancienne place aux pieds de madame Darcourt. Cependant, on observoit en lui je ne sais quelle humeur inquiète; il s'ennuyoit partout , ses idées étoient empreintes d'une

âpreté singulière, et il reprochoit à Elisabeth de n'être plus la même. On le voyoit taciturne, ne s'exprimant que par d'amers sourires, s'isolant peu à peu et semant la discorde et l'aigreur sur ses relations avec madame Darcourt que parfois il quittoit gonflé de ressentiment. Pour la première fois, la sottise du monde, de ses vanités et de ses usages se manifestoit à sa vue. Les sourires ne lui déguisoient plus la grimace, et ceux qui cherchent là des félicités illusoires lui sembloient de grands fous. Ce qu'il y a de plus bizarre, c'est que Gabriel se figuroit que tout avoit changé autour de lui.

Mademoiselle d'Hervilly n'avoit pu reconquérir cet esprit pour qui la nature sans fard étoit dépouillée de charmes ; mais elle y avoit projeté, en passant, un rayon de vérité dont l'éclat avoit dessillé les yeux de Gabriel. En feuilletant les pages oubliées de ses amours d'enfance, il avoit fait un retour sur lui-même, et il veuoit d'entrevoir dans le passé, comme sur un autre miroir dUbalde, le tableau de sa misère présente.

Elise étoit bien morte dans ce cœur, mais

OU tombant clic avoit entraîne madame Darconrt après clic.

A partir de ce moment, M. de Gency se désenchanta de jour en jour, et il finit par se demander comment il avoit pu s'attacher un seul instant à cette femme. Élise, madame Darcourt étoient désormais impossibles pour lui l'une et l'autre, et sentant qu'il ne pouvoit plus rien pour le bonheur de personne , il résolut de vivre seul et de ne se marier jamais.

Ainsi , le cœur de Gabriel venoit d'expirer là où il avoit commencé de battre, auprès d Elise; pareil à ces pauvres faons qui, suivis des limiers, courent par les précipices et s'en retournent enfin mourir au gîte. C'est elle qui dès le matin avoit fait fleurir l'amour dans cette âme en l'échauffant d'un premier rayon, et c'est elle qui, plus tard , la frappant des mêmes feux , venoit de la consumer , comme le soleil à midi dévore et consume la plante qu'il a fait éclore.

Tels sont, trop souvent, hélas! sur la terre, le destin et la fragilité des passions et des Heurs.

LE

Peu de personnes, parmi celles qui habitent aujourd'hui Besançon, la plus sombre et la plus religieuse des villes de guerre, se souviennent d'y avoir vu le Capitaine Bleu, vieil officier que sa tournure bizarre, sa vie ténébreuse et sa physionomie d'une étrangeté incomparable, avoient rendu célèbre au

(1) Cette historiette, imprimée pour la première fois en 1839, dans un Recueil périodique, a été publiée de nouveau il y a deux ans , dans un volume , sous le nom de l'auteur de l'Hôtel des Invalides. Si je revendique aujourd'hui cette bluette, ce n'est pas que je ne sois glorieux de l'honneur qu'elle a reçu ; c'est uniquement afin de délivrer un confrère d'une responsabilité qu'il a encourue sans sa participation , et qu'il seroit peu généreux de laisser peser sur lui plus long-temps. F. W.

commencement de l'empire, parmi les désœuvrés du pays.

Tout, en ce personnage, étoit mystérieux; son surnom même devint quelquefois l'objet des commentaires. L'avoit-il rapporté de la campagne de Vendée, où il avoit servi sous le général Hoche; le devoit-il à la teinte de sa barbe, si foncée, quelle lui marbroit la joue dune plaque d'indigo; falloit-il enfin attribuer l'origine de ce sobriquet à la nuance glauque, presque repoussante des yeux du capitaine, ou bien à la couleur pour laquelle il manifestoit une préférence exclusive dans le choix de ses vêtements? Cette dernière supposition est la plus vraisemblable.

Bien que ce militaire fût très brun, il avoit les prunelles d'un azur verdoyant et blême comme ces anciennes vitres de campagne sur lesquelles les rayons de la lune ont, durant de longues années, déposé de fauves lueurs. Cet homme étoit jeune encore; son corps, d'une robuste maigreur, étoit celui d'un athlète, et son visage, doué d'une expression

à la fois loyale et dure, avoit je ne sais quoi de craintif et dattier. Ses traits avoient contracté l'immobilité du bronze, son œil languissoit incessamment comme celui d un tigre enivré de sang et de sommeil ; ce mortel étoit la vivante image de l'abrutissement. Un vieil habit trop large, sur lequel une longue queue de hussard avoit tracé un demi-cercle gris, se dandinoit sur les épaules du capitaine; la couleur de cet habit n etoit pas moins étrange que celle du reste du costume : il portoit, en toute saison, un grand bonnet de police bleu-clair, un habit bleu-clair, un gilet bleu-clair et une culotte bleu-clair. La nuance vulgaire et burlesque de ce bleu étoit précisément celle que les perruquiers d'autrefois marioient si heureusement , sur les panneaux de leurs boutiques, avec des losanges d un jaune de gaude, sale et attristant.

Un tel accoutrement, porté avec une persévérance de maniaque, suffisoit assurément pour valoir à son maître le nom de Capitaine Bleu. Ces couleurs, de toute évidence, correspondoient dans l'esprit de notre héros à

3)6 LE CAPITAINE BLEU. g

une pensée ou à un sentiment; aussi avoit-on vingt fois cherché 1 origine de ce caprice, et vingt fois sans la découvrir. Un jour, cependant, à cette question: — D'où provient votre passion exclusive pour le bleu?

Il répondit dune façon machinale : — C'est l'horreur du rouge...

Et il n'acheva point sa phrase.

Voici donc tout ce qu'on savoit de cet officier : né dans la province, il y étoit revenu après la campagne d'Egypte, et au moment où la gloire militaire enivroit toutes les âmes, il a voit pris sa retraite, dans la force de l'âge, à Besançon où il ne connoissoit plus personne. Il habitoit, non loin du palais Granvelle, une petite chambre mal éclairée, dans une énorme maison dont le pignon regarde le profil de l'église de Saint-Maurice. La fenêtre unique de ce logement s'ouvroit sur une arcade qui communiquoit alors, en enjambant la rue, de l'église à la maison du capitaine, laquelle, avant 89, avoit appartenu

aux pères de l'Oratoire. Cette arcade, épaisse et brune, projetai t sur l'angle de la rue de la Bibliothèque, rue très-étriquée à cette place, une ombre profonde.

Personne n'avoit franchi le seuil du Capitaine Bleu, que l'on trouvoit chaque soir, jusqu'à dix heures, dans un certain café borgne, où il employoit la moitié de sa vie à tirer d'une longue pipe en porcelaine bleue des bouffées de fumée qu'il chassoit dans l'air, mêlées à quelques monosyllables dont se composoit sa conversation ordinaire. Pour flatter sa passion favorite, le maître du café lui fit donner un jour un verre bleu avec sa cruche de bière; mais le capitaine le brisa avec fureur sur l'occiput du garçon qui le lui présenta. A part ce léger caprice, il s'était toujours montré le plus pacifique des hommes. Comme il ainioit à entendre discuter les habitués de rétablissement, chacun lui offroit volontiers place à sa table. Puis, il se retiroit de bonne heure, sauf les soirs où la lune en son plein brilloit dans le ciel. Alors, il erroit toute la nuit dans les rues de la ville, comme une âme en peine.

Le Café des Droits de l'Homme (tel est le nom de cette résidence du capitaine) étoit, depuis longues années , le rendez-vous des officiers de toutes armes qui passoient par Besançon. Il avoit jadis porté le titre de Café des Gardes françoises, et depuis que le jacobinisme étoit passé de mode, il venoit de substituer à sa désignation terroriste un tableau représentant deux hussards attablés devant une cruche s'où sélançoient en double byberbole deux jets mousseux qui retomboient dans les verres des buveurs. Près de la bouteille, sur une soucoupe, étoient figurés les naïfs portraits de cinq macarons, et autour des deux guerriers ornés de queues encadrées de belles tresses, et barbouillés dune effroyable moustache, on lisoit :

« Aux vrais Hussard de la Mord françois. »

Mais, ô ruines! mais, ô souvenirs! de la sabredached'un de ces guerriers à la détrempe, ressortoit la guêtre pâlie de l'ancien soldat royal, qui des vestiges d'un pied aristocrate, insultoit aux Droits de [Homme qu'on déchif-

froit encore, bien cl litres, sous le badigeonmélasse de la proscription impériale. Donc, le café des vrais Hussard de la mord étoit, à Besançon et pour les militaires, ce qu'est à Paris, pour les provinciaux, le Palais-Royal. Deux amis, dont l'un partoit pour la Hollande, l'autre pour l'Italie, s'y donnoient rendez-vous au retour, et ceux qui revenoient par hasard laissoient de leurs nouvelles aux retardataires.

Un certain soir que deux régiments setoient rencontrés à Besançon, l'un desquels alloit traverser la frontière, tandis que l'autre venoit de la repasser, le Café des Droits de l'Homme (on conservoit l'habitude de le désigner ainsi) se trouva rempli de militaires de diverses armes. Là, d'anciens amis se retrouvèrent, se reconnurent au milieu d'un nuage de fumée de tabac, et ce ne fut, pendant trois ou quatre heures, qu'explosions d'amitié, que questions empressées, que récits d'aventures, toutes plus salées les unes que les autres : les effusions de la tendresse s'évaluoient par hectolitres.

Les cervelles commençoient à s'échauffer, et à peine, au milieu du fracas général, entendoit-on le bruit sec des queues de billard, qui dans ces temps barbares où la science du carambolage étoit encore à naître, n'étoient pas garnies de cuir à leur extrémité.

Seul, assis sur une banquette, l'œil vitreux, la tête inclinée, l'air abattu par la mélancolie, le Capitaine Bleu, étranger à ce tumulte, ne remarquoit point, tant il étoit distrait, quatre ou cinq personnes accoudées sur une petite table ronde, lesquelles parloient à voix basse en le contemplant avec curiosité.

— Ce que vous dites là me surprend, murmura un chef d'escadron ; de telles habitudes sont loin du caractère de l'homme que je crois reconnoître. Pourtant, ce sont bien là ses traits ; mais il a pris une physionomie de séminaire que je ne lui ai jamais vue. Où dcmeure-t-il?

— Il perche sur le toit d'une arcade attenante à une église, clans un bouge d'où il est

parvenu à déposséder le sacristain de Saint- Maurice; on lui donneroit lépaulette du général Moncey pour abandonner ce taudis, qu'il n'y consentiroit pas.

— A-t-il eu bien des duels depuis son séjour à Besauçon?

— Des duels!!! L'autre jour un jeune homme se divertissoit à ses dépens, le gouaillant sur ses habits bleus et sur sa figure de sacristie : le capitaine ne répondoit rien; mais l'agresseur étaut devenu plus goguenard , le capitaine pâlit et battit en retraite.

Le commandant parut stupéfait. Après un instant de silence, il reprit :

— Eh bien! savez-vous pourquoi Dauphiné (car tel est le nom de votre Capitaine Bleu) , savez-vous pourquoi il a , dans le temps, renoncé à tuer des maîtres d'armes?

— Lui?

— D'abord, il faut vous dire que dès que nous arrivions dans une ville, Dauphiné fai-

soit demander les maîtres d'armes de la localité, les insultoit et les détruisent successivement. C'est, disoit-il, par philanthropie qu'il agissoit de la sorte, attendu que ces professeurs d'escrime causent la mort d'une foule de bourgeois à qui ils donnent, avec des principes incomplets, l'insolence suffisante pour se faire estropier. Dauphiné, Franc-Comtois de la vieille souche espagnole, aimoit le duel comme un Castillan, d'une façon romanesque, poétique. A la vue d'une belle campagne, il demandoit des épées. Dauphiné avoit la folie du courage : jouer sa vie étoit un ravissement pour lui; le sang étoit sa rosée, le carnage son élément, et, pour qu'il soit encore debout, il faut que la fortune l'ait favorisé d'une manière inouïe.

— Morbleu, commandant, si nous vous causions de létonnement tout à l'heure, vous nous le rendez avec usure '

— Dauphiné observa donc que tuer des maîtres d'armes étoit une duperie. « Cela vous fait respecter par les populations, nous

dit-il un jour, et qu'on ait besoin un beau matin de foire de 1 exercice, on a peine à trouver une lame qui se frotte à la vôtre. »» Du reste, excellent camarade, le capitaine n'a voit d'au tredi ver tissement que celui-là. Les femmes ue loccupoient guère; l'amitié avoit sur lui peu de prise, le vin le laissoit froid ; les armes seules l'émoustilloient encore; il se plaisoit si fort aux jeux où le sang coule, que, semblable au taureau, il aimoit la couleur du sang et les vêtements routes qui,, disoit-il, lui réjouissoient l'œil et lui empourproient la cervelle d'un joyeux désir de ferrailler. Aussi, les jours de bataille, portoit-il un grand manteau vert-sombre, doublé decarlate.

— Quel Sacripant!

— Joubliois de vous dire qu'il existoit au inonde un être pour lequel il eût risqué tout, et jusqu'à son honneur: c'étoit un de ses cousins nommé Morissot. Ces deux hommes, nés le même jour, allaités par la même nourrice, ne s etoient jamais quittés avant la campagne d Italie qui les sépara pendant quelques aimées. Ils se ressembloicnt par le caractère;

leur passion chevaleresque pour les armes étoit également exaltée, et leur tendresse réciproque étoit attendrissante à voir. Je ne sais ce qu'est devenu Morissot, qui eut dans sa jeunesse, à ce que j'ai ouï raconter, un fils qu'il envoya tout jeune à l'école de Brienne. L'enfant, ma-t-on dit, porte le nom de sa mère.

Ici le commandant fut interrompu par un lieutenant, bel et grand jeune homme qui jouoitau billard, et jouoit assez gros jeu, bien que son œil légèrement aviné lui donnât peu de chances de succès.

— Benjamin, lui dit le chef d'escadron, ménage tes finances ; nous avons encore deux mois à vivoter, avant que d'entrer en campagne.

— Quand je serai à sec, répliqua Benjamin, je tirerai à vue sur Dalcy.

— Et Dalcy ne se fera pas tirer l'oreille, s'écria le partner de Benjamin. Gomme nous n'avons qu'une bourse, il est aussi indifférent que nous perdions l'un contre l'autre des

millions en or, que sil s'agissoit de millions en assignats de 1 an iv.

Ils continuèrent leur partie.

— Ces deux officiers, reprit le commandant avec un sourire, sont les deux plus jolis en fants... ils s'aiment comme s'aimèrent Morissot et Dauphiné, comme Oreste et Pylade, comme Pollux et Castor. Ils font bien déjouer ensemble ce soir, car ils se sont si bien grisés l'un et l'autre, qu'ils perdroient jusqu'à leur ceinturon, s'ils tomboient entre les griffes d'un aigrefin.

Durant ces entretiens, le Capitaine Bleu n'avoit pas desserré les dents ; seulement, et d'une manière presque machinale, ses yeux, quelques secondes, avoient suivi le lieutenant Benjamin, puis ils étoient retombés appesantis sur le front du commandant.

— Sacrebleu, s'écria ce dernier, s'adressant à ses commensaux ; je ne veux plus boire aujourd'hui ! (il repoussa son verre loin de lui) ; ce pauvre Dauphiné m'attriste complètement.

Il m'a regardé, il me regarde encore, et ne nie reconnoit plus, moi l'un de ses plus anciens camarades! (Ici le commandant tordit avec ses doigts sa moustache, pour arriver imperceptiblement à s'essuyer les yeux.) Ah ! pauvres diables que nous sommes ; voyez ce qu'on peut devenir, et dites s'il n'est pas douloureux d'assister à l'anéantissement des cœurs les mieux trempés.

— Hélas , le mal est sans remède.

— Qui sait! je veux lui parler, le rappeler à lui-même, le tirer de cette léthargie. On ne peut laisser un homme lentement mourir, et mourir ainsi.

Et s'avaneant vers le Capitaine Bleu, le vieux chef d'escadron lui prit la main en s écriant :

— Dauphiné, ne me reconnois-tu pas?

Le capitaine tressaillit d'entendre son nom, et murmura sans presque lever les yeux :

— J'ai reconnu ta voix des qu'elle a parlé, car depuis une heure je pensais à toi.

— Tu te souviens donc de nos beaux jours, «le nos premières campagnes , de notre ancienne amitié?

— Ce sont des choses d'un autre temps.

— Bah, la lame ne vieillit point; quant au fourreau, les soldats de la république n ont-ils pas été charpentés avec du fer?

— Tout s'use en ce monde, tout finit, comme tu peux le voir.

— Tu es plus vigoureux que tu ne penses, et dès que tu seras las de dormir...

— De ma vie je ne toucherai le pommeau dune épée; l'avenir est fermé pour moi.

— Tu vois les choses en noir.

— Tu te trompes, je vois en bleu; le bleu c'est ma vie.

— Que diable dis-tu là, et quelle affreuse aventure t'a troublé de la sorte?

Au lien de répondre, le capitaine se détourna , et faisant un signe d'adieu à son camarade, se dirigea vers la porte.

— Ne crois pas , dit ce dernier en le retenant par le bras, ne crois pas que je te laisse partir. Ce n'est pas tous les jours qu'on retrouve un vieil ami; le temps et la guerre rendent la chose de plus en plus rare.

— Situ m'aimois, tu me permettrais de te quitter; ta vue, comme celle de tous nos anciens compagnons, me rend malade; rien ne me peut soulager.

— Non, tu ne me quitteras pas; je ne supporterais pas un tel affront, et dussé-je me battre avec toi, tu es mon prisonnier.

Le Capitaine Bleu sourit tristement.

— J'aimerais mieux, le sais-tu, Dauphiné, risquer ma poitrine contre ton cpée diabolique, si cela pouvoit te remettre en appétit de courage et de batailles que de te voir ainsi

dans la plus triste nonchalance. Tu me donnes envie de te chercher querelle.

— C'est un droit que chacun possède ici; ces messieurs te diront que je sers de but aux railleries des uns et des autres. Si je n'ai pas encore purgé ce cabaret de toutes ces espèces, n'en dois-tu pas conclure que j'ai fait vœu de ne plus toucher à une épée?

— Serment d'ivrogne!

— Je ne m'enivre jamais. Parlons d'autre affaire : s'il eût été possible de changer mes idées, certaines personnes auraient triomphé de nies résistances. Pajol, Morand, Lecourbe m'ont obsédé l'esprit, et Oudet, plus obstiné qu'eux tous, n'a remporté dans cette lutte d'autre avantage que celui de se brouiller avec moi.

Le commandant humilié se caressa la mâchoire avec résignation , et revenant à son propos par une voix détournée, il murmura :

— Qu'est devenu ton cousin Morissot?

— Morissot! pourquoi parles-tu de Morissot'? Quelle est ton intention? interrompit le Capitaine Bleu dune voix altérée.

— C'est que je trouve surprenant qu'il t'ait laissé dans l'état où je te trouve. Il est des affections qui ne devroient jamais s'éteindre.

Le Capitaine Bleu, violemment agité, répliqua :

— Tu peux m'outrager sans péril, je n'ai plus d'armes pour me défendre. Autrefois on n'auroit pas impunément, en ma présence, étendu sur mon cousin Morissot, sur mon frère, un soupçon malveillant. Ah ! si Morissot étoit-là... serois-je ce que je suis à cette heure?

Après ces paroles, le Capitaine Bleu laissa tomber son menton sur sa poitrine, et sans écouter la réponse du vieux chef d'escadron, il demeura absorbé dans une méditation profonde. Quand il releva le front, le commandant reprit :

— Si je t'ai attristé, j'en ai du regret. Mo-

rissot a disparu, on ne sait ce qu'il a pu devenir; toutes les recherches dont il fut l'objet ont été vaines, a ce qu'on prétend; je désirerois savoir si tu es mieux informé que nous.

— Tu me tendois donc un piège? Expliquetoi, quelle est ta pensée...

Ici le Capitaine Bleu frappa sur la table avec violence, étendit la main sur ses yeux, et d'un ton étrange il s écria :

— Si tu sais , à propos de mon cousin , quelque mystère affreux qu'on m'ait tenu caché, révèle-moi tout! Il est trop vrai; Morissot a disparu. Morissot! lui seul au monde étoit pour moi quelque chose, et je ne le verrai plus!..

Les derniers mots du capitaine se perdirent dans les sanglots; il cacha sa tête dans ses mains , et pleura avec amertume.

— Laissons-le , murmura l'officier ; un homme n'aime pas qu'on le voie pleurer.

Ils se levèrent donc , se placèrent devant lui pour le cacher à la foule, et firent semblant de s'intéresser à la partie des joueurs de billard.

Après quelques instants, le Capitaine Bleu saisit le commandant par le pan de son frac , et l'attirant sur un tabouret :

— Garde-toi, lui dit-il, de parler de moi ou de répéter notre entretien de ce soir. Tout bruit m'est odieux , et l'attention d'autrui , quand j'en suis l'objet, m'est très-pénible ; il me faut du bleu, du bleu et du silence.

Là-dessus, comme s'il eût senti le besoin de reprendre des forces, le capitaine Dauphiné but coup sur coup plusieurs verres de kirschenwasser de la vallée de Vuillafans , et peu à peu son œil se ralluma comme le feu d'une lampe mourant d'inanition dans laquelle on verse de l'huile.

— A ce que je vois, reprit ensuite le capitaine, les recrues du régiment sont belles; tu as là de jolis officiers. Ces deux lieutenants

qui tiennent le billard sont-ils de ton escadron ?

— Oui, mais ils n'en feront pas long-temps partie.

— Pourquoi?

— Parce qu ils se feront casser la tête à la première occasion. Ces enfants-là sont braves comme nous Tétions , et ils s'entr'aiment comme vous vous aimiez... là, tu sais bien, lui... et toi.

— Qu'ils sont heureux! articula le capitaine.

— Le plus grand des deux, Benjamin, a un délàut.

— Tant pis, c'est celui que je préfère, et je me sens presque tendre à son égard. La superbe ligure de soldat!

— Sans doute; mais ce coquin-là est possédé delà manie des duels, absolument comme nous l'étions en nonante-deux et même plus tard.

— Et tu appelles cela un défaut! s'écria le capitaine avec exaltation.

Mais soudain son visage se rembrunit; d'une voix concentrée il ajouta :

— Tu as raison ; c'est pis qu'un défaut, c'est un malheur, malheur plus grand qu'ils ne pensent, et ma sympathie pour lui se tourne en compassion.

Ce fut au tour du commandant de défendre celui qu'il accusoit ; mais Dauphihé restoit pensif à regarder Benjamin en répétant :

— C'est dommage!

— Allons donc , s écria l'officier en riant, tu as tué plus de bourgeois qu'un évêque ne pourroit en bénir et...

— Et j'eus tort; ce sont des distractions que je n'approuve plus.

— Sur ma foi, Dauphiné , tu as l'air d'un capucin.

— S il y avoit encore des capucins , je sais un homme qui en porteroit l'habit depuis cinq ans.

— En vérité! s'écria le commandant.

Et désignant du doigt les vêtements du capitaine, il poursuivit :

LE CAPITAINE BLEU. :j ; :,

— Et l'amour du bleu, comment la urois-tu assouvi?

— Quand on est bon moine, on cherche te bleu dans le ciel.

Leur entretien fut interrompu : à quelques pas d'eux, une dispute s'étoit engagée, et nos causeurs ne distinguèrent pas tout d'abord, au milieu du bruit, les auteurs de la querelle. Le chef d'escadron s'avança sur-le-champ pour s'interposer avec l'autorité que lui donnent son grade, et il reconnut avec chagrin que la plus vive altercation avoit , on ne sait comment, commence entre Benjamin et Daicy, tous deux échauffés par le vin.

Quand la colère s'empare d'hommes étrangers l'un à l'autre, ou rapprochés seulement par des relations de simple convenance , il est facile de les calmer. Mais quand une première parole aigre est échangée entre deux amis véritables, leur cœur, atteint tout à coup jusque dans ses profondeurs, s ébranle, se soulève, et sa douleur s'exhale en reproches amers. Une vie entière de dévouement, des-

time, de confiance mutuelle, disparoît comme le sillon d'un éclair, et tous les petits nuages qui de loin en loin se sont glissés dans la sérénité du commerce intime, se ruent tout à coup sur ce fidèle attachement dans lequel deux âmes s etoient réfugiées. Un instant d'orage bouleverse à jamais ce frêle abri qu'on croyoit indestructible , bêlas , et l'édifice abattu ne sera jamais relevé!

L'amitié meurt de la moindre piqûre.

Ce sentiment, le plus généreux de tous, est bien plus délicat que l'amour ; l'amour pardonne, l'amitié ne pardonne pas. L'amour a des léthargies, après lesquelles il se réveille souvent; l'amitié endormie ne se réveille jamais.

Dans cette discussion de Dalcy et de son camarade, l'emportement mutuel fut bientôt à son comble; c'est ce qui aura toujours lieu entre deux amis, attendu que la connoissance approfondie qu'ils ont acquise de leurs caractères réciproques, les met à même de saisir parmi toutes les paroles piquantes, celles

«jui pénétreront dans les replis les plus secrets de l'amour-propre.

Quant à l'origine de la rixe, il n'étoit guère possible de la retrouver. Benjamin reprochoit à Daley la graine d'épinards qui germoit dans son orgueil ; ce dernier qualifioit l'autre de Télémaquc de garnison, mot qui sembloit dénué de sens à chacun, hormis à Benjamin, qui affmnoit avec indignation que Dalcy, en prononçant ces paroles, commettoit une action infâme et digne de châtiment. A quoi ce dernier repartit :

— Les menaces de ce guerrier ne sont pas redoutables; sa prudence le tient à l'abri sous un serment pieux; tant qu'il n'en sera pas relevé, il ne peut mettre à fin aucune aventure, et il a l'espoir d'être à jamais enchanté.

— Il est affreux, s'écria Benjamin, d'abuser ainsi de la sainteté du secret. Je vois trop tard le peu que vous valez et combien vous êtes méprisable!

— Le mépris est l'arme du beau sexe, elle convient à votre courage.

— Dalcy! cria l'autre dune voix de tonnerre, en courant sur lui avec un geste terrible; j'aurai raison de ce lâche propos !

Cette scène se passoit au milieu du tumulte causé par les curieux, par les amis qui cherchoient à pacifier ces rivaux , et à savoir lequel a voit raison.

Jusque-là, le Capitaine Bleu, à qui les duels causoient une suprême aversion, étoit demeuré triste, à les contempler, en murmurant avec amertume :

— Deux frères , deux amis... les malheureux ! que de chagrins ils se préparent !

Mais , au moment où ils s'étoient défiés , reprenant pour les sauver son énergie d'autrefois, il dit vivement au vieil officier :

— Il les faut séparer à la minute, avant que, par une insulte grave, ils n'aient rendu tout accommodement impossible : emparetoi de Dalcy, je me charge de l'autre.

Le mouvement du chef d'escadron fut si

prompt, que Daley , clicrchant son rival, se trouva lace à face avec le visage froid et sévne Je son commandant, qui lui intima Tordre de se rendre au quartier, et d'y garder les arrêts pendant vingt-quatre heures. La résistance fut d'autant plus légère, que l'officier supéiieur n'entra pas en discussion avec le lieutenant, et que la discipline militaire, dont l'habitude avoit assoupli ce caractère impétueux, le maîtrisa soudain. Il recula peu a peu, et près de quitter le seuil, il cria à son ancien ami :

— Dans deux jours nous nous reverrons!

Benjamin ne put riposter au cartel; le capitaine Dauphiné loccupoit suffisamment.

Comme il avoit senti qu'un seul mot ajouté à ceux qui avoient été prononcés rendroit une affaire indispensable, il avoit saisi par le bras ce furieux, et le faisant tourner deux fois sur lui-même , il l'avoit lancé au fond de la salle. L ayant isolé de la sorte , il setoit emparé de ses deux poignets, et malgré la résistance du jeune homme, le Capitaine Bleu,

tant que Dalcy fut dans la salle, tint son prisonnier immobile comme il eût fait d un enfant. Les assistants, accoutumés à se divertir sans crainte aux dépens de Dauphiné, étoient ébahis, et le Capitaine Bleu, fort paisible, disoit à Benjamin écu niant de rage :

— Du calme; là, là, mon fils. ..Tu vas rester fixe et immobile, à la première position, comme un saint de bois dans sa niche de pierre.

Accablé de honte, le jeune lieutenant murmura enfin :

— Lâchez-moi, je n'essaierai pas de fuir.

— Écoutez , lieutenant , je pourrois être votre père , et comme tel , je blâmerois tout haut votre conduite. Vous n'avez qu'un ami, qu'un trésor, et vous le jetez par la fenêtre!

— Eh ! monsieur, je ne m'occupe pas de vos affaires.

— Moi, monsieur, je m'occupe des vôtres, parce qu'il me convient de le faire, parce que vous êtes fou, enfin parce (tue vous me plai-

sert. Votre ami est ivre, et quand on a, comme vous, toute sa tète, on est généreux et moins irascible. Une jolie querelle, ma foi! qui a commencé, dit-on, par une discussion politique. Et des soldats n'ont pas honte de parler politique comme des marchands de cuir ou des fournisseurs !

Ce ton eommençoit à maîlriser un peu notre jeune homme. Mais les badauds du Café des Droits de l Homme, accoutumés à rire aux dépens du Capitaine Bleu, plus inerte en général que le soliveau de La Fontaine, se réjouissoient insolemment de le voir dans un rôle nouveau; leurs railleries, en ôtant au bonhomme le sérieux de sa position, dimiuuoientson autorité aux yeux de son protégé.

— Au surplus, reprit ce dernier, redevenu calme, ce qui est fait est fait, le vin est tiré, on le boira après-demain.

— J'affirme qu'on ne le boira pas.

— Un duel est indispensable, monsieur.

Premièrement, j'ai été provoqué; ensuite, Dalcy, qui n'est pas plus ivre que moi, m'a dit

des choses dont seul je puis apprécier la gravité, des choses qui exigent du sang. Enfin j'ai promis de me battre, et de ma vie je ne suis revenu sur ma parole.

— Alors, vous commencerez aujourd'hui.

— Je jure ici , monsieur, que je me battrai.

— Je jure ici, monsieur, que vous ne vous battrez point.

— Et la raison, s'il vous plaît?

— C'est que je ne le veux pas.

A ces derniers mots du Capitaine Bleu, accompagnés d'un geste carré qui fit faire une grimace très-drôle à son vaste habit barbeau , les habitués du café rirent de tous leurs poumons, et commencèrent à s'amuser du capitaine comme de coutume; c'était à qui lui jetteroit 1 eclaboussure de son esprit. Le voyant ainsi lutine, Benjamin conservoit un ton plus que dégagé. Dauphiné devina ce qui se passoit dans rame du jeune homme, et comprenant quil falloit, pour acquérir sur lui une certaine autorité, s'emparer à l'instant du respect de la

toule , il y parvint par un procédé fort adroit.

— liiez, s ecria-t-il, autant qu'il vous plaira; si je ne vous dédaignois comme des marmots, depuis long-temps je vous aurois tous fait sauter par le sfenètres. Maintenant, je vous engage à vous taire.

Les rires redoublèrent à cette injonction.

— Diantre, s ecrioiton, le Capitaine Bleu se réveille; quel Machabée!

— Si vous me supposiez capable de vous châtier, vous fileriez plus doux. Tenez, je vais les rendre tous plus poltrons que des avocats.

A ces mots, s'einparant de trois cannes de jonc qui se trouvoient là, il en barbouille le bout avec de la craie blanche, il boutonne son habit et dit gaiement à Benjamin :

— Tu vas être témoin d'un beau duel.

Puis s'adressantaux deux plus habiles fleurets parmi ces insolents, et leur remettant à chacun une canne :

— Je vous attaque tous deux à la fois, s ecria-t-il, en se mettant en garde , et si je ne vous marque pas l'un et l'autre de deux points blancs avant qu'un de vous ne m'ait touché, je consens à n'être... que ce que vous êtes !

Les deux personnages , mis au défi de la sorte, attaquent ensemble Daupbiné avec un mélange de surprise et d'ironie. Ce dernier, pour montrer sa supériorité, se borne quelques instants à la parade. Les trois points blancs voltigent rapidement, se croisent; mais aucun des combattants n'est marqué. Tout à coup, le Capitaine Bleu cric :

— A mon tour!

Ses adversaires étoient devenus sérieux.

Daupbiné se tenoit fort droit; sa canne déjouoit, sans trop s'agiter, les feintes de ses rivaux. Une passe très-vive eut lieu , et un rond de craie blanche apparut sur leurs poitrines. Les spectateurs jetèrent un cri d etonnement; Dauphiné ne s'étoit pas même fendu. A peine les deux champions eurent-ils paré une estocade du capitaine , qu'ils reçurent la

seconde botte en plein estomac. Le Capitaine Bleu s'étoit ouvert sur le secoue! et la lui avoit poussée si roide, que le vaincu alla tomber a la renverse sur une table, aux buées de la multitude.

Dédaignant de recueillir les éloges de la foule, Daupbiné prit le bras de Benjamin qu'il attira dans un coin , en lui disant d'un air très-doux :

— Il falloit bien se délivrer de ces brutes sans leur faire du mal, car ces gens-là ne sont ni méchants ni dangereux. Çà, mon tendreami, vous ferez comme moi , vous aurez de la modération et votre affaire se terminera bien.

— Capitaine, repartitBenjamin, j'ai le cœur profondément blessé. Si je ne me battois pas avec Dalcy, je conserverois à son égard une haine profonde et taciturne riui sied mal au cœur d'un soldat.

— Delà haine contre votre meilleur ami!1.. Croyez-moi, dans ce duel, le plus malheureux sera le vainqueur ; son repos, son honneur, son

courage même, oui, son courage, mourront de cette victoire. Ah! quand vous l'aurez tué, vous verrez comme il viendra pleurer dans vos rêves, comme toutes les joies seront loin de vous, comme vous serez triste au bivouac le soir des jours de bataille... vous verrez!

— L'intérêt que vous prenez à mes affections me touche; mais ce combat est nécessaire, inévitable, et je certifie de nouveau qu'il

aura lieu.

— Oh , j'affirme le contraire ! répliqua Dauphiné, et pour 1 empêcher, dussé-je vous dire , vous dire tout... Mon cher enfant , me réduirez-vous à cette épreuve? Encore une fois, et du fond de l'âme (le capitaine essuya une larme), je vous conjure, par votre père....

— Par mon père? je ne l'ai plus... articula le lieutenant d'une voix sombre.

— Par votre mère donc, par votre sœur, partout ce qu'au monde vous respectez...

— J'ai une mère , et je n'ai jamais pu la i mer.

— Vous n'avez doue nu monde qu'un ami ! <>t vous voulez lui couper la gorge?

— De telles réflexions, au moment où j'ai besoin de ma fermeté, ne sont pas à propos, et vous me permettrez, monsieur...

— Je ne vous connois pas , je ne vous ai jamais vu avant ce soir; cependant, si je parvenois à étouffer cette déplorable affaire où vous courez à l'étourdie, si je vous évitois les remords, les douleurs qui vous attendent, j'aurois la seule satisfaction que je puisse encore espérer, et il me semble que je recouvrerois le repos que j'ai perdu.

— Il paroît, se dit Benjamin, que ce pauvre homme dont l'innocente folie est la plus calme du monde, a ses heures d'exaltation.

— Ainsi, poursuivit le Capitaine Bleu en dirigeant sur lui un coup d'œil perçant, vous me promettez que cette querelle n'aura pas de suites fâcheuses?

— Dix heures ont sonné depuis long-temps, répliqua Benjamin avec un froid sourire ; il

348 LE CAPITAINE BLLU.

est temps de se mettre au lit. Bonsoir, capitaine.

— Vous ne répondez pas?

— Calmez-vous, je demeure d'accord de tout ce qui pourra vous plaire. Nous reprendrons cet entretien un autre jour.

— C'est là tout? répondit Dauphiné. Puis donc qu'il vous faut plus que des raisons, puisqu'il faut employer à vous réduire une arme dernière que je ne puis manier sans me blesser moi-même, sortons de cette maison , et suivez-moi.

A ces mots, le capitaine entraîna le jeune sous-lieutenant; les habitués du café des Droits de l'Homme les virent s'éloigner et disparoître dans l'obscurité.

Au moment où ils tournoient à l'angle de la rue de la Bibliothèque et du cloître Saint- Maurice, on recueillit les derniers mots du Capitaine Bleu, qui disoit à son compagnon :

— Enfant, tu l'as voulu; eh bien, tu sauras tout, quoi qu'il m'en coûte; mais, parle diable, tu n'auras plus envie de te battre!

La ruelle de la Bibliothèque étoit alors ce qu'elle est aujourd'huijune des plus solitaires de la ville de Besançon ; mais les maisons s'y élevoient plus rares, plus sombres encore. Des saules-pleureurs, des peupliers, des acacias, inclinoient leur verdure pâle sur les murailles de clôture du chapitre de Saint- Maurice, et secouoient des feuilles mortes sur le pavé.

Notre jeune lieutenant se laissa entraîner sans mot dire, cédant à l'ascendant moral du

capitaine et à l'instinct de la curiosité. Benjamin, qui d'ailleurs avoit l'esprit aventureux, n'étoit pas fâché de s'initier au secret de son nouvel ami. Lorsqu'ils furent parvenus à l'extrémité de la rue, sous l'arcade Saint-Maurice, le Capitaine Bleu tourna tout à coup sur la droite, ouvrit une petite porte noire, sale, rouillée ; et ayant fait un signe à son compagnon, il entra. Après avoir traversé un corridor, et escaladé quelques marches d'un escalier en colimaçon, Benjamin se trouva dans une chambre où Dauphiné battit le briquet pour se procurer de la lumière.

L'appartement du capitaine rappeloit les plus tristes taudis des casernes. Son grabat étoit ombragé de deux rideaux de serge bleue, pareils à ceux qui voiloient les vitres, rapiécées pour la plupart avec du papier gris. Les murs nus étoient percés de quelques clous où pendoient des pipes, un vieux chapeau, une veste bleue et deux épées soigneusement recouvertes d'un vieux lambeau d'étoffe tout gris de poussière ; enfin, une grosse table en chêne, à tiroir, contenoit la garde-robe du

capitaine. Çà et là étoient accrochés des morceaux de papier noircis par l'humidité; cetoient quelques portraits d'officiers célèbres sous la république. Sur la cheminée qui servoit d armoire, se trouvoit la légende coloriée d'Henriette et Damon, imprimée à Montbéliard sur une belle feuille de papier d'almanach .

On reconnoissoit facilement que le capitaine balayoit sa chambre et faisoit son lit lui-même, attendu que la chambre n'étoit point balayée et que le lit n'étoit pas fait.

Dauphiné ayant offert un tabouret à son hôte, lui présenta une pipe et alluma la sienne. Il faisoit froid, et Benjamin, de qui la tête se calmoit, commençoit à se demander ce qu'il faisoit là et pourquoi il y étoit venu.

Pour son compagnon, paisiblement -assis sur le pied du lit, vu l'absence d'autre siège, il paroissoit chercher lexorde de son discours. Il promena ses regards sur le fond de la chambre, et les ramenant sur lui-même d'un air de pitié douloureuse, il les arrêta ensuite

surBenjamin,qui demeuroit consterné devant cet homme usé, jeune encore, et dont lame conservoit au milieu de l'abrutissement le sentiment de son abjection. On trouvoit dans la pose, dans le costume, dans la physionomie du capitaine et dans les objets qui l'environnoient , les symptômes d'une dégradation morale si complète, que ce spectacle causa à Benjamin un malaise involontaire. Le Capi* taine Bleu ayant observé l'impression produite sur le lieutenant par cet examen, murmura d'une voix sourde :

— Il y a cinq ans, j etois un des plus brillants officiers de l'armée ; ma place étoit marquée, disoit-on, aux premiers rangs ; l'ambition me dévoroit, le succès me suivoit partout. Au retour d'Egypte, je reçus ici mon brevet de chef d'escadron : hélas...

» Huit jours après, j'adressois ma démission au premier consul , qui me répondoit par l'envoi du brevet de colonel, que je lui rendis. Je ne fis part de ces deux circonstances à personne, de peur d'exalter encore le zèle d'amis

obstinés à me tirer de l'état où je suis. Je serois général à cette heure, moi qui fais honte au dernier soldat, moi qui ne suis plus capable d'être le laquais d'un financier.

» Quel changement", n'est-ce pas? Eh bien, ceci est l'œuvre, non pas même d'un remords, niais d'un re«;ret, d'un regret effroyable! Ah, vous n'avez qu'un ami et vous voulez le tuer! Kcoutez-moi donc, et sachez ce qu il en coûte.

» Il n'est pour un soldat, vous le savez, ni femme, ni enfants, ni père, ni mère. Dans les années de guerre où nous sommes, on se détache de tout ce qu'on a laissé derrière soi, et !e monde n'est plus qu'un petit village qui a pour clocher le drapeau du régiment. Cependant, comme le cœur a soif d'affections, qu'un brave compagnon se trouve à sa portée, il s'en empare, et voilà une amitié sur laquelle on assume tout ce qu'on eût éparpillé sur dix tètes différentes. Le frère d'armes tient lieu d'une famille et de tous les amis possibles; l'amitié réelle n'existe pas hors des camps. Quand, donc, vous aurez tué votre cher Dalcy, I. 23

vous serez aussi désespéré que si vous aviez.

assassiné votre famille entière. »

— Si je l'aimois encore, vous auriez raison; mais comme depuis son indignité je le méprise...

— Ah ! monsieur, vous Taimez toujours, parce que vous en parlez avec passion et que- Ton ne passe pas ainsi de l'affection à l'indifférence. Au jour de la colère, on ne prévoit pas l'amertume du lendemain. Grand Dieu , si j'eusse été aussi coupable que vous aspirez à le devenir, impuissant à supporter mes remords, je me serois fait mourir! Peut-être aurois-je bien fait de m éviter ainsi de longs chagrins, et d'aller là-bas rejoindre mon pauvre Môrissot...

— Môrissot ! répéta le jeune lieutenant , en projetant sur le Capitaine Bleu un regard detonnement.

— Cetoit le nom de mon meilleur ami, continua le vieil officier. De plus, il étoit mon parent, et notre affection datoit de nofrr

LE CVi'ILAI»: BUKJl JS5

naissaner. M()iissot,(jiii avoit. eu le bonheur dénie sauver deux Ibis la vie, en éloit si joyeux qu'il lui felloit, avec moi, dissimuler des transports dont pètoïs jaloux. Le sort nous sépara pour la première fois en 1796; nous nous sommes quittés sans pleurer, mais la mort dans le cœur. Que ces quatres années d'absence furent IcWguës et pénibles! Un soir, ta mon retour d'Egypte, comme j'entrois au Cnfc des Droits de l'Homme, j'entends le son d Une voix que je recounois pour la sienne. Je pousse un cri, je l'appelle ; car je ne le distinguois pas dans la foule. Un colonel de dragons qui me tournoit le dos, se lève tout à coup, m'envisage et se précipite dans mes bras. Les quatre années d absence furent oubliées en un instant...

A cet endroit de son récit, le Capitaine lileu quitta sa pipe, et suffoqué par l'attendrissement que lui causoit ce souvenir, il se promeua à grands pas en se roidissaut contre l'émotion. Puisse rapprochant brusquement de Benjamin qui l'écoutoit avec avidité, et lui saisissant le bras, il articula :

— Deux heures plus tard... Morissot n existent plus.

Le lieutenant tressaillit, tandis que le capitaine, la tête cachée dans ses mains, luttoit contre un violent accès de désespoir.

— Vous assistez à mon supplice, monsieur; cependant je ne suis pas coupable , la conscience dort en paix, le cœur veille seul, et il saigne d'une incurable blessure. Morissot devoit partir le lendemain : nous avions beaucoup bu, comme ce soir; beaucoup parlé du passé et de notre jeunesse, comme ce soir encore. Il m'a voit conté ses derniers duels , je lui avois fait part des miens ; nous étions plus heureux, plus gais que des pinsons dans la feuillée.

« Ces duels, nous les aimions à la fureur : d'où nous venoit cette passion , je l'ignore. Cette vieille cité de Besançon, noire et solitaire, entourée de roches vives, couronnée de clochers et de bastions, cette place forte, à la physionomie taciturne, où retentissent à toute heure, au milieu du silence, des trom-

pettes militaires et des sonneries d'église, exerce une influence étrange sur le naturel tke ses fils, tout imprégnés encore de la sauvagerie rude et austère des vieux Espagnols du duc d'Albe. Morissot et moi nous avions, comme bien d'autres'., quelques gouttes de ce vieux sang plein d'âcreté, et rien n'en avoit tempéré la force. Les enfants de Besançon ne sentrebattent point comme les autres enfants, ils ont des duels en règle, des témoins qui prennent parti comme au bon temps de nos pères, et l'affaire se passe]sur les roches, en quelque défilé d'un aspect lugubre dont la vue. seule donne soif de sang. Vous ne pouvez comprendre la quantité d'admirables coupegorges, de sites funèbres et de sinistres recoins dont la nature a gratifié les environs de cette ancienne ville de Philippe II. L'aspect seul du pont du Secours, au fond d'un chaos de rochers vifs, sur lesquels se dressent, telles «[lie des têtes d'hydres, deux forteresses à la blanche denture de créneaux , auroit suffi pour inspirer à Gain la pensée du premier meurtre. Dans ma jeunesse, on ne parloit à Besançon que de combats, que de poitrines

3i8 LE CAPITAINE BLEU.

transpercées, que de morts violentes. Les forêts même du voisinage étoient tout assombries de poétiques histoires de brigands. C'est dans ce lieu, notre patrie, que mon cousin et moi , tout en bataillant sans cesse , nous dévorions les histoires chevaleresques des Castillans et des Maures, les poèmes du Tasse et de l'Arioste, seuls livres que nous ayons jamais lus.

» Monsieur, nous avons tué bien du monde, sans scrupule, sans regret et avec beaucoup d'entrain. Cette passion pour les combats singuliers éteignit en nous toutes les autres. Quetoit le jeu où l'on risque des pièces de monnaie, en comparaison de celui où nous mettions chaque jour notre vie sous le chandelier? Les femmes, malgré notre jeunesse et leur beauté, ne nous occupoient que d'une façon passagère. Ainsi, nous ne tenions à la vie que par le plaisir de courir sans cesse après la mort.

» Il falloit vous expliquer ce trait de nos caractères, vous dire ces bizarreries inintelligibles, pour tout autre qu'un Bisontin de la

vieille souche; sans quoi vous n'auriez pas ( omjnis ce qu'il me reste à vous raconter.

» Nous venions, Morissot et moi, après nous être retrouvés au bout de quatre ans cl absence , de quitter ensemble le Café des Droits de l'Homme. Ma main étoit appuyée sur son b: as, et il s'écrioit de temps en temps : — Quel bonheur, frère, quelle joie de se revoir!

»: Le plaisir nous portoit à rire et à pleurer tout à la fois, c'étoit une folie véritable, ,1e conduisis mon cousin à mon hôtel.

» Comme nous traversions l'arcade Saint- Mam iee, sur laquelle je demeure à présent, Morissot quitte mon bras, se retourne, et contemplant l'angle -de rue où nous nous trouvions, il m'en fait admirer le caractère grand et solennel. La lune dans son plein setoit levée derrière le palais Granvelle, dont les grands murs, noirs comme de l'encre, denteloient leur ombre sur le pavé. L'énorme pignon que j'habite élevoit jusqu'au ciel son cône grisâtre et se dessinoit en clair sur les

grandes volutes brunes de Saint -Maurice. L'arche élevée sur la rue sembloit refléter dans l'ombre qu'elle projetoit ses lourdes arabesques du temps d'Albert et d'Isabelle, et au travers de ce rond noir on apercevoit', comme dans un télescope , de pâles arbustes entremêlés aux bâtisses du cloître, légers comme des ombres, et dont les lignes effacées par la lumière bleue s'enfuyoient en perspective dans les brouillards du fond.

» Tout dormoit dans la cité; les temples fermés depuis la révolution avoient pris le silence et l'aspect des ruines: les plans d'ombre et de lumière se découpoient grandement; on pou voit se croire égaré la nuit au carrefour d'une ville andalouse. La beauté de ce tableau frappa Morissot. — Pour trouver son pays beau, rien n'est tel que de le quitter, s'écria-t-il; j'ai traversé vingt fois, dans ma jeunesse, ce coin de rue sans le remarquer; je n'y suis pas venu depuis sept ans, et je le trouve magnifique.

» — En vérité , répondis- je » ce carre-

four ténébreux , entouré Je vieille architecture, seroit un beau théâtre peur quelque sanglante affaire.

n Ces réflexions ressuscitèrent les visions romanesques de notre jeune âge, et notre imagination se monta par degrés. Morissot, drapé dans un grand manteau gris-pâle, se tenoit fort bien campé sur la tranche de l'ombre; son sabre traînoit sur le pavé avec un cliquetis charmant, et la lune tiroit des étincelles du casque de dragon , dont la longue crinière ondoyoit au souffle du vent. — Frère, mecriai-je transporté d'allégresse, le bel endroit pour se couper la gorge!

» J'avois posé ma main inquiète sur la garde de mon bancal qui vibroit dans le fourreau comme s'il m'eût compris.

» — Par ma foi, répliqua Morissot, tu as raison, cousin, ce seroit une volupté d'empereur que de dégainer ici.

» — C'est à n'y pas résister, ajoutai-je. Si

a$2 LE CAPITAINE BLEU.

l'on samusoit un peu avant de se coucher;

que t'en semble?

» Déjà mon sabre Hamboyoit tout ruisselant de lumière. Morissot se mit en garde, après avoir retroussé son manteau , dont il rejeta la moitié sur l'épaule gauche; et ce manteau étoit doublé decarlate.

>- Notre assaut commença au milieu de la gaieté la plus vive; nous étions si heureux de faire des armes ensemble après si longue absence et de savourer de compagnie des émotions poétiques également senties de part et d'autre ! On babilloit tout en faisant des passes, et l'on admiroit l'effet galant des deux lames qui scintilloient dans la nuit comme des éclairs dans un nuage.

» Le cliquetis du 1er nous réjouissoit d'une manière infinie, et le contraste de notre menaçante attitude avec notre affection réciproque nous laisoit ressentir avec une vivacité plus exquise les forces de cette amitié. Bientôt, le jeu nous intéressa; l'on chercha à montrer de l'adresse; la jouissance se cou-

LE CAF'ITAIINL BLEl. 3Ca

centra, on se mit en harmonie avec la gravité des objets d'alentour, les paroles devinrent plus rares, la respiration plus haletante.

n O passion frénétique et insatiahle des joueurs! la pente fatale nous entrai noit, et tout en le comprenant dune manière vague, nous poursuivions cette partie périlleuse. Chacun de nous serroit la parade avec vigilance, devinant la tentation d autrui et craignant de céder à son propre éblouissement.

» Au bout d'un instant, on n'entendoit plus <{ue le bruit de deux sabres s'entre-choquant avec rapidité. Tout à coup, le rouge du manteau de Morissot m'irrite l'œil (cette couleur m avoit toujours chatouillé la prunelle) ; voulant combattre cette influence, je me roidis. mais je sens que 1 ecarlate commence à attirer la pointe de mon arme, et que l'aimantation s'accroît très- vite. Trois fois je murmure: — Frère, abaisse ton manteau , cache donc ce rouge, la pupille nie démange...

» Trop absorbé par le plaisir pour m'entend re, il ne s'arrête pas, et sa laine, glissant

sous ma veste, me découpe, de pointe, une

aiguillette sur la poitrine.

» Au léger cri de surprise que je jette, il répond : — T'ai-je blessé?

» — Non pas! va, va toujours. J'avois retiré ma main pleine de sang , et ma vue retomboit toujours sur cette doublure écarlate.

» — Ce n'est rien? murmura Morissot; ab le joli petit combat!

» — Caçbe donc cette doublure! lui criaije impatienté; tu sais combien cela me déplaît.

» — Est-ce que jen ai le temps? dit-il avec un éclat de rire.

» Un nuage venoit de voiler la lune; les ténèbres m'inspirèrent je ne sais quelle secrète envie de voir du sang. Déjà ma main tremblotoit; je fus blessé une seconde fois. Puis, il me passa dans la cervelle un violent dépit de voir que Morissot. par son obstination à laisser son écarlate à découvert, rnexposoit

à causer un malheur ; il me sembla que ce rouge me bravoit. Dès lors, mon cousin fut oublié comme s'il eût été absent; je combattis contre... contre le rouge, et l'enivrement commença pour moi.

» Gela dura peu : Morissot tomba à mes pieds le front contre terre, sans même exhaler un soupir. Il étoit mort; je l'avois tuér monsieur, je l'avois tué! »

Et terrassé par cet effroyable souvenir, le Capitaine Bleu, pliant sur ses genoux, se laissa choir sur le plancher. L'infortuné s'arrachoit les cheveux, les convulsions du désespoir se joignoient à ses pleurs. L'œil fixe, les bras croisés, Benjamin, plus immobile qu'une statue, contemploit ce malheureux. Dauphiné se releva pâle, respirant à peine, et articula d'une voix saccadée :

« — Maintenant, songez aux suites de ce crime épouvantable, quoique involontaire, et courez demain, si vous en avez le courage, baigner votre épée dans le sang de votre

meilleur ami. Cest uneépreuve à faire; si votre raison n'y succombe pas, alors vous serez assuré d'avoir un cœur de granit.

» Depuis ce jour fatal, toute ma force s est évanouie : ces douleurs que je m'étois faites mont appris à réfléchir sur celles que j'avois causées à la suite de mes nombreux duels d'autrefois. Tout le sang que j'avois répandu s'élève contre ma conscience comme une vague énorme sous laquelle je demeure englouti. Plus de sommeil, plus d'ambition , plus décourage, plus d'amour pour la gloire, cette dernière passion de ceux à qui les autres ont failli. Une terreur profonde s est emparée Je tout mon être, la vue d'une épée me fait frissonner d'épouvante, et si je recevois une insulte, moi le spadassin, jirois me noyer pour ne pas me battre. La couleur rouge est abominable à mes yeux : ceci n'est pas une folie, c'est un supplice inconnu des hommes, dette nuance me cause un malaise inouï , une défaillance si douloureuse que dès qu'un objet écarlate passe devant ma prunelle, j«me crois près de mourir. Oh! n'eussé-je, pour

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rxpier le passé, que ce tourment à supporter, mon enfer seroit assez cuisant! Je finirai par me détruire, pour ôter de mes yeux cette lugubre vision qui me poursuit encore quand ils sont Fermés, car alors j'aperçois mes paupières comme un voile empourpré qui me sépare du jour. Et me voici, jeune encore et courbé comme le plus vieux, sous le fardeau d'un chagrin qui m'épuise. Contemplez ce galetas délabré, honteux; mon âme est tout aussi dévastée ; je ressens à Têtard de moimême le dégoût qu'inspire aux autres ma complète abjection.

» Le sort n'a eu pitié de moi qti un instant ; eé soir. Il m'a donné la force de vous confier ce mystère, il a rattaché ma vie à l'espérance de vous préserver de tourments tels que les miens ; ctte action sera une goutte d'eau jetée sur le feu qui me ronge. S'il faut tout avouer, vous avez trouvé je ne sais où la ciel de mon eu'iir que je croyois perdue. C'est que, mon enfant, vos traits font revivre à ma vue ceux de mon pauvre Morissot ; quand je vous contemple, je crois le voir.

» — En vérité! répondit Benjamin d'un ton étrange. Et sans trop de pitié pour cette douleur incurable, il ajouta :

n — Vous ne m'avez pas dit ce que devint le corps de cet infortune?

)• — [j'affaire n'a voit pas eu de témoins ; les lois pouvoient me flétrir. L'idée de mon honneur compromis, de mon nom accouplé sur les bancs d'un tribunal à celui des assassins , cette idée apparut à mon esprit et lui rendit sur l'heure le sang-froid nécessaire pour cacher cette aventure. Comme mon cousin devoit partir à l'aube du jour, je savois qu'on ne remarquerait pas son absence. Ces craintes suspendirent la douleur, ma victime devint pour moi le corps d'un délit qu'un meurtrier vulgaire s'efforce de faire disparoître.

» Dans un des recoins de cette ruelle déserte, se trouve une petite porte à demi pourrie, qui donne accès dans les jardins de l'ancien chapitre de Saint-Maurice. Cette culture, abandonnée depuis la révolution, se termine

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pâma uiciet] cimetière dont lut environnée l'abside de l'église, et dans lequel la fureur populaire a violé plusieurs sépultures. La porte de ce cloaque céda facilement aux efforts que je fis pour l'ouvrir; je la refermai sur moi après lavoir franchie, et ayant déposé te corps de Morissot dans une tombe ouverte que je scellai sans trop de peine avec des pierres, je nie retirai avec un calme surprenant.

•• Les jours suivants furent horribles, mais je demeurai impénétrable. De tels efforts pour lutter contre le désespoir qui semparoit de moi, sont ce qui m'a brisé; ces combats contre le chagrin et la peur mont annihilé; ils ont amené cette prostration dont je ne reviendrai jamais. Je crois toujours entendre tomber avec un bruit sourd les restes de mon pauvre ami dans le fond de ce tombeau , ces restes chéris en présence desquels je me répétons d'une voix impitoyable : — « Tu ne penseras point à lui , tu ne le pleureras pas! je m'en fus sans leur dire adieu. »

A ces mots, Benjamin se leva par un mouvement brusque , marcha quelques pas dans la chambre et s'appuya contre la fenêtre où il resta pensif, les yeux levés au ciel. Il garda si long-temps cette posture, et son attitude silencieuse indiqua si bien les distractions d'un homme sérieusement préoccupé, que sa contenance frappa Morissot toujours défiant.

— A quoi pensez-vous? demanda-t-il rudement.

— Je pense à Dalcy, qui m'accusoit de me tenir honteusement retranché derrière un vœu solennel, et de n'oser me battre avant de l'avoir accompli.

— Quoi, vous songez encore à cette affaire':

— Dalcy ajoutoit que j'espérois n'être jamais relevé d'un serment aussi commode. Si l'occasion de remplir le devoir que je me suis imposé s'offroit, et que, m 'abstenant de la saisir...

— Alors Dalcy auroit raison. Un serment

est une chose sainte à laquelle on ne manque |>as sans infamie si l'objet en est honorable: j'ignore ce dont il est question.

— De venger mon père.

— En pareille matière, toute hésitation est honteuse; rien ne doit, rien ne peut vous arrêter; rien, excepté la lâcheté. Mais vous êtes bien inconséquent, ô vous qui , n'ayant au inonde qu'un ami, ne trouvez point de raison |K)ur ne pas le tuer, et qui, ayant à venger un père, trouvez des raisons pour vous en dispenser.

Durant ces observations, Benjamin paroissoit livré à un combat intérieur des plus violents. A la fin, il reprit avec une gravité, un calme tout à fait espagnols :

— Vous dites vrai , capitaine, et votre avis nie ramène au droit chemin. Oui , si cédant à de vains scrupules j'abandonnois aujourd'hui un dessein dès long-temps enraciné dans mon «âme, je m'en repentirois toute ma vie. Cependant, monsieur, je vous dois de la reconnoissauce, et il est bon que je m'acquitte envers

Sfft LE CAPITAINE HLELT.

vous; donc, et en votre considération, je ne

me battrai pas avec Dalcy.

— Vous êtes un galant homme, et je n'ai pas à craindre que vous trahissiez mon secret. Il seroit bien aisé de me perdre; car , malgré les périls de ma situation, j'ai conservé des objets qui, dans un procès, serviroient de pièces à l'accusation. Ces deux sabres roulés dans une étoffe que je noseroisplus déplover, sont ceux qui ont servi dans cette affreuse lutte, et le manteau rouge démon cher Mo1 rissot, ce manteau taché de son sang, est là, la sous mon chevet. Je ne m'en séparerai jamais : si Ion aîtaquoit ma vie, je ne la défendrois pas ; mais si 1 on me déroboit ces trésors, je me ferois tuer pour les défendre.

Le Capitaine Bleu avoit à peine achevé ces mots , que Benjamin décrochant les deux armes, et prenant celle du colonel, tira le manteau du grabat de son hôte épouvanté, et dit, en lui jetant l'autre sabre :

— Je m'empare de cet héritage; si rems

continues d'y prétendre, essaye/ de le reronquertr.

A la vue de ces armes et du manteau dont les plis éca fiâtes marbrés de san^ venoient d'être déro .lés, 'Dauphiné, frappé de stupeur, resta interdit, sans même s'aviser de retenir Benjamin qui a voit gagné la porte. Quand le Capitaine Bleu fut un peu remis de cette secousse, il s'aperçut qu'il (enoit à la main son bancal, ce fer coupable de tant de méfaits. Son premier mouvement fut de le jeter avec borreur , mais il se souvint du lieutenant et courut sur ses traces.

Ce dernier l'attendoit sous l'arche de Saint- Maurice. Il s'étoit revêtu du manteau , et la doublure rouge, mise en évidence, enlouroit le corps de l'ofHcier.

En le voyant ainsi costumé, et dans ce lieu, le capitaine s'écria en reculant :

— Dieu! c'est Morissot lui-mêiue!

Puis, la cou'eur pourpre ayant fatigué son regard, il se mit à cliercber du bleu , et sa tête

se tourna machinalement vers le ciel. Aucun nuage n'en ternissoit l'azur, la lune clans son plein adoiicissoit la nuance du firmament sur lequel le palais Granvelle découpoit ses noires dentelures. Ces circonstances rappelèrent au Capitaine Bleu le plus triste souvenir de sa vie, avec tant de force, que cette émotion, accrue de celles qu'il venoit de ressentir, lui fit perdre la tête. Cinq années disparurent de sa mémoire , et il se crut un instant en face de son ancien ami. Benjamin attendit qu'il revînt de cette erreur, et comme le capitaine lui demandoit l'explication de sa conduite, il répondit :

— Je suis celui qui te hait, celui qui vengera l'homme que tu as assassiné. En vain cherches-tu ton excuse dans je ne sais quelle folie passagère : le colonel ne vouloit point te tuer, j'en suis sûr; et toi, c'est ton orgueil infernal qui , h'.essé par une égratignure qu'il t'avoit faite, t'a poussé à l'égorger. Défendstoi, malheureux, défends-toi donc!

— Rendez-moi ce que vous m'avez pris, monsieur, et couvrez-moi d'insulte et de honte,

LE CAPITALNE BLEU. 375

je ne m'y opposerai pas. Vous ne voudriez pas livrer à la justice le secret d'où mon honneur

drju'Ild...

— Je ne sais ce qu'il nie plaira-dc faire, mais je garde ces dépouilles. Atteint jusqu'au Ibnd du cœur et frappé de tous côtés, je veux clu saUft ; si ce n'est vous à cette heure, que ce soit Dalcy demain, car une vengeance m'est due.

— En ce cas , repartit Dauphiné, il vaut bien mieux que ce soit moi qui meure.

Au lieu de se mettre en garde, le Capitaine Bleu, dont le sabre voltigeoit en l'air, piétinoit «•à et là, combattu entre son ancien naturel et les idées du moment. Il voyoit tournoyer les compartiments de la décoration lugubre devant laquelle s'étoit dénoué le drame à jamais déplorable qui l'avoit perdu.

— Vision horrible ! s'écria-t-il ; se retrouver ici, la nuit, avec des armes, et en face de cet enfant qui fui ressemble et quej'aimois déjà !

Benjamin ne savoit comment s'y prendre pour animer le capitaine. Il ne vonloit pas se nommer, c'eût peut-être été rendre le duel impossible, et son exaltation croissante lui faisolt croire à la nécessité de ce combat qu'il avoit résolu; or, il n'étoit pas d'bumeur versatile. 11 s'approcha de Dauphiné pour l'outrager, mais un sentiment de compassion respectueuse l'en empêcha : il essaya sans résultat les propos les plus provoquants. Enfin, il piqua légèrement de sa pointe le flanc du vieil officier qui hondit, la béte fauve entrouvrit un œil, quelle ne tarda pas à refermer. Cette tentative eut néanmoins un effet ; par un instinct de nature, Dauphiné commet <;<i à repousser, sans se mettre en garde, la lame de son adversaire, afin de ne pas être atteint.

— Il fait bon ferrailler sous ces vieilles murailles! dit Benjamin de l'air d'un homme qui savoure une volupté.

— Serpent! grommela le capitaine.

Du plat de son bancal, le lieutenant cho-

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quoil le 1er tic MM ennemi, de laeou à produire un cliquetis bien excitant. Peu à peu ,

les percussions tics deux armes firent vibrer le.-> nerfs tlu vieux soldat; son bras frémit d'une sensation inquiète qui monta, monta jusqu'au cœur, dont les battements se précipitoient. Au bout de quelques minutes de cet exercice, le Capitaine Bleu s'écria : — Non , non! c'est à moi de mourir; silence, ma tête! Frappe donc, trembleur, qu'attends-tu?

— Que tu te tiennes mieux ; tu n'es pas de force à faire ma partie.

— Bah! répondit le capitaine en lui portant deux ou trois bottes assez vives.

Le lieutenant se hâta de riposter afin d'engager l'autre davantage, car il vouloit combattre loyalement et à ses périls. Il y eut un peu de silence; le capitaine se plaisoit à la parade, et la jouoit avec un art très-varié. Bientôt, dans l'intervalle qui séparoit les dégagements, Benjamin, en tâtant le 1er, s'aperçut que les doigts de Dauphiné prenoient de la

vie et de Xidée. Puis, au rayon de la lune, il vit que le vieux spadassin, tout en ferraillant, rioit sans bruit.

Soudain une révolution s'opéra : le poignet du bonhomme devint un ressort d'acier, sa poitrine s'effaça, sa lame devint légère, impalpable et il cria de toutes ses forces :

— Enfant, cache donc ce rouge; je brûle, je brûle; va-t'en!

Dès ce moment, Benjamin prit la chose au sérieux. A son tour il se tint le pied ferme et l'œil ouvert.

— Ce rouge! ce rouge! répéta Dauphiné d'une voix étouffée.

Trois minutes plus tard, son adversaire gisoit, percé d'outre en outre, aux pieds du capitaine qui coutemploit son sabre victorieux avec une joie enfantine.

Bientôt Benjamin, se soulevant, fit signe qu'il vouloit parler. Son rival setant penché sur lui, le lieutenant articula d'une voix foiblc :

— .Te puis maintenant vous plaindre, vous aimer et vous le dire; car j'ai fait mon devoir. Vous dire/, à Daley...

— Que dois-je dire à Daley!*

— Vous lui porterez le pardon de son ami Benjamin, du fils, entendez-vous, du fils du eolonel Morissot.

Rappelé à lui par cette révélation, Dauphiné poussa un grand cri et tomba à la renverse. Ce fut le dernier éclair de sa raison.

A la pointe du jour, on trouva sous l'arche de Saint-Maurice le corps du lieutenant. Les perquisitions faites chez le Capitaine Bleu , qui l'avoit emmené, n'eurent aucun résultat; le vieil officier avoit disparu, on le chercha vainement pendant deux jours.

Dalcy, qui aspiroit ardemment à se couper la gorge avec son bon ami, tomba dansledéscspoir en apprenant sa fin tragique.

Deux mois après ce duel, mie ronde de cavalerie fut attaquée à limproviste par un homme déguenillé armé d'un bancal. On s'efforça vainement de s'emparer de lui, il glissa entre les jambes des chevaux et s'enfuit en s écriant : — C'est moi qui l'ai tué! c'est moi -qui l'ai tué!

Dalcy, qui commandoit cette ronde, reconnutla voixdu CapitaineBleu;brûlantdevenger son ami, il s'élança avec ses hommes sur les traces du meurtrier, et l'ayant atteint à l'angle d'une rue, il descendit de cheval pour s'emparer de lui. Dauphiné, adossé contre la muraille, fit bonne contenance; on croisa le fer, et l'officier tomba entre les bras de deux soldats accourus à sa défense.

Ce dénoûmenteut lieu sous l'arc de Saint- Maurice, où le Capitaine Bleu erroit poussé par l'habitude.

Tandis que Ton secou roi t Dalcy, deux autres cavaliers se disposèrent à se saisir du coupable

qui ncchcrchoit pas à s'enfuir; mais ils le virent tournoyer sur lui-même, chanceler comme un homme ivre et tomber enfin sur le pave.

Sa bouche étoit souillée decume et son visage presque bleu. Il étoit mort, vaincu par une attaque dcpilepsie, et n'a voit pas reçu la

plus légère blessure.

Ces aventures donnèrent de la réputation au carrefour de Saint-Maurice. Des olficiers, des muscadins, des incroyables, ayant examiné la localité, la trouvèrent poétique. Ce coin eut bien vite une sorte de vogue; on commença à s'y battre la nuit, et cette mode fit fureur parmi les gens comme il faut, si bien qu'on fut obligé de placer deux sentinelles sous larcade fatale. Mais depuis que deux factionnaires postés là eurent l'ingénieuse idée de s'y entre-tuer, sous prétexte de tuer le temps durant la faction , ou ne laissa dans ce lieu qu'une guérite, qui en fut retirée à L'époque où Ion a démoli larcade pour assainir la rue de la Bibliothèque.

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